Chapitre 1
— Comme il vous plaira, Madame, dit le gérant ; mais c’est triste pour les Doutlov, qui sont tous de braves garçons. Si on ne leur donne point un dvorovi pour remplaçant, l’un des trois ne saurait échapper au recrutement. C’est eux que chacun désigne déjà… Du reste, comme il vous plaira.
Et, changeant de position, il mit sa main droite sur sa main gauche, les croisa sur son ventre, inclina la tête de côté, rentra ses lèvres minces d’un mouvement d’aspiration, fit les yeux blancs, et se tut, comme un homme visiblement décidé à garder le silence pendant longtemps, et à écouter sans contradiction tous les bavardages par lesquels la barinia allait lui répondre.
C’était un gérant, dvorovi d’origine, bien rasé, avec une longue redingote, coupée comme le sont les redingotes de gérant. Devant la barinia, par une soirée d’automne, il se tenait debout pour le rapport.
Le rapport, pour la barinia, c’était d’écouter le compte rendu des affaires en cours, et de donner ses ordres pour l’avenir. Au contraire, pour le gérant Egor Mikhaïlovitch, qui n’y voyait qu’une simple formalité, le rapport, c’était de rester debout sur ses deux pieds, , dans un coin, le visage tourné vers le divan, d’essuyer un verbiage sans queue ni tête, et d’amener, par tous les moyens, la barinia à répondre : Amen ! à tout ce qu’on lui proposait.
Ce jour-là, il s’agissait du recrutement. Le domaine devait trois hommes. Deux étaient désignés d’emblée, par la force des choses, par la réunion de certaines conditions de famille à la fois morales et économiques ; pour ceux-là, il n’y avait plus à hésiter ni à discuter : le mir, la barinia et l’opinion publique étaient d’accord sur ce point. C’était le troisième qui faisait l’objet de la discussion. Le gérant ne voulait pas qu’on touchât à aucun des trois Doutlov ; il eût préféré qu’on prît à la place le dvorovi chef de famille, Polikouchka, un garnement mal famé, surpris trois fois volant des sacs, des guides et du foin ; tandis que la barinia, qui caressait les enfants en haillons de Polikouchka, et, par ses exhortations évangéliques, essayait de l’amender, la barinia ne voulait pas l’abandonner au recrutement. — Elle ne voulait pas non plus de mal aux Doutlov, qu’elle ne connaissait nullement, qu’elle n’avait jamais vus. D’ailleurs, on ne sait pourquoi elle ne pouvait comprendre, et pourquoi le gérant n’osait lui expliquer nettement, que si Polikouchka ne partait pas, c’était à l’un des Doutlov de partir.
— Mais je ne veux pas leur malheur, à ces Doutlov, disait-elle avec émotion.
« Si vous ne le voulez pas, versez trois cents roubles pour un remplaçant ! »
Voilà ce qu’il eût fallu lui répondre. Mais le gérant était trop roué pour cela.
Donc Egor Mikhaïlovitch se campa bien commodément, il s’appuya même quelque peu contre le mur, tout en gardant sur son visage une expression soumise, et se mit à regarder les lèvres de la barinia remuer, et l’ombre des ruches de son bonnet trembler sur le mur, au dessous d’un tableau. Il ne trouvait nullement nécessaire de prêter quelque attention à ce que disait la barinia : elle parlait trop et trop longtemps. Il se sentait là, derrière les oreilles, une envie convulsive de bailler, envie qu’il convertit adroitement en toux, en mettant sa main devant sa bouche et faisant : hem ! hem !
Jadis j’ai vu lord Palmerston assis, le chapeau sur la tête, pendant qu’un membre de l’opposition fulminait contre le ministère : il se leva tout à coup, et, dans un discours de trois heures, il répondit sur tous les points à son adversaire. Je l’ai vu, et n’ai pas été surpris : car j’avais vu déjà quelque chose de pareil se passer mille fois entre Egor Mikhaïlovitch et la barinia.
Craignait-il de s’endormir ? La faconde de la barinia lui semblait-elle intarissable ? — Il changea de posture, fit porter le poids de son corps du pied gauche sur le pied droit ; puis il prélude, suivant son usage, par une formule sacramentelle.
— Comme il vous plaira, Madame. Seulement… seulement, le mir est réuni maintenant devant mon bureau, et il faut en finir. Il est dit dans l’ordonnance que les recrues doivent être rendues dans la ville avant la fête de Pokrov ; et, parmi tous les paysans, on désigne les Doutlov ; il n’y a pas d’ailleurs d’autres choix. Vos intérêts importent peu au mir : peu lui importe que nous ruinions les Doutlov… Je sais combien ils ont eu de la peine. Depuis que je tiens les registres, ils ont toujours été dans la misère. Et voilà que le vieillard, qui a maintenant pour soutien le cadet de ses neveux, voilà qu’il faut le ruiner de nouveau… Moi, vous daignerez le reconnaître, j’ai grandement à cœur vos intérêts… C’est pitié, Madame, mais comme il vous plaira. Ils ne me sont rien, ni beau-père, ni frères, et je n’ai rien reçu d’eux…
— Mais je n’y songeais même pas, Egor, interrompit la barinia.
Et la pensée lui vint aussitôt qu’il était acheté par les Doutlov.
—… Seulement, c’est la meilleure famille de tout Pokrovsky. Ils craignent Dieu, ce sont des moujiks laborieux ; le vieux a été pendant trente ans le staroste de l’église, il ne boit pas de vin, ne jure jamais et fréquente l’église (le gérant savait par où la prendre). Mais voici le point principal que j’ai l’honneur de vous soumettre : il n’a que deux fils, les autres ne sont que ses neveux. C’est eux que le mir désigne ; mais, pour être juste, il faudrait tirer au sort parmi tous les dvoïniki. Combien de troïniki se sont séparés ! Ils ont bien fait, puisque les Doutlov, restés unis, ont maintenant à souffrir pour leur honnêteté.
La barinia n’y comprenait déjà plus rien. Elle ne s’expliquait pas ce « tirage au sort » et cette « honnêteté ». C’étaient des sons qu’elle percevait, rien que des sons. Et, sur la redingote du gérant, elle examinait les boutons de nankin : les boutons supérieurs, il devait les boutonner rarement ; aussi étaient-ils encore solides, tandis que le bouton du milieu, fatigué tout à fait, tenait à peine : voilà longtemps qu’on aurait dû le recoudre.
Mais, comme chacun sait, dans une conversation, surtout dans une conversation d’affaires, il n’est pas besoin de saisir ce qu’on vous dit, pourvu qu’on ne perde pas de vue ce qu’on a à dire soi-même. C’est ce que faisait la barinia.
— Comment ne veux-tu pas comprendre, Egor Mikhaïlovitch ? dit-elle ; mais je ne désire pas du tout que les Doutlov soient désignés. Tu me connais assez, il me semble ; tu sais que je fais mon possible pour venir en aide à mes paysans, et que je ne veux pas leur malheur. Tu sais que je suis prête à tout sacrifier pour échapper à cette triste nécessité, et ne laisser partir ni Doutlov ni Polikouchka.
(Je ne sais s’il lui vint à l’esprit que, pour échapper à cette triste nécessité, elle avait à sacrifier, non pas tout, mais seulement une somme de trois cents roubles : en tout cas, cette pensée aurait pu lui venir aisément.)
… Je ne te dirai qu’une chose, c’est que Polikey, je ne le donnerai pour rien au monde. Lorsque, après cette affaire de pendule, il m’avoua lui-même sa faute, en pleurant, en jurant de se corriger, j’eus avec lui un long entretien ; je vis qu’il était touché, et que son repentir était sincère.
« Voilà qu’elle recommence », pensait Egor Mikhaïlovitch. Et il se mit à examiner la confiture que la barinia avait mise dans son verre d’eau. « Est-ce de l’orange ? est-ce du citron ? Ce doit être de l’amer, » pensait-il.
… Il y a déjà sept mois de cela, continuait la barinia, et il se conduit très bien, et il n’a pas été ivre une seule fois ; sa femme m’a dit qu’il était devenu tout à fait un autre homme. Comment veux-tu que je le punisse maintenant qu’il s’est corrigé ? Et puis ne serait-il pas inhumain de faire partir un homme chargé de cinq enfants et qui n’a que ses bras ? Non, il vaut mieux que tu ne m’en parles même pas, Egor.
Et la barinia avala une gorgée d’eau.
Egor Mikhaïlovitch suivit des yeux le passage de l’eau à travers le gosier, puis il articula d’un ton bref et sec :
— C’est donc Doutlov que vous désignez ?
Alors la barinia joignit ses mains avec désespoir.
— Comment ne peux-tu pas me comprendre ? Est-ce que je veux du mal aux Doutlov ? Est-ce que j’ai quelque chose contre eux ? Dieu m’est témoin que je suis prête à faire tout pour eux…
Elle jeta les yeux sur le tableau qui était dans le coin, mais se rappela que ce n’était pas Dieu : « Eh bien, cela ne fait rien ; ce n’est pas là l’important ! » Et, chose étrange, la pensée des trois cents roubles ne lui vint toujours point.
Eh bien ! que dois-je faire ? poursuivit-elle. Sais-je donc comment et quoi ? Je ne puis le savoir. Eh bien ! Je m’en remets à toi. Tu sais ce que je veux. Fais en sorte que tous soient contents, conformément à la justice… Eh bien ! Que faire ? Ce n’est pas aux Doutlov seuls que cela arrive ; tout le monde a des moments pénibles… Mais je ne peux pas laisser partir Polikey. Tu dois comprendre que ce serait quelque chose de monstrueux de ma part.
Elle aurait parlé encore plus longtemps, tant elle était lancée ; mais en ce moment la bonne entra dans la chambre :
— Que veux-tu, Douniacha ?
— Un moujik est venu pour demander à Egor Mikhaïlovitch si la skhodka doit attendre encore, dit Douniacha en jetant un regard de colère sur Egor Mikhaïlovitch.
« Qu’est-ce donc que ce gérant ? pensait-elle ; il a bouleversé ma barinia… maintenant elle ne va pas me laisser dormir jusqu’à deux heures du matin. »
— Va donc, Egor, dit la barinia, et fais pour le mieux.
— À vos ordres… (Il ne dit plus rien des Doutlov…) Et qui ordonnez-vous qu’on envoie, pour aller chercher l’argent chez le jardinier ?
Est-ce que Petroucha n’est pas encore revenu de la ville ?
— Pas encore.
— Et Nicolas, ne peut-il pas y aller ?
— Mon père est malade, répondit Douniacha.
— M’ordonnez-vous à moi-même d’y aller demain ! demanda le gérant.
— Non, tu manquerais ici, Egor.
La barinia resta songeuse :
— Combien d’argent ? reprit-elle.
— Quatre cent soixante-deux roubles.
— Envoie Polikey, dit la barinia en regardant d’un air décidé Egor Mikhaïlovitch.
Celui-ci, sans desserrer les dents, avança ses lèvres comme pour sourire, mais il ne sourcilla pas :
— À vos ordres.
— Envoie-le moi.
— À vos ordres.
Et Egor Mikhaïlovitch s’en alla vers son bureau.
Chapitre 2
Polikey, comme un pauvre homme humble et sordide, appartenant de plus à un autre village, n’avait trouvé d’appui ni auprès du sommelier, ni auprès du maître d’hôtel, ni auprès du gérant, ni auprès de la bonne. Le coin qu’il occupait était des plus étroits, bien qu’ils vécussent là sept : lui, sa femme et cinq enfants.
Les coins avaient été aménagés par le barine défunt de la manière suivante :
Dans une isba en pierre de dix archines, se trouvait un grand poêle russe ; tout autour régnait un collidor, comme l’appelaient les dvorovi, sur lequel donnaient les coins, séparés les uns des autres par des cloisons. De sorte qu’il n’y avait pas beaucoup de place, surtout dans le coin de Polikey, lequel se trouvait le dernier près de la porte.
Le lit conjugal, avec sa couverture piquée et ses oreillers de coton, un berceau avec un enfant, une table à trois pieds, sur laquelle on faisait la cuisine, on lavait, on rangeait les ustensiles de ménage : Polikey lui-même y travaillait.
Il était vétérinaire. De petits tonneaux, des habits, des poules, un veau remplissaient le coin avec eux sept, et l’on n’eût pu même s’y remuer, si le quatrième côté n’eût été représenté par le poêle, où se posaient les effets et les gens, et si, en outre, on n’eût pu sortir sur le perron. C’eût été peut-être chose difficile, car en octobre il fait froid, et ils n’avaient qu’un seul touloupe pour tous les sept ; mais, en revanche, les enfants pouvaient se chauffer en courant, et les grands en travaillant, et aussi, les uns et les autres, en montant sur le poêle, qui dégageait jusqu’à 40 degrés de chaleur. Il semble terrible de vivre dans de pareilles conditions ; mais eux y étaient faits.
