Read here

Nouvelles Confidences (Lamartine)

Alphonse de Lamartine · 1863 · Free in the US

139,178 words · about 9 h 45 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1863 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Nouvelles_Confidences_(Lamartine)&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Alphonse de Lamartine
Language
French
Published
1863
Length
139,178 words · about 9 h 45 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. La Source dans les bois about 3 min
  2. Livre 1 about 2 h 3 min
  3. Livre 2 about 1 h 36 min
  4. Livre 3 about 1 h 2 min
  5. Préambule about 10 min
  6. Texte entier about 4 h 51 min

Continue:

La Source dans les bois

Source limpide et murmurante Qui, de la fente du rocher, Jaillis en nappe transparente Sur l’herbe que tu vas coucher ;

Le marbre arrondi de Carrare, Où tu bouillonnais autrefois, Laisse fuir ton flot qui s’égare Sur l’humide tapis des bois.

Ton dauphin, verdi par le lierre, Ne lance plus de ses naseaux, En jets ondoyants de lumière, L’orgueilleuse écume des eaux,

Tu n’as plus, pour temple et pour ombre Que ces hêtres majestueux Qui penchent leur tronc vaste et sombre Sur tes flots dépouillés comme eux.

La feuille, que jaunit l’automne, S’en détache et ride ton sein, Et la mousse verte couronne Les bords usés de ton bassin.

Mais tu n’es pas lasse d’éclore ; Semblable à ces cœurs généreux Qui, méconnus, s’ouvrent encore Pour se répandre aux malheureux.

Penché sur ta coupe brisée, Je vois tes flots ensevelis Filtrer comme une humble rosée Sur les cailloux que tu polis.

J’entends ta goutte harmonieuse Tomber, tomber, et retentir Comme une voix mélodieuse Qu’entrecoupe un tendre soupir.

Les images de ma jeunesse S’élèvent avec cette voix ; Elles m’inondent de tristesse, Et je me souviens d’autrefois.

Dans combien de soucis et d’âges, O toi que j’entends murmurera N’ai-je pas cherché tes rivages Ou pour jouir ou pour pleurer ?

À combien de scènes passées Ton bruit rêveur s’est-il mêlé ? Quelle de mes tristes pensées Avec tes flots n’a pas coulé ?

Oui, c’est moi que tu vis naguères, Mes blonds cheveux livrés au vent, Irriter tes vagues légères Faites pour la main d’un enfant.

C’est moi qui, couché sous les voûtes Que ces arbres courbent sur toi, Voyais, plus nombreux que ces gouttes Mes songes flotter devant moi.

L’horizon trompeur de cet âge Brillait, comme on voit, le matin, L’aurore dorer le nuage Qui doit l’obscurcir en chemin.

Plus tard, battu par la tempête, Déplorant l’absence ou la mort, Que de fois j’appuyai ma tête Sur le rocher d’où ton îlot sort !

Dans mes mains, cachant mon visage, Je te regardais sans te voir, Et, comme des gouttes d’orage, Mes larmes troublaient ton miroir.

Mon cœur, pour exhaler sa peine Ne s’en fiait qu’à tes échos, Car tes sanglots, chère fontaine, Semblaient répondre à mes sanglots

Et maintenant, je viens encore, Mené par l’instinct d’autrefois, Écouter ta chute sonore Bruire à l’ombre des grands bois.

Mais les fugitives pensées Ne suivent plus tes flots errants Comme ces feuilles dispersées Que ton onde emporte aux torrents.

D’un monde qui les importune Elles reviennent à ta voix, Aux rayons muets de la lune Se recueillir au fond des bois.

Oubliant le fleuve où t’entraîne Ta course que rien ne suspend, Je remonte de veine en veine Jusqu’à la main qui te répand ;

Je te vois, fille des nuages, Flottant en vagues de vapeurs, Ruisseler avec les orages Ou distiller au sein des fleurs,

Le roc altéré te dévore Dans l’abîme où grondent ses eaux ; Où le gazon, par chaque pore, Boit goutte à goutte tes cristaux.

