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LIOLA
ou
Légende Indienne
Prologue
ensez-vous à ces jours quand l’Inconnu trônait Sur les sommets blanchis de montagnes rocheuses, La tête dans la nue, ou qu’il se promenait Au bord de nos grands lacs, sous les forêts ombreuses ? Rien ne troublait alors son éternel repos. Ses pas foulaient toujours une vierge pelouse. Le silence berçait son sommeil sur les flots Et sur ses rêves d’or veillait la nuit jalouse. Seule, ô blanche rosée, en tombant sur les fleurs, Tu mouillais sa paupière ! Ô chants des solitudes, Seuls, , montant des vastes profondeurs,
Son glorieux réveil de vos divins préludes ! Entre notre Amérique et les mondes connus S’étendait l’Océan, barrière infranchissable. Ô longs siècles d’oubli ! Mais ces jours ne sont plus : L’ se révèle au courage indomptable. La voile de Colomb franchit l’immensité ; Les couleurs de l’Espagne et celles de la France Sur ces bords inconnus vont flotter à côté Du drapeau de la Croix, aurore d’espérance !
Ô Lumière d’en haut éclaire mon esprit, Comme tu rayonnas sur ces plages nouvelles Que la nuit de l’erreur si longtemps assombrit ! Donne, sainte Harmonie, à ma muse des ailes, À ma voix des accents aussi touchants que frais : Je chante de la foi l’émouvante victoire, Un poème d’amour éclos sous les forêts, À la Nouvelle-France une nouvelle gloire !
Le captif
omme Léonidas, Daulac, en succombant, Par sa valeur venait de sauver la patrie. Aux bords de l’Ottawa, tout guerrier en tombant Devint le rempart où se brisa la furie Du farouche Iroquois. Ô glorieux combat ! De nos lointains déserts nouvelles Thermopyles ! Seul à cette hécatombe, encor jeune, un soldat Survit, tel un épi sur les plaines fertiles Reste après la moisson. Des cruels La fureur est sans borne, et l’enfant de la France Chancelle sous les coups, saigne sous ses liens. Devra-t-il renoncer à toi, douce espérance ?
Si Dieu le veut, il est prêt : apôtre ou martyr, Tel doit être celui qu’ici la France envoie. Suivi de ses bourreaux, le captif va partir : Voyez-le, radieux, entrer dans cette voie Où d’autres le suivront portant haut l’étendard De la croix et des lis !
Lionel de Versile Avait reçu du ciel une abondante part De ces dons qui font la vie heureuse et facile, Beauté d’âme et de corps : un front que ses cheveux Ceignaient d’un nimbe d’or, des lèvres qu’un sourire Ouvrait comme une rose ; à travers ses yeux bleus On pouvait voir son âme, âme qui ne soupire Qu’après le sacrifice et l’immortalité. Le ciel fait ces grands cœurs pour les crises Et les marque du sceau de la divinité, Du signe le plus saint, du plus pur des baptêmes !
Lionel était né pour être un de ces preux. Jusqu’alors bercé sous le beau ciel de Provence, À l’ombre des lauriers, il n’était pas heureux. La neige glacée Maisonneuve s’avance À ses yeux resplendit d’un charme souverain : L’Inconnu, vers les bois et les grands lacs, l’attire Et quand Daulac conçut son sublime dessein Il se joignit à lui pour voler au martyre ; Et maintenant il va, seul, mais encor serein, Aux flammes du bûcher, au poteau du supplice. Prêt à quitter ces lieux où ses frères sont morts, Du rapide canot, qui sur le fleuve glisse, Ses yeux, remplis de pleurs, s’attachent à ces bords Où dix-sept combattants chassèrent une armée. Donne-leur une larme, ô brave prisonnier ! Qu’elle soit à leur corps la goutte parfumée Qui ranime la fleur de l’arbre printanier ! Et la patrie un jour, comptant une victoire, Dans pareille défaite, à votre souvenir Élèvera là même un monument de gloire !
