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Notice sur le couvent arménien de l’île Saint Lazare de Venise

Victor Langlois · 1863 · Free in the US

25,277 words · about 1 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Victor Langlois
Language
French
Published
1863
Length
25,277 words · about 1 h 46 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Front matter about 53 min
  2. Première partie about 24 min
  3. Deuxième partie about 29 min

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NOTICE

SUR LE COUVENT ARMÉNIEN

DE L’ÎLE

Première partie

NOTICE

SUR LE COUVENT ARMÉNIEN

SUIVIE

PREMIÈRE PARTIE

Le couvent des Arméniens de Venise est situé dans l’île de Lazare (San Lazzaro), à un quart de lieue de la Petite-Place (Piazzetta), où se dressent, à côté du palais des Doges, les deux colonnes, qui supportent la statue de Théodore et le lion ailé de l’évangéliste Marc. Il faut avoir dépassé la pointe de la Giudecca et s’être engagé dans la lagune pour découvrir l’île de Lazare et son campanile carré surmonté d’un petit dôme, se dressant avec toute la majesté et l’élégance d’un minaret entre le monastère de San Servolo et le Vieux Lazaret (Lazzaretto vecchio), situés aussi dans deux îles, séparées par un embranchement du Canal Orfano.

Dès que la gondole élégante et rapide, qui transporte les visiteurs, a franchi le cap formé par l’angle de l’île, on voit Lazare, qui apparaît avec ses constructions peintes en couleur de brique et ses bouquets de verdure, qui la font ressembler à une oasis dans le désert. Dans ce séjour de paix, de piété et de science, une colonie arménienne y a établi sa demeure et là résident les moines de la Congrégation Mékhitariste, ayant pour ainsi dire, le pied en Europe et les yeux tournés vers l’Orient, berceau de la race arménienne.

L’île de Lazare est mentionnée pour la première fois dans les chroniques vénitiennes du XII. À cette époque, Hubert, abbé de Hilarion, fit abandon par une charte, de ce terrain alors inculte et désert, au seigneur Leone Paolini, personnage recommandable par ses vertus. Quelque temps après, en 1182, la République de Venise acheta de Paolini cet îlot et en fit un asile pour les lépreux arrivant d’Orient ; de là le nom de Lazare, qui lui fut donné en souvenir du patron des pauvres malades atteints du fléau, qui, dans l’antiquité et le moyen-âge, désolait aussi bien l’Orient que l’Occident. Quand la lèpre eut disparu d’Afrique et d’Asie, l’île fut abandonnée et n’offrit plus aux regards, que des ruines disparaissant sous d’épais bouquets de verdure, à l’ombre desquels s’abritaient les cabanes de pauvres pécheurs de l’Adriatique.