Tu filtres, perle virginale, Dans des creusets mystérieux, Jusqu’à ce que ton onde égale L’azur étincelant des cieux.

Tu parais, le désert s’anime ; Une haleine sort de tes eaux. Le vieux chêne élargit sa cime Pour t’ombrager de ses rameaux.

Le jour flotte de feuille en feuille ; L’oiseau chante sur ton chemin, Et l’homme à genoux te recueille Dans l’or ou le creux de sa main.

Et la feuille aux feuilles s’entasse, Et, fidèle au doigt qui t’a dit : « Coule ici pour l’oiseau qui passe, » Ton flot murmurant l’avertit.

Et moi, tu m’attends pour me dire : Vois ici la main de ton Dieu ! Ce prodige que l’ange admire, De sa sagesse n’est qu’un jeu. »

Ton recueillement, ton murmure, Semblent lui préparer mon cœur ; L’amour sacré de la nature Est le premier hymne à l’auteur.

À chaque plainte de ton onde Je sens retentir avec toi Je ne sais quelle voix profonde Qui l’annonce et le chante en moi.

Mon cœur, grossi par mes pensées, Comme les flots dans ton bassin, Sent, sur mes lèvres oppressées, L’amour déborder de mon sein,

La prière, brûlant d’éclore, S’échappe en rapides accents, Et je lui dis : « Toi que j’adore, Reçois ces larmes pour encens. »

Ainsi me revoit ton rivage Aujourd’hui, différent d’hier, Le cygne change de plumage, La feuille tombe avec l’hiver.

Bientôt tu me verras peut-être Penchant sur toi mes cheveux blancs, Cueillir un rameau de ton hêtre Pour appuyer mes pas tremblants.

Assis sur un banc de la mousse, Sentant mes jours prêts à tarir, Instruit par ta pente si douce, Tes flots m’apprendront à mourir.

En les voyant fuir goutte à goutte, Et disparaître flot à flot, Voilà, me dirai-je, la route, Où mes jours les suivront bientôt.

Combien m’en reste-t il encore ? Qu’importe ? Je vais où tu cours ; Le soir pour nous touche à l’aurore : Coulez, ô flots ! coulez toujours !

Livre 1

Après que cette flamme de ma vie se fut ainsi évaporée au ciel en ne laissant en moi que l’éblouissement d’une vision et le recueillement d’un culte, j’avais erré quelques mois comme une âme aveugle qui a perdu la lumière du ciel et qui ne se soucie pas de celle de la terre. J’avais passé la plus grande partie de ce temps en Suisse sur les lacs de Genève, de Thoun et de Neufchâtel, mal portant, solitaire toujours, ne restant jamais plus d’une semaine à la même place. Ma mère, qui connaissait la cause de

mon chagrin, m’envoyait de temps en temps quelque petite somme épargnée, à l’insu de la famille, sur ce qu’on lui donnait par mois pour tenir sa maison ; elle savait que le grand air évapore seul les grandes douleurs et que le changement perpétuel de lieux guérit les fièvres du cœur comme il coupe les fièvres du corps. Elle redoutait pour moi la monotonie, l’uniformité et l’oisiveté plus rongeuse que la douleur de la maison paternelle et de la vie de Mâcon. Cependant, l’automne approchait, elle ne savait plus comment colorer mon éloignement sans cause aux yeux de mon père et de mes oncles. Il fallut revenir.

Je revins par Lyon. Je m’embarquai la sur un de ces bateaux qui remontaient et qui descendaient alors le cours de la Saône, conduits comme des traîneaux sur la glace du fleuve, par des chevaux qui galopaient dans les prairies dont il est bordé.

Couché à la renverse sur le pont, entre des ballots et des valises, je regardais la pointe du mât dessiner ses légères ondulations sur le ciel comme une aiguille noire s’avançant, par un mouvement insensible, sur le cadran de ma vie. De temps en temps, je me soulevais à la voix rauque du patron de la barque qui nommait les petites villes et les villages de la rive et qui demandait aux voyageurs si quelqu’un voulait descendre au port devant lequel nous passions. Je reconnaissais les noms familiers à mon oreille de ces charmants villages qui bordent le cours de la Saône, mon fleuve natal, les îles couvertes de forêts de saules et d’osiers, les grands troupeaux de vaches qui les abordent à la nage pour aller paître leurs longues herbes, en ne laissant voir que leurs museaux blancs et leurs cornes noires au-dessus de l’eau, les belles montagnes du Beaujolais et du Mâconnais, qui, aux rayons du soleil couchant, deviennent bleues comme des vagues et semblent flotter comme une mer dont le rivage est caché par leur roulis ; et à droite ces immenses prairies vertes de la Bresse, parsemées çà et là de points blancs qui sont des troupeaux, et noyées et leurs confins dans une brume qui les fait ressembler aux paysages de la Hollande ou aux horizons de la Chine, sans autres bornes que la pensée.

Ces sites, tant vus et tant revus par moi dès mes premiers regards, me pesaient sur le cœur bien plus qu’ils ne soulevaient mon poids d’ennui. J’étais né pour agir, et la destinée me ramenait toujours, malgré moi, languir et fermer mes ailes dans ce nid, dont je brûlais sans cesse de m’échapper.

Cette fois cependant la douleur m’avait tellement brisé, que j’éprouvais une certaine résignation fatale a rentrer pour n’en plus sortir dans cette maison où j’étais né et où j’espérais bientôt mourir. J’étais convaincu que mon cœur avait épuisé, dans ces treize mois d’amour, de délire et de douleur, toutes les délices et toutes les amertumes d’une longue vie, que je n’avais plus qu’à couver quelques mois mes souvenirs sous la cendre de mon cœur, et qu’un ange dont ma pensée avait suivi la trace dans une autre vie m’y rappellerait bientôt pour abréger l’absence et pour recommencer l’éternel amour. Cette certitude me consolait et me faisait prendre en patience et en indifférence l’intervalle que je croyais court entre le départ et la réunion. « À quoi bon commencer quelque chose, me disais-je, qui sera si vite interrompu ? Et qu’importe que je traîne ici ou là-bas les heures suprêmes d’une existence qui s’est éteinte dans cette tombe et qui ne se rallumera jamais ? »

C’est dans ces pensées d’apaisement découragé et désintéressé de la vie que j’approchais insensiblement de Mâcon. Bientôt j’aperçus les hautes tours tronquées de son antique cathédrale se découpant en blanc sur le fond du ciel, et les treize arches régulières de son pont romain courant sur la largeur du fleuve comme une caravane qui traverse un gué à pas inégaux. La cloche du bateau appelait les voyageurs à monter sur le pont ou à en descendre. On voyait sur le quai des promeneurs insouciants s’accouder un moment sur les parapets pour regarder passer la barque sous l’arche étroite et bouillonnante ; deux ou trois groupes de parents ou d’amis qui attendaient des voyageurs pressaient un peu le pas sur la rive pour les devancer et les embrasser plus vite sur la planche du débarquement.

On se saluait, tout en marchant et en voguant encore, du cœur, du regard, de la voix et du geste, du pied du mât sur le rebord du quai. On reconnaissait, au rayon de joie sur les visages, à l’impatience des pieds sur le pont de la barque, à l’humidité des yeux, les degrés d’amitié, de parenté ou d’amour qui unissaient les cœurs encore séparés par quelques vagues. Je cherchais des yeux, dans ces groupes debout sur le quai, un visage connu, je n’en voyais point. Personne ne m’attendait à jour fixe. À la fin, et au moment où j’allais débarquer, ma valise légère sous le bras, je sentis mes jambes embrassées par les pattes et par les caresses d’un chien qui m’avait, comme celui d’Ulysse, pressenti et flairé Si distance, qui s’était élancé sur la planche, et qui me dévorait de joie au milieu de l’indifférence générale.

Je reconnus le vieux griffon de mon père, un chien d’arrêt nommé Azor, qui faisait partie de la famille depuis treize ou quatorze ans, et qui m’avait accueilli à mon retour du collège. C’est ce même animal qui m’avait débarrassé, sept ans auparavant, de mon entretien ossianique avec Lucy. Je l’embrassai, et je lui livrai une des courroies de ma valise pour l’empêcher de bondir entre les pieds des voyageurs. Puisque Azor était là, mon père ne devait pas être loin. Le chien me l’indiqua dès que nous fûmes à terre, en me tirant par sa courroie du côté d’une petite promenade ombragée de tilleuls et garnie de bancs de pierre voisins du lieu de débarquement. Mon père était venu à tout hasard s’y asseoir à l’heure où les barques passaient devant la ville ; il m’avait nommé deux ou trois fois à Azor, en lui montrant du geste la barque. Ce fidèle messager avait compris et accompli sa mission. Il me ramenait.

Mon père, qui n’avait alors que soixante-deux ou trois ans, paraissait dans toute la séve et dans toute la majesté de la vie. Il s’était levé de son banc aux hurlements joyeux d’Azor ; il avait la vue basse et il regardait du côté du port, sa lorgnette à la main, selon son habitude, pour voir si son chien lui amenait son fils. Je courus à lui et je tombai dans ses bras. Il avait bien la voix un peu émue et les yeux un peu humides en m’embrassant, mais il y avait une mâle fermeté jusque dans sa tendresse ; il respectait son ancien uniforme de capitaine de cavalerie ; il aurait cru déroger en avouant aux autres ou à lui-même une émotion féminine ; c’était un de ces hommes qui ont le respect humain de leurs qualités, la pudeur de leur vertu, et qui, en refoulant tous les signes extérieurs de leur sensibilité dans leur âme, ne font que la conserver plus jeune et plus vierge jusqu’à leurs jours avancés.

Cette habitude de sa nature forte et austère jetait entre lui et moi une certaine froideur de démonstrations qui pouvait tromper au premier coup d’œil. Nous nous aimions sévèrement, comme il convenait a des hommes ; lui avec dignité, moi avec respect ; le père était toujours père, le fils toujours fils. Sa sensibilité se cachait sous l’austérité et derrière la distance jusqu’à ses dernières années, où j’étais devenu homme et où il était devenu vieillard. Alors les rôles changèrent : c’est lui qui se laissait aimer, c’est moi qui aimais. Entre nous la sensibilité déborda.

Je le regardais tout en marchant un peu en arrière de lui par crainte et par respect. Mon père était alors dans toute la virilité de l’homme. Ma taille, quoique très-élevée, atteignait à peine la sienne. Rien ne fléchissait encore et rien ne fléchit avant quatre-vingt-sept ans dans sa stature. Il portait ses années comme un chêne robuste de nos montagnes porte ses soixantièmes feuilles, en s’en décorant et sans plier, ou plutôt ses années le portaient droit et ferme sur la forte tige de vie que Dieu lui avait donnée. Sa figure, sans avoir alors cette pureté délicate de traits et de lignes qui caractérise la beauté de détail du visage humain, avait l’effet de cette beauté en masse qui fait qu’on s’arrête et qu’on dit : « Voilà un noble type de l’humanité, voilà un corps digne de porter une âme et de s’appeler le temple de Dieu. »