Les mourantes lueurs du jour qui va finir Empourprent l’horizon ; les arbres du rivage, Dans les flots assoupis, plongent le spectre noir De leur ombre allongée ; à travers le nuage Perce l’œil rayonnant de l’étoile du soir. Protégés par la nuit, les guerriers en silence Descendent l’Ottawa dont le trop vif courant, Comme un coursier fougueux qui bondit et s’élance, En mugissant se mêle aux flots du St-Laurent. Maintenant les canots remontent le grand fleuve. Et s’éloignent du mont où grandit la cité Que l’héroïsme vient de sauver : quelle épreuve ! C’est là que Lionel, par la croix abrité, A tant de fois rêvé ses beaux rêves de gloire : Des terres pour son roi, des âmes pour son Dieu Et pour un nom illustre dans l’Histoire ! À ces rêves si chers, il lui faut dire adieu…
L’aviron des rameurs vient d’effrayer un cygne Qui monte vers l’azur, comme une vision ;
Et l’œil de Lionel, qui, d’un berceau de vigne, L’a vu fuir, semble dire en son affliction : « Mélodieux oiseau, que ne puis-je te suivre ! Tu voles vers ton nid, ce gîte aérien, Où ta compagne aimante, au retour, de joie ivre, À ton long cou de neige enroulera le sien ; Mais, moi, je n’irai plus vers ces lieux pleins de charmes Où fut mon berceau, nid que m’avait donné Dieu, Où m’attendent toujours ceux dont les douces larmes Ont baigné mon front pâle en me disant adieu ! »
Au-dessus des forêts, la lune, belle et pure, Paraît soudain et trace un sillon argenté Qui semble être un reflet, au sein de l’onde obscure, Du céleste chemin, pont d’étoiles jeté Sur les flots de l’azur ; et Lionel oublie Que ce sentier, semé d’astres comme de fleurs, Est celui du Calvaire ; et la mélancolie, Plus douce que la nuit, assoupit ses douleurs. Si ses bras sont liés, son âme ouvre ses ailes
Et plane librement en un monde enchanté. Ces forêts, ces déserts, que longent les nacelles, Deviennent rayonnants de vie et de beauté : Des campagnes partout où la moisson se dore, Des hameaux grandissant à l’ombre de la croix, Des cités que la main de l’art aussi décore, Un peuple marchant, fier et jaloux de ses droits, Vers l’accomplissement de grandes destinées ! Et c’est dans son sang et dans celui des héros Tombés en combattant que ces œuvres sont nées, Comme germent les fleurs sur le sol des tombeaux ! Ô céleste pensée ! Ô suprême espérance ! Tu vas jusqu’à donner des douceurs à la mort ! C’est toi qui dans tout temps transformas la souffrance En un chant de triomphe et c’est toi qui rends fort Et berces aujourd’hui de visions de gloire Celui qui s’achemine au plus cruel trépas !
Soudain des cris perçants montent dans la nuit noire. Est-ce l’écho lointain des hymnes des combats
Qui chasse du captif la douce rêverie ? Non ! c’est tout près, la voix du terrible vainqueur Que l’orage menace et qui se plaint et prie. Car les vents déchaînés, comme un infernal chœur, L’ont fait trembler d’effroi. L’éclair, serpent de S’échappe de la nue et siffle sur les flots ; Et les frêles esquifs, balancés sur la lame, Semblent parfois se tordre, ainsi que des roseaux, Et d’eux-mêmes plonger dans le béant abîme. Pourtant l’enfant des bois, contre les éléments Qui se déchaînent, lutte, impassible, sublime, Tandis que Lionel dans les flots écumants Croit chaque instant voir s’ouvrir sous lui la tombe Qui finira ses maux. C’en est fait ! Sous les coups Du fleuve furieux, chaque rameur succombe. Le canot est brisé ; les vagues en courroux Rejettent ses débris sur la rive voisine : L’Indien disparaît avec un dernier cri.
Mais plus d’un cependant à se sauver s’obstine Et se cramponne aux bords, tout sanglant et meurtri.
Lionel fut ainsi jeté, comme une épave, Dans un port qui tendait vers lui des bras amis, En vain sur le rocher le flot crache sa bave, En vain le vent rugit comme ses ennemis, Loin d’eux, paisiblement, sur la rive, il repose. La tempête bientôt commence à s’apaiser. Sur son front en passant, chaque étoile dépose Un rayon de lumière, ainsi qu’un doux baiser. Descends, chaste sommeil ! Viens clore sa paupière ! Oh ! viens comme, le soir, la nuit succède au jour Et qu’il s’endorme, heureux, même sur une pierre, Bercé comme autrefois dans les bras de l’amour ! Le sourire déjà sur son visage jette Son pur rayonnement : quelle sérénité ! Comme en un lac d’azur, sur ses traits se reflète Le calme de la mort ou de l’éternité ! Son corps est immobile ; aux choses de la terre Ses yeux sont fermés ; et tout ce qu’éveillé Il rêva tant de fois, ô ravissant mystère ! Son regard l’entrevoit, joyeux, émerveillé. Jacob, en son sommeil, d’une échelle de flamme,
Vit des anges du ciel descendre en souriant : Et, lui, maintenant sent, libre, heureuse, son âme Monter vers l’idéal, tel que de l’orient, Le soleil monte au ciel où son disque s’embrase. Douce ivresse du rêve ! ô bonheur du sommeil ! C’est le repos du corps ; de l’esprit, c’est l’extase !
Lionel ne voit pas, à l’horizon vermeil, Que mille flèches d’or de toutes parts jaillissent Ni n’entend les oiseaux dans les bois reverdis S’appeler par des chants où leurs cœurs se trahissent ; Mais une aile en frôlant ses membres engourdis Ouvre ses yeux au jour et son âme à la vie. Il veut les refermer, les fermer à jamais De peur que la blancheur de l’aube soit suivie D’un réveil qui pour lui n’ait que deuil désormais. Et pourquoi vivrait-il ? Le bonheur le renie. Il faiblit un moment sous le poids des malheurs. L’Homme-Dieu n’a-t-il pas dans sa longue agonie Comme hésité devant la coupe des douleurs ?
« Ah ! » se dit-il, « si doux est le repos nocturne ! Que ne puis-je dormir le sommeil du tombeau ! Oui ! la terre a beaucoup de trésors en son urne ! Sans doute, après la nuit, le jour paraît bien beau, Quand tout, purifié sous la fraîche rosée, Dans des flots de lumière, un instant s’embellit ! Mais lorsque de l’exil la chaîne s’est brisée, Que le corps au tombeau dort comme dans un lit, L’âme s’éveille alors pour contempler, ravie, Les splendeurs du soleil qui n’a pas de déclin : Plus d’ombres ! Oh ! je veux que l’immortelle vie En mon être épuisé, comme un fleuve Dans le sol desséché, s’épanche goutte à goutte ! » Hélas ! le temps n’est pas venu pour le repos. Il faut que des douleurs sa pâle lèvre goûte Jusqu’à l’amère lie. Ah ! toujours les héros N’ont pu qu’ainsi monter au sommet de la gloire !
Tout à coup de clameurs la rive a retenti : Ce sont les ennemis qui chantent leur victoire,
Car le gouffre des eaux n’avait pas englouti Tous ceux qui voulaient la mort de cette victime. Depuis longtemps leurs yeux avaient interrogé La profonde vallée et la plus haute cime Sans trouver Lionel par les bois protégé. Mais enfin le voilà : quelle infernale joie ! Ils se jettent sur lui, le meurtrissent de coups : C’est la hyène qui s’acharne sur sa proie. Lionel cependant répond à leur courroux, Tel qu’un chrétien le fait, par la voix du silence.
Leur colère assouvie, ils chargent de fardeaux Son épaule sanglante, et la troupe s’élance À travers la forêt qui suspend les rideaux De sa sombre ramure au-dessus de leur tête. Des rapides bruyants, ils évitent le cours Et portent les canots sauvés de la tempête. Quelle marche pénible avec des poids si lourds ! Pourtant la forêt vierge est bien belle, féerique À l’œil qui n’a jamais vu pareille beauté !
Ce spectacle est encor l’orgueil de l’Amérique. La solitude s’offre avec la majesté Dont l’Éternel voulut parer l’heure première. Aucun pas humain n’a souillé les tapis verts Que la mousse déroule au bord de la clairière. Et la hache jamais n’a fait trembler les airs De la chute du roi qui règne ici suprême. Sous ces arbres touffus, tout est mystérieux, Comme dans un temple où réside Dieu lui-même. Et ce calme sacré, ce silence pieux N’est troublé qu’au moment où la nature prie Par la voix de la brise et celle des oiseaux ; Ou quand, tordant les pins, la tempête en furie Fait chanter comme un chœur la foudre et les échos. Les profondeurs alors jusque dans leurs entrailles Frémissent, comme une âme, ou d’amour ou d’effroi. Dans tout ton être aussi, Lionel, tu tressailles, Et ton pied, sur ce seuil, hésite malgré toi. Ah ! c’est qu’un pas encore et voilà que tu rentres Dans le séjour de l’ombre, en un monde inconnu, Ces retraites des bois semblent être les antres
De la nuit éternelle où jamais n’est venu Un rayon de soleil, une lueur d’étoile. Mais cependant parfois la voûte des rameaux S’entr’ouvre sur le ciel : la forêt se dévoile Comme un visage frais de vierges aux hameaux.
Il faut partir, enfant de la cité ! Pénètre Sous ces toits de feuillage où n’entre plus le jour. Au-dessus de toi, l’arbre à l’arbre s’enchevêtre, Et leurs longs rangs épais font un noir carrefour. Au pied rugueux du chêne et du pin, rien ne pousse. Tu ne foules partout que débris jaunissants, Que feuillages morts ; mais, dans l’air, quelle odeur douce ! C’est comme sur l’autel un nuage d’encens… L’un sur l’autre entassés, ici, des troncs énormes Dressent de tous côtés d’infranchissables murs Et le pas, s’éloignant de ces étranges formes, Ne touche devant lui que des marais impurs. Les lianes, plus loin, se suspendent aux branches : De leurs voiles épais les tissus épineux
Retombent jusqu’à terre en vertes avalanches Et, s’enlaçant au pied, l’attachent de leurs nœuds.
Pourtant là-bas voilà que par une éclaircie Abonde la clarté, belle comme au retour Du matin rougissant : la nuit s’est adoucie, Chaque feuille palpite et de joie et d’amour. L’œil peut alors monter dans les hauteurs des nues. Avec l’arbre géant qui va toucher les cieux, Et, ravi, suivre au loin d’immenses avenues Où s’engage le rêve au pas silencieux. Cet éclat soudain, c’est l’éclair dans la nuit sombre : Il montre au voyageur son pénible sentier, Donne à ses membres un peu de lumière et d’ombre Et borde son chemin des fleurs de l’églantier. Repose, Lionel, sur ses fraîches pelouses Que le printemps prépare à ton corps languissant, Et dors sous les berceaux que les vignes jalouses Semblent sur toi former de leur bras caressant. Admire à ton réveil le majestueux dôme
Du cyprès, de nos tours le superbe rival. Mainte fleur dans les airs répand son doux arôme Et semble étoiler d’or le vert gazon du val : Respire ces parfums d’une nature chaste. Trempe ta lèvre sèche à l’onde des torrents Qui tombent des rochers, et, dans l’espace vaste, Écoute retentir les hymnes délirants Que chante l’oiseau comme en un monde de joie. Vois, près de l’arbre mort, la tige des ormeaux Renaître et reverdir ; tout, le long de ta voie, Parle de vie : espère, oublie ainsi tes maux.
Aux Mille Îles
Venise ! je t’ai vue au déclin de ta gloire ! Sur tes palais déserts et tes dômes noircis Flottait de ton passé l’héroïque mémoire. C’était à cette heure où les cieux sont obscurcis, Quand tout paraît mourir sur la terre et sur l’onde : De la mer et du ciel l’azur gardait encore Du soleil expirant la lueur rose et blonde, Et tu semblais sortir de flots de pourpre et d’or Radieux et plus purs que l’écume divine D’où naquit l’idéal d’éternelle beauté ! Ô splendeur magique où l’œil à peine devine Les vestiges du deuil de ta viduité Et qui fait qu’aujourd’hui, quand ta vie agonise, De toi comme toujours les peuples sont jaloux !
Mais ô Saint-Laurent, tu l’as aussi ta Venise, Reine de ton flot bleu dont les chants sont si doux ! Mille Îles ! oasis flottant sur l’onde claire, Comme un rêve d’amour, vos verdoyants berceaux Sont-ils tombés des cieux ? Le jour qui vous éclaire Ne fait il pas de vous le paradis des eaux ? Les temps ne sont plus où d’un collier d’émeraudes Vous enlaciez le cou d’argent du fleuve-roi : Lorsque dans la cité soufflent les brises chaudes, Le riche accourt vers vous avec un doux émoi. Le wigwam a fait place à la fière tourelle. L’écho ne retentit plus du chant des combats, Et les vents embaumés emportent sur leur aile Les cris que l’enfant jette en ses joyeux ébats, La nacelle, le soir, comme le cygne, vogue Et s’arrache à regret de ce riant séjour.
Mais jadis vers vos bords cinglait une pirogue : Un guerrier de vos fils annonçait le retour. Ô Mille Îles ! alors vous étiez dans l’attente : Et chaque arbre à son front balançait une fleur
Et sur vos frais contours la vague palpitante S’élevait comme un sein gonflé par le bonheur. Quel cri frappe l’oreille ! Est-ce pour lui répondre Que les bois et les flots semblent prendre une voix ? Ainsi qu’un bruit lointain d’orage qui va fondre, On entendait rugir les chants de l’Iroquois. Voyez-le ! Des bouquets de plumes sur sa tête Et sur son corps cuivré plus de mille couleurs ! Son œil est plein d’éclairs : déjà sa main s’apprête À verser au vaincu la coupe des douleurs. Chaque esquif paraît sur l’eau voler comme une aile Sans répondre pourtant à l’ardeur de ses vœux. Souffle, tiède zéphyre, haleine fraternelle ! Hâte le doux retour, l’heure des doux aveux, Et tressaillez d’orgueil, vous, îles fortunées ! Ils reviennent vos fils ! ils reviennent vainqueurs ! Et comme radieux jour de leurs hyménées, Que vos voix aujourd’hui forment de joyeux chœurs Les Césars n’ont jamais, après une victoire, Sur leur char triomphal senti plus de fierté :
Les dépouilles d’un peuple, héritage de gloire, leur cortège, et l’immortalité À leur mémoire ouvrait son temple impérissable ! De la guerre eux aussi vous apportent le prix : Voyez celui qui vient par vos chemins de sable ; Ce n’est ni Jugurtha ni Vercingétorix ! Mais c’est le descendant d’un nom qui civilise, D’indomptables héros le dernier combattant, C’est un fils de la France, apôtre de l’Église !
La foule au port accourt, comme le flot montant : Ce sont d’abord les chefs aux longs cheveux de neige, Puis les jeunes guerriers plein de fougue et d’ardeur, Les mères s’entourant, comme d’un frais cortège, De leurs filles aux fronts éclatant de candeur. Qu’ils sont empressés ! Tous se penchent sur la rive, Pareils à la forêt quand le vent a passé. Ils cherchent en celui qui vers leurs bords arrive Soit un père, un époux, un frère, un fiancé. Mais voilà que les cris de mort se font entendre,
Autant de fois qu’aux champs des guerriers sont tombés : Une exclamation de douleur semble rendre Le chagrin sous lequel tous les fronts sont courbés. Que de braves là-bas gisent dans la poussière Qui ne sentiront plus les souffles printaniers ! Écoutez ! Maintenant ce sont les cris de guerre : Si peu de scalps de blancs ! Comptez les prisonniers : Un seul pour assouvir la haine dont déborde Chaque âme en ce moment !
Cependant les vainqueurs S’avancent fièrement et chacun les aborde. Faut-il que tant d’absents fassent saigner les cœurs ! « Sois heureux, » dit un chef en rencontrant un père : « Ton fils a combattu comme un buffle indompté. » « Le tien est mort, » annonce un soldat à sa mère. « C’est pour cela, tu sais, que mes bras l’ont porté, » Répond-elle, essuyant de sa main les deux larmes Qui voilent son regard et disent son amour ;
Derrière les guerriers, dépouillé de ses armes, Mais couronné de fleurs, plus serein que le jour, S’avance Lionel, l’héroïque victime. Comme on voit voltiger dans la lumière d’or Les insectes d’azur que la chaleur ranime. Les Indiens joyeux, en un commun essor, Semblent autour de lui s’élever dans leur danse. Leurs longs bâtons de cèdre et leurs rameaux plia Sur ses membres meurtris, s’abattent en cadence. Mais ne dirait-on pas à ses traits souriants Qu’avec eux il accourt célébrer une fête ? Rien ne peut l’émouvoir : tels les pins toujours verts Quand le chêne s’effeuille aux coups de la tempête Gardent leur fraîcheur sous le souffle des hivers.
Il passe entre les rangs de la troupe ennemie, Comme un fleuve qui roule avec lenteur ses eaux Entre les deux bords d’où s’épanche une ombre amie La foule arrive au Bois du sang : de frais arceaux Au-dessus des passants arrondissent leur branche ;
De nouveau, sur le sol, aux crânes blancs, des fleurs Font une bouche rose et des yeux de pervenche. Comment dans cet éden le serpent des douleurs A-t-il pu pénétrer et, sur un lit de mousse, Des victimes jeter, épars, les ossements ? Des mauvais esprits c’est la haine qui le pousse Et fait entrer la mort en ces lieux si charmants !
Tout s’apprête déjà pour l’horrible supplice. On plante le poteau, l’arbre d’Areskoui. Où fraîche fleur, il faut que le captif pâlisse, Alors que dans sa force il s’est épanoui. Le cyprès en monceaux sur le chêne s’entasse Pour dresser le bûcher : c’est le trône de feu Qui s’élève dans l’air et de sa flamme embrasse Le corps du prisonnier rayonnant comme un dieu. La danse tout autour forme sa longue chaîne Et chaque main brandit un instrument de mort ; Chaque bouche, exhalant une infernale haine, Annonce au condamné quel doit être son sort :
Une voix. Chante ! ton heure est arrivée, L’heure des tourments et du feu ! Ne l’as-tu pas souvent rêvée ? Comme l’aube, elle s’est levée : Au jour dis ton dernier adieu !
Une voix. Vas-tu pleurer comme une femme Ou mourir ainsi qu’un guerrier Qui chante sur son lit de flamme ? Ah ! que la torture t’enflamme, Comme l’amour, de son baiser !
Une voix. J’admire ta superbe allure Quand tu marches comme un chevreuil ! À moi ta blonde chevelure ! Que sur ton crâne une brûlure Enfin abaisse ton orgueil !
Une voix. Tu peux me sourire à ton aise ! Je me rougirai de ton sang, Ainsi que du jus de la fraise, Et, pour le manger, sur la braise, Je cuirai ton cœur frémissant !
Une voix. Toi seul de ta bande nous reste. Mais nos armes bientôt verront La fin de ta race funeste ! Bois tout son sang, esprit céleste ! Sois le vengeur de notre affront !
Mais, si de Lionel la bouche était fermée Quand les bois frémissaient du cri de leurs enfants, Son cœur chantait plus fort que cette foule armée Et semblait leur jeter ces accents triomphants :
Les miens sont tombés ! mais leur chute A pour toujours épouvanté Le peuple qui nous persécute ! Ah ! la barbarie en vain lutte Contre le droit, la vérité !
Je descends d’une noble race : Mes pères sont morts pour la croix, Pour la croix du Christ qui terrasse ! Toujours j’ai marché sur leur trace Et, comme eux, je meurs, mais je crois !
Pourquoi craindrais-je le martyre ? Mes nerfs tendus sous votre fer Peuvent vibrer comme une lyre ; Mais dans son céleste délire L’âme triomphe de la chair !
Tout pour le supplice est prêt : les haches rougies S’attachent en colliers ; l’arbre de la douleur
Porte le fruit humain ; les sanglantes orgies Viennent de commencer et déjà le jongleur, Armé de son flambeau, vers le bûcher s’élance Pour y mettre le feu, lorsque tout mouvement Cesse à l’instant au sein du plus profond silence. L’éclair l’a-t-il frappé ? Pourquoi soudainement Tous les regards tournés vers celle qui s’avance ? Est-ce quelque génie envoyé par le ciel ? Regardez : on dirait que dans sa contenance Il n’est rien d’humain, mais que tout est immortel. Elle apparaît au sein de la danse infernale Comme une blanche étoile au milieu de la nuit, Sur sa trace exhalant la senteur virginale Des fraîches fleurs des bois ; de ses pas le doux bruit Sur les gazons épais n’est que rythme, harmonie. Que son corps est léger ! Que son visage est beau ! Son œil limpide est plein de douceur infinie, Et ses cheveux, plus noirs que l’aile du corbeau, Tombent sur son épaule en une longue tresse. C’est Liola, la belle, et fille du grand chef,
Reine de tous les cœurs et des îles . Quel enviable sort et quel immense fief ! Et pour son fiancé que de joie et de gloire ! Elle vient de quitter sa couche de douleur Et de sa tribu veut célébrer la victoire. On cherche à l’arrêter, mais, malgré sa pâleur, Elle approche du bois, de compagnes , Portant une guirlande et des fleurs en ses mains. « Ne cessez pas vos chants : votre voix me convie, » Dit-elle, « au bonheur du retour. Par ces chemins Je voulais accourir, et ma faiblesse seule A retenu mes pas ; mais vers vous a volé Mon âme réjouie… Est-ce ainsi qu’on m’accueille ? Pourquoi donc ce silence et ce regard troublé ? Mon père, où donc es-tu, toi que l’armée envie ? Viens ! j’apporte le prix promis à tes exploits. Ah ! qu’un de tes baisers me ramène à la vie ! »
En vain le cherche-t-elle : hélas ! aucune voix Ne répond à l’appel de sa chaste tendresse Pas de main ne se tend pour recevoir ses fleurs Et sur un cœur aimant pas un seul bras ne presse Liola souriante ! On n’entrevoit que pleurs, On n’entend que sanglots… « Quoi ! » s’est-elle écriée, Pâlie et l’œil en feu, « mais où donc serait-il, Mon père ? Sa vie est-elle sacrifiée ? Il partit avec vous, et, vous, ô peuple vil, Vous revenez sans lui ! C’est ainsi qu’on le venge ? Vous auriez dû plutôt mourir jusqu’au dernier ! Guerriers qu’apportez-vous à sa fille en échange ? Est-ce une chevelure ? Est-ce un seul prisonnier ?
« Ô Liola, pourquoi lancer à notre face Ces reproches amers ? » lui répond une voix. « Tu sais, la lâcheté, qu’à nos yeux rien n’efface, N’a jamais amolli le cœur d’un Iroquois. Toi, sage autant que belle, aussi brave que bonne, Tu te laisses tromper par l’excès du chagrin.
Toi-même à ses yeux fis briller une couronne, Et, nous, comment à son courage mettre un frein ? Le premier à l’assaut, il vola comme l’aigle, Quand sur sa proie il fond, éclair dans le ciel bleu. Mais sa fière valeur, qu’aucune loi ne règle, Finit par succomber sous les flèches de feu. Par la foudre des blancs sa voix est étouffée. Au plus fort du combat, nos guerriers vainement Tombent pour arracher sa tête du trophée. Oh ! que sa défaite eut du retentissement ! Prêtes à le venger nos cinq tribus armées Accourent de partout : on dirait que des bois Les feuilles en soldat sont toutes transformées. Pendant sept soleils nous vidons nos carquois. Les canots sont brûlés pour mettre tout en flamme. Des torches à la main, sur des monceaux de corps, J’escalade les murs et de la race infâme, Qui nous a combattus, ne trouve que des morts. Nous les avons vaincus, mais chère est la victoire ! Hélas ! que de guerriers, sur les rameaux flottants
Dormiront pour toujours ! Mais grande est notre gloire : Jamais nous n’avons vu de pareils combattants. Et toi, le croiras-tu ? dix-sept visages pâles Avec quelques nous ont presque défaits ! Que faire ? le jongleur entendit dans leurs râles Les soupirs d’un génie : effrayés, stupéfaits, Les guerriers, assemblés pour à jamais détruire Cette race étrangère, ont tous fui comme nous. Plus que d’autres, heureux, nous avons pu conduire Un prisonnier, ici, pour offrir au courroux De tous nos frères morts une digne victime.
La rose, le matin, livre à l’aile des vents Ses suaves parfums, et la neigeuse cime, L’été, s’épanche en pleurs au sein des lacs mouvants : Comment te refuser, nous, ce fruit de la guerre ? À toi ce prisonnier qu’attendait le trépas ! Qu’il remplace celui qui tant de fois naguère Conduisit nos guerriers à d’immortels combats,
Accepte donc l’objet de toute notre haine, Ce prix de notre cet aliment du feu ! Et Lionel alors sentit briser sa chaîne : C’était la pâle mort qui lui disait adieu.
Il est chez l’Iroquois de touchantes coutumes : Quand une femme perd le soutien de ses jours — Adoucissant espoir de telles amertumes ! — La veuve peut compter sur un autre secours. Le prisonnier devient membre de la famille. Il a, qui le croirait, droit aux noms les plus doux : Aux enfants c’est un père, et, pour la jeune fille — Doux rêve ! — ce sera, quelque jour, un époux !
Le fier guerrier se prit à sourire à la vie, Puisque dans ce jour il allait être donné À Liola que plus d’un jeune brave envie. Chaque plaie est pansée et son front est orné Des plumes de l’oiseau, comme d’une couronne. Un long collier aux grains des plus vives couleurs
S’enroule en plusieurs tours au cou qu’il environne Comme un lierre ceint l’arbre en ses liens de fleurs. Autour de sa ceinture une écorce flottante Se déploie en longs plis et touche ses genoux. Et c’est ainsi paré, l’âme tout à l’attente, