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Monadologie (Édition Bertrand, 1886)

Gottfried Wilhelm Leibniz · 1886 · Free in the US

45,423 words · about 3 h 11 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Gottfried Wilhelm Leibniz
Language
French
Published
1886
Length
45,423 words · about 3 h 11 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter about 1 h 36 min
  2. Introduction about 36 min
  3. Sommaire about 16 min
  4. 1714 about 43 min

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Front matter

Tout exemplaire de cet ouvrage non revêtu de ma griffe sera réputé contrefait.

Nous ne manquons en France ni de savantes études sur la philosophie de Leibniz, ni d’excellentes éditions de ses œuvres et particulièrement de la Monadologie. Pour accepter la tâche d’éditeur des Nouveaux Essais et de la Monadologie, il fallait un motif sérieux, et ce motif, nous pouvons le résumer d’un mot, simplifier. C’est notre expérience des classes de philosophie des lycées et des examens du baccalauréat qui nous a suggéré ce désir décidé de simplification. Nos éditions classiques de Leibniz ont presque toutes un beau défaut : ce sont des éditions savantes. Elles compliquent au lieu de la simplifier la tâche de l’élève et ne laissent plus rien à faire au maître. Sous prétexte d’un ouvrage ou même d’un fragment d’ouvrage à commenter, elles offrent au lecteur l’immensité de l’œuvre leibnizienne à parcourir et à creuser. De plus, ces savantes études que nous admirons autant que personne sont du Leibniz concentré, aliment des plus substantiels, mais qu’un estomac solide peut seul digérer et qu’une très forte organisation peut seule s’assimiler. Leibniz est plus leibnizien dans ces magistrales introductions que dans ses ouvrages, comme les Romains de Corneille sont plus Romains dans ses tragédies que dans leur histoire : excellentes pour des candidats à la licence et même à l’agrégation (ils le savent bien et s’en nourrissent), elles sont, si l’on nous permet le mot, qui est un grand éloge, détestables pour des candidats au baccalauréat. Ce n’est pas que nous

répétions à leur endroit le mot de Socrate : « Que de choses ce jeune homme me fait dire auxquelles je n’ai jamais pensé ! » Car Leibniz, heureusement pour nos modernes accoucheurs d’esprits, a pensé à tout et, avec l’art de solliciter doucement les textes, il n’est rien qu’on ne trouve dans ses œuvres. « Je m’engage, disait Montesquieu, à trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit. » Loin de nous, par conséquent, l’intention de critiquer les diverses interprétations et les différentes reconstitutions de la pensée leibnizienne : nous les tenons toutes pour parfaitement exactes bien qu’elles ne se ressemblent pas toujours. À supposer que ces expositions du système de Leibniz soient quelquefois de belles infidèles, nous ne les admirerions guère moins puisqu’elles témoignent d’une rare vigueur philosophique.

Introduction

Nous ne manquons en France ni de savantes études sur la philosophie de Leibniz, ni d’excellentes éditions de ses œuvres et particulièrement de la Monadologie. Pour accepter la tâche d’éditeur des Nouveaux Essais et de la Monadologie, il fallait un motif sérieux, et ce motif, nous pouvons le résumer d’un mot, simplifier. C’est notre expérience des classes de philosophie des lycées et des examens du baccalauréat qui nous a suggéré ce désir décidé de simplification. Nos éditions classiques de Leibniz ont presque toutes un beau défaut : ce sont des éditions savantes. Elles compliquent au lieu de la simplifier la tâche de l’élève et ne laissent plus rien à faire au maître. Sous prétexte d’un ouvrage ou même d’un fragment d’ouvrage à commenter, elles offrent au lecteur l’immensité de l’œuvre leibnizienne à parcourir et à creuser. De plus, ces savantes études que nous admirons autant que personne sont du Leibniz concentré, aliment des plus substantiels, mais qu’un estomac solide peut seul digérer et qu’une très forte organisation peut seule s’assimiler. Leibniz est plus leibnizien dans ces magistrales introductions que dans ses ouvrages, comme les Romains de Corneille sont plus Romains dans ses tragédies que dans leur histoire : excellentes pour des candidats à la licence et même à l’agrégation (ils le savent bien et s’en nourrissent), elles sont, si l’on nous permet le mot, qui est un grand éloge, détestables pour des candidats au baccalauréat. Ce n’est pas que nous

