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Faisant suite aux Pensées d’Août.
De Ballaigues à Orbe
Sur ce large versant, au dernier ciel d’automne, Les arbres étagés mêlent à mes regards Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards, Chacun différemment effeuillant sa couronne :
L’un, pâle et jaunissant ; amplement s’abandonne ; L’autre, au bois nu, mais vert, semble au matin de mars ;
D’autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars D’un rouge glorieux dont tout ce deuil s’étonne.
Les sapins cependant, les mélèzes, les pins, D’un vert sombre, et groupés par places aux gradins, Regardent fixement ces défaillants ombrages,
Ces pâleurs, ces rougeurs, avant de se quitter… Et semblent des vieillards, qui, sachant les orages El voyant tout finir, sont tristes de rester.
Texte entier
Sur ce large versant, au dernier ciel d’automne, Les arbres étagés mêlent à mes regards Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards, Chacun différemment effeuillant sa couronne :
L’un, pâle et jaunissant ; amplement s’abandonne ; L’autre, au bois nu, mais vert, semble au matin de mars ;
D’autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars D’un rouge glorieux dont tout ce deuil s’étonne.
Les sapins cependant, les mélèzes, les pins, D’un vert sombre, et groupés par places aux gradins, Regardent fixement ces défaillants ombrages,
Ces pâleurs, ces rougeurs, avant de se quitter… Et semblent des vieillards, qui, sachant les orages El voyant tout finir, sont tristes de rester.
J’ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle, J’ai monté le versant fraîchement tapissé. À ces fronts rajeunis chaque vert nuancé Peignait diversement la teinte universelle :
Près du fixe sapin à verdure éternelle Le peuplier mouvant, le tremble balancé, Et le frêne nerveux tout d’un jet élancé, De feuille tendre encor comme la fraxinelle.
Le mélèze lui-même, au fond du groupe noir, Avait changé de robe et de frange flottante ; Autant qu’un clair cytise il annonçait l’espoir.
Ô mon Âme, disais-je, ayons fidèle attente ! Ainsi dans le fond sûr de l’amitié constante Ce qui passe et revient est plus tendre à revoir.
Lorsque j’arrivai à Lausanne pour y commencer un cours, étudiants de la société dite de Zofingue m’adressèrent un chant de bon accueil et d’hospitalité ; j’y répondis la veille du janvier par la pièce suivante, où il est fait allusion, vers la fin, à la perte récente d’un jeune et bien regrettable poète, qui aurait fait honneur au pays.
Pour répondre à vos vers, à vos chants, mes Amis, Je voulais, plus rassis de ma prose, et remis, Attendre au moins les hirondelles ; Je voulais, mais voilà, de mon cœur excité, Que le chant imprévu de lui-même a chanté Et vers vous a trouvé des ailes.
Il a chanté, croyant dès l’hiver au printemps, Tant la neige à vos monts, à vos pics éclatants Rit en fraîcheurs souvent écloses ; Tant chaque beau couchant, renouvelant ses jeux, À tout ce blanc troupeau des hauts taureaux neigeux Va semant étoiles et roses !
Même aux plus sombres jours, et quand tout se confond, Quand le lac, les cieux noirs et les monts bleus nous font Leurs triples lignes plus serrées, Il est de prompts éclairs partis du divin seuil, Et pour l’esprit conforme à ce grand cadre en deuil Il est des heures éclairées.
Tout ce que d’ici l’œil embrasse et va saisir, Miroir du chaste rêve, horizon du désir, Autel à vos âmes sereines ; Là-bas aussi Montreux, si tiède aux plus souffrants, Et fidèle à son nom ce doux nid de Clarens, Où l’hiver même a ses haleines ;
Oui, tout !… j’en comprends tout, je les aime, ces lieux ; J’en recueille en mon cœur l’écho religieux S’animant à vos voix chéries, À vos mâles accords d’Helvétie et de ciel ! Car vous gardez en vous, fils de Tell, de Davel, Le culte uni des deux patries.
