Front matter
HÉLÈNE SWARTH
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OCTOBRE EN FLEUR
007
Il est venu vêtu de deuil, Avec des roses pour mon seuil.
Il est venu vêtu de noir, Avec les roses de l’espoir.
Il était pâle et sa beauté Était d’un ange révolté.
Il est venu comme un vainqueur, Il a mis la main sur mon cœur.
Il portait la coupe et l’anneau. Mon cœur tremblait comme un rameau,
Comme un rameau de lilas blanc, Sous son regard doux et tremblant.
Sur mon front brûlé par l’été Il a versé l’eau du Léthé.
Il a mis à mon doigt l’anneau, Je l’ai suivi comme un agneau.
Et j’ai cru, rayonnant de jour, Qu’il était l’Ange de l’Amour.
L’autre soir, il est revenu, A mis la main sur mon cœur nu.
J’ai vu ses yeux troublants de près. Le vent pleurait dans les cyprès,
Mais mon cœur sanglotait plus fort. — J’ai reconnu l’Ange de Mort.
011
C’était en plein Juillet, le mois de la moisson. Un rayon de soleil, comme un pavot qui bouge. Remuait doucement sur un lourd rideau rouge, Mais je reposais triste en mon ombreux salon.
L’arôme des lys blancs ennoblissait la chambre, Les grands lys de la Vierge, ô les plus beaux des lys. Candides, fiers et purs, ô les lys de jadis ! Mais mon cœur frissonnait de froid, comme en Novembre.
La plage était morose et grise était la mer, Dont j’avais respiré la fraîche odeur saline. Mon cœur, seul et frileux, tremblait dans ma poitrine. Le dégoût du passé rendait mon cœur amer.
Ô la vague d’amour où noyer mon angoisse ! Le passé m’a trompée en celui que j’aimais. Il ne viendra jamais, celui qui, à jamais Prendra mon cœur comme une fleur, sans qu’il le froisse.
023
Je ne sais trop si j’aime ou non la véranda, D’où je vois, blonds et verts, les blés et les bois proches, Coquette, ornée élégamment d’aristoloches, Et qui me fait rêver aux décors d’opéra
Et me rappelle aussi mon cher petit théâtre D’enfant, en carton peint, avec son bois profond. Le feuillage automnal sur la toile de fond Me faisait frissonner de frayeur, près de l’âtre.
Une tristesse amère et très-douce à la fois Faisait couler de longs frissons dans mon corps frêle. Et mon cœur sanglotait comme une tourterelle : — « Les lauriers sont coupés, nous n’irons plus au bois. »
Mais si lui qui ne m’aime plus m’aimait encore Et me prenait la main comme aux jours d’autrefois, J’aimerais le blond clair des blés, le vert des bois, Le bleu du ciel, le cri joyeux du coq sonore.
Car ces beaux bois touffus, jadis le frais décor De notre cher amour, n’apaisent plus mon âme. Le beau décor m’énerve alentour de mon drame. Lui qui ne m’aime plus, oh ! s’il m’aimait encor !
024
Le ruisseau frais, coulant dans l’herbe et le myrtil, M’a dit : — « Celui qui prit ton cœur où donc est-il ? »
— « Où donc », m’a dit la brise odorant le sainfoin, « Où donc est-il, l’ami dont ton cœur a besoin ? »
Le soleil exaltant les ombres, vers le soir, M’a dit : — « Et pourquoi seule ? et n’as-tu plus d’espoir ? »
J’ai dit au ruisseau frais : — « Je suis seule à jamais, Une autre a pris le cœur de celui que j’aimais. »
Et j’ai dit à la brise odorant le blé vert : — « Celui qui prit mon cœur l’a jeté dans la mer. »
Et j’ai dit au soleil mourant dans l’or du soir : — « Ô soleil ! la nuit tombe et je n’ai plus d’espoir »
027
Sur le tapis fané de velours bleu, S’effeuillent lentement les lourds et blancs pétales De roses pâles. Je regarde fleurir les tulipes du feu Et les roses mourir, si frêles dans leur vase Et j’écoute les pas des passants, Et j’attends Depuis longtemps. Et je sais bien pourtant que l’heure de l’extase Ne sonnera plus jamais pour moi, plus jamais, Que celui que j’aimais Humblement, lâchement, comme une esclave tendre, Je ne dois plus jamais l’attendre. Et le regret mêle au mépris Un doux-amer arrière-goût d’angoisse. Mais je me raidis et souris D’orgueil et dans mes doigts brûlants je froisse
Les pétales des fleurs qui sentent pur et frais, Comme l’haleine des jardins et des forêts.