Le front n’était pas tout à fait assez relevé pour y laisser jouer les ailes d’une imagination à grand vol ; il était seulement large, droit et accentué comme le front romain dans les bustes de l’époque des Scipions. Le nez était court et d’un seul trait ; la bouche bien ouverte, parée de dents petites, régulièrement enchâssées, intactes et éclatantes jusqu’à sa mort ; les lèvres coupées presque à angle droit, d’une expression d’intrépidité sévère quand elles étaient fermées, d’une grâce et d’une courbe exquise quand elles se desserraient et se plissaient légèrement aux deux coins pour sourire ; le menton relevé par les muscles bien attachés, les joues plus affaissées que pleines, peu de chair, beaucoup de fibres revêtues d’un épiderme coloré par un sang bouillant et généreux, le tour du visage ni ovale ni rond, mais presque carré comme dans les races guerrières du Jura, les yeux d’une couleur changeante et d’un vif éclat, ombragés de sourcils noirs et épais qui tendaient à se rejoindre au-dessus du nez quand il plissait le front, formant alors une seule ligne sombre entre le visage et le front. En somme, une superbe tête de chef militaire modelée par la nature ou par l’habitude pour le commandement.

Cette habitude du commandement militaire se révélait également dans toutes ses attitudes. Il portait la tête haute, il regardait en face, il saluait avec dignité, mais sans hauteur ; ses membres étaient souples, sa marche ferme, lente, régulière comme s’il eût entendu en marchant le tambour ou le clairon pour mesurer le mouvement et la distance de ses pas ; ses habits, de couleur bleue et de forme austère, n’avaient jamais ni recherche, ni couleurs éclatantes, ni négligence, ni abandon dans les plis. On y sentait le souvenir et la ponctualité de l’uniforme ; ses souliers à boucles ne lui pesaient pas assez aux pieds ; on voyait à sa marche qu’il croyait avoir à soulever encore les lourdes bottes à l’écuyère qu’il avait longtemps portées, et que le cheval d’escadron manquait à ses jambes. Il ne passait jamais devant lui un soldat ou un cheval sans qu’il s’arrêtât un moment et qu’il prît sa lorgnette pour regarder l’homme ou l’animal.

La guerre était sa patrie, la discipline sa vertu ; l’épée, le cheval, la selle, le harnais, son ambition, son souvenir, sa contemplation perpétuels. Au fond, il plaignait, sans les mépriser, toutes les autres professions de la vie humaine. Tous les métiers qui ont pour but le gain lui paraissaient assez vils, et, de tous les métiers qui ont pour but de gagner de l’honneur, il n’en connaissait qu’un : offrir ou verser son sang pour son roi ou pour son pays. Entre le militaire et le paysan, pour lui il n’y avait rien. Il regardait tout le reste comme les nobles polonais regardent les juifs de leur terre, race nomade, mercantile et usurière entre le peuple et eux. C’était le modèle parfait du gentilhomme de province, père de famille, chasseur, cultivateur, ami du peuple après avoir été l’ami du soldat. Tel était l’extérieur de mon père.

Ses camarades de régiment, dont il y avait plusieurs dans la ville, et les hommes de la société, l’appelaient le chevalier de Lamartine. Les hommes du peuple et les hommes étrangers à son intimité l’appelait M. de Prat. C’était le nom d’une terre de famille en Franche-Comté, dont mon grand-père lui avait donné le titre, pour le distinguer de ses frères. On n’appelait ma mère que madame de Prat, et j’ai moi-même porté ce nom dans mon enfance jusqu’à la mort de l’aîné de mes oncles, à qui seul appartenait ce nom de famille.

Mon père, en me ramenant du bateau à la maison, me faisait traverser, avec un certain orgueil de tendresse paternelle, les rues les plus longues et les plus peuplées de Mâcon.