Cinq siècles plus tard, arrivèrent à Venise, au mois d’avril 1715, douze moines arméniens fuyant devant l’invasion turque en Morée, où ils étaient établis. Leur chef portait le nom de Mékhitar, qui dans la langue arménienne signifie Consolateur. Il était né à Sivas, l’antique Sébaste, en Asie-Mineure, et était l’unique enfant de Pierre et de Charistan arméniens de cette ville. Il fut baptisé sous le nom de Manoug, allusion au nom de l’Enfant-Jésus, dans l’idiome national. De bonne heure, Manoug montra les plus heureuses dispositions : doué d’une rare intelligence et d’un esprit très-actif, il fit très-vite de remarquables progrès d’abord sous la direction de deux religieuses et ensuite des moines de Garmir-Vank (le couvent rouge), auxquels avait été confié le soin de son instruction. Dès l’âge de quinze ans, il reçut de l’évêque Ananias l’habit religieux, le nom de Mékhitar et le titre de diacre. Ordonné prêtre à vingt ans, il parcourut l’Asie, prêchant l’Évangile parmi ses compatriotes, enseignant la théologie et s’efforçant de réunir dans la grande communion de l’Église Romaine les différentes sectes, que l’ignorance de vrais principes et quelques susceptibilités de mots avaient fait surgir parmi les Arméniens. Tourmenté par le désir incessant de répandre les lumières de la foi et de la science parmi ses compatriotes, il entreprit des voyages longs et périlleux. Il visita d’abord Etchmiadzin, vaste monastère construit sur l’emplacement de Vagharschabad, ancienne capitale de l’Arménie et qui sert aujourd’hui de résidence au patriarche suprême (catholicos) des Arméniens dissidents. Puis, il revint à Sébaste sa patrie, passa ensuite à Passèn, où l’évêque de ce monastère lui confia la surveillance de l’église et le soin d’instruire les enfants. Bientôt après, il entreprit de nouveaux voyages, et cette fois il gagna la Syrie et s’arrêta à Alep, où il forma le projet, grâce aux conseils d’un missionnaire français, le Jésuite Antoine Beauvillers, de visiter Rome. Muni d’une lettre de recommandation de ce père, il s’embarqua pour l’île de Chypre, où il tomba malade et fut forcé de renoncer à son projet. Dès que Mékhitar fut entré en convalescence, il retourna à Sivas pour y rétablir sa santé et passa quelque temps au couvent Sourp Nichan (Sainte Croix), où il fut ordonné vartabed. Comprenant toute la gravité des devoirs, que ce nouveau titre lui imposait, il entreprit encore de nouveaux voyages en Asie-Mineure, à Constantinople, prêchant parmi ses compatriotes les vérités de la foi catholique. Des circonstances imprévues l’obligèrent à quitter cette ville et Mékhitar revint dans sa patrie, réservant à d’autres temps le soin de continuer son œuvre évangélique. Rentré au couvent de Passèn, il professa avec éclat la théologie et fit preuve d’un grand dévouement pendant tout le temps, que dura une épidémie cruelle, qui désola la contrée. C’est à la suite du zèle, qu’il déploya dans son enseignement et peu de temps après la cessation du fléau, qui avait ravagé son pays, que Mékhitar partit de Sivas pour retourner dans la capitale des sultans afin d’y répandre les lumières de la vraie foi. En 1700, il arriva à Constantinople et y prêcha l’union parmi ses coreligionnaires, la soumission à l’Église de Rome, et la foi chrétienne, qui devait conserver et maintenir l’esprit de nationalité. Retiré à Péra avec trois de ses disciples, il conçut dès lors de fonder une association monastique dans le but de développer parmi ses compatriotes l’instruction si nécessaire au bien-être du peuple et la foi chrétienne, qui soutient le courage dans les épreuves de la vie. Ce fut à Péra, que Mékhitar imprima les premiers livres de prières et d’éducation, qui devaient inaugurer les commencements de l’imprimerie des Mékhitaristes. Le livre capital sorti de la presse arménienne de Péra fut l’Imitation de Cependant la jalousie suscita à Mékhitar de perfides persécutions ; incapable de lutter seul et sans appui contre un parti puissant, il dut d’abord pour échapper à ses ennemis se réfugier chez les Capucins et ensuite dans la maison de l’ambassadeur de France.

Le séjour de Constantinople était devenu impossible à Mékhitar et à ses compagnons ; il résolut de chercher ailleurs le calme et la tranquillité si nécessaires aux travaux de la Congrégation naissante, et se décida à partir avec ses élèves pour la Morée, pays chrétien, alors au pouvoir des Vénitiens. Avant de quitter Péra il rassembla ses disciples, leur fit part de son projet de quitter la Turquie avec eux, et prévoyant, qu’il serait imprudent de partir tous et d’éveiller ainsi l’attention de ses ennemis, il partagea ses compagnons par groupes. Le rendez-vous était la ville de Modon, sur les murailles de laquelle flottait l’étendard de Marc. Avant de se séparer d’eux, Mékhitar exhorta ses compagnons à ne pas perdre courage, et se plaçant avec eux sous la protection de la Vierge Mère de Dieu, il leur donna pour mot d’ordre le titre d’Enfants adoptifs de Marie et docteurs de la Pénitence, qui devint dès lors la devise de la Congrégation, et qui faisait allusion à leur consécration et aux malheurs, qu’ils enduraient pour la vraie foi.