répétions à leur endroit le mot de Socrate : « Que de choses ce jeune homme me fait dire auxquelles je n’ai jamais pensé ! » Car Leibniz, heureusement pour nos modernes accoucheurs d’esprits, a pensé à tout et, avec l’art de solliciter doucement les textes, il n’est rien qu’on ne trouve dans ses œuvres. « Je m’engage, disait Montesquieu, à trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit. » Loin de nous, par conséquent, l’intention de critiquer les diverses interprétations et les différentes reconstitutions de la pensée leibnizienne : nous les tenons toutes pour parfaitement exactes bien qu’elles ne se ressemblent pas toujours. À supposer que ces expositions du système de Leibniz soient quelquefois de belles infidèles, nous ne les admirerions guère moins puisqu’elles témoignent d’une rare vigueur philosophique.

Mais pourquoi ne pas s’effacer discrètement devant le philosophe lui-même ? Pourquoi ne pas avouer les difficultés qu’on éprouve parfois à concilier des textes inconciliables ? La poésie est plus vraie que l’histoire, Aristote l’a dit et il faut le croire, mais un système philosophique n’est pas une vérité, c’est une réalité qu’il faut prendre comme elle est. Reconstituer le système de Leibniz, c’est une belle entreprise : je connais des philosophes capables de la mener à bonne fin, mais Leibniz lui-même n’eût pu, je crois, s’en tirer avec honneur et une foule de textes l’eussent embarrassé et arrêté. On ne pense pas, on n’écrit pas soixante-dix ans et sur tous sujets, sans se contredire parfois, surtout si en même temps que philosophe on est homme du monde et, par conséquent, assez porté à modifier son dogmatisme selon l’interlocuteur, cartésien, scolastique, littérateur, mathématicien. Les antagonismes de la surface ne recouvrent pas toujours le calme et l’immobilité des eaux profondes. Tant pis pour la belle ordonnance des expositions systématiques, il faut se résigner, surtout dans un système dont l’évolution universelle est pour ainsi dire l’âme et la vie, à commenter les textes séparément. On demande à nos candidats de bien comprendre le premier livre des Nouveaux Essais et la Monadologie, pourquoi leur imposer par surcroît l’étude indirecte de tous les autres ouvrages de Leibniz ?

Comment voulez-vous que de jeunes esprits, si ouverts qu’ils soient, puissent retrouver dans les quelques textes qu’ils ont à lire et à expliquer toutes les théories que vous exposez dans vos savantes introductions ? Les voilà donc obligés, chose grave, de jurer sur la parole de l’éditeur, et cela, à propos des rares philosophes qu’ils sont obligés de connaître par eux-mêmes. Voilà l’étude du texte rejetée au second plan, bien plus, devenue gênante et réduite à une sorte de superfétation. Le commentateur s’est substitué à l’auteur : les textes rejetés honteusement à la fin du volume, dont ils ne paraissent être qu’une sorte d’appendice, ne sont plus en réalité que de très insuffisantes pièces justificatives. Il faut n’avoir jamais été soi-même écolier ou candidat, pour ne pas se douter du sort qui est réservé à ces textes inutiles et malencontreux. Tout élève et tout candidat est un Omar qui raisonne ainsi : ou le texte est conforme à l’introduction et il est inutile, ou il le contredit et il est gênant.

Conclusion : si vous voulez que nos élèves de philosophie lisent Leibniz dans le texte, gardez-vous de leur offrir un Leibniz tout étudié avant le texte ! C’est un malheur pour l’élève, parce qu’on allonge la route alors qu’il croit sincèrement qu’on l’abrège ; et c’est un malheur pour le professeur réduit à se faire (j’ai vu le cas arriver) le commentateur d’un commentateur. Voilà pourquoi, dans cette édition, on s’est contenté d’éclaircir les difficultés du texte et l’on s’est bien gardé de faire précéder ce texte d’une exposition générale de la philosophie de Leibniz. Une simple analyse des Nouveaux Essais ; un commentaire perpétuel de la Monadologie : voilà, avec une vie assez détaillée de Leibniz et des indications bibliographiques exactes et suffisamment complètes, voilà à quoi nous avons réduit, de parti pris, notre tâche d’éditeur. Il fallait analyser les Nouveaux Essais pour faire pénétrer la lumière dans cette forêt germanique, et il fallait employer le microscope pour distinguer les riches détails des cristaux à mille facettes ; qui sont les formules de la Monadologie. Mais, nous ne saurions trop le répéter aux élèves et aux candidats : mieux vaut mille fois passer une heure à s’expliquer à soi-même un texte obscur, une formule difficile, que d’employer le même temps à lire les pages les plus merveilleuses d’une introduction, les lignes les plus ingénieuses d’un commentaire.

Nous suivons le texte de l’édition Gehrardt pour les Nouveaux Essais, et nous profitons des excellentes corrections de MM. E. Boutroux et H. Lachelier pour la Monadologie. Toutefois, si nous respectons la ponctuation parce qu’elle est souvent importante pour le sens et bien qu’elle soit plus germanique que française, nous n’avons pas poussé le scrupule jusqu’à respecter l’orthographe souvent archaïque et barbare. Leibniz n’est pas un classique ; les fautes de son secrétaire n’ont rien de sacré pour nous, et nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire de désapprendre l’orthographe pour apprendre la philosophie. Que pourraient bien gagner nos élèves à ce qu’on écrivît essay, j’ay, la pluspart, paroistre, en effect, adjouter, tousjours, etc., tous exemples empruntés aux six premières lignes de la Préface ?

Godefroi-Guillaume Leibniz, naquit à Leipsig le 1 juillet 1640 et mourut à Hanovre le 14 novembre 1716. Il était fils de Frédéric Leibniz, jurisconsulte de valeur, professeur de morale à l’université de Leipsig, et de Catherine Schmuek, fille d’un professeur de droit, femme d’un grand mérite qui prit soin de sa première éducation, car il perdit son père à l’âge de six ans. Il perdit sa mère pendant qu’il faisait ses études à l’Université. On a discuté sur la véritable origine de sa famille et l’on n’est pas d’accord sur l’orthographe de son nom. Les uns, se prévalant de la prononciation de ce nom, qui n’est pas douteuse, lui donnent une origine slave ; les autres, par exemple Kuno Fischer, le revendiquent énergiquement pour l’Allemagne, et il est certain que ses ancêtres, au moins jusqu’à son bisaïeul, avaient résidé en Allemagne et même exercé des fonctions officielles.

Leibniz fut un autodidacte dans toute la force du mot. Il lut beaucoup et fort jeune, mais sans critique et guidé uniquement par ses fantaisies et ses préférences. Possesseur d’une assez riche bibliothèque que lui avait laissée son père, tout livre lui était bon et il resta persuadé toute sa vie que dans tout livre il y a du bon. C’est peut-être la première origine de son éclectisme et de son insatiable curiosité. Il apprit comme en se jouant le latin et le grec, l’histoire et les sciences, pour qu’aucun ouvrage des anciens ou des modernes ne lui demeurât inaccessible. Voici comment il parle dans une sorte d’autobiographie où il raconte cette première ivresse de son esprit : « Un penchant naturel le portait vers les livres. Se trouvant par bonheur en possession d’une bibliothèque, il s’y enfermait souvent des jours entiers, ouvrant avidement et sans choix les premiers livres qui lui tombaient sous la main, passant de l’un à l’autre selon qu’il se sentait attiré par l’agrément du style ou l’intérêt du sujet. Le hasard lui tint lieu de maître ; ou plutôt le secours divin, à défaut de tout conseil, guida sa curiosité. Il eut le bonheur de tomber d’abord sur les anciens, in quibus initio nihil, paulatim aliquid, denique quantum satis est intelligebat : il reçut sans y prendre garde l’empreinte de leur pensée et de leur style, comme le visage se colore sans qu’on y pense, quand on marche longtemps sous les rayons du soleil. Il y puisa une aversion profonde pour l’emphase vide et les faux ornements. Par la grandeur, l’élévation et la virilité de leurs pensées, par leur diction claire, limpide, toujours naturelle et toujours juste, ils lui causaient un si profond ravissement qu’il s’imposa dès lors comme règle d’écrire et de parler toujours clairement, de penser toujours utilement, quærere semper in verbis cæterisque animi signis claritatem, in rebus usum. » Il resta fidèle toute sa vie à cette règle excellente de littérature et de morale, et dès l’adolescence il put en constater les merveilleux effets. « Lorsqu’il parut parmi les jeunes gens de son âge, il fut regardé comme un prodige, pour avoir compris sans secours et s’être assimilé, tout en gardant son indépendance d’esprit, la philosophie et la théologie scolastique, qui passaient pour contenir dans leur obscurité le dernier mot de la science. » Continuant ses confidences, il se dépeint passant heureusement de l’intelligence des anciens à celle des modernes par l’intermédiaire de Bacon. « Arrivé à l’adolescence, il eut la bonne fortune de trouver sous sa main le livre de François Bacon, de Augmentis scientiarum, les ouvrages séduisants de Cardan et de Campanella et des échantillons d’une philosophie meilleure de Képler, de Galilée, de Descartes. C’est alors, comme il l’a souvent répété à ses amis, qu’il se crut transporté dans un autre monde. Alors il crut retrouver Aristote, Platon, Archimède, Hipparque et les autres maîtres du genre humain, il lui sembla les voir et converser avec eux. »

Fontenelle dit avec beaucoup d’esprit : « Cette lecture universelle et très assidue le fit devenir tout ce qu’il avait lu. Pareil, en quelque sorte, aux anciens qui avaient l’adresse de mener jusqu’à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. Aussi nous sommes obligés de le partager ici, et, pour parler philosophiquement, de le décomposer. De plusieurs Hercules l’antiquité n’en a fait qu’un, et du seul Leibniz nous ferons plusieurs savants. » Avant d’être un savant universel, Leibniz manifesta un goût très vif pour la littérature et la poésie. Il savait les bons poètes par cœur ; et, déjà fort vieux, occupé de mille travaux divers, il pouvait réciter Virgile presque tout entier. Il prenait plaisir à faire des vers latins. Il en composa une fois trois cents en un jour, sans se permettre une seule élision, jeu d’esprit, mais jeu difficile, dit Fontenelle qui admire particulièrement une pièce sur le phosphore où Leibniz déploie toutes les ressources d’un esprit ingénieux, tout rempli des souvenirs de la fable et pénétré de l’antiquité. Il ne faudrait pas croire que ce lecteur acharné et enthousiaste manquât de critique et se contentât d’emmagasiner dans sa mémoire ce que les anciens et les modernes ont pensé. Le hasard pouvait présider à ses lectures, mais la pénétration de son esprit précoce présidait seule au choix des doctrines. Comme Descartes enfermé dans son poêle, il délibérait avec lui-même sur ce qu’il devait garder ou rejeter. Rien de plus curieux que de voir ce philosophe de quinze ans, dans un bocage, peser et comparer gravement Platon et Aristote et se demander s’il conserverait les formes substantielles. « Étant enfant, j’appris Aristote, et même les scolastiques ne me rebutèrent point ; et je n’en suis point fâché présentement. Mais Platon aussi, dès lors avec Plotin me donnèrent quelque contentement, sans parler d’autres anciens que je consultai. Par après, étant émancipé des écoles triviales, je tombai sur les modernes ; et je me souviens que je me promenai seul dans un bocage auprès de Leipsig, appelé le Rosenthal, à l’âge de quinze ans, pour délibérer si je garderais les formes substantielles. Enfin le mécanisme prévalut et me porta à m’appliquer aux mathématiques. » Ainsi se développaient les deux

dominantes du génie de Leibniz, la puissance de réflexion et la facilité d’assimilation. Notre méthode n’est souvent que l’histoire de notre esprit. Leibniz resta éclectique toute sa vie, mais avec deux graves réserves : il a trouvé que « la plupart des sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient ; » et s’il se plaît à « prendre le meilleur de tous côtés » c’est pour « aller après plus loin qu’on n’est allé encore. » Sa préoccupation constante en lisant un livre ou en étudiant une science était la recherche de l’originalité et de la nouveauté prises l’une et l’autre dans la meilleure acception des mots. Pascal a dit avec une grande justesse « qu’à mesure qu’on a plus d’esprit on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux. » Leibniz avait assez d’esprit pour trouver de l’originalité et de la profondeur dans le plus infime des scolastiques. Quant aux sciences, il s’y intéressait moins encore pour les vérités qu’elles lui présentaient que par les découvertes qu’elles lui suggéraient. Partout et toujours il lisait entre les lignes et dans son propre esprit. « Deux choses me furent, dit-il, merveilleusement utiles, et deux choses qui, pour le plus grand nombre, ne sont pas sans dangers : c’est que j’étais en quelque sorte αὐτοδιδαχτός, et que dans toutes les sciences je cherchais à découvrir quelque chose avant même d’en bien connaître les premiers éléments (alterum quod quærerem nova in unaquaque scientia ut primum eam attingebam cum sæpe ne vulgaria quidem satis percepissem). J’y trouvai deux avantages : le premier, de ne pas remplir mon esprit de vaines opinions qu’il eût fallu plus tard désapprendre, parce qu’elles se recommandaient plutôt par l’autorité des maîtres que par la force des preuves ; le second, de n’avoir pas de repos que je n’eusse pénétré jusqu’aux fibres et aux racines de chaque science (alterum ut ne ante quiescerem quam ubi cujusque doctrinæ fibras ac radices essem rimatus) et que je ne fusse parvenu jusqu’aux principes qui me donneraient les moyens de résoudre par moi-même (proprio Marte) toutes les questions. » Cette peinture naïve des dispositions originelles d’un des esprits les plus philosophiques qui furent jamais, est du plus haut intérêt pour le psychologue. Ajoutons un trait curieux de son tempérament intellectuel : passionné pour la réflexion personnelle et la méditation, il évitait justement les ouvrages qui, par leur obscurité ou l’enchaînement logique de leurs déductions, semblent exiger le plus de réflexion et de méditation. « C’est que, dit-il, en suivant ses propres méditations, on suit un certain penchant naturel, et l’on profite avec plaisir, au lieu qu’on est gêné furieusement quand il faut suivre les méditations d’autrui. J’aimais toujours des livres qui contenaient quelques belles pensées, mais qu’on pouvait parcourir sans s’arrêter, car ils excitaient en moi des idées que je suivais à ma fantaisie et que je poussais où bon me semblait. Cela m’a encore empêché de lire avec soin des livres de géométrie, et j’ose bien avouer que je n’ai pu encore gagner sur moi de lire Euclide autrement qu’on a coutume de lire les histoires. »

Leibniz quitta le gymnase à quinze ans et rentra en 1661 à l’université de Leipsig où il eut pour maître Jacques Thomasius, philosophe sans originalité, mais profondément versé dans l’histoire de la philosophie ancienne. En 1663, il écrivit une thèse remarquée sur le Principe d’individuation où il se prononçait pour le nominalisme. Il alla ensuite à Iéna et s’y occupa plus spécialement d’histoire sous Bovius et de mathématiques sous Ehrard Weigel. C’est alors qu’il eut la première idée de son art combinatoire, premier germe du projet qu’il n’abandonna jamais de fonder une langue ou caractéristique universelle, qui jouerait en philosophie le rôle de la notation en algèbre. Il se décida enfin pour la carrière de la jurisprudence et voulut prendre, à Leipsig, le titre de docteur en droit. Refusé sous prétexte de jeunesse, il présenta sa thèse de Casibus perplexis in jure à Altdorf où il fut reçu brillamment et où l’on tenta même de le retenir comme professeur. Terminons l’histoire de cette période de sa vie par le récit plaisant que nous donne Fontenelle de la manière dont Leibniz se fit affilier à la confrérie de la Rose-Croix, à Nuremberg, ville dont le séjour l’avait tenté par le mouvement littéraire et scientifique qu’il y trouvait. « Quand il eut été reçu docteur en droit à Altdorf, il alla à Nuremberg pour y voir des savants. Il apprit qu’il y avait dans cette ville une société fort cachée de gens qui travaillaient en chimie et cherchaient la pierre philosophale. Aussitôt le voilà possédé du désir de profiter de cette occasion pour devenir chimiste ; mais la difficulté était d’être initié dans les mystères. Il prit des livres de chimie, en rassembla les expressions les plus obscures, et qu’il entendait le moins, en composa une lettre inintelligible pour lui-même, et l’adressa au directeur de la société secrète, demandant à y être admis sur les preuves qu’il donnait de son grand savoir. On ne douta pas que l’auteur de la lettre ne fût un adepte ou à peu près. Il fut reçu avec honneur dans le laboratoire, et prié d’y remplir les fonctions de secrétaire ; on lui offrit même une pension. Il s’instruisit beaucoup avec eux, pendant qu’ils croyaient s’instruire avec lui. »

À Nuremberg, en 1667, Leibniz avait fait la connaissance d’un des hommes les plus influents et les plus distingués de l’Allemagne, le baron de Boinebourg, ministre de l’électeur de Mayence, Jean-Philippe. L’homme politique devina les merveilleuses facultés du jeune savant et désira vivement se l’attacher. Voilà donc Leibniz sorti de l’obscurité des écoles et introduit tout à coup sur la scène brillante de la vie publique et de la politique. Il se mêla aux affaires et prit part à presque tous les grands événements du temps. Le premier résultat de sa nouvelle situation fut de lui faire entreprendre une vaste réforme du droit et de la jurisprudence. Revêtu de fonctions judiciaires importantes il applique au droit et à la jurisprudence sa méthode habituelle, c’est-à-dire qu’il fait tous ses efforts pour les systématiser et les ramener à leurs principes rationnels. « Les différentes matières du droit, dit Fontenelle, sont effectivement dans une grande confusion ; mais sa tête, en les recevant, les avait arrangées ; elles s’étaient refondues dans cet excellent moule, et elles auraient beaucoup gagné à reparaître sous la forme qu’elles y avaient prise. » De cette entreprise résultèrent en 1667 et 1668 deux importantes publications, une nouvelle méthode pour apprendre et enseigner la jurisprudence (Nova Methodus discendæ docendæque jurisprudentiæ) et une réforme du corps du droit (Corporis juris reconcinnandi ratio). Cette même année vit paraître un livre de Leibniz sur l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, sous le titre, donné par l’éditeur, de Confessio naturæ contra atheistas. Mais

c’est en 1670, âgé de vingt-quatre ans, que Leibniz, selon l’expression de Fontenelle « se déclara publiquement philosophe » dans son livre sur le style philosophique de Nizolius. Signalons aussi des publications de circonstance et toutes politiques : sous le nom de George Vlicovius, Leibniz avait publié en 1668 un traité en faveur de Guillaume de Neubourg, comte palatin, candidat au trône de Pologne lors de l’abdication de Jean Casimir ; et sous le nom de Cæsarinus Fustenerius, lors de la paix de Nimègue et à propos de certaines difficultés de préséance et de cérémonial, il publia un traité en faveur des princes d’Allemagne qui n’étaient pas électeurs. Ce traité mérite d’être mentionné ; Leibniz y soutient que l’empereur d’Allemagne et le pape sont les chefs naturels de tous les États chrétiens d’occident, le pape pour le spirituel, l’empereur pour le temporel. Curieuse théorie où se révèlent d’une manière inattendue les prétentions historiques d’outre-Rhin et l’aspiration à l’hégémonie qui a éclaté de nos jours et passé ainsi des thèses d’école dans le régime politique de l’Europe. M. de Bismarck pourrait puiser des arguments dans Leibniz, et Fontenelle déjà s’arrête tout surpris devant ces prétentions germaniques et n’y voit qu’une aberration de l’esprit de système. « Cette république chrétienne, dont l’empereur et le pape sont les chefs, n’aurait rien d’étonnant si elle était imaginée par un Allemand catholique ; mais elle l’était par un luthérien ; l’esprit de système, qu’il possédait au souverain degré, avait bien prévalu à l’égard de la religion sur l’esprit de parti. » Cette fois Fontenelle se trompe c’est l’esprit national, le sang allemand qui se révèle ; Kuno Fischer a raison de revendiquer Leibniz pour l’Allemagne. À la même époque, et tout en écrivant en latin, Leibniz portait aux nues la langue allemande, la plus philosophique de l’Europe : Illud asserere ausim, huic tentamento prebatorio atque examine philosophematum per linguam aliquam vivam, nullam esse in Europa linguam Germanica aptiorem, quia Germanica in realibus plenissima est et perfectissima, ad invidiam omnium cæterarum quum artes reales et mechanicæ a multis seculis a nulla gente sint diligentius excultæ.