Akoulina lavait, nettoyait, cousait son linge, tissait et blanchissait sa toile, cuisinait dans le poêle commun, se prenait de bec avec ses voisines et adorait les commérages.
Ce que le ménage touchait par mois suffisait non seulement à l’entretien des enfants, mais encore à la nourriture de la vache. Ils avaient des denrées tant qu’ils voulaient, avec du fourrage et du foin qu’ils pouvaient à l’écurie ; ils possédaient aussi un carré de légumes. La vache avait donné un veau, et ils avaient des poules.
Polikey, attaché à l’écurie, avait deux poulains à soigner ; il saignait le bétail et les chevaux, leur nettoyait les sabots, et préparait des baumes de son invention : pour cela, on le payait en argent et en nature. Il avait une part de l’avoine des maîtres ; un petit moujik du village, en échange de deux mesures de cette avoine, lui donnait régulièrement, tous les mois, vingt livres de mouton.
On aurait bien vécu s’il n’y avait eu dans la famille un chagrin. Polikey, dans sa jeunesse, avait été attaché à un haras. L’écuyer qui l’occupait s’était fait connaître partout comme un voleur émérite ; on finit par le déporter. Ce fut chez lui que Polikey fit son apprentissage ; il y prit tellement l’habitude de ces « » que, par la suite, malgré tous ses efforts, il ne put s’en défaire.
C’était un homme encore jeune, faible, sans père ni mère, ni personne qui pût le corriger. Il buvait volontiers un coup, et n’aimait pas que rien trainât. Que ce fût une selle, une serrure, une corde, une cheville ou quelque chose de plus précieux, à tout Polikey trouvait une place chez lui. Il ne manquait pas de gens pour accepter tous ces menus objets contre du vin ou de l’argent, à l’amiable.
Ce gain-là est le plus aisé, comme dit le peuple. Là, rien à apprendre, pas la moindre peine ; qui en tâte une fois ne veut plus faire autre chose. Il n’y a qu’un inconvénient : tu as tout à bon marché et sans fatigue, ta vie est des plus agréables, mais voici qu’un beau jour les méchants te font tout payer d’un seul coup, et tu n’as plus alors aucun plaisir à vivre.
C’est ce qui arriva à Polikey.
Il s’était marié, et Dieu lui avait envoyé le bonheur. Sa femme, la fille de celui qui gardait le bétail, se trouva être une femme forte, entendue, travailleuse ; et elle lui donnait des enfants plus beaux et meilleurs les uns que les autres. Polikey ne renonçait pourtant pas à son « métier ».
Tout allait bien, lorsqu’il lui arriva un accident : il fut pris sur le fait. Et c’était pour une vétille, pour rien : il avait tout simplement caché des guides en cuir, des guides de moujik ! Il fut pris, battu, dénoncé à la barinia ; puis on se mit à le surveiller. Une seconde, une troisième fois, on le surprit : et le peuple de l’injurier, le gérant de le menacer du recrutement, la barinia de le réprimander, sa femme de pleurer : tout un remue-ménage !
C’était un bon garçon, sans énergie, aimant à boire. Il arrivait que sa femme le grondait, qu’elle le battait même, lorsqu’il rentrait ivre. Et lui pleurait.
— Malheureux que je suis ! Que faire ? Que mes yeux éclatent ! Je ne le ferai plus !
Puis un mois se passait, et de nouveau il quittait la maison pour aller boire, s’enivrait et restait deux jours dehors :
— Mais il doit en prendre quelque part, de l’argent, pour boire ! disait-on dans le village.
Sa dernière affaire avait été le vol d’une pendule. Elle était accrochée au mur dans le bureau du gérant ; une vieille pendule, qui ne marchait plus depuis longtemps. Polikey, étant un jour entré seul dans le bureau, la trouva à son goût : il l’emporta et la vendit à la ville.
Comme par un fait exprès, il se trouva que le boutiquier auquel il l’avait vendue était parent d’une dvorovi ; il vint à la fête du village et parla de la pendule. On fit une enquête, comme si la chose eût présenté de l’importance.
Grâce au gérant, qui n’aimait pas Polikey, la vérité se découvrit, et un rapport fut adressé à la barinia.