Quelques religieux firent par avance un voyage en Morée pour prendre connaissance du pays et chercher un établissement. Bientôt après arrivèrent Mékhitar et ses compagnons, qui firent leur entrée à Modon après avoir traversé mille dangers. Les autorités vénitiennes accueillirent avec une faveur marquée les pauvres voyageurs, et bien qu’elles considérassent Mékhitar et ses compagnons comme des sujets de la Porte, elles virent d’abord en eux des chrétiens et leur donnèrent une honorable et digne hospitalité.

Aussitôt installé à Modon, le premier soin de Mékhitar fut de soumettre sa Communauté à une règle fixe, puis de construire un couvent et une église. Le pape Clément confirma l’existence du nouvel ordre, approuva sa constitution, agréa la règle de Benoît substituée à celle de Antoine, qu’il s’était d’abord choisi, et reconnut comme abbé celui, qui depuis tant d’années avait donné à la religion et à la foi des témoignages si parfaits de son zèle, de son abnégation et de ses vertus.

L’avenir apparaissait heureux et calme à la nouvelle Congrégation ; et en effet depuis douze ans l’état le plus prospère avait permis à la Communauté de s’accroître, lorsque Dieu mit encore à l’épreuve Mékhitar et ses compagnons. Une formidable invasion turque avait paru en Morée, que les Vénitiens n’avaient pas su empêcher d’entrer dans la Morée. Le couvent des Arméniens fut pillé et incendié et les pauvres moines, sans abri et sans ressources, mirent leur confiance et leur espoir en Celle, qu’ils avaient choisie pour leur patrone. L’amiral Mocenigo et le gouverneur de la Morée Angelo Emo ne purent voir sans pitié, l’effroyable détresse de ces infortunés religieux, et cédant à leurs instantes prières, ils les firent embarquer sur l’un de leurs navires, qui allait faire voile pour Venise.

Au mois d’avril 1715, une embarcation légère détachée d’une galère portant pavillon de Marc, gagnait à force de rames le quai des Esclavons ; c’était la barque, qui portait Mékhitar et ses compagnons, venant implorer l’hospitalité vénitienne et demander à s’abriter à l’ombre des ailes du lion de l’Adriatique.

La sérénissime République fit aux pauvres fugitifs un accueil digne de la grandeur de Venise ; et le 8 septembre 1717, le Sénat cédait à Mékhitar et à ses compagnons, l’île de Lazare à perpétuité, la loi ne permettant l’établissement de congrégations nouvelles, qu’en dehors de la ville.

Les moines arméniens s’empressèrent alors d’occuper les ruines de l’île, assignée autrefois aux lépreux, et Mékhitar fit faire les réparations les plus urgentes aux constructions à demi écroulées, qui s’y trouvaient encore. Les moines élevèrent sans délai des demeures, tandis que leur abbé complétait la règle de la et se mettait en mesure de poursuivre le but moral, religieux et politique, qu’il se proposait d’atteindre. Ce but, c’était la régénération du peuple arménien ! Pour y parvenir, l’association a compris, qu’il fallait obéir patiemment au temps, et que la précipitation ne produisait, que désordre et ruine. Aussi les prêtres arméniens ont-ils profité de ces précieux enseignements, que donne l’expérience et l’adversité, et peu après on a vu leur Communauté grandir et prospérer pour devenir en moins d’un siècle le foyer intellectuel de la nation, le flambeau régénérateur, qui doit éclairer la vieille Arménie et la pousser dans la voie sainte du progrès et de la civilisation.

Les soins donnés à l’érection des édifices divers, dont se compose le monastère, n’empêchèrent pas Mékhitar d’apporter un zèle, qui ne se ralentit pas un seul moment durant sa noble existence, à l’instruction des jeunes profès, qui venaient chaque année grossir le nombre de ses compagnons. Il donnait l’exemple du travail en consacrant ses loisirs à l’étude. Des traductions d’ouvrages de piété, de théologie, de sciences littéraires s’accomplissaient sous son habile direction et l’imprimerie, qu’il fonda dans le monastère même produisit les nombreuses éditions, qui furent dirigées de son vivant à Constantinople, en Asie, là enfin où se trouvaient les débris de la race arménienne.