Protège-moi contre le souvenir, Le souvenir troublant comme un vin lourd d’ivresse, Rose effeuillée, oh ! rafraîchis de ta caresse Ma paume en feu ! Je n’ai plus d’avenir, Je n’ai que le passé. Et je ne Si je veux oublier, mais je le dois, te dis-je, Mon cœur ! Oh ! ce vertige Qui monte du passé !
029
Si mon cœur pleure encor ne souris pas d’orgueil, Car ce n’est pas toi que je pleure. C’est de mon propre amour que je porte le deuil, Car ton amour ne fut qu’un leurre.
Tu m’as prise et brisée, amer et violent, Comme un jouet qu’un enfant casse. Et j’ai souffert comme une esclave au cœur tremblant Qui s’en va, dédaignée et lasse.
Et j’ai longtemps encore aimé le souvenir De nos heures d’amour lointaines. Car l’avenir muré m’y faisait revenir, Comme à la fraîcheur des fontaines.
Mais de ces troubles eaux les sanglotants baisers Se lèvent comme des fantômes Et mes brûlants désirs, encore inapaisés, Ne savent où cueillir les baumes.
Ô toi qui pris mon cœur pour le martyriser Et pour le rejeter dans l’ombre, Je dois te mépriser pour si bien maîtriser La rancœur où mon amour sombre.
Oh ! si je pleure encor, les yeux clos dans la main Et si plus rien ne me console, Ni la brise du soir au baiser presque humain, Ni l’oiseau qui chante et s’envole,
Ni l’ombre et les soupirs de la fraîche forêt, Ni les blés d’or, ni la bruyère, Ni le nuage blanc qui plane et disparaît, Ni les flots bleus de la rivière,
C’est que tu m’as tout pris, pour le jeter au feu De ta luxure : amour, jeunesse, Bonheur et qu’il me faut un miracle de Dieu Pour que mon cœur brûlé renaisse.
002
Les amoureux s’en vont dans la forêt mouillée, Sous la feuillée en pleurs, dans les sentiers étroits, Extasiés d’amour et l’âme agenouillée, Les amoureux s’en vont dans l’ombre des sous-bois.
Autour d’eux le printemps enjôleur est complice, Les baisers de la brise odorant les tilleuls, Le doux soleil couchant comme un rouge calice, L’appel du rossignol, le bonheur d’être seuls.
Charmés et puérils, sentant l’âme qui touche L’âme en la molle étreinte où se fondent leurs mains, Comme un fruit rouge et mûr ils se prennent la bouche Et boivent, les yeux clos, l’oubli des lendemains.
Enfants, lorsque se lève en moi comme une houle Le regret de l’amour aux vœux inapaisés, C’est que vous vous aimiez sur l’herbe que je foule, Que j’aspire la brise odorant vos baisers.
L’arôme de l’amour flottant sur la fougère Trouble mon cœur ému de son isolement. Dans l’ombre des sous-bois où je vais seule et fière, J’ouvre mes bras en vain vers l’idéal amant.
004
Voici la nuit d’Avril aux yeux de lune et d’ombre, En robe de velours aux doux parfums troublants. Comme d’un antre noir elle sort du bois sombre. Voici la nuit d’Avril aux pas rêveurs et lents.
Et les bourgeons brillant de sève qu’elle touche Éclosent en bouquets sous son effleurement. Et son baiser rusé fait s’entr’ouvrir ma bouche Pour aspirer l’amour dans la tiédeur du vent.
