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Pages intimes 1914-1918

Alexandre Brown · 1919 · Free in the US

23,663 words · about 1 h 39 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Alexandre Brown
Language
French
Published
1919
Length
23,663 words · about 1 h 39 min
Sections
40 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (40)
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—

rue de la chapelle, 3, Bruxelles

—

1

Certes le sang rhénan qui dans mes veines passe M’a fait jadis l’enfant lointain d’une autre race, Et je garde vivant, indéfectible et fier, Le culte filial des disparus d’hier. Mais le sang n’est pas tout et mon âme est pétrie De tes sucs maternels, de ton levain sacré, Terre où je vis le jour, terre de ma patrie ; En tes replis mon cœur sans partage est ancré. De tes champs, de tes bois, de ta brise marine L’air régénérateur a gonflé ma poitrine ; De tes maîtres, j’appris ton passé glorieux, Si bien que tes héros devinrent mes aïeux ! Nos enfants ont grandi sur ton sol tutélaire ; Celle qui les conçut et qui les a nourris En eux a déversé la haine séculaire Du joug de l’étranger, la haine et le mépris.

Le livre de ma vie, en de nombreuses pages, Atteste les bienfaits que tu nous as valus ; Tu m’admis à siéger dans tes aéropages, Parmi ceux de tes fils qui t’honorent le plus. Voici l’heure où se joue, hélas ! ta destinée ; De mes bras défaillants comment te secourir ? Terre de ma patrie, ô mère infortunée, Te revoir libre enfin, vivre libre ou mourir !

2

Déjà plus d’un printemps après plus d’un hiver Ta chair aura saigné sous leur griffe de fer !

Ce n’était pas assez pour ces hordes impies Sur les routes d’exil de jeter tant de vies,

De piller nos trésors, de souiller nos autels, Barbares, d’immoler nos chefs-d’œuvre immortels,

Par nos champs ravagés de s’ouvrir un passage, Puis en lettres de feu d’écrire leur ouvrage,

Ce n’était pas assez ; il leur faut plus encor Que ta terre et ton ciel, que ton sang et ton or,

On vous veut asservir, ô Flandre, ô Wallonie ! Et, pour mieux te dompter, on te veut désunie,

Belgique indivisible ! Ah ! quand viendra le jour Où tu t’arracheras des serres du vautour ?

Quand, parmi tes cités en deuil et faméliques, Ne résonneront plus leurs pas et leurs musiques ?

Ah ! quand viendra le jour âprement attendu Où nous pourrons ouvrir le livre défendu,

Vers de féconds labeurs retourner, l’âme en proie Aux douloureux frissons de la première joie,

Savourer la douceur de ce premier matin, Frémir au vent du large, altérés d’air marin,

Aux proscrits, aux captifs tendre des mains amies, Baiser leurs pieds, leurs fronts et leurs lèvres blêmies ;

Comme au temps reculé de la belle saison, Rassembler nos enfants dans la vieille maison ;

Nos enfants ! retrouver nos yeux dans leurs prunelles ! Les ravoir, abreuvés des larmes maternelles !

Et venger nos martyrs ! Aux murs teints de leur sang Leur dresser des autels, leur brûler de l’encens,

Quel réveil ! quelle aurore après la nuit tragique ! Te revoir libre enfin, te revoir, ô Belgique !

3

Au retour de tes fils qui t’auront libérée, Te ramenant, Patrie, aux plis de leurs drapeaux, Toute saignante encor, de tes haillons parée, Plus belle sous ton deuil et sous ces oripeaux, Et plus riche en vertus qu’en trésors éphémères, Le front auréolé, ceint de la majesté Dont la souffrance empreint le visage des mères, — Quand réapparaîtra ton sol ressuscité Émergeant lentement de la Flandre inondée, Ta terre rajeunie et prompte à reverdir, D’un sang pur et vivace à jamais fécondée, — À l’heure du réveil, sachons nous souvenir.