C’était l’heure où les oisifs de la petite ville sortaient, après leur dîner, au coucher du soleil, pour aller respirer la fraîcheur de l’eau en se promenant sur le quai, ou en s’asseyant sous les tilleuls du bord de la rivière. Il rencontrait çà et la quelques-uns de ses anciens camarades de régiment, de ses parents ou de ses amis de la ville. On l’abordait ; il me montrait ; il semblait fier des regards qu’on jetait sur moi du seuil des maisons ou des boutiques ; ce fils, aussi grand que lui, revenant de longs voyages, un peu maigri et un peu pàli par l’absence, mais attirant pourtant les yeux par sa taille, par sa chevelure, par sa ressemblance avec sa mère, par cette mélancolie même des traits qui ajoute un mystère à la physionomie, le flattait évidemment. Il allongeait à son insu la route, il recherchait les rencontres, il prolongeait les entretiens. J’entendais murmurer aux fenêtres : « Voilà le chevalier de Lamartine qui passe avec son fils ; venez voir ! » Quant à moi, je supportais ces regards et ces saluts par respect pour mon père, mais je brûlais d’y échapper et d’arriver enfin à la maison.

Nous y arrivâmes enfin ; le chien était allé nous annoncer par ses bonds et ses hurlements de joie ; en passant le seuil, je me trouvai enlacé dans les bras de ma mère et de mes sœurs. Ma mère ne put s’empêcher de pâlir et de frissonner visiblement en voyant combien ma longue absence et mes secrètes angoisses avaient amaigri et fléchi mes traits. Mon père n’avait vu que les belles formes développées de mon adolescence ; ma mère, d’un coup d’œil, avait vu les impressions. L’œil des femmes est divinatoire ; il va droit au fond de l’âme de celui qu’elles regardent, ne fût-ce qu’en passant. Qu’est-ce donc quand celui qu’elles regardent est un fils, un rayon de leur âme ?

Un changement s’était opéré pendant mes absences dans les habitudes de la vie de famille. Mon père, sollicité en cela par notre mère, avait acheté sur ses longues et pénibles économies une maison de ville à Mâcon, pour y passer la moitié de l’année. L’âge était venu, pour mes sœurs, de recevoir les leçons de ces maîtres et maîtresses d’art d’agrément, luxe d’éducation nécessaire aux femmes d’une certaine aisance, dont la vie ne serait sans cela, qu’une fastidieuse oisiveté. Le moment était venu aussi de les produire dans ce qu’on appelle le monde, espèce d’expropriation réciproque, où les nouvelles venues dans la vie regardent et sont regardées, jusqu’à ce que les parentés, les relations de famille, les habitudes de société, les convenances de voisinage et de fortune ou l’inclination déterminent les mariages.

Belles, modestes, mais ne pouvant attirer de bien loin des maris par la modicité de leurs dots, ma mère présumait justement que les jeunes hommes de leur rang ne viendraient pas les découvrir dans la solitude de Milly. Elle ne voulait pas les exposer à fleurir et à s’y flétrir par sa faute sans avoir répandu leur chaste éclat de beauté dans les yeux de quelqu’un. Elle regardait comme un devoir obligatoire de la mère de famille de chercher des occasions d’unions assorties pour ses filles. Les enfanter à la vie, à la religion, à la vertu, pour elle ce n’était pas assez ; elle voulait les enfanter aussi au bonheur.

Mon père avait compris ces raisons, et, bien qu’à regret et par des efforts surhumains d’économie domestique, il s’était décidé à quitter ses vignes, ses chiens de chasse, sa partie de piquet, le soir, avec le curé et le voisin, et à s’établir à Mâcon, au moins pour l’hiver et le printemps de chaque année.

Il était, comme tout nouveau possesseur, fier et amoureux de la maison qu’il avait achetée. À peine étais-je entré, qu’il me la montra de la cave au grenier, en m’en détaillant tous les agréments et tous les avantages.

La maison, qui existe encore, mais qui a été vendue et subdivisée depuis la mort de mon père et la dispersion de la famille, était située dans le quartier élevé, noble et solitaire de la ville, que j’ai décrit dans le commencement de ce récit. Elle avait appartenu avant la révolution à une famille patricienne du Mâconnais avec laquelle nous avions des alliances et des intimités de bon voisinage, la famille d’Osenay.