Ô belle nuit d’Avril, souriante et sournoise ! Pourquoi m’affoles-tu de ton baiser divin ? Je n’étreins que le vide et tristement je croise Sur mon cœur douloureux mes bras, tendus en vain.
005
Le rossignol se tait, voici la fraîche pluie, Comme des pieds légers trottinant sur les toits. Voici le vent qui mêle aux odeurs de la suie L’arôme des blés verts et l’haleine des bois.
Les parfums des lilas épanouis d’extase M’effleurent dans mon lit, étroit comme un cercueil, Mais les plumes de paon, en gerbe dans un vase, Me défendent le rêve et m’enjoignent l’orgueil.
Effluves énervants de l’amoureuse terre, Je ne laisserai pas troubler mon cœur par vous. Croisant mes bras altiers sur mon cœur solitaire, Je brave le printemps et les parfums trop doux.
Je scellerai d’un sceau ma bouche encore avide Des longs baisers d’amour où tout l’être se fond Et mes doigts caressants, n’étreignant que le vide, Se joindront sur mon cœur douloureux et profond.
007
Les parfums doux et lourds des sureaux et des roses Alanguissent l’air moite, à l’ombre du noyer. Dans le souffle odorant des corolles écloses Je sens fondre ma force et mon cœur se noyer.
Sur le ciel blanc de lait la forêt semble noire. Nulle brise n’émeut la lupine aux fleurs d’or, Ondule dans les flots d’argent du seigle et moire, Autour des cygnes lents, la fontaine qui dort.
Et j’étouffe en ce calme et j’aspire à l’orage Que présagent les cris aigus des paons lointains, Car en mon cœur amer que la douleur ravage Se crispent les effrois des vides lendemains.
Et la torpeur de l’air et l’haleine des roses Et des sureaux en fleur, sous le ciel tiède et lourd, Exaspèrent mon cœur, dans la douceur des choses, Et j’appelle à longs cris l’orage de l’amour.
009
Je veux livrer ma lèvre aux longs baisers des brises, Je veux boire à longs traits l’arôme des forêts. La lune baisera mes prunelles éprises, La nuit me versera des breuvages secrets.
Je coucherai mon cœur trop brûlant sur la terre, La terre maternelle où j’irai m’endormir. Dans le sable encor chaud, la mousse et la bruyère, Peut-être que mon cœur cessera de gémir.
Mais l’âme des forêts en vain baise mon âme, L’âme de la bruyère en vain s’exhale en moi. Seule en la nuit d’azur, je me sens faible et femme, L’inexorable amour me fait trembler d’émoi.
010
Oh ! les baisers tremblant sur les lèvres des vierges ! Oh ! les baisers brûlant sur les lèvres des veuves ! Ils se sont envolés dans les bois, sur les berges, Ils flottent sur les flots, pleins de promesses neuves.
Ils éclosent en fleurs aux landes printanières, Roucoulent dans les bois, aux voix des tourterelles, Dansent en feux follets, au sol mou des tourbières, Donnent aux fruits d’automne des saveurs nouvelles,
Et, sans savoir pourquoi, rêvent d’amour les vierges, Aspirant les baisers dans les bois, dans la brise. Et, sans savoir pourquoi, la veuve, au long des berges, Aspire les regrets où tout le cœur se brise.
011
Les vieux pommiers tout ronds, dans le paisible enclos, Leurs ombres à leurs pieds, en bêtes familières, Enfonçant leurs vieux troncs dans l’herbe aux fleurs légères, Enseignent à mon cœur la force et le repos.
Ils ne regrettent pas les neiges printanières Des blanches floraisons adornant leurs rameaux, Ils ne désirent pas leurs fruits joyeux et beaux, Mûrissant lentement aux bonnes branches-mères.
Lorsque viendra l’automne au somptueux décor, Les pommiers donneront leurs fruits de rose et d’or, Sans rien garder pour eux, généreux et robustes.
Vers l’hiver, leur feuillage aimé prendra l’essor, La bise gémira parmi les branches frustes. Flagellés, résignés, ils attendront la mort.