Elle fit venir Polikey : lui se jeta aussitôt à ses pieds, et là, très ému, très contrit, il avoua tout, suivant le conseil que sa femme lui en avait donné. Il fit comme elle le lui avait dit, et la barinia lui fit entendre le langage de la raison, elle lui parla copieusement de Dieu, de la vertu, de la vie future, de sa femme et de ses enfants, et lui arracha des larmes. Enfin elle lui dit :
— Je te pardonne, mais promets-moi que cela ne t’arrivera jamais plus.
— Pendant ma vie entière, je ne le ferai plus jamais ! Que je m’engloutisse sous terre ! que mon ventre éclate ! disait Polikey en pleurant à chaudes larmes.
Polikey rentra chez lui. Tout le jour il pleura comme un veau et demeura étendu sur le poêle.
Depuis, on n’avait plus rien à lui reprocher. Seulement sa vie était devenue triste ; le peuple continuait à le regarder comme un voleur ; et quand vint l’époque du recrutement, tous le désignèrent.
Polikey était vétérinaire, comme nous l’avons déjà dit. Comment il l’était devenu tout à coup, personne ne le savait, et lui moins que personne.
Au haras, auprès de l’écuyer qu’on avait déporté depuis, il avait pour unique office de nettoyer le crottin. Quelquefois, il étrillait les chevaux et apportait de l’eau. Ce n’était certes pas là qu’il avait pu rien apprendre.
Il fut ensuite tisseur, puis travailla dans les jardins à sarcler et ratisser les allées, puis, en punition de ses méfaits, cassa des cailloux et finit par se louer comme chez un marchand. Ce n’est pas non plus là qu’il avait pu apprendre la pratique de son métier.
Néanmoins, dans ces derniers temps, depuis qu’il était chez lui, il s’était acquis peu à peu une réputation d’habileté extraordinaire et même quelque peu surnaturelle dans l’art du vétérinaire. Il saignait une fois, deux fois ; puis il renversait le cheval, pratiquait je ne sais quoi dans la cuisse, le faisait mettre aux entraves, lui coupait le jarret jusqu’au sang, malgré ses ruades et ses hennissements ; il prétendait que ces démonstrations de la bête signifiaient : « Laissez sortir le sang au-dessus de mon sabot. » Il expliquait ensuite au moujik la nécessité de tirer du sang des veines « en vue d’une plus grande légèreté », et se mettait en conséquence à frapper le cheval d’une lancette ébréchée. Puis, ayant noué le châle de sa femme autour du ventre du cheval, il brûlait à la pierre infernale ou humectait du contenu d’un flacon toutes les plaies, et quelquefois faisait ingurgiter à l’animal tout ce qui lui passait par la tête. Et plus il tuait de chevaux, plus on croyait en lui, et plus on lui en amenait.
Je sens bien que nous autres, mes maîtres, nous aurions mauvaise grâce à nous moquer de Polikey. Les moyens qu’il employait pour la confiance ne sont-ils pas les mêmes qui ont agi sur nos pères, sur nous, et qui agiront sur nos enfants ? Le moujik qui donne de la tête dans le ventre de son unique cheval, lequel non seulement compose toute sa richesse, mais encore fait comme partie de sa famille, ce moujik, lorsqu’il jette ses regards pleins de terreur et de confiance sur le visage singulièrement renfrogné de Polikey, sur ses bras minces, aux manches retroussées, dont il presse juste l’endroit malade, et taille hardiment dans la chair vive, dans la pensée « qu’il doit en sortir quelque chose », avec un air de savoir où est le sang, où est le pus, où est la veine sèche et la veine mouillée, lorsqu’il le voit serrer entre ses dents un flacon de solution de pierre infernale ou une compresse salutaire, comment s’imaginerait-il, l’honnête moujik, que Polikey puisse lever la main pour couper au hasard et sans savoirs ? Lui n’oserait agir ainsi ; et une fois que c’est coupé, il ne se reprochera pas d’avoir laissé couper.
Je ne sais comment, vous et moi, nous supportons précisément la même chose, avec un docteur qui torture, sur notre demande, des êtres qui nous sont chers. La lancette ébréchée, et le magique flacon de sublimé corrosif, et les mots « Tchiltchak », « Potchechoui », « faire couler le sang, le pus, etc… », n’est-ce point la même chose que les mots « nerfs, rhumatismes, organisme ? » « Wage du zu irren und zu traumen. » Cela s’applique bien moins aux poètes qu’aux médecins et aux vétérinaires.
Chapitre 3
Ce soir-là, à l’heure où le mir, assemblé pour désigner les recrues, s’agitait bruyamment devant le bureau, dans la froide obscurité d’une nuit d’octobre, — Polikey était assis au pied du lit, près de la table, occupé à mixtionner à l’aveuglette quelque drogue avec une bouteille en guise de pilon ; il y avait là dedans du sublimé corrosif, du soufre, du sel anglais, plus une certaine herbe qu’il avait ramassée, la prenant pour un spécifique contre la pleurésie, et qu’il jugeait non moins efficace contre les autres maladies du cheval.
Les enfants étaient déjà couchés : deux sur le poêle, deux sur le lit et un dans le berceau, auprès duquel se tenait Akoulina avec son rouet. Un bout de chandelle, que Polikey avait trouvé traînant quelque part et qu’il avait recueilli chez lui dans un chandelier en bois, brûlait sur l’appui de la fenêtre ; de temps en temps, pour que son mari ne se dérangeât pas de son importante occupation, Akoulina se levait pour moucher la mèche.
Quelques-uns, des esprits forts, considéraient Polikey comme un vétérinaire ignorant, comme un homme nul ; d’autres, c’était le plus grand nombre, voyaient en lui un mauvais garçon, mais un spécialiste habile dans sa partie : pour Akoulina, au contraire, quoiqu’elle l’injuriât et allât même souvent jusqu’à le battre, son mari était le meilleur vétérinaire et le premier personnage du monde.
Polikey jeta dans sa mixtion une poignée d’un ingrédient quelconque (il n’employait pas de balance, et il parlait avec une dédaigneuse ironie des Allemands qui s’en servent : « C’est bon, disait-il, pour des pharmaciens »). Il soupesa et fit sauter cet ingrédient dans sa main ; la dose lui parut insuffisante, et il en ajouta dix fois plus.
— Je mettrai le tout, ça n’en vaudra que mieux, dit-il en se parlant à lui-même.
À la voix de son seigneur et maître, Akoulina se retourna vivement, attendant ses ordres ; mais, s’apercevant qu’il ne s’adressait pas à elle, elle murmura, en faisant un geste d’admiration :
— Quelle habileté ! Où prend-il cela ?
Et elle se remit à son rouet.
Le papier qui avait enveloppé l’ingrédient était tombé sous la table. Akoulina s’en aperçut : — Anioutka, s’écria-t-elle, tu vois ce que le père a laissé tomber ; ramasse-le.
Anioutka sortit ses mignons petits pieds nus de la capote qui la couvrait, se faufila comme une petite chatte sous la table et ramassa le papier.
— Tiens, petit père ! dit-elle.
Et elle se glissa de nouveau dans son lit, les pieds refroidis.
— Pourtoi tu me pousses ? glapit sa sœur cadette de sa voix endormie.
— Chut ! gronda la mère.
Et les deux têtes se blottirent sous la capote.
— Il en donnera trois roubles, dit Polikey en bouchant la bouteille. Ne vais-je pas guérir son cheval ? Et c’est encore bon marché : on se casserait la tête avant de pouvoir en faire autant… Akoulina, va donc demander un peu de tabac à Nikita ; je le lui rendrai demain.
Et Polikey tira de son pantalon un tuyau de pipe en bois de tilleul peint, avec un bout en cire d’Espagne, et l’adapta au fourneau.
Akoulina laissa là son rouet et sortit sans se cogner nulle part, ce qui était un joli tour de force. Quant à Polikey, il ouvrit le buffet, y renferma la bouteille, et prit un litre qu’il porta à sa bouche ; il était vide : pas de vodka. Il fit la grimace ; mais lorsque, sa femme ayant apporté du tabac, il eut bourré sa pipe et se fut mis à fumer sur le lit, son visage s’éclaircit, reflétant le contentement et la fierté d’un homme qui vient de finir son travail de la journée. Pensait-il à la manière dont il saisirait le lendemain la langue du cheval pour lui verser dans la bouche cette mirifique ? Songeait-il qu’à un homme dont on a besoin on ne refuse rien, et que voilà Nikita qui lui envoyait du tabac ? Il se sentait bien.