Elle avait sa façade principale sur une large rue à pente un peu roide qui débouchait sur quelques tilleuls, dépendance de la grande place de l’Hôpital, et promenade ordinaire des enfants, des nourrices et des vieillards de ce haut quartier. Un linteau de marbre noir, merveilleusement sculpté, au-dessus de la porte, annonçait un sentiment d’art et de luxe architectural dans celui qui l’avait bâtie. Cette porte ouvrait sur un vestibule large, profond, surbaissé, humide et sombre. Au fond de ce vestibule on apercevait les premières marches d’un escalier éclairé par un jour indirect et ruisselant d’en haut, comme dans les tableaux d’intérieur de couvent par Granet, le peintre du recueillement. À droite et à gauche de ce vestibule s’ouvraient quatre portes ; c’étaient les remises, les bûchers, les cuisines, vastes souterrains qui contenaient encore des puits, des caves, de vastes cheminées pour tous les usages domestiques, mais qui ne recevaient le jour que par des larmiers à fleur de terre du jardin.

L’escalier en pierres jaunes avait été évidemment construit pour un homme âgé. Les marches en étaient si peu hautes et si doucement inclinées que j’en franchissais toujours cinq ou six à la fois. Il ressemblait à ces escaliers insensibles du Vatican et du Quirinal à Rome qui semblent proportionner leurs degrés de marbre faux pas affaiblis d’une aristocratie de vieillards. Après avoir monté une demi-rampe de ces degrés, on se trouvait en face d’une large fenêtre et d’une porte vitrée plus large encore ouvrant sur un jardin intérieur. Ce jardin, étroit et profond, était encaissé dans de hautes murailles grises tapissées de rosiers et d’abricotiers en espalier. Au milieu s’élevait un arbuste isolé d’aubépine rose qui avait pris, à force d’années, le tronc, la ramure et la portée d’un arbre forestier. De petites allées sablées et encadrées de bordure de buis en ceignaient le jardin. Le fond était décoré de volières en treillis en bois peint, dans lesquelles mes sœurs faisaient nicher leurs colombes, et d’une petite fontaine à bassin de marbre et à statue de l’Amour, dont le dauphin à sec ne versait que de la poussière, et n’avait pour écume que des toiles d’araignées. Par-dessus les murs du jardin, on n’apercevait que les toits de tuiles rouges et les dernières mansardes grillées de fer de quelques hautes maisons d’artisans et d’un couvent de vieilles religieuses. Aspect monastique qui donnait au jardin, quoique très-lumineux, le caractère, le silence et le recueillement d’un cloître espagnol.

En rentrant du jardin, et en montant de nouveau l’escalier, on se trouvait sur le grand palier du premier étage. Trois hautes portes à doubles battants et à haut entablement, dont l’une faisait face à la rampe, et dont les deux autres s’ouvraient à droite et à gauche, s’y regardaient.

Par la première, on entrait dans une vaste salle boisée de panneaux sculptés et peints en gris à la détrempe. C’était la grande artère de la maison, l’antichambre du salon, la salle à manger, la salle d’études pour les maîtres de dessin, de musique ou de danse de mes sœurs, la salle de travail où les femmes de chambre raccommodaient le linge. Elle était garnie d’un poële encaissé sous une grande niche, d’une table ovale pour les repas, d’armoires, de buffets, d’un piano, de deux harpes, de petites consoles pour dessiner, pour écrire et pour coudre. Une sombre pendule de Boule à caisse d’écaille noire incrustée d’arabesques de laiton, et surmontée d’une statuette du Temps brandissant sa faux, y sonnait mélancoliquement les heures à cette jeunesse qui ne les écoutait pas.

À droite, on passait dans un salon moins vaste et plus recueilli. Une antique et haute cheminée de marbre noirâtre richement fouillé par le ciseau du sculpteur, et dont les jambages l’écorçaient en feuilles d’acanthe, ouvrait aux bûches un foyer assez large et assez profond pour des troncs entiers de chêne. Le fauteuil de mon père en face de la cheminée, quelques fauteuils de velours d’Utrecht rouge, une table ronde couverte de livres, quelques tables de jeu recouvertes de serge verte, des carreaux rouges et cirés sous les pieds, un plafond à riches moulures, mais noirci par la fumée d’un demi siècle, les rideaux verts de deux fenêtres ouvrant sur la rue, formaient tout l’ornement de ce salon. On n’y allumait le feu qu’un moment avant le dîner de famille. On dînait alors à deux heures ; La pièce qui faisait face au salon quand on avait traversé la grande salle était la chambre d’une tante infirme, sœur de mon père, dont je parlerai tout à l’heure. Elle s’appelait mademoiselle de Monceau.

En revenant sur le palier, on entrait à gauche dans la chambre de notre père, appartement vaste, mais assombri par les mur noirs d’une maison de religieuses qui empiétait de ce côté sur le jardin et sur le ciel ; à droite, dans la chambre encore plus vaste de ma mère ; on y descendait par trois marches d’une porte vitrée dans le jardin. Le soleil l’inondait depuis le matin jusqu’au soir. Une espèce d’aile ajoutée à la maison formait à côté de cette chambre un beau cabinet qu’on appelait le cabinet des Muses. Il servait à ma mère de retraite pour écrire, et d’oratoire pour prier avec ses filles quand elles voulaient se recueillir un moment contre les perpétuelles distractions d’une famille jeune et nombreuse, et d’une plus nombreuse parenté.

La boiserie de ce cabinet, sculpté depuis le plafond, formait dix niches contenant chacune une console. Sur chaque console posait la statue en bois d’une des neuf muses avec ses attributs mythologiques. La dixième niche contenait une statue en bois d’Apollon. Le dessus de porte représentait, également sculpté, Jupiter descendant du ciel et ouvrant les rideaux de Danaé, épouvantée de ses foudres. Toutes ces figures étaient recouvertes d’une épaisse couche de peinture à l’huile. Ce vernis gris blanc leur donnait une apparence de froideur et de mort qui glaçait l’imagination. Mes plus jeunes sœurs n’y entraient jamais sans une religieuse admiration et sans un certain frisson. Mais ma mère avait sanctifié toute cette fable par son prie-Dieu de bois sombre, par son Christ d’ivoire éclatant sur un fond de velours noir dans le demi-jour de ce cabinet toujours fermé au soleil, et par un beau tableau ovale de la Vierge présentant l’enfant Jésus à sa cousine peint par Coypel, et copié au pastel par une de ses sœurs, madame de Vaux.

Derrière ce cabinet, il y avait deux ou trois petites chambres à plusieurs lits pour mes sœurs.

Mon père, après m’avoir fait parcourir toutes ces pièces, me fit monter au second étage. Il était composé de grandes chambres nues formant la répétition du premier. Puis il m’ouvrit celle qu’il me destinait à moi-même. Elle était au-dessus de la sienne et prenait jour par deux fenêtres, aussi sur le jardin. Une alcôve pour mon lit, un large cabinet pour le travail, faisant face au cabinet des Muses, une belle lumière, le silence du jardin, un pan plus large du ciel pour horizon, parce que je dominais un peu les toits du couvent, faisaient de cette chambre de ma jeunesse une solitude à la fois sereine et recueillie. Elle n’avait pour élégance et pour décoration que deux beaux dessus de porte sculptés en biscuit, d’une pâte éclatante. Ils représentaient, l’un, des petites filles se regardant dans le miroir d’une fontaine, et se parant de fleurs qui croissaient au bord ; l’autre, des petits garçons jouant avec des animaux et luttant contre une chèvre qu’ils tenaient cabrée par les cornes.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…