Oh ! gardez-le toujours, gardez vos unions ; Tenez l’œil au seul point où nous nous appuyons Si nous ne voulons que tout tombe. La mortelle patrie a besoin, pour durer, D’entrer par sa racine, et par son front d’entrer En celle que promet la tombe.
Fils au cœur chaste et fort, gardez tous vos saints nœuds, Ce culte du passé, fécond en jeunes vœux, Cet amour du lac qui modère, Cet amour des grands monts qui vous porte, au pied sûr, Dès le printemps léger, dans la nue et l’azur D’où vous chantez la belle terre.
Et si quelqu’un de vous, poëte au large espoir, Hardi, l’éclair au front, insoucieux de choir, S’il tombe, hélas ! au précipice,
Gardez dans votre cœur, au chantre disparu. Plus sûr que l’autre marbre auquel on avait cru, Un tombeau qui veille et grandisse.
À ceux, aux nobles voix qu’encor vous possédez, À ceux dont vous chantez les chants émus, gardez Amour constant et sans disgrâce ; Toutes les piétés fidèles à mûrir ; Et même un souvenir, qui n’aille pas mourir, À celui qui s’asseoit et passe.
Oh ! laissez-moi quand la verve affaiblie Par les coteaux m’égare avec langueur, Quand pourtant la mélancolie Demande à s’épancher du cœur,
Oh ! laissez-moi du poëte que j’aime
Et, si je n’en rends le sauvage, J’en sens du moins le douloureux.
Un jour (en mai) de fête et de lumière,
Jeune fille passait sans rien voir en arrière.
« Oh ! pisse ainsi ! quand ton panier de mai,
Pensait le dur Brigand au front sombre allumé.
Et son regard aux fortes rêveries
Et glisse blanche au loin le long des métairies ;
Tant qu’à la fin, une haie au détour
Rentre à pas lents au bois, sous ses sapins sans jour.
En mars quand vient la bise, et qu’après le rayon, Après des jours d’haleine attiédie et gagnante, Sur la terre encor nue et partout germinante, Comme en derniers adieux, s’abat le tourbillon ;
Quand du lac aux coteaux, des coteaux au vallon J’erre, le front au vent, sous sa rage sonnante, Qu’aux pics la neige luit plus dure, rayonnante, Oh ! qui n’est ressaisi du démon d’Aquilon ?
Que devient le bon ange ? Où Béatrix est-elle ? Et Toi, Toi que j’aimais, apathique et cruelle ! Tout vous balaie en moi, tout vous chasse dans l’air.
Mon cœur joyeux se rouvre à ses âpres furies : Aux crins des flots dressés, accourez, Valkiries ! La nature est sauvage, et le lac est de fer.
Mais la bise a passé. Revient la douce haleine, Revient l’éclat céleste au bleuâtre horizon.
La violette rit dans son rare gazon ; La neige brille aux monts sans insulter la plaine.
Que d’aspects assemblés ! sur la hauteur prochaine Ce massif de bois nu, dans sa sobre saison ; En bas le lac limpide, où nagent sans frisson Les blancs sommets tout peints d’un bleu de porcelaine.
Pauvre orage de l’âme, où donc est ta rigueur ? Qu’as-tu fait de tes flots, orage de mon cœur ? Je sens à peine en moi les rumeurs expirantes.
J’aime ce que j’aimais ; un souvenir pieux Sur ces coteaux nouveaux me redit d’autres lieux, Et je songe au passé le long des eaux courantes.
Et je songe au passé, peut-être à l’avenir, Peut-être au bonheur même en sa vague promesse, Au bonheur que promet un reste de jeunesse, Et qu’un cœur pardonné peut encore obtenir.
Pardonne-lui, Seigneur, et le daigne bénir ; Retiens sa force errante, ou force sa faiblesse, Pour qu’en toute saison ton souffle égal ne laisse Ni désir insensé, ni trop cher souvenir.