012
Mes mains ne trouvent plus leur plaisir puéril À cueillir, aux sous-bois, la frileuse anémone, Pâle et violacée un peu et qui frissonne, Frêle, à la fraîche brise, au clair soleil d’Avril,
À cueillir les pavots qu’avec les blés Dieu donne, À récolter la fraise et le fruit du myrtil, À faire des bouquets d’un arôme subtil De feuillages pourprés, dans les forêts d’automne.
Mes yeux ne trouvent plus leur bonheur d’autrefois À voir l’or des colzas, le blond d’un toit de chaume, La pourpre des couchants, le vert bleuté des bois.
Mon cœur ne trouve plus, en errant sous le dôme Des forêts, dans la brise une amoureuse voix Et dans le bleu du ciel la caresse et le baume.
014
Les sureaux sont en fleur ; leurs parfums doux et lourds Font mourir de langueur la brise de velours.
La brise de velours, en m’effleurant, par jeu, Me caresse le front, baise ma bouche en feu.
Ma bouche en feu s’entr’ouvre, aspirant l’air divin, Tout vibrant de soleil, enivrant comme un vin,
Enivrant comme un vin généreux et puissant Qui fait chanter les flots de pourpre de mon sang.
La pourpre de mon sang rosit ma joue en feu. Le chant de mon amour monte vers le ciel bleu.
Monte vers le ciel bleu, mon chant d’amour divin, Monte vers le Dieu sourd que mon cœur prie en vain,
Que mon cœur prie en vain, qui n’entend pas mes vœux. — Les sureaux sont en fleur dans les blonds chemins creux.
015
Les arbres, au printemps, aux bords des champs de blés, Sont des anges gardiens vêtus de robes vertes, Bénissant le froment, les ailes entr’ouvertes, Tressaillant dans le vent, déjà presqu’envolés.
De leurs bras soulevés les retombantes manches S’emperlent de rosée et traînent sur le sol. Dans leur sein font leurs nids bouvreuil et rossignol, La colombe roucoule aux couronnes des branches.
Ils ont pris leur élan pour s’envoler au ciel, Un soir de lune blanche, où la brume était rose. Mais le blé les implore : — « Oh ! restez, car je n’ose Livrer sans vous ma vie au moissonneur cruel. »
017
J’aime les fleurs mélancoliques de l’automne, La sombre scabieuse au velours presque noir, Le phlox blanc, au parfum de douleur monotone, Le jaune tournesol, lourd comme un désespoir,
L’aster mauve à l’odeur sauvage et douce-amère, Le souci d’or d’orange au parfum pénétrant, Le dahlia de pourpre et la rose-trémière, L’hydrangea morbide, aux pâleurs de mourant.
Et je mêle ces fleurs au feuillage écarlate, Bronzé, cuivré, doré des bois qui vont mourir. Mon coeur meurt de langueur, tout se fond, rien n’éclate Je plonge dans les fleurs mon cœur lourd de souffrir.
019
Les champs sont de velours et la lune est de cuivre, Dans les plaines de lait du ciel immense et doux. La forêt parle en rêve et son odeur m’enivre, J’écoute son murmure et je tombe à genoux.
Mais je n’espère plus la parole qui sauve Et qui rappelle au ciel mon cœur, ce dieu tombé. Je regarde crouler une javelle fauve, En un geste d’horreur, comme la Niobé.
Les gerbes sont debout, en long rang monotone. Une seule a fléchi comme un grand désespoir. Je sens dans le vent triste un avant-goût d’automne Qui se mêle en mon âme au mystère du soir.
Et l’automnal souci mêle une haleine amère À la plaintive cantilène des forêts. Comme un enfant peureux qu’abandonna sa mère, Mon cœur pleure un bonheur qui lui semblait tout près.
Dans le ciel blanc la lune a des rougeurs de forge Et les gerbes ont l’air de pèlerins lassés. Je voudrais bien pleurer, l’angoisse étreint ma gorge, Mon cœur est lourd des pleurs que je n’ai pas versés.
020
Les papillons tremblants et blancs des fleurs des fèves, Les gros choux violets glacés de vieil-argent, Robustes et gonflés des automnales sèves, Le champ d’avoine en fleur que le vent rend changeant,
Le tournesol, la capucine aux fleurs oranges, Les grands buissons de phlox au mauve et blanc velours Ont des charmes nouveaux et des odeurs étranges, Sous le ciel adombré de lents nuages lourds.
Le long des dahlias aux rougeurs de framboise, Je vais d’un pas rêveur, dans l’air torpide et chaud, Sur le sable blanc mat, sous le ciel bleu d’ardoise Qui me pèse à l’égal d’un plafond de cachot.
C’est la saison d’attente, avant la mort des roses Et la forêt qui flambe en feuillages roussis. Lasse de l’été vain, je vais, les yeux moroses, Et j’ai l’âme et les mains pleines d’amers soucis.
021
J’étais seule avec Dieu sous le ciel étoilé Et la brise automnale était douce à mon front. Mais mon âme en détresse et mon amour troublé Faisaient trembler mon cœur pour les jours qui viendront.
Car les jours qui viendront seront les jours d’hiver, Pâles de brume froide et de pluie aux longs pleurs. Le forêt sera noire et le ciel gris-de-fer. Nous n’irons plus au bois pour y cueillir des fleurs.
Nous n’irons plus au bois pour y cueillir des fruits. Et les fleurs de mon cœur périront sous le gel Et les fruits de mon cœur, au souffle âpre des nuits, Exhaleront en vain leurs arômes de miel.
Et le ciel étoilé ne me consolait pas. Je sentais Dieu trop loin de mon cœur désolé, Dieu morose et jaloux, Dieu cruel des combats. Et mon cœur sanglotait comme un ange exilé.
022
Mes yeux las ont perdu le don sacré des larmes, Ma bouche a désappris le rire et le baiser, Mon réveil est sans joie et mon rêve est sans charmes. Je livre en vain mon cœur au vent pour l’apaiser.
Le fraîcheur des forêts ne calme pas mes fièvres, La pâleur du ciel gris plane en vain sur mon cœur. Et l’étang n’éteint pas les ardeurs de mes lèvres Et rien ne guérira ma mortelle langueur.
Dans les parfums de phlox, de bruyère et de prunes, Sous les pleurs de la pluie agonise l’été. Et l’ombre de l’automne est sur les plaines brunes Et ses pas doux et lents sur le sol velouté.
Le forêt semble un mur d’épais et noir feuillage, Sur le gris blêmissant de l’horizon fermé. Je cache dans mes mains l’émoi de mon visage. Je pleure sur mon cœur qui ne fut pas aimé.
025
Ma bouche est une fleur d’écarlate azalée, Par le soleil d’amour brûlée.
Mon front rayé par les épines de douleur A perdu sa fraîche candeur.
Mes prunelles en pleurs sont deux pâles pervenches, Sous l’averse et l’ombre des branches.
Mon pas léger, courant vers l’amour, Est las et triste, grave et lourd.
Mes mains soyeuses pour les joyeuses caresses, Retombent vides, sans tendresse.
Et mes oreilles qui buvaient la chère voix N’écoutent plus que l’Autrefois.
Mes paupières, sous les baisers moites et roses, Se fanent, pâles et mi-closes.
Mes bras faits pour l’étreinte, ils sont encore en feu Et je les tends en vain vers Dieu.
028
Les jolis sentiers creux jaunes et violets De sable couleur d’or et de fleurs de bruyère, Les chemins de silence et de rêve où j’allais, Menant, comme un enfant, mon âme à la prière,
Les jolis sentiers creux feutrés de mousse, aux troncs Des vieux chênes touffus où murmurait la brise, Où le soleil au sol faisait trembler des ronds, Où j’adorais mon Dieu mieux que dans une église,
Mes jolis sentiers creux, on me les a détruits, Pour aplanir le sol et faire un cimetière, Un vrai champ de repos et de paix, loin des bruits Du village, endormeur dans la mer de bruyère.