Déjà la Confessio naturæ nous montre Leibniz préludant à certaines théories de la Théodicée, par exemple quand il prouve l’existence de Dieu en soutenant que l’espace est passif et comporte une infinité de figures et de mouvements, et qu’il faut que Dieu ait éliminé ou choisi librement les figures et les mouvements qui, d’entre tous les possibles, ont été appelés à la réalité. Dans la préface du Nizolius on peut recueillir de précieuses confidences sur l’idéal de philosophe et d’écrivain philosophique que Leibniz se figurait à cette époque : c’est une sorte de Discours de la méthode et de Discours sur le style combinés, ou, pour en donner une idée moins haute et plus exacte, une sorte de prospectus et de profession de foi d’écrivain et de philosophe. Fontenelle fait un éloge bien spirituel de cette préface. « La préface annonce un éditeur et un commentateur d’une espèce fort singulière. Nul respect aveugle pour son auteur, nulles raisons forcées pour en relever le mérite ou pour en couvrir les défauts. Il le loue, mais seulement par la circonstance du temps où il a écrit, par le courage de son entreprise, par quelques vérités qu’il a aperçues ; mais il y reconnaît de faux raisonnements et des vues imparfaites ; il le blâme de ses excès et de ses emportements à l’égard d’Aristote, qui n’est pas coupable des rêveries de ses prétendus disciples, et même à l’égard de saint Thomas. » Dans le même ouvrage, Leibniz avait publié une lettre dont le titre est significatif : de Aristote recentioribus reconciabili. Sa théorie du style philosophique est curieuse et instructive : il réduit à trois toutes les qualités qu’il doit avoir, la clarté, la vérité et l’élégance. La clarté s’entend à la fois des mots qui doivent être bien définis et de la construction qui doit être dégagée et simple, sans ornements oratoires ou poétiques. La vérité dans le style ne doit pas être confondue avec la vérité dans les idées et les jugements : le style est vrai quand il se fait sentir et goûter immédiatement à l’esprit (nam claritatis mensura intellectus, veritatis sensus). L’élégance consiste dans un heureux choix des mots propres à plaire au lecteur ou à l’auditeur. Quant à l’utilité, elle regarde le fond plus que la forme : c’est plutôt une qualité des idées que du style. Avant tout, dit-il, consultons l’étymologie et surtout l’usage ; prenons nos mots et nos tours dans la langue populaire, et évitons comme la peste les mots techniques et savants. In vocabulis adhibendis hæc regula tenenda est, ut si origo ab usu dissentit, usum potius quam originem , sed usu vel dubio, vel repugnante, origini potius hæreamus. — Philosophi plebeiis non semper in eo præstant, quod alias res sentiant, sed quod sentiant alio modo, id est oculo mentis, et cum reflexione et attentione, et rerum cum aliis comparatione. — Termini technici cane pejus et angue fugiendi sunt… porro terminis technicis, ut dixi, plane carendum, ab iisque cavendum est, quoad ejus fieri potest, fieri autem semper non potest, prolixitatis causa, quæ oritura esset, si utendum esset semper vocabulis popularibus. On nous saura gré de mettre ces textes sous les yeux du lecteur : ils constituent une excellente rhétorique de la dissertation philosophique. Avouons pourtant qu’il est bon de se rappeler le précepte : « Faites ce qu’il vous dit et non pas ce qu’il fait. » Par exemple, il est certain que Leibniz ne s’est pas privé d’employer un fort grand nombre de mots techniques, et qu’il a mérité parfois le reproche qu’il adresse aux scolastiques d’abuser des métaphores, reproche aussi vrai qu’inattendu ; car, qu’est-ce qui caractérise le style pourtant si sec des scolastiques, sinon qu’il réalise constamment des abstractions, et, sous des mots abstraits et barbares, dissimule de perpétuelles métaphores ? Quod quis miretur, dit Leibniz, eorum oratio tropis scatet, et il donne comme exemples de ce défaut, l’hæccéité, l’animalité, etc., ou bien encore la définition de la cause, par Suarez : Quod influit esse in aliud.