Qu’il se reprenne à vivre, en espoir de la vie ; Que, sans plus s’enchainer, il trouve qui l’appuie, Qui lui rapprenne à voir ce qu’il s’est trop voilé ;
Pour que monte toujours, même dans la tourmente, Même sous le soleil, dans la saison clémente, Mon regard pur, fidèle au seul pôle étoilé !
Nous étions deux enfants à passer notre enfance, Mais Elle si charmante et plus jeune que moi ; Nous vivions d’une égale et mutuelle foi, Et cette sœur aimable avait nom Innocence.
Nous aurions tous les deux pleuré pour une absence. Mais voilà qu’un matin l’Orgueil me prend : « Et Toi, N’es-tu pas homme enfin ? » Il dit, et je le croi ; Je me mêle à la foule, et l’air impur m’offense,
Ma jeune amie en pleurs s’enfuit à cet affront, Cachant dans ses deux mains la rougeur de son front : Je la perdis alors dans la forêt profonde.
Ô douce Bien-Aimée, où donc a-t-elle fui ? Dites, quel chaste Éden me la cache aujourd’hui ? Que je la cherche encor, fût-elle au bout du monde !
Ces jours derniers dans les airs, la Nature Avait encor je ne sais quelle aigreur, Qui sous l’éclat d’Avril, comme une erreur, Faisait obstacle à l’entière verdure.
Trop jeune cœur et beauté trop peu mûre Sous leur soleil ont aussi leur verdeur : Pour l’adoucir et la fondre en ardeur, Que faut-il donc ? quelle heure est la plus sûre» ?
Mais, l’autre soir, un nuage expiré Cède soudain : la Nature a pleuré, Et d’une pluie elle s’est attendrie ;
Le Printemps règne. — Ainsi, fière Beauté, Qu’un seul pleur tombe en ta jeune âpreté, Et ce n’est plus qu’amour et rêverie.
Pourquoi, dans l’amitié, vouloir donc que l’ami Se moule à notre esprit, en épouse l’idée,
La tienne en tout pareille et sur tout point gardée, Sans que rien la dépasse et se joue à demi ?
Pourquoi, s’il doute encor, s’il est moins affermi En tout ce qui n’est pas l’amitié décidée, Pourquoi, sans vous asseoir, toujours plus loin guidée, Le piquer dans son doute à l’endroit endormi ?
J’en sais qui, dès avril, sur l’arbre encor sauvage, Non pas indifférents, mais sans presser le gage, En respirent la fleur d’un cœur déjà content.
Et cette fleur, un jour peut-être, non hâtée, Comblera tous vos vœux, à belle Philothée ! Comme un fruit mûr qui tombe au gazon qui l’attend.
Il est doux, vers le soir, au printemps qui commence, Au printemps retardé qui se déclare enfin, Les premiers jours de mai, dans cet air tout divin Où se respire en fleur la première semence ;
Il est doux, à pas lents, sous le couchant immense, Devant ces pics rosés de neige et d’argent fin, Devant ce lac qui luit comme un dos de Dauphin, Par ces tournants coteaux qui vont sans qu’on y pense,
Il est doux, Amitié, de marcher sans danger, Tenant près de son cœur ton bras chaste et léger, De se montrer chaque arbre et sa pointe première :
Le bois, sans feuille encor, mais d’un bourgeon doré, Jette l’ombre à nos pas sur le sol éclairé, Et d’un réseau qui tremble y berce la lumière.
Pauvre muse froissée, insultée, avilie, Pauvre fille sans fard qu’en humble pèlerin Devant eux j’envoyais pour chanter sans refrain, Oh ! reviens à mon cœur poser ton front qui plie.
Ils ne t’ont pas reçue, ô ma chère folie, Oh ! plus que jamais chère ; apaise ton chagrin ! Ton parfum m’est plus doux, par ce jour moins serein, Et l’abeille aime encor ta fleur désembellie.
Un sourire immortel à la terre accorda Hyacinthe, anémone et lis, et toutes celles Qu’Homère fait pleuvoir aux pentes de l’Ida.
Même aux champs, sur la haie, il en est de bien belles ; Blanche-épine au passant rit dans ses fleurs nouvelles ; Mais la mieux odorante est l’obscur réséda.