Tout à coup la porte, qui était suspendue sur un seul gond, s’ouvrit, et dans le coin entra la fille d’en haut, non pas la seconde, mais la troisième, une petite fille qu’on chargeait de faire les courses. — En haut, comme chacun sait, cela veut dire la maison du seigneur, même quand elle se trouve en bas.
Aksioutka, c’était le nom de cette fille, allait toujours avec la vitesse d’un boulet de canon, et, pendant sa course, ses bras, au lieu de se ployer, se balançaient, comme deux balanciers au fur et à mesure de ses mouvements, non de côté, mais devant elle. Ses joues étaient toujours plus rouges que son costume rose, et sa langue n’était pas moins agile que ses pieds.
Elle se précipita dans la chambre et, s’appuyant au poêle, je ne sais pourquoi elle se balança sur ses pieds. Aussitôt, comme résolue à ne dire à la fois pas plus de deux ou trois mots, elle prononça en suffoquant les paroles suivantes :
— La barinia donne l’ordre à Polikey Iliitch de se rendre sur-le-champ en haut ; elle a ordonné… (elle s’arrêta, et respira avec effort). Egor Mikhaïlovitch était chez la barinia, on parlait de recrues, on nommait Polikey Iliitch. La barinia Avdotia Mikhaïlovna a ordonné de venir tout de suite. Avdotia Mikhaïlovna a ordonné (encore un soupir)… de venir tout de suite.
regarda un demi-instant Polikey, Akoulina et les enfants qui avaient sorti leur tête de dessous la capote ; puis elle saisit un brou de noix qui traînait sur le poêle et le jeta sur Anioutka ; et, apres avoir répété encore une fois : « Il faut venir tout de suite », elle s’élança comme un tourbillon hors de la chambre, et ses balanciers se mirent en branle avec leur vitesse accoutumée.
Akoulina se leva de nouveau et donna à son mari ses bottes de soldat, déchirées, en mauvais état. Elle prit le caftan sur le poêle et le lui tendit sans le regarder.
— Polikey, veux-tu changer de chemise ?
— Non, répondit-il.
Pendant tout le temps qu’il mit à s’habiller, Akoulina ne leva pas une seule fois ses regards vers Polikey, et bien lui en prit. Le visage de Polikey était devenu pâle ; sa mâchoire inférieure tremblait, et ses yeux avaient cette expression désolée et résignée à la fois, aux êtres bons, faibles et coupables. Comme il sortait, après s’être peigné, sa femme l’arrêta, lui arrangea le bout de la chemise qui pendait hors du caftan, et lui mit son bonnet sur la tête.
— Eh quoi ! Polikey Iliitch, est-ce la barinia qui vous mande ? cria, de derrière la cloison, la femme du menuisier.
La femme du menuisier s’était, le matin même, prise de bec avec Akoulina pour un pot d’eau de Javelle que lui avaient renversé les enfants de Polikey, et, sur le moment, il lui était agréable de voir Polikey appelé chez la barinia ; ce ne devait pas être pour quelque chose de bon. De plus, c’était une femme rusée, politique et mordante à la fois ; personne n’excellait comme elle à blesser par un mot. C’est ainsi du moins qu’elle se jugeait elle-même.
— Sans doute on veut vous envoyer à la ville pour acheter quelque chose, reprit-elle. Moi je pense qu’on aura eu besoin d’un homme sûr, et dès lors c’est vous qu’on aura choisi. Achetez-moi donc un quart de thé, Polikey Iliitch !
Akoulina contint ses larmes ; une contraction de haine convulsa ses lèvres. Comme elle eût voulu arracher à poignée les cheveux de cette propre-à-rien, la femme du menuisier ! Mais ses regards tombèrent sur ses enfants ; la pensée lui vint qu’ils allaient peut-être se trouver orphelins, et qu’elle serait, elle, la veuve d’un soldat. Oubliant alors la méchante femme du menuisier, elle cacha son visage dans ses mains, se laissa tomber sur le lit et enfonça sa tête dans les oreillers.
— Petite maman, tu m’écrases ! murmura la petite fille en tirant la couverture de dessous les coudes de sa mère.
— Oh ! j’aimerais mieux vous voir tous morts ! C’est pour votre malheur que je vous ai mis au monde ! s’écria Akoulina.
Et elle se mit à sangloter tout fort, à la grande joie de la femme du menuisier, qui avait encore sur le cœur la querelle du matin à propos de l’eau de Javelle.
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The end
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