J’ai vu… C’était aux champs, on entrait en vacances ; Affranchi des soucis et le cœur dilaté Au charme pénétrant des plus beaux jours d’été, On allait du repos goûter la somnolence. Ô volupté de vivre en cessant de penser ! Savourer la douceur de l’effort dépensé ! Une divine paix répandait sur les choses Les langueurs du Midi dans le parfum des roses.

Soudain, comme un cyclone à travers le ciel bleu, Un long frémissement a secoué l’espace ; Au bout de l’horizon les nuages qui passent Sont teints de noir, lamés de sang, frangés de feu. Avec des grondements, avec son outillage De canons et de chars, de meurtre et de pillage, Se ruant par la nuit, voici l’Invasion ! Mes yeux en ont gardé l’horrible vision…

J’ai vu, la torche au poing, de village en village, Les hordes propager le fléau destructeur ; Des imprécations montaient dans leur sillage Auxquelles répondaient leur cri triomphateur. Par moment, alternant avec des chants bachiques, Un choral grave et lent traversait le chemin : On préludait ainsi, le soir, par des cantiques, À la curée, au massacre du lendemain.

Sur la Meuse, j’ai vu flamber toute une ville Et de ses habitants exhumer plus de mille — De tout âge, ô pitié, du plus tendre au plus mûr — Qu’une soldatesque ivre avait collés au mur Et jetés, morts ou vifs, par tas, à l’ossuaire. Le mur toujours debout, le mur ensanglanté, Sacré comme un autel, saint comme un reliquaire, Raconte encor ce drame en son atrocité. La ville d’autrefois, claire, mirant au fleuve Sa silhouette fraîche au juvénile attrait, Verdoyante jadis, qui la reconnaîtrait Sous les cheveux blanchis, sous les voiles de veuve, Sous les ombres errant le long des quais déserts ? Le passant cherche en vain à tâtons la Grand’Rue Et le clocher bulbeux s’est évadé des airs. Telle une cité morte, au jour réapparue, Avec ses toits croulants, ses seuils carbonisés, Sans qu’une âme respire à ses foyers brisés.

Sur les routes j’ai vu des hommes par centaines Après un long exil ramenés en troupeaux Des chantiers ennemis et des geôles lointaines, Hâves, désemparés et les pieds en lambeaux. Ni menaces, ni coups, ni promesses du Maître, Rien n’avait ébranlé leur mâle entêtement ; À qui leur commandait des besognes de traître Ils s’étaient refusés irréductiblement.

Exemples éclatants du plus rare courage, Un monument plus tard dira votre esclavage Et transmettra vos noms à la postérité ; La Faim, le Froid, l’Outrage et la Captivité, Dressant aux quatre coins leurs masques de Furies, Figureront les maux et les ignominies Semés sur le chemin de votre passion, Tandis que Némésis, la tardive déesse, Sur le socle debout, sévère et vengeresse, Livrera vos bourreaux à l’exécration.

Mais pourquoi dérouler la sinistre épopée Qu’ils ont, de notre sang, écrite avec l’épée ? À quoi bon dénombrer leurs exploits trop certains ? Le pays rançonné, ses gardiens en otage, Ses ateliers déserts et ses foyers éteints, D’un siècle de labeur le splendide héritage, Ses chefs-d’œuvre immortels, orgueil de la cité, Les richesses gisant au profond des abîmes, Et jusque la futaie au ciel dressant ses cimes, Tout ce butin, en proie à leur rapacité ? Et pour mettre le comble à tant de félonie, On arrache aux Flamands leur sœur, la Wallonie ! Non, j’en ai dit assez… on n’oubliera jamais. La haine, plus tenace encor que la mémoire, À jamais survivra, dût s’effacer l’Histoire. Et moi-même aujourd’hui… moi-même qui t’aimais…

4

Je t’aimais dans le sang venu de mes ancêtres Chargé d’ardente foi, Je t’aimais presque autant que l’on aime les êtres Qui sont sortis de soi.

Je t’aimais dans ta race expansive et féconde, Peuple rude et viril, Dont l’essor pacifique aurait conquis le monde Sans heurts et sans péril.

Tes vaisseaux promenaient leurs aigles familières À tous les océans ; Aucune borne à ton orgueil, pas de frontières À tes rêves géants !

Des deux Mondes le fer se forgeait sans relâche Sous tes marteaux-pilons ; À leur bruit les métiers, non moins fiers de leur tâche, Répondaient : nous filons.

C’était, dans tout l’Empire, une énorme ruée Qui défiait la peur, Des chantiers, des volcans portaient dans la nuée Ton âme en leur vapeur.

Et bien plus que ce rush, plus que cette âme neuve En ses bouillants transports, Allemagne, on aimait ton passé, ton beau fleuve Roulant entre ses bords,

Les blonds cheveux et les yeux verts de ses Ondines Et le mouvant tableau Des pampres suspendus en festons aux ruines Se mirant dans son eau.

On t’aimait pour les chants et pour les harmonies, Voix d’en Haut, d’Au delà, Que l’art d’un Beethoven ou d’un Bach le génie Aux humains révéla.

Et tes vieilles cités, les villes de la Hanse, Dont le front brille encor D’un reflet de leur gloire et de leur opulence, Cerclé d’un bandeau d’or ;

Et tes cloîtres sacrés, tes tours, tes cathédrales, Poèmes de l’amour, Plus purs que les autels aux pompes théâtrales Dressés aux dieux du jour !

Vertus de tes aïeux, mœurs de tes patriarches, Qui donc ne vous aimait ? Les Muses t’escortaient en fleurissant ta marche… Maintenant, on te hait !

5

C’est du tabac très ordinaire Que je fume soir et matin, Mais son mérite est exemplaire, C’est du tabac de son jardin.

Or, un jour, d’un air de mystère, Le planteur, en serrant ma main, Me glisse à l’oreille : « Grand père, « J’aurai mes dix-huit ans demain ;

« Sais-tu que je suis réfractaire ? » Je vois encor son doigt mutin Mimer le salut militaire Avant son départ clandestin.

Depuis lors passe, coutumière, Par le tabac de son jardin Et par ma pipe de bruyère L’haleine du vaillant gamin…

6

À la Chambre, j’ai vu, dans cette même enceinte, Sous la même coupole où le Peuple et le Roi Jurèrent de servir la Cause trois fois sainte, Préférant aux profits leur Honneur et leur Droit, Sur les mêmes gradins, sur les bancs que l’Absence Et le Deuil depuis lors ont voués au silence, J’ai vu des casques luire à la pointe d’acier, Puis… des faces surgir au galbe émacié. C’étaient des accusés qu’on amenait par bande Comparaître devant la justice allemande. C’étaient des prisonniers, des « bourgeois », des « civils », Du devoir accompli victimes volontaires ; Leurs yeux profondément creusés sous les sourcils, Graves, dévisageaient les juges militaires,

Épiant le signal, attendant le moment : Ils allaient donc pouvoir s’expliquer librement ! Enfin ! Après des mois d’angoisse indéfinie, Des plus cruels tourments endurant l’agonie, Ballottés nuit et jour de la crainte à l’espoir Sous le joug policier, — ils allaient donc savoir ! N’avait-on pas offert, comble d’hypocrisie, Leur délivrance au prix de leur apostasie ! Silence ! Les voici tour à tour appelés, Les hommes résolus et les femmes viriles, Et les adolescents pleins d’une ardeur fébrile, Échangeant des regards de tendresse voilés ; C’est toute la Patrie, auguste en sa détresse, Qui, dans cet Hémicycle, à leur appel se dresse, Et des bustes royaux le marbre immaculé Reçoit un long salut de leur cœur envolé. Silence ! Les voici tour à tour à la table Où siège en grand gala le Conseil redoutable. — Dites vos noms ? prénoms ? votre religion ? Catholique sans doute ? Et Flamand ou Wallon ? — Belge, répond la voix, que le sang-froid maîtrise, Empreinte d’un mépris égal à la Traîtrise. — Je vais vous résumer les charges ; écoutez ! Dit le juge en sa langue. — En vain l’oreille écoute. Ironiques tantôt et tantôt emportés, Les sons, en frappant l’air, volent jusqu’à la voûte, Enflés jusqu’à l’injure. Insensible au discours, L’accusé, sans comprendre, en devine le cours. À son tour quelque vague interprète ramasse

Les mots disséminés qu’il lui jette à la face En un français tudesque, avec des éclats tels Que l’on dirait Wotan foudroyant des mortels. Ahuri, chaviré, glacé sous l’invective, Qu’adviendra-t-il tantôt du pauvre à la dérive, Épuisé de l’assaut dont sa tête est le prix ? Trahison, Spionnage, et quelque mot semblable, Sont dans ce baragouin les seuls qu’il ait compris. Il comptait exposer que s’il en est coupable, Il l’a fait par devoir, par amour, et pour rien, Que si c’était à faire, il le referait bien, Qu’il l’a fait pour aider, par delà les frontières, Ceux qui tombent pour nous, nos enfants et nos frères, Et pour que les conscrits, les rejoignant au front, Y vivent de leur vie et fassent ce qu’ils font. Il aurait dit cela, simplement, sans emphase, Il l’avait préparé, mais puisque c’était non, Et qu’on l’interloquait, qu’on lui coupait la phrase, C’est à son défenseur à le dire en son nom. Défense au pied levé, mais néanmoins défense, Défense improvisée au cours de la séance, Au moment où chacun est fixé sur son sort, Le châtiment requis, les galères, la mort, Venant de résonner comme un glas à l’oreille. On n’a vu jusqu’ici ni dossier ni client, — Si l’on peut sous ce nom parler du patient ; — À peine entrevit-on quelqu’un des siens, la veille. Il faut plaider pourtant. A-t-on assez souffert Des affronts, du Secret ? Il faut croiser le fer.

Où le toucher, le juge ? Au cœur ? À la figure ? Où trouver sûrement le défaut de l’armure ? « Sans pitié pour tous ceux que ses coups vont broyer, » N’a-t-il pas des enfants, là-bas, à son foyer, » Auxquels il n’oserait raconter cette histoire ? » Et puis, si par hasard la chance avait tourné, » Si c’était nous, le juge, et lui, le condamné, » N’aurait-il pas cherché, lui, dans sa soif de gloire, » À sauver son pays et n’aurait-il pas fait » Le geste valeureux qu’il appelle un forfait ? » À ces accents nouveaux, un éclair illumine Les fronts endoloris, les faces où la mort A projeté son ombre ; — et, sous ce réconfort, C’est maintenant l’orgueil, la fierté qui domine. Alors, questionnés pour la dernière fois, S’ils ont tout déclaré, s’ils confessent leurs crimes, Se levant, solennels, ces civils, ces bourgeois, Chacun trouve en son cœur des paroles sublimes. Si vous êtes la Force, ose un Religieux, même, Vous n’êtes pas le Droit. — Je l’aurais fait quand même, Dit une jeune femme, à l’œil noir, au teint blême, Si mon frère et si moi ne l’avions fait à deux. D’autres traits fendent l’air, de ce ton, de ce style. — Pouvais-je violer pour vous le droit d’asile ? — Quand on fait son devoir, on ne distingue pas Entre les malheureux qu’on arrache au trépas. — Ainsi la Charité, descendant de son trône, Sait faire de sa vie à l’ennemi l’aumône. Ah ! pauvre miss Cavell ! À l’appel de son nom,

S’approchant à pas lents, confiante, ingénue, De la barre où l’attend le tribunal teuton, Parmi tous ces martyrs, elle aussi, je l’ai vue ! À peine furent-ils reconduits en prison, Le soleil n’était pas levé sur l’horizon Que le juge anglophobe avait fait diligence Et sur la noble fille assouvi sa vengeance !

7

Élisabeth ! nom charmant, nom que j’aime ! En l’écrivant, j’évoque et me souviens… Je vois paraître un modeste maintien, Des traits, un front d’une candeur suprême ;

Je vois un geste, une main qui retient Un tablier fleuri de roses-crême ; Sur les cheveux je cherche un diadème, Mais la parure était faite de rien…

De rien, sinon de la splendeur secrète, Du feu, plus vif que les feux d’une aigrette, Que la Bonté projette autour de soi.

Dans ce portrait d’où la grâce rayonne Tu reconnais ton auguste patronne, Et, plus heureux, je te retrouve, toi !

8

Les noyers sont tombés ; les chênes Aussi sont tombés par milliers ; Après, ce fut le tour des frênes, Des ormes et des peupliers.

Ils sont couchés, les hauts feuillages Où reposaient leur vol altier, Où balançaient leurs clairs plumages La tourterelle et le ramier.

Dans la vapeur du crépuscule Ils sont grandis, les troncs géants ; La sève encore en eux circule Et coule par des trous béants.

C’est un nouveau champ de bataille Où les arbres sont les mourants ; La Terre, avant qu’ils ne s’en aillent, Embrasse ses derniers enfants.

Vers les charniers on les voiture Par la forêt saignée à blanc, Et dans l’ornière leur ramure Traîne comme des bras ballant.

Sur leur écorce rude et noire S’entrelaçaient encor des cœurs Et les feuilles de notre Histoire Se confondaient avec les leurs.

Des générations sans nombre, Le soir venu d’un dur labeur, S’étaient assises à leur ombre, Avaient respiré leur fraîcheur.

Ô barbarie, ô barbarie, Tu n’avais pas tout massacré ! Il nous restait de la Patrie Ce sol boisé, ce sol sacré !

Mais en vain de sa chevelure Ton fer a dégarni son front ; Elle apparaît d’autant plus pure, D’autant plus grande sous l’affront.

9

IDYLLE

D’un pas alerte, à l’heure matinale, Méditatif, on s’en allait Par la traverse ou la route banale En égrenant le chapelet. Sur les épis, l’aurore « aux doigts de roses » Mettait une aigrette de feu ; Les yeux remplis de la beauté des choses, On s’en allait vers la maison de Dieu.

Voici le temple, aux abords solitaires, Comme à l’ombre des bois sacrés, Humble chapelle où les divins mystères Tantôt vont être célébrés. Devant l’autel, figures ascétiques, Deux moines, l’un blanc, l’autre noir, Le front cerclé de bandeaux symboliques, Sont prosternés aux pieds de l’ostensoir.

L’officiant en gestes lents et graves Évoque le Verbe éternel, Et l’acolyte en des répons suaves Épanche son cœur fraternel. Joignant les mains, et de sa blanche robe Couvrant les degrés qu’il gravit, À l’humble Hostie où Jésus se dérobe Il tend la lèvre, en extase ravi.

Mais une enfant, autre âme virginale, Qu’au logis cloue un mal sans fin, Veut du Banquet avoir sa part égale, Sa part du remède divin. Le Viatique au long des champs chemine, On fait cortège au guérisseur : Ainsi jadis, aux champs de Palestine, On cheminait sur les pas du Sauveur…

10

Tel de la laine, Le brouillard traîne Lugubrement sur le jardin ; Plus de corbeilles De fleurs pareilles, Et plus de gerbes le matin.

Les branches vides Aux mains avides Hélas ! ne tendent plus leur fruit; Vide la terre, Et le mystère Du fond des bosquets s’est enfui.

Elle est sonnée, Découronnée, L’Heure de l’auguste saison ; Adieu la sève, Adieu le rêve, Adieu la Sauvage maison.

Couleur de brique. Style esthétique, Indo-Chinois-Egyptien, Sol détestable, Cailloux et sable, Le tout… dans un cadre ombrien.

Divine Ombrie, Et toi, féerie Des soleils couchants radieux, Dont l’orbe en flamme Emporte l’âme Aux profondeurs du Ciel, — Adieux !

11

Le monde était rempli du fracas des batailles Le jour où ton enfant jeta son premier cri ; Il repose en tes bras, le fruit de tes entrailles, Heureuse mère à qui le nouveau-né sourit.

Du Jourdain à l’Yser, par milliers, d’autres mères Ont serré, comme toi, leur fils entre les bras, Importunant pour lui le Ciel de leurs prières, Mais le Ciel inclément ne les entendit pas.

De ces mères, chacune avait, dans sa démence, Placé tout son espoir, son rêve le plus cher En ce fragile objet de son orgueil immense, En cet être pétri de la chair de sa chair.

Chacune avait veillé des nuits pleines d’alarmes, Des jours pleins de soucis sur l’enfant grandissant ; Et l’heure était venue où, gagné par ses charmes, On admirait déjà le bel adolescent.

Fol orgueil ! Espoir fol ! Effroyables chimères ! Avoir tant enduré, souffert, aimé, tremblé ! Avoir bercé l’enfant entre nos mains de mères Pour qu’il soit, sous nos yeux, de ces mains immolé !

À la voix qui plus haut commande, inexorable, Il me faut obéir, répond l’adolescent ; C’est celle d’une mère à toutes préférable Qui réclame mon sang !

12

Ô mon Dieu, que la route est de longueur mortelle où vers la Délivrance il nous semble marcher, où nos cœurs sont tendus éperdument vers Elle Comme le nerf vibrant sous les doigts de l’archer !

Que d’émois alternants ! Certain soir on espère : C’est le canon qui tonne et se fraie un chemin, Et sous ses feux roulants on sent trembler la terre ; On respire, on se dit : Ce sera pour demain !

Mais le soleil paraît, morne dans le silence ; La voix tonnante hier est muette aujourd’hui ; Un matin a suffi pour glacer l’espérance Et plonger au néant le rêve de la nuit.

Ainsi l’heure succède à l’heure, et les années Par trois fois ont déjà renouvelé leur cours ; Avant que du printemps les fleurs ne soient fanées N’aurons-nous pas revu la paix des anciens jours ?

La paix ! Tu l’as connue et tu l’auras encore Dans la magnificence et la prospérité, Mais la paix des longs jours, pour en revoir l’aurore, Pour la reconquérir, il la faut mériter.

À quoi te servirait la paix dans l’esclavage ? Une paix dont l’honneur acquitterait le prix ? Sache souffrir encore et souffrir davantage Sous tes cieux éternels, un instant assombris.

Ceins tes reins et refoule au fond de ta poitrine Les soupirs arrachés à tes membres meurtris ; La souffrance est sacrée, elle est une héroïne Quand, au fort du péril, elle étouffe ses cris.

Plutôt que de gémir, songe à tes fils, en Flandre, Qui d’une âme sereine affrontent le trépas, Joyeux et fiers du sang versé pour te défendre ; Sache hausser ton âme à celle des soldats.

13

Il servit son pays sur les marches du Trône, Mais, plus grand qu’autrefois dans le faste des Cours, Il gît, enveloppé du drap noir, rouge et jaune, Sous le dais funéraire où tout un peuple accourt. Au pied du catafalque une main qu’on soupçonne Pieusement a disposé son Grand Cordon Comme un salut suprême en forme de couronne, Et le Lion Belgique, au cœur de son blason, Sur les cierges dressé, flamboyant et de face, Exalte à tous les yeux la fierté de sa race. Confondus dans les rangs où s’accordent les cœurs, En un long défilé du parvis jusqu’au chœur, Tous ceux que parmi nous leur devoir ou leur âge A retenus captifs, viennent lui rendre hommage. Et quand, l’absoute dite et l’office fini, Par l’encens et par l’eau le prêtre l’eut béni, Et qu’alors résonna, mieux qu’une voix qui prie, Plus cher, plus déchirant que les hymnes sacrés, L’Hymne qui toujours chante en nos cœurs éplorés, Un long frisson d’amour monta vers la Patrie.

Mais n’allez pas penser, vous qui vivez ailleurs, Que ces honneurs publics et ces apprêts funèbres, Ce temple et ces autels, la cire et les ténèbres, Ce sarcophage enveloppé de nos couleurs, Et la foule innombrable accourue attendrie, Et les rappels de l’orgue évoquant la Patrie, N’allez point supposer qu’aux seuls puissants d’hier, Aux seuls grands de la terre et de haute lignée, La couronne civique ici soit décernée. Un vent d’égalité souffle à travers les airs, Égal est le courage, égale est la souffrance. Tel a connu l’exil qui fit germer son mal Et trouve à son retour la mort pour récompense, Tel au continent noir reçoit le coup fatal, Tel autre dans la steppe en son auto blindée, ou quelque part en Flandre, au front, dans la tranchée, Tel expie au piquet ses exploits de passeur, Tel périt dans les flots pilote-aviateur, — Tous ont renouvelé dans leur sang leur baptême, Leur noblesse est pareille et leur palme est la même !