Oui, cher Zénon, oui, ma lyre est bizarre, Je le sais trop ; d’un étrange compas Elle est taillée, et ne s’arrondit pas D’un beau contour sous le bras du Pindare.
Le chant en sort à peine, et comme avare : Nul groupe heureux n’y marierait ses pas : Mais écoutez, et dites-vous tout bas Quel son y gagne en sa douceur plus rare.
Demandez-vous si ce bois inégal, Ce fût boiteux qu’un coup d’œil juge mal, N’est pas voulu par la corde secrète,
Dernière corde, et que nul avant moi N’avait serrée et réduite à sa loi, Fibre arrachée au cœur seul du Poëte !
À Port-Royal désert je suis allé revoir La place où, méditant la parole divine, Nicole s’asseyait, où, tant de fois, le soir, S’exhalèrent en pleurs les pensers de Racine.
Et ces grands souvenirs sur une humble ruine M’ont fait prendre en mépris et notre vain savoir, Et les sentiers trompeurs où notre esprit s’obstine, Et pour nos pauvres vers l’orgueil de notre espoir.
Toi qui les as connus ces graves solitaires, Qui sous l’herbe as cherché leurs traces toujours chères, Tu sais ce que leur vie eut d’austères douceurs.
Ah ! dis-nous si ce monde aux volontés flottantes Vaut leurs bois embaumés, leurs sources jaillissantes, Et le bruit de nos pas le silence des leurs.
Demande-moi plutôt, ô poëte sincère, Dans ta comparaison de notre vanité Avec la vertu simple et la fidélité De ces cœurs qui cherchaient le seul bien nécessaire,
Demande-moi plutôt, en touchant ma misère, Si j’aurai rien pris d’eux pour l’avoir raconté, Si le signe fatal, en ce siècle vanté, N’est pas autour des saints cette étude trop chère,
Le plus stérile emploi s’il n’est le plus fécond, Le plus mortel au cœur s’il ne le change au fond : Regarder dans la foi comme au plus vain mirage ;
Se prendre à la ruine, et toujours repasser, Comme aux bords d’une Athène, à l’éternel rivage : Toucher toujours l’autel sans jamais l’embrasser !
Le vieux Slave est tout cœur, ouvert, hospitalier, Accueillant l’étranger comme aux jours de la fable,
Lui servant l’abondance et le sourire affable, Et même, s’il s’absente, il craint de l’oublier :
Il garnit, en partant, son bahut de noyer : La jatte de lait pur et le miel délectable, Près du seuil sans verrous, attendent sur la table, Et le pain reste cuit aux cendres du foyer.
Soin touchant ! doux génie ! ainsi fait le Poëte : Son beau fruit le plus mûr, sa fleur la plus discrète, Il l’abandonne à tous ; il ouvre ses vergers.
Et souvent, lorsqu’ainsi vous savourez son âme, Lorsqu’au foyer pieux vous retrouvez sa flamme, Lui-même il est parti vers les lieux étrangers !
Et moi je fus aussi pasteur en Arcadie ; J’y fus ou j’y dois être, et c’est là mon berceau. Mais l’exil m’en arrache : à l’arbuste, au roseau Je vais redemandant flûtes et mélodie.
Où donc est mon vallon ? Partout je le mendie. Une femme aux doux yeux qui montait le coteau : « Suis-moi, dit-elle, allons à ton vallon si beau. » Je crois ; elle m’entraîne et fuit : ô perfidie !
Une autre femme vient et me dit à son tour : « Celle qui t’a trompé, c’est Promesse d’amour ; Moi je suis Poésie, et n’ai point de mensonge.