Oh ! laisse, bûcheron, pour quand j’y vais dormir, Un seul arbre debout, les rameaux en offrandes, Pour que vienne la brise y doucement gémir Et tendrement chanter le loriot des landes.
029
Le toit bas, dans le bois, quand le couchant le baise, S’avive des rougeurs de framboise et de fraise.
Le soir mue en or roux le pâle argent mouvant Des seigles presque mûrs qui houlent sous le vent.
Il transforme la nue, il empourpre les cimes Des bouleaux chevelus et des chênes sublimes.
Il enflamme le ciel, il embrase les troncs, Il met du violet dans le creux des sillons.
11 rosit les murs blancs, où le ramier dégoise, Mais rien n’est plus charmeur que ce toit de framboise.
032
Le ciel est rose clair, d’un rose de coquille, Les arbres sont d’or fauve et de bronze verdi. La lune, pâle encore, est comme une faucille. Le soir éclôt, après la tiède après-midi.
Les réverbères blancs brillant en longues files Sont des colliers d’opale au cou de la cité. Et, joyeux, les fanaux fuyants d’automobiles Sont d’énormes rubis pleins de rouge clarté.
Le pavé sec et blanc résonne sous les roues Et sous les pas fiévreux courant vers le plaisir. Et le doux vent frôleur qui me baise les joues Avive dans mon cœur la flamme du désir.
Et je hâte le pas, tremblant, vers ma demeure, Où nul amour n’attend mon désir éperdu, Où dans mon cœur désert la solitude pleure, En implorant en vain le bonheur qui m’est dû.
033
Voici le Crépuscule aux mains pleines de cendre, Au doux visage pâle, aux longs cheveux légers. Il m’effleure les yeux de son voile gris-tendre. Voici le Crépuscule, ami des affligés.
Il verse dans mon cœur la cendre tiède encore De ses deux mains en coupe, en me baisant les yeux. Il murmure le nom que malgré moi j’adore. Voici le Crépuscule, ami des malheureux.
Sur la vitre emperlée où sanglote la pluie Sa moite haleine épanche une pâleur de lait. Les lèvres sur mes yeux que nul baiser n’essuie, Il refoule en mon cœur un long pleur qui coulait.
Il emplit de mystère et de langueur la chambre, De souvenirs d’amour et de parfums légers. Voici le Crépuscule aux yeux gris-de-Novembre, Voici le Crépuscule, ami des affligés.
034
Le ciel est d’un bleu vert de turquoise malade. Et la forêt, frileuse en sa nudité frêle, Avec ses arbres noirs, sa ramure en dentelle, Fait rêver tristement, comme un bois de ballade.
La lueur du couchant miroite aux vitres closes. En rose de pastel, en des langueurs étranges, Ces nuages ailés dirait-on pas des Anges, Effeuillant lentement des lilas et des roses ?
Mais voici que du bois montent les brumes blanches, Veloutant les contours avec leur pâle estompe Et qu’une automobile, au cri strident de trompe, Comme un appel de mort, s’engouffre sous les branches.
038
Enfant pure aux yeux d’ange en exil, vierge sage, Tu prends mon cœur brûlant dans tes mains curieuses, Comme un petit enfant qui regarde une image Et tu vois mon cœur plein de flammes douloureuses.
Et tu souffles en vain pour que le feu s’éteigne. Ton haleine l’attise, ô vierge froide et fière ! J’ai peur pour toi, j’ai peur que la flamme n’étreigne Tes mains d’enfant, tes mains faites pour la prière ;
D’effroi tu laisseras tomber, ô vierge pure ! Mon cœur brûlant d’amour de tes mains entr’ouvertes Et tu les rempliras, pour guérir la brûlure, De lys immaculés, de fraîches palmes vertes.
Et quand viendra la nuit, ô bonne vierge sage ! Tu verseras de l’huile en ta lampe de fête, Pour que l’Epoux divin te salue au passage, Te louant d’être là, d’être fidèle et prête.
Verse alors dans mon cœur un peu de l’huile sainte, Enfant sereine, un peu de l’huile qui te reste, Pour embaumer mon cœur, lampe jamais éteinte, Brûlant d’amour humain, brûlant d’amour céleste.