Le monastère fut entièrement achevé en 1740 par le fondateur lui-même, comme l’indique l’inscription arménienne et latine placée à l’entrée du réfectoire :

ՄԵՆԱՍՏԱՆՍ ԱՅՍ ԸՍՏ ԲՈԼՈՐԻՆ ՇԻՆԵԱԼ ԵԴԵԻ Ի ՓԱՌՍ ՓՐԿԶԻՆ · ՅԱԲԲԱՅՈԻԹԵԱՆ ՍԵԲԱՍՏԱՑԻՈՅ ՄԸԽԻԹԱՐԱՅ ՎԱՐԴԱՊԵՏԻՆ ·

Mais peu d’années après, que Mékhitar eut achevé l’œuvre, qu’il avait entreprise, une maladie, qui devait avoir des suites fatales se manifesta par des symptômes alarmants. Pendant trois ans le vénérable abbé supporta avec une angélique résignation les douleurs physiques provoquées par un mal incurable, et que l’art des médecins ne sut calmer. Enfin le 27 avril 1749, Mékhitar de Sivas, âgé de 74 ans rendit son âme à Dieu en appelant sur ses enfants la protection du Très-Haut. Son corps fut déposé aux pieds du grand autel dans la chapelle du couvent et une simple dalle marque la place, où demeurera éternellement la dépouille mortelle du saint abbé. À partir de ce moment, les moines de Lazare ont pris le nom de Mékhitaristes en souvenir du fondateur de leur Congrégation.

À Mékhitar succéda comme abbé, Étienne Melkon (Melchior) de Constantinople. C’est sous son administration spirituelle, que quelques Mékhitaristes divisés d’opinion sur des questions de constitution monastique, allèrent fonder sous la conduite de Babik, d’abord à Trieste, puis à Vienne, en Autriche, une Communauté tout à fait distincte, quoique portant le même nom et travaillant dans le même but.

Melkon mourut en 1800 et fut remplacé par Aconce Köwer, né dans la Transilvanie, où se trouve une colonie arménienne. Sa famille était noble et il fut le premier abbé revêtu de la dignité d’Archevêque, qui lui fut conférée par la cour de Rome. Ce prélat eut à traverser des temps difficiles. Bonaparte victorieux sur les champs de bataille de l’Italie, avait conquis Venise et anéanti la République ; il entrait dans les vues du conquérant d’abolir les couvents et le monastère des Arméniens allait être lui-même supprimé par un décret, quand la providence leur évita ce malheur. Grâce à leur nationalité et à la direction scientifique donnée à leur institution, les Mékhitaristes obtinrent de s’ériger en académie, titre certifié d’ailleurs par des travaux d’érudition et de critique dûs aux membres de la Congrégation. Le sage Aconce put par ce moyen sauver le couvent arménien de la ruine, qui enveloppait tous les monastères de l’Italie et sans rien changer à la constitution monastique de l’ordre, il ajouta un titre de plus à ceux, que les religieux de Lazare avaient déjà acquis à la reconnaissance de leurs nationaux. Après vingt quatre ans d’administration, Aconce fut remplacé par Sukias de Somal, qui lui succéda dans son double titre d’abbé et d’Archevêque en 1824.

Sukias fit faire de véritables progrès à la Congrégation et ce vénérable prélat donnant l’exemple des recherches scientifiques, inspira à ses administrés l’amour de la science et on vit les religieux publier de remarquables travaux d’érudition et de critique sous la direction éclairée de leur abbé. Ainsi on vit paraître successivement des éditions des classiques arméniens, qui jusqu’alors étaient restés en grande partie inédits, des traductions des principaux chefs-d’œuvre des littératures étrangères ; et cet élan inspiré par Sukias, lui-même écrivain distingué et critique habile, n’est pas ralenti depuis. C’est encore sous l’administration de Sukias, que furent fondés les deux colléges nationaux de Venise et de Padoue. En 1846, le vénérable Sukias termina ses jours et eut pour successeur Georges Hurmuz, abbé général actuel, qui à son intronisation a pris le titre d’Archevêque de Siunie déjà porté par ses prédécesseurs.