Achevons rapidement le récit du séjour de Leibniz à Francfort : il y écrivit sa Theoria motus abstracti, qu’il dédia à notre Académie des sciences, et sa Theoria motus concreti, qu’il dédia à la Société royale de Londres. On sait qu’il y établit contre Descartes, que ce qui est constant dans le monde des corps, malgré les chocs innombrables et les perpétuelles redistributions de mouvements, c’est la quantité de force (principe de la permanence de la force ou de la conservation de l’énergie) mesurée par le produit de la masse par le carré de la vitesse, et non la quantité de mouvement, comme le soutenaient les cartésiens (mv² et non mv). Il faut aussi placer à la même époque (1671), une série de lettres à Arnaud qui prouvent que Leibniz arrêtait sa théorie de la substance en même temps que sa théorie du mouvement. C’est à propos de la question de la transsubstantiation qu’il combat la doctrine cartésienne de la substance incompatible, selon lui, et avec le dogme catholique de la transsubstantiation, et avec le dogme luthérien de la présence réelle. Sa conception nouvelle de la substance lui paraît un sûr moyen de réconcilier les deux dogmes : avant d’en faire sortir toute une métaphysique nouvelle, il s’attache à en montrer les immenses avantages théologiques. Aussi, plus tard, mêlera-t-il encore constamment l’exposition favorite de son dynamisme au projet de réconciliation des Églises, qu’il poursuit dans sa correspondance avec Pellisson, et de concert avec Bossuet.

Après les voyages à travers les livres, les voyages à travers le monde. C’est à Paris, où il accompagnait le fils de M. de Boinebourg, que Leibniz se perfectionna dans l’étude des hautes mathématiques. Paris et la fréquentation de plusieurs hommes célèbres, notamment de Huygens, achevèrent l’édifice de ses connaissances universelles. Il lit et approfondit les ouvrages mathématiques de Pascal et, par esprit d’émulation, il invente une machine arithmétique qui exécute des multiplications, des divisions et même des extractions de racines, tandis que celle de Pascal ne pouvait faire que des additions et des soustractions. Il s’entretient de théologie avec Arnauld ; il entre en relations avec Colbert pour une mission diplomatique que son protecteur lui avait confiée, mais qui était sans doute aussi une conception de son génie ouvert à tout et original en tout. Prévoyant les dangers que la puissance et l’esprit belliqueux de Louis XIV feraient courir à l’Allemagne, il voulait détourner de son pays les armes françaises et les diriger contre les Turcs. Il conseillait la conquête de l’Égypte entreprise plus tard par Bonaparte, mais il échoua, comme on sait, dans cette négociation. Dès l’année 1671, il avait dédié à l’Académie des sciences et à la Société royale de Londres, des ouvrages de mécanique ; « il semble, dit Fontenelle, qu’il ait craint de faire de la jalousie. » Cependant, il écrit en 1676, à Foucher « qu’il n’est géomètre que depuis peu, » et l’on trouve dans la même correspondance (1695) ce témoignage de Leibniz lui-même sur les rapports de sa philosophie avec les mathématiques. « Vous avez vu que tout mon système est fondé sur la considération de l’unité réelle qui est indestructible et sui juris, et dont chacun exprime l’univers tout entier d’une manière qui lui est particulière… ce qu’on trouvera d’autant plus curieux que les mathématiques y servent merveilleusement, en sorte que sans en avoir quelque teinture, il serait difficile de s’en aviser. » Kuno Fischer a donc raison à tous égards d’attribuer une très grande importance au séjour de Leibniz à Paris : non seulement il fallait devenir écrivain français pour devenir un écrivain européen ; non seulement il fallait être le disciple de Pascal et de Huygens pour devenir l’émule de Newton et inventer le calcul infinitésimal ; mais encore il fallait devenir un des premiers mathématiciens du siècle pour puiser dans les mathématiques, sinon la première idée, du moins, les développements et la vérification d’un vaste système de métaphysique. À Paris, Leibniz vit aussi Malebranche qui avait publié en 1674 sa Recherche de la vérité, et l’on sait que l’harmonie préétablie et l’optimisme de Leibniz ont les plus grandes analogies avec les causes occasionnelles et l’optimisme de Malebranche. Peut-être même eût-il connaissance à la même époque de quelques théorèmes de Newton relatifs au calcul des fluxions. On voit que si Leibniz aimait, comme il le dit, à voir croître et fleurir dans le jardin d’autrui les graines qu’il avait semées, il aimait à voir aussi croître et fleurir dans son jardin des graines que d’autres y avaient apportées.

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