040
Dans la chambre voilée où l’Amour agonise, J’entre, le cœur tremblant, comme dans une église, Palpitant de douleur et de frayeur un peu. Et ses doux yeux mourants, encor pleins de ciel bleu, Se lèvent lentement et j’entends leur reproche. — « Oh ! pourquoi, » disent-ils, « quand la mort semble proche Me faut il si longtemps languir exténué Et souffrir ? » — « Mon Amour, c’est qu’il t’a mal tué. La main de l’assassin tremblait d’émoi, peu sûre, Mais je vois tout ton sang couler de ta blessure Et tu mourras demain. » — « Ose donc achever Son œuvre ! » — « Ô doux Amour ! je ne sais que rêver Et chanter en pleurant ma chanson monotone, Comme le vent plaintif dans la forêt d’automne.
Je sais bien qu’il serait moins lâche et moins cruel De te frapper au cœur et d’éteindre le ciel Qui rêve encor sous tes paupières demi-closes, Que de venir ainsi, les mains pleines de roses, Bercer ton agonie et baiser tes pieds nus Et chanter, en pleurant, mes regrets ingénus. Mais je t’ai trop aimé, je t’ai voué mon âme. Et vois, ô mon Amour ! mes douces mains de femme, Faites pour la caresse et pour le meurtre non. "
Et je tombe à genoux, implorant mon pardon.
041
Blême Idole aux yeux morts qui trônes sur un mont Fait de cœurs immolés pour tes rites sanglants, Mes genoux plus jamais, serviles, ne ploîront Devant l’autel sacré, pour t’ offrir mes lys blancs.
Je ne t’apporte plus les fruits délicieux, Les doux rayons de miel pour ta soif et ta faim, Les désirs de ma chair, les larmes de mes yeux Et le sang de mon cœur dans son vase divin.
Je ne t’adore plus comme aux jours d’autrefois, Lorsqu’à tes pieds cruels je posais mon trésor, Mes roses du jardin, mes colombes des bois, Les baisers de mon rêve avec mes rimes d’or.
Et j’ose te crier combien je te maudis D’avoir tout exigé, ma joie et mon amour, Laissant, pour le bonheur d’un lointain paradis, Tout le sang de mon cœur s’écouler sans retour.
042
Dans l’ombre des cyprès, pétale par pétale, S’effeuille la pâleur des roses de Bengale. Et sous le ciel fermé, douloureusement blanc, Couvant l’orage, plane un lourd parfum troublant, Haleine de jasmins, de sureaux et de roses Qui fait jaillir des pleurs sous mes paupières closes Et palpiter d’émoi mon faible cœur lassé. En l’odeur de ces fleurs j’aspire le passé, Rêve angélique, extase et larmes, douce attente De l’âme-sœur promise à mon âme dolente, Espoir qui me faisait tressaillir et pâlir — « Oh ! celui que j’attends ne va-t-il pas venir ? »
043
Le vent dans la forêt qui murmure et susurre, L’angélique élan blanc du tremble et du bouleau, La floraison de l’herbe et la fraîcheur de l’eau, Les rameaux remués et leur haleine pure,
Le bourdon de l’abeille et l’appel de l’oiseau, Le myrtil vert laqué, les blanches fleurs de mûre Et fougère légère et souple chevelure Des saules éplorée au fil bleu du ruisseau,
Rien ne peut consoler mon âme et rien, distraire Mon cœur las et ployant sous les regrets trop lourds. Laissant couler mes pleurs sur l’herbe et la bruyère, Caressant lentement la mousse de velours, Je ne trouve pour Dieu que l’ultime prière : — Laisse-moi m’endormir — et dormir pour toujours !