S’il est permis de donner des éloges mérités à ceux, qui ne sont plus, la convenance et surtout la sincérité d’une respectueuse amitié nous obligent à laisser à d’autres le soin de rappeler dans l’avenir les services rendus à la nation et à la Communauté par Monseigneur Hurmuz. Nous nous bornerons à dire seulement, que le respectable Archevêque de Siunie porte attachés sur sa poitrine, de nobles insignes, témoignages d’estime donnés par la main des monarques. Monseigneur Georges Hurmuz est Commandeur de la Couronne de fer d’Autriche, du Nichan Ifthikhar, du Médjidié, du Lion et du Soleil de Perse et Chevalier de l’Ordre de la Légion d’honneur.

Après cet exposé des origines et des développements de la Congrégation Mékhitariste, entrons dans l’intérieur de cette habitation à la fois simple et élégante, asile respecté de la foi et de la science, qui semble une épave vivifiante détachée de l’Arche Sainte et qu’un souffle divin amena doucement aux rives de la riante Italie.

Dès que l’éperon d’acier de la gondole touche l’escalier de marbre, que baignent les eaux transparentes de la lagune, la porte du monastère s’ouvre comme par enchantement, et le visiteur pénètre sous l’atrium tout garni de fleurs et d’arbustes. Bientôt on voit venir un père du couvent, vêtu de la robe noire des moines de l’Orient, serrée à la taille par une ceinture de cuir, à laquelle est attaché un chapelet ; c’est le guide, qui a pour mission de conduire le visiteur dans l’intérieur et de montrer aux étrangers les différentes parties de la maison, l’église, la bibliothèque, les collections, l’imprimerie et les jardins.

La Congrégation se compose d’environ membres ou vartabeds et de quelques frères. Nous avons dit, que le couvent est administré par un abbé général, qui porte le titre d’Archevêque de Siunie et que le prélat, titulaire actuel de ces hautes fonctions, est Monseigneur Georges Hurmuz. L’abbé est assisté par un conseil de six membres nommés dans le chapitre de l’ordre et qui l’aident dans l’administration des affaires spirituelles et temporelles. L’occupation des Pères se partage entre les soins de l’éducation, des travaux scientifiques et littéraires, ceux de l’imprimerie et des affaires particulières du couvent. Les produits de leurs presses forment un des principaux de la Communauté, et servent à couvrir les dépenses intérieures et les frais d’éducation des élèves, qui y sont admis comme séminaristes. Plusieurs des pères du couvent résident à Venise et même à l’étranger, où ils dirigent des couvents, à Constantinople et à Paris, ou bien ils voyagent comme missionnaires, travaillant ainsi à continuer l’œuvre de leur fondateur.

En pénétrant dans cette demeure paisible et solitaire, dont le silence n’est troublé, que par le bruissement du vent dans le feuillage des grands cyprès et par le murmure des vagues, qui se brisent contre les rivages voisins, on un jardin entouré par les arcades d’un cloître. De larges escaliers aboutissent à des corridors, dont les nombreuses fenêtres ouvertes sur le paysage éblouissant, qui se déroule aux yeux étonnés, laissent voir le long profil du Lido, qui borne l’horizon et semble opposer comme une barrière aux flots bleus de l’Adriatique.

On visite d’abord l’Église construite dans le style gothique et dans laquelle on pénètre par un péristyle, où se voient deux monuments funéraires. Celui de droite renferme les cendres de Constantin Zuchola, ancien curateur de l’hôpital, quand l’île n’appartenait pas encore aux Mékhitaristes ; c’est ce qu’indique au reste l’inscription latine en quatre vers, dont voici le texte :

Hoc probus et sapiens obtus de prole zuchola Clauditur in tumulo, cui constantinus in urbe Nomen erat, lazari curator, amator, et almi Compatiens inopum, domine in honore superni.

Le monument de gauche, tout moderne, en marbre blanc, fut fondé par le Chevalier Alexandre Rafaël, arménien des Indes, fils aîné d’Édouard Rafaël bienfaiteur du collége, qui porte son nom et qui fut établi à Venise dans palais Zénobio, situé dans le quartier dei Carmini. De chaque côté de la porte extérieure de l’église, on voit une inscription, l’une en arménien, l’autre en latin, qui rappellent la visite, que le pape Pie fit au monastère en 1800.