14

Vingt siècles l’avaient vue aux mains de l’Infidèle, Des païens et des juifs et des fils du Croissant, Et vingt peuples rivaux avaient mêlé leur sang En haine de l’Islam moins que par amour d’Elle.

Mais leur flot redoublé battant sa citadelle À chaque assaut nouveau reculait impuissant ; Au Sépulcre attendait depuis l’an onze cent Le premier des croisés, leur chef et leur modèle.

Or voici le canon qui, déchirant les airs, Tonne, répercuté du Jourdain aux déserts ; « Allah ! Allah succombe ! » Ainsi gémit et clame

Du haut des minarets la voix du Muezzin, Cependant que du Christ apparaît l’oriflamme Et que le Teuton fuit avec le Sarrasin.

Quand le clairon sonna la fanfare guerrière Le Héros qui dormait aux rives du Jourdain, Muré dans son sépulcre, a tressailli soudain, Croyant ouïr déjà la trompette dernière ;

Il entend s’approcher de sa couche de pierre Des pas qui font bondir son cœur de Paladin, Et dans l’orbite, l’œil que l’on croyait éteint Se rallume, et le feu descelle la paupière.

Il revoit à ses pieds, revivant dans leurs fils, Ses anciens compagnons, les Croisés de jadis, Ceux d’Italie, et ceux de Gaule, et de Bretagne ;

Mais se ressouvenant de ses pairs plus nombreux, Son regard interroge : « Où sont les autres preux ? » Et nul n’ose lui dire où sont ceux d’Allemagne…

15

Tes cloches, qui chantaient naguère un chant serein, Tu les prendras bientôt pour en fondre l’airain, Et de nouveaux canons rouleront sur tes grèves.

(Nieuwe Rotterdamsche Courant, 27 décembre 1917, Ochtenblad A, p. 17.)

Poète, tu l’as dit, — tu l’as prédit, prophète, Les cloches qui sonnaient leurs gloires et leurs fêtes, Les cloches qui mêlaient aux flots chantants du Rhin Leur grave mélopée et leurs ondes sonores, Une à une on les prend et l’on se déshonore En fondant leur airain.

On la prend, elle aussi, la Cloche Impériale, Le trophée enchâssé dans une cathédrale, — Plus noble que Pallas protégeant Ilion — La cloche qui par l’eau, par le feu fut bénie, Celle que suspendit au Dôm la Germanie, Après les jours sanglants, pour que son carillon,

Comme un divin message, apportât sur son aile La promesse aux humains d’une paix éternelle, Et pour qu’aux nations de bonne volonté Le bronze des canons dont elle fut coulée Vînt prêcher la concorde et, par son envolée, Annoncer le retour de la fraternité.

Or voici qu’on l’arrache à son céleste asile, Mais la cloche pieuse, à leur ordre indocile, De tout son poids s’accroche aux pierres d’alentour, Et tandis qu’on s’apprête, au soir de cette année, À l’abattre, son âme à jamais profanée S’exhale dans un glas qui fait trembler la tour.

Retentissant au ciel comme un appel suprême, Sa prière s’achève en un cri d’anathème. Elle dit : « Ô Seigneur, j’invoque ton saint nom ! » Brise l’engin qui retiendrait mon âme enclose » Et le charme infernal de la métempsycose » Qui la ferait rentrer dans l’âme d’un canon ! »

Canon dont le Germain a conquis les éclats Mais dont ses bataillons n’ont su capturer l’âme, Au moment où tu vas renaître dans la flamme J’entends l’appel du glas.

Ton airain qui palpite et fond dans la fournaise Où sa métamorphose approche de sa fin Frémit au seul penser de son futur destin Sur la terre française.

Mais bénis du Seigneur le miracle opportun Qui t’arrache vivant aux prisons d’Allemagne ; Tu vas voir reparaître au fond de tes campagnes Les clochers de Verdun.

Sous ces murs où saigna le cœur de ta Patrie, Dans ces champs dont le Hun garde encor des lambeaux Je te ramènerai, non loin de tes drapeaux, Avec ta batterie.

Et parmi tes servants, qu’ils soient ou non beaucoup, Je sèmerai l’effroi, te jurant bien de mettre Le trouble dans leur tir et dans leur télémètre Pour qu’ils manquent leur coup.

Surgissant à ma voix, s’élançant à mon geste, Des légions d’élite alors te cerneront Que tu reconnaîtras au son de leur clairon Et qui feront le reste.

Enfin, luiront pour toi, rapatrié, les jours Où, traîné triomphant par des soldats de France, Tu seras salué d’un chant de délivrance Du haut des vieilles tours.

Rome t’aurait offert en hommage à Bellone ; Ici, pour honorer l’exil où tu vécus, On t’enverra garder les canons des vaincus Au pied de la Colonne !

16

Les voilà donc les jardins de Ferage — Que je pensais ne plus jamais revoir, — Désenchantés, alourdis sous l’ombrage Où nos enfants ne viendront plus s’asseoir.

Voici des ans le séculaire ouvrage, Le chêne auguste au pied du vieux manoir, Sous ses rameaux qui défiaient l’orage L’image sainte où l’on priait le soir.

Et tout autour, le « Chemin de la Reine » Jusqu’à la Lesse. Une paix souveraine Dans la bruyère y respirait jadis,

Quand un Uhlan, parmi ce grand silence, Surgit, farouche, et, déposant sa lance, Mit pied à terre en notre Paradis !

Depuis ce jour, hélas ! Ferage est vide ! Sous son talon, au contact de son fer, Tout s’est glacé, tout est morne et livide ; Même au printemps y règne encor l’hiver.

Où sont les jeux d’une jeunesse avide D’un monde auquel ses yeux s’étaient ouverts ? Où les plaisirs que Virgile et qu’Ovide Auraient aimé célébrer dans leurs vers ?

On y goûtait, après les mois d’étude, Une infinie et douce quiétude, Mais à ce choc, le charme fut rompu.

Asile cher, fontaine enchanteresse Où s’abreuva tant de fois ma paresse, Ton eau tarit où son cheval a bu !

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Au R. P. H… Intret in conspectu tuo, Domine, gemitus compeditorum… (Ps. 78.)

À toi dont le sublime et brûlant ministère Se consume là-bas dans l’ombre d’un cachot Comme un flambeau s’éteint dans un air délétère, Comme s’éteint la voix qui reste sans écho,

Je songe, quand, le soir, par de larges brassées J’entretiens dans mon âtre un grand feu de sarments Et que sifflent dehors les rafales glacées, songe et je compare à mon sort tes tourments !

Au foyer, des enfants, charmes de ma vieillesse, Qui m’enlacent le cou, qui m’étreignent les mains, Me retiennent captif — captif de leur caresse — Toi, tu vis prisonnier, séparé des humains.

Si le soleil joyeux vient frapper à ma porte, Des soucis et des ans déposant le fardeau, Je m’en vais, le pied libre, où mon humeur me porte — Toi, sous l’œil du geôlier, tu tournes au préau.

Ou bien, à la clarté d’une lampe complice, Je veille, indifférent à l’heure qui s’enfuit, Du livre défendu savourant le délice, — Tu gis enténébrè, longtemps avant la nuit.

Certes le grain de mil que leur main nous mesure N’est pas, même au plus pauvre, un régal à souhait, Mais la faim, après tout, m’épargne sa morsure, — Pour apaiser la tienne, avale leur brouet.

Courbé durant des mois sous cette ignominie, Tu languiras sans pain, sans lumière et sans feu ; Ta montée au calvaire et ta lente agonie N’auront d’autre secours, d’autre témoin que Dieu.

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