045
Je rêve au jours lointains où, dans le bleu du soir, J’écoutais le glouglou de l’eau dans l’arrosoir. Dans l’étroit jardin clos plein de mélancolie, J’arrosais les rosiers, le phlox et l’ancolie, Le gazon verdoyant sous l’ondée et le buis. Et les odeurs des fleurs montaient dans l’air des nuits Vers moi qui leur versais la fraîcheur délectable. Et j’écoutais le bêlement, dans quelque étable, D’une chèvre dolente et, presque sous mes pas, Le doux froufrou des cigales qu’on ne voit pas. Et je savourais l’heure ainsi que la promesse D’un bonheur ineffable. Et la tiède caresse Du vent qui soulevait mes blonds cheveux bouclés Et l’étoile entre les nuages pommelés, L’amer parfum des buis, l'ardent parfum des roses, L’ombre voluptueuse et la bonté des choses Et le mystère de la femme éclose en moi Me faisaient d’espérance et d’émoi.
046
Au relent de moisi des chambres longtemps closes Se mêlent les odeurs langoureuses des roses. Sur un ancien trumeau, dans un vase au long col, Sous le poids de son cœur s’incline un tournesol. Exhalant les parfums de leurs âmes lassées, Papillons de velours, se meurent des pensées. Et je ne sais pourquoi je suis troublée ainsi Par ces odeurs de fleurs, ce relent de moisi. Roses de mon amour effeuillant vos pétales Dans mon cœur longtemps clos, comme vous êtes pâles ! Tournesol de mon cœur las d’appeler son dieu, Mourant loin du soleil et brûlé par son feu, Comme vous êtes lourd de douleur ! Ô pensées ! Odorant la mort proche et mourant délaissées, Comme vous êtes sombres, fleurs d’ombre et de deuil !
Et je songe à la tombe et je rêve au cercueil.
049
Les clairons de la fièvre ont sonné le rappel. Voici le défilé des bonheurs et des peines. Mes bonheurs ont aux mains des fruits atteints de gel, Mes peines en pleurant chantent leurs cantilènes.
Les sifflets de la fièvre ont déchiré mon cœur. Voici le train de nuit qui fume et qui s’ébroue. J’ai couru, mais en vain, le train part — Ma ferveur S’exhale en désespoir, à chaque tour de roue.
Les cloches de la fièvre ont sonné le départ Vers les pays rêvés des Iles bienheureuses. J’ai couru vers le port, mais j’arrive trop tard — Le navire a bondi sur les vagues joueuses.
Les grelots de la fièvre ont tinté dans mon cœur. — « Drapée en ton orgueil, redresse-toi plus fière ! » Mes pleurs ne coulent plus, mon sourire est moqueur, Mais mes yeux sont brûlé» et ma bouche est amère.
Les chevaux de la fièvre ont pris le mors aux dents. Ils entraînent mon char au bord du précipice Et je crie et j’ai peur de leurs naseaux fumants Et, les cheveux dressés, je prévois le supplice.
Les flammes de la fièvre ont brûlé mon passé, Anéanti mon cœur et dévoré mon âme. Jetons au vent la cendre, ô mon cœur calciné ! Ô mon corps ! dors en paix, la terre te réclame.
050
N’écoute plus siffler la bise acariâtre. La rue est morne et grise et les jardins sont morts. Mais dans la chambre close et la tiédeur de l’âtre, Voici le bon divan, endormeur des efforts.
Oh ! ne regarde plus ce jardin de Novembre, Où le saule éploré tord ses longs cheveux roux ! Blotissons-nous, frileuse, au giron de la chambre, Comme un enfant rêveur qu’on prend sur les genoux.
Dans les coussins moelleux j’invoque en vain le songe, Lasse d’avoir lutté, le cœur endolori. Et mon front palpitant de fièvre en vain se plonge Dans le duvet câlin comme un doux cœur d’ami.
Mon cœur endolori, tu ne crois plus au rêve, Tu ne sais plus rêver, car tu n’a plus d’espoir. Ne vaudrait-il pas mieux aller mêler ta sève Aux fleurs du cimetière écloses vers le soir ?
001
Mon cœur d’enfant brûlait, mes lèvres ingénues Baisaient les pleurs des fleurs, la pourpre des cerises. Je livrais mes cheveux flottants et mes mains nues Aux langoureux baisers des arômales brises,
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The end
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