L’Église fut élevée par Mékhitar sur les restes d’un ancien édifice vieux déjà de près de six siècles. Il remplaça le plafond plat par une voûte ceintrée, et fit dresser à la place des piliers en pierre, qui la soutenaient, des colonnes en marbre rouge. Telle qu’elle se voit aujourd’hui, l’église de Lazare n’offre rien de bien remarquable par son architecture, qui est éclipsée par la magnificence de Marc, de Jean et Paul, de la Salute et de ces merveilles d’art, que Venise renferme dans son enceinte. Cependant par sa simplicité, l’église des Mékhitaristes de Lazare repose l’œil ébloui, qui a contemplé les richesses de la métropole et de la reine de l’Adriatique. On voit dans l’intérieur de l’église cinq autels. Au pied du maître-autel se trouve, ainsi que nous l’avons dit, la tombe du fondateur marquée par une dalle sans ornements et ne portant, qu’une longue inscription en langue arménienne. À droite une belle copie de la Vierge de Sassoferrato, exécutée par Jean Émir, turc converti, attire les regards.

L’un des autels secondaires est orné d’un tableau représentant le roi Tiridate, premier monarque chrétien de l’Arménie, qui fut baptisé par Grégoire l’Illuminateur ; un autre est surmonté d’un Christ en marbre. Les autres toiles représentent Mesrob, l’inventeur des caractères arméniens et l’un des traducteurs des Livres saints ; Isaac, patriarche de l’Arménie ; enfin les autres autels sont dédiés, l’un à Antoine, premier patron de la Congrégation, et l’autre à la Madonne. La sacristie renferme de riches ornements et de précieux vases sacrés ; on y conserve les vêtements sacerdotaux du fondateur et des abbés généraux, ses successeurs.

Rien n’est plus solennel, qu’une messe pontificale dans l’église des Arméniens, quand le vénérable Prélat entouré des pères du couvent et des novices, tous revêtus de leurs ornements sacrés, entonne dans la langue nationale, les chants religieux composés par les vieux poètes chrétiens de l’Arménie. On croirait entendre les bardes antiques du Koghten récitant au son du pampirn, les ballades sacrées, qui étaient encore au v un sujet d’admiration pour Moïse de Khôrèn, qui en a conservé quelques vers dans son histoire. Un jour de grande fête, on peut juger de la grandeur de la pompe arménienne. L’Archevêque, les diacres et les lévites, tous se revêtent de leurs plus beaux ornements, faits d’étoffes précieuses aux nuances les plus tendres et garnies de broderies en perles et en soie, représentant des fleurs et des fruits, ouvrage des dames arméniennes de Constantinople. Les parfums les plus suaves brûlent dans des encensoirs tenus par de jeunes lévites, qui balancent en cadence les cassolettes suspendues à des chaînes d’argent. Le chant religieux des Arméniens est monotone, comme tous les chants de l’Orient et paraît singulier d’abord à des oreilles européennes.

Les Mékhitaristes ont conservé autant qu’il leur était possible, leur rite national, et ils le célèbrent dans leur idiome. Pendant l’office, les blanches vapeurs de l’encens séparent le chœur et le grand prêtre du reste de l’église et font apparaître comme porté sur un nuage le célébrant, vêtu de sa dalmatique arménienne et couronné de la tiare des pontifes. Au moment, où s’accomplit le sacrifice, un rideau ferme le sanctuaire pour dérober aux yeux des assistants l’acte mystérieux de la consommation.

Chaque jour, les moines de Lazare vont trois fois à l’église pour y dire les offices ; le matin à cinq heures, puis à midi et enfin à trois heures.

Les Mékhitaristes desservent aussi une petite église à Venise, c’est la chapelle de Sainte-Croix, construite aux frais des Arméniens par l’architecte Sansovino.

Au sortir de l’église, on visite le réfectoire du monastère ; c’est une salle, où se font les repas en commun, et dans laquelle on voit un tableau bien exécuté de la Cène, et qui est l’œuvre d’un artiste vénitien Novelli, celui-là même, qui peignit l’autel dédié à Antoine dans la chapelle du couvent.