Dans ta chère Arcadie, au delà du réel, Je te puis emporter, et sur un arc-en-ciel, Mais d’esprit seulement. — Vois s’il suffit du songe ? »
Comme, après une nuit de veille bien cruelle, Un malade en langueur, affaibli d’un long mal, Que n’a pas réjoui le doux chant matinal Et sa vitre égayée où frappe l’hirondelle,
Se lève enfin, et seul, où le rayon l’appelle, Se traîne : il voit le ciel, l’éclat oriental, Les gazons rafraîchis et d’un vert plus égal, Les coteaux mi-voilés dans leur pente plus belle ;
Quelque blancheur de nue argente l’horizon ; Tout près, distinctement, il écoute au buisson, Ou suit nonchalamment les bruits de la fontaine ;
Et son front se ressuie, et son âne est sereine : Ainsi, douce Espérance, après l’âpre saison Tout mon cœur refleurit : j’ai senti ton haleine !
Le matin, en été, tout joyeux tu t’éveilles ; L’aurore a lui ; tu sors : te voilà par les prés ; La rosée à plaisir les a désaltérés ; Tu cours les papillons et tu suis les abeilles !
Et t’épanouissant aux faciles merveilles, Tu t’inquiètes peu si les cieux déchirés Ont versé, dès minuit, sur les champs dévorés Des larmes que l’aurore a refaites vermeilles.
Calme, heureux au matin, ainsi se montre un cœur. À ce front embelli, la flamme ou la langueur Te charme : sais-tu bien quelles nuits l’ont payée,
Quelles nuits sous l’orage, en pleurant ou priant ! À ton regard léger le sien parait brillant : C’est qu’une larme amère est à peine essuyée !
Étrange est la musique aux derniers soirs d’automne Quand vers Rovéréa, solitaire, j’entends
Craquer l’orme noueux, et mugir les autans Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.
Mais qu’est-ce si déjà, sous la même couronne De ces bois alors verts, et sur ces mêmes bancs, On eut, soir et matin, la douceur des printemps Auprès d’un cœur ami de qui l’absence étonne ?
Reviens donc, à Printemps ! renais, feuillage aimé ! Mois des zéphyrs, accours ! chante, chanson de mai : Mais triste tu seras, mais presque désolée,
Si ne revient aussi, charme de ta saison, Printemps de ton printemps, rayon de ton rayon, Celle qui de ces bois bien loin s’en est allée !
(la seconde femme du poëte Southey)
Je n’ai jamais jeté la fleur Que l’amitié m’avait donnée, — Petite fleur, même fanée, — Sans que ce fût à contre-cœur.
Je n’ai jamais contre un meilleur Ghangé le meuble de l’année,
L’objet usé de la journée, Sans en avoir presque douleur,
Je n’ai jamais qu’à faible haleine Et d’un accent serré de peine Laissé tomber le mot Adieu
Malade du mal du voyage, Soupirant vers le grand rivage Où ce mot va se perdre en Dieu.
(SUR LA MORT D’UNE JEUNE ENFANT)
Calme tes pleurs, elle a vécu sa vie ; Ô tendre mère, elle a rempli ses jours ; Ta belle enfant avant dix ans ravie Des ans nombreux anticipa le cours. Aux plus grands maux ainsi fait la nature : Un bien chez elle achemine aux douleurs ; Même en hâtant, elle incline et mesure, Ce vert bouton, cette fleur était mûre ; Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
L’humain sentier s’échelonne en quatre âges : Aux deux premiers tout enivre à sentir ; L’été calmé peut plaire encore aux sages ; L’hiver approche, il est mieux de partir.
De ces seuls lots où la vie est bornée, Ta fille, ô mère, en eut trois, les meilleurs : Rayons, parfums, la flamme de l’année, Même des fruits la saveur devinée ; Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
joueuse enfant, qui donc connut plus qu’elle Les longs ébats autour des gazons verts, La matinée à durée éternelle, Les coins chéris où finit l’univers ? Qui mieux connut, sous l’œil sacré qui veille, Quand tout lui fait joie et bruits et couleurs, L’instant qui fuit et luit comme une abeille, Et la minute à l’Océan pareille ? Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
Mais de ces jeux jusque-là tant éprise, Comme lassée, elle sortit un soir, Et le matin la surprit seule assise, Un livre en main pour unique miroir. Qu’y voyait-elle ? Est-ce l’image encore ? Est-ce le sens ? L’esprit va-t-il ailleurs ? Elle a pleuré sur des vers de Valmore : Germe, étincelle, elle a ce qui dévore ! Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
Elle à la flamme, elle attend, elle rêve, Pauvre enfant pâle et qui trop tôt comprend. Du gai buisson déjà son vol s’enlève ; Elle soupçonne un univers plus grand. Si quelque ami fatigué de sa route Venait vers toi,… le soir ouvre les cœurs, Ou s’épanchait ; elle assiste, elle écoute :
À voir son front je pressens et redoute. Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
Ainsi mûrit sa jeunesse secrète. De ses douleurs elle enferme l’aveu ; Quand Je mal gagne, elle est plutôt muette, Pense à sa mère et ne se plaint qu’à Dieu. Dans son fauteuil, aux heures moins souffrantes. Douce, au soleil ranimant ses pâleurs, Quand fuit l’automne aux langueurs enivrantes, Elle à joui des nuances mourantes ; Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
Elle a joui des lenteurs refusées À l’âge ardent qui foule le gazon ; Elle a goûté les grâces reposées Par où s’enchante une arrière-saison. Quand toute enfance, égoïste en ses joies, Au moindre choc exhale ses malheurs, Elle sourit de peur que tu ne voies ; C’est déjà l’Ange en ses célestes voies ! Calme tes pleurs, calme tes pleurs !
Ou pour lui plaire, à mère inconsolée, Pleure à jamais, mais sans un pleur amer ; Pleure longtemps au fond de la vallée Ta vie enfuie en un monde plus cher. Dans un rayon vois l’Ange redescendre, Bénir tes nuits et t’y jeter ses fleurs, Et doucement te murmurer d’attendre, Et te redire avec un deuil plus tendre : Verse tes pleurs, verse tes pleurs !
Puisqu’aussi bien tout passe et que l’Amour a lui. Puisqu’après le flambeau ce n’est plus que la cendre, Que le rayon pâli n’est plus même à descendre, Puisqu’en mon cœur désert habite un morne ennui,
Si le loisir du chant me revient aujourd’hui, Qu’en faire, Muse aimée ? et nous faut-il attendre L’écho qu’hier encore il était doux d’entendre, Dernier soupir du nom qui pour toujours m’a fui ?
Oh ! sortons de moi-même ! et de mon âme errante Suspendons loin de moi la corde murmurante ! Ailleurs, je sais ailleurs des endroits consacrés :
Et comme un timbre d’or, qui parfois chante ou pleure, Mon vers harmonieux sonnerait les quarts d’heure Heureux ou douloureux des amis préférés.
Sur ce brillant tombeau qui connut de beaux jours, Où pleuvait l’immortelle, où riait la verdure, Que l’admiration bercail de son murmure, Qu’un long soleil de gloire embrassa dans son cours,
Le temps vient ; tout succède, et les neveux sont sourds. Seule, une vieille sœur, qui ne sait pas l’injure, Croit au poëte mort : pour offrande et parure Plus de fleurs que le peu qu’elle apporte toujours !
Mais l’hiver… mais si pauvre,… hélas ! reviendra-t-elle ? Tu l’as su : dès demain, sur le marbre fidèle, (Bienfait tout embelli qu’enchante un noble égard !)
Elle trouve, en changeant la couronne fanée, La bûche du foyer, le pain de la journée, La goutte d’un vin pur, cher au cœur du vieillard !
La jeunesse est passée : un autre âge s’avance ; J’en ai senti déjà les signes sérieux, L’instant est solennel : fuyons loin de ces lieux ! L’Amour qui m’a laissé ne m’en fait plus défense.
Partons : dans le détroit où mon esquif se lance, Il convient d’être seul pour de mornes adieux, La main au gouvernail, l’œil au profond des cieux, Le cœur ouvert et haut, pour tout voir en silence.
Des rivages aimés les derniers sont venus ; Ils passent ; c’est l’entrée aux grands flots inconnus. À de tels horizons il est temps de se faire.
Naples, Rome, en passant à peine je vous vois ; Mais, vous entrevoyant, que mes pleurs quelquefois Coulent plus adoucis sur ma ride sévère !
Au bord de ce balcon, quelle vie ennuyée Demande au flot qui passe un bonheur qui n’est pas ?
Quelle tête charmante, à la vitre appuyée, Semble au gai voyageur dire un aveu tout bas ?
Mais peut-être elle l’a, plus que je ne suppose, Elle l’a, ce bonheur, sans tant de vœux subtils, Et, ne désirant rien, elle dit : « Où vont-ils ? N’ont-ils donc pas chez eux le jasmin et la rose ?… »
Et puis peut-être encor, ce que je lui donnais En idéal bonheur, en idéal veuvage, N’était rien qu’un coup d’œil aux tonneaux du rivage, Un rêve au bon rapport de son crû mâconnais.
Avignon m’apparaît dans sa charmante enceinte D’un joli, grave encor, d’un sérieux mignon ; Si bien que l’on dirait, sans jouer sur le nom, Que Mignard, d’après Rome, en copiant l’a peinte
(Ce Mignard le Romain aimait fort Avignon) : Jolis remparts sans louve, un Vatican sans crainte, Pour Tibre le grand Rhône, orageux compagnon, Mais aussi la Durance ; et puis Laure pour sainte.
C’est du romain plus tendre, en Provence il est né ; C’est du romain venu près du bon roi René. Des papes sommeillants le tombeau rit encore ;
Et mon sonnet léger et pourtant attendri N’est qu’un feston de plus sur leur marbre fleuri, Une perle de plus, dans ta couronne, ô Laure !
Ne montez Albano qu’au déclin d’un beau jour ; Descendez-le surtout aux heures inclinées : Si tendrement, de loin, ses lignes dessinées, Une heure avant l’Ave, peindront mieux leur contour.
Pour que l’œil aux objets glisse avec plus d’amour, Le bon moment n’est pas le midi des journées. Ces pentes, de leur cloître au sommet couronnées, Ont besoin d’un soleil qui les prenne au retour.
Quand baisse le rayon, c’est alors qu’on commence À bien voir, à tout voir dans la nature immense : Midi superbe éteint les lieux tout blancs voilés.
De même dans la vie, on voit mieux lorsque l’âge Trop ardent a fait place à cette heure plus sage, Aux obliques rayons, hélas ! d’ombre mêlés.
Saint-Laurent-hors-des-murs d’un sens profond m’explique Les Pères primitifs et leur ton vénéré ; En entrant là, d’abord en eux je suis entré : Rien du beau simple, aisé, ni du parfait antique :
Un composite un peu barbare, au moins rustique ; Colonnes de tout bord, même au socle enterré, Mais pur jaspe ou lapis : mais ce parfum sacré Qui surtout te remplit, ô vieille Basilique !
Qu’importe où fut ce marbre avant de t’arriver ? En lisant saint Justin, souvent un mot se lève, Un mot d’or qu’en Platon l’on eût pu retrouver ;
Mais le mot, sans Platon, se couronne et s’achève ! Même harmonie en toi, Basilique où je rêve, Et prier y pénètre encor mieux que rêver.
À LISTZ
Vers la fin d’un beau jour par vous-même embelli, Ami, nous descendions du divin Tivoli,
Emportant dans nos cœurs la voix des cascatelles, La fraicheur et l’écho, ces nymphes immortelles. Un peu las nous allions : le soleil trop ardent S’était tantôt voilé du côté d’Occident, Et larges sur les fleurs quelques gouttes de pluie En faisaient mieux monter l’odeur épanouie. Avec ses verts massifs, avec ses hauts cyprès La villa d’Adrien nous conviait tout près : Nous la voulûmes voir un moment, — mais à peine Disions-nous ; la journée avait été si pleine Et semblait ne pouvoir en nous se surpasser : Nous la croyions finie, elle allait commencer.