La partie de la maison la plus intéressante pour les visiteurs est sans contredit la bibliothèque, où l’on monte par un escalier placé près du réfectoire. Un vestibule éclairé par une fenêtre donnant sur les jardins de l’Île et d’où la vue embrasse la plus grande partie du Lido, sépare la bibliothèque du cabinet des manuscrits. La vaste salle, où sont rangés les quinze mille volumes imprimés, dont se compose la bibliothèque, est éclairée par des fenêtres donnant aussi sur des jardins. Le plafond est orné de médaillons représentant le martyre de , et les plus célèbres docteurs des églises romaine et arménienne. Les livres sont disposés sur des tablettes et dans des armoires, dont la menuiserie est d’un joli travail ; ce sont pour la plupart des ouvrages religieux, littéraires, scientifiques, des éditions rares, des livres précieux, dignes de figurer dans le cabinet d’un bibliophile. Au milieu de la salle, on voit un meuble renfermant la collection numismatique, composée de monnaies antiques et du moyen-âge de l’Asie et notamment de médailles arméniennes.

Sur un socle, repose le buste de Mékhitar, en marbre de Carrare, et qui fut exécuté à Rome en 1833 par le chevalier Fabris, élève distingué de Canova. Un piédestal supporte une fort belle statue du pape Grégoire de petite dimension ; c’est un présent de ce pontife aux Mékhitaristes, auxquels il se plaisait à décerner le titre d’amis. Un papyrus birman à double face est placé dans un meuble à bascule, qu’on voit dans un angle de la salle ; c’est un souvenir, que Lazarowitch, riche arménien des Indes, laissa au monastère. En face de ce papyrus, on aperçoit un télescope très-puissant. Mais l’objet le plus curieux du musée est assurément le cercueil de cèdre, renfermant momie égyptienne ; c’est un cadeau fait au couvent par un arménien célèbre Boghos-bey, ministre de Méhémet-Aly, qui seconda si dignement les intentions civilisatrices du vice-roi d’Égypte.

Sur la porte d’entrée de la bibliothèque, on admire une belle marine du peintre arménien Jean Aïwazowsky, chevalier de Anne et de la Légion d’honneur, l’un des peintres les plus habiles de la Russie.

Le cabinet des manuscrits est contenu dans une pièce basse, renfermant deux mille volumes, qui forment la principale richesse intellectuelle du couvent. Les manuscrits seront transportés bientôt dans une pièce située à l’extrémité de la grande bibliothèque, dont nous avons parlé, et qui sera mieux appropriée, que la chambre actuelle, devenue trop petite. Ce dépôt de manuscrits écrits dans l’idiome et avec des caractères arméniens est le plus riche de toute l’Europe, mais il est inférieur à celui d’Etchmiazin dans la grande-Arménie. Tous les manuscrits sont reliés et disposés avec soin dans des armoires vitrées, il y en a de fort anciens écrits sur parchemin ; d’autres sont ornés de vignettes, qui font l’admiration des artistes et des coloristes ; quelques uns même sont . Un catalogue raisonné en a été dressé par les pères et forme un volume manuscrit in-folio. Dans cette même salle, on a rassemblé un exemplaire de tous les ouvrages arméniens publiés à l’étranger et de chacun des livres sortis des presses du couvent. Une armoire renferme quelques antiquités arméniennes et de différents pays ; une vierge portant l’enfant Jésus et sculptée en bas-relief sur une pierre dure, au revers de laquelle on lit une inscription arménienne, mentionnant le nom de l’artiste Alexandre. Une jolie coupe à boire en argent doré porte une inscription arménienne, qui atteste, qu’elle fut fabriquée à l’usage d’un personnage appelé Lazare. Enfin sur le haut des tablettes, on voit étalées les pièces d’une armure antique d’homme et de cheval, découvertes aux environs d’Erzéroum.

L’imprimerie du monastère mérite aussi d’attirer l’attention du visiteur ; elle est située près de la porte d’entrée du couvent. Là, des compositeurs italiens travaillent sous la direction d’un père chargé du service de la typographie. Depuis l’époque de Mékhitar jusqu’à présent l’imprimerie de Lazare a produit une quantité considérable d’ouvrages en tous genres, qui, chaque année, sont expédiés en Turquie, en Russie, en Perse et jusqu’aux Indes. Les produits de cette typographie ont valu au monastère une médaille de première classe à l’exposition universelle de Paris en 1855. C’est dans cette imprimerie que fut composée la bible de Mékhitar, les œuvres des Mékhitaristes célèbres, les traductions des classiques grecs, latins, italiens et français, les éditions des classiques arméniens, et enfin, les célèbres ouvrages d’Eusèbe et de Philon le juif, dont le texte original était perdu et qui n’existe plus aujourd’hui, que dans la version arménienne.