On dit que dans ces lieux, au retour des voyages, L’empereur Adrien, comme en vivantes pages, En pierre, en marbre, en or, se plut à retenir, À rebâtir égal chaque grand souvenir, Alexandrie, Athène avec choix rassemblées, Lacs, canaux merveilleux, Pœcile et Propylées, Et tout ce qu’en cent lieux il avait admiré Et qu’il revoyait là sous sa main enserré.
Mais, nous, ce n’était pas cette Grèce factice Ni tous ces grands efforts de pompe et d’artifice Qu’écroulés à leur tour et sous l’herbe gisants, Nous allions ressaisir et refaire présents. Nous les laissions dormir ces doctes funérailles ; À peine nous nommions ces grands pans de murailles, Mais sous leur flanc rougeâtre et du lierre couru, Et qu’encor rougissait le soleil reparu, Parmi ces hauts cyprès, ces pins à sombres cônes Que le couchant coupait d’éblouissantes zones, Devant ces fiers débris de l’art humain trompé Devenus les rochers d’une verte Tempé
Que ta seule nature avait recomposée, Errant silencieux comme en un Élysée, Du passé d’Adrien sans trop nous souvenir, Nous repassions le nôtre, et tout venait s’unir.
À quoi donc pensions-nous ? dans leurs mélancolies À quoi pensaient, Ami, nos âmes recueillies, Vous, Celle qu’enchaînait à votre bras aimé La haute émotion de ce soir enflammé, Et dont j’entrevoyais par instants la prunelle Levée au ciel en pleurs et rendant l’étincelle ? À quoi pensais-je, moi, discret, qui vous suivais Et qui sur vous et moi, tout ce soir-là, rêvais ?
Nous pensions à la vie, à son heure rapide, À sa fin ; vous peut-être à je ne sais quel vide Qui dans le bonheur même avertit du néant ; Au grand terme immobile où va tout flot changeant, Et que nous figuraient, comme plages dernières, Tous ces cirques sans voix et ces dormantes pierres. Vous pensiez à quel prix, en s’aimant, on l’a pu ; À l’esquif hasardeux dont le câble a rompu, Et qui, par la tempête ouvrant encor sa voile, Emporta les deux cœurs et ne vit qu’une étoile ; À l’immortalité de cette étoile au moins, Et, quand la terre est sombre, aux cieux seuls pour témoins. Rome, que vous deviez quitter, à cette veille Redoublait en adieux sa profonde merveille. Devant elle, à pas lents, ne causant qu’à demi, Vous en preniez congé comme d’un grave ami. Écloses là pour vous tant de chères idées, D’art et de sentiment tant d’heures fécondées, Ce bonheur attristé, mais surtout ennobli, Qu’ont goûté dans son ombre et sur son sein d’oubli
Deux cœurs ensemble épris de la muse sévère, Et conviés au Beau dans sa plus calme sphère, Tout cela vous parlait ; mystère soupçonné ! J’ai peur, en y touchant, de l’avoir profané. — Et dans ma rêverie à la vôtre soumise Je suivais, plein d’abord de l’amitié reprise, Heureux de vous revoir, triste aussi, vous voyant, Du contraste d’un cœur qui va se dénuant, Me disant qu’en nos jours de rencontre première Pour moi la vie encore avait joie et lumière, Et de là retombant au présent qui n’a rien, Aux ans qui resteront, et sans un bras au mien :
Misère et vérité, merveille et poésie, Que la douleur ainsi tout exprès ressaisie, Que les lointains regrets lentement rappelés, Les plus anciens des pleurs au nectar remêlés, L’avenir et son doute et sa nuée obscure, Tous effrois, tous attraits de l’humaine nature, En de certains reflets venant en nous s’unir, Composent le plus grand, le plus cher souvenir !
Pourtant l’on se montrait quelque auguste décombre, Quelque jeu du soleil échauffant un pin sombre, Par places le rayon comme un poudreux essaim, Lumière du Lorrain et cadre de Poussin. Et la voix que j’entends, entre nos longues poses Disait : « Adrien donc n’a fait toutes ces choses Et fourni tant de marbre à ces débris si nus Que pour qu’un soir ainsi nous y fussions émus ! »
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