Nous avons dit qu’à l’époque des campagnes de Bonaparte en Italie, les Mékhitaristes avaient fondé une académie nationale, dont les membres étaient choisis dans leur sein. Cette académie s’est imposé le devoir d’élaborer les textes, qui sortent chaque année des presses du couvent, et de travailler à la confection d’un immense dictionnaire arménien, composé sur le modèle du dictionnaire de l’académie française. Chaque mois un journal, le Polyhistor (Pasmaveb) publie les communications des religieux académiciens, qui admettent aussi dans leur sein des savants étrangers voués à l’étude de la littérature arménienne. Brosset, Reinaud, Petermann, etc. sont membres de cette , à laquelle appartenaient aussi lord Byron et Sylvestre de Sacy.

Le monastère recrute ses novices parmi les nationaux de tous les pays, où sont établis les Arméniens, et chaque année la Congrégation confère le titre de docteur ou vartabed à des jeunes pères, qui ont satisfait aux examens et ont la vie cénobitique. Les élèves sont partagés en trois classes, dont la première est destinée aux enfants jusqu’à l’âge de 17 ans. On leur enseigne les humanités et les langues de l’Europe, les mathématiques, l’histoire et la religion. La seconde classe ou noviciat, se compose de jeunes gens, qui désirent prendre les ordres et à cet effet ils continuent les études commencées dans la première division, à savoir, la rhétorique, le latin, les sciences exactes. Enfin la troisième classe est aussi pour les novices, qui étudient la philosophie et la théologie, le grec, etc. À la suite de l’examen final, qui termine le cours de la troisième division, les religieux profès sont ordonnés prêtres et prennent le titre de pères. Alors ils sont chargés par l’abbé d’un service, mais qui n’est jamais un travail servile, car des frères convers et des domestiques sont chargés des gros ouvrages, et du soin de veiller à la propreté du monastère et à la garde des bestiaux, dont l’étable est située au fond du jardin. Après plusieurs années de séjour au monastère, les pères sont envoyés en mission, et avant de partir, l’abbé leur confère le titre de docteur (Vartabed).

Chaque membre de la Communauté a sa cellule particulière, et l’abbé lui-même habite parmi les siens dans un modeste appartement composé d’une cellule, d’un oratoire et d’une salle de réception. C’est dans cette salle, que l’Archevêque de Siunie admet les étrangers de distinction. Cette pièce est ornée des portraits des Empereurs d’Autriche et de Turquie, et bientôt on y verra celui de l’Empereur Napoléon , donné par le gouvernement français au monastère en témoignage de l’estime, que la France professe pour la nation arménienne et pour les utiles travaux de la Congrégation.

N’oublions pas avant de quitter ces lieux, de visiter le jardin tout garni d’épais berceaux de vignes, qui recouvrent cette île féconde d’un dais pourpré de raisin. Il y a un coin ombragé par une vigne, qui donne chaque année un vin blanc, dont les pères se servent pour célébrer la messe, et qui a reçu le nom à la fois national et biblique de vin de l’Ararat.

Près de là se dresse un long mât, où les jours de fête, on fait flotter la bannière ottomane, présent du sultan Abdul-Medjid. Le jardin est bien entretenu et partout où l’on tourne les regards, on découvre un panorama splendide : au loin, les Alpes Juliennes couvertes de neige ; plus près Venise la rouge, avec ses campaniles, ses dômes d’argent, ses palais de marbre, ses colonnes symboliques, enfin la mer d’azur sillonnée par des gondoles noires glissant sur les eaux. À droite, le Lido, qui réfléchit sa verdure sur le miroir de l’Adriatique et les petites îles baignant leurs pieds dans la lagune et se développant au loin sur une grande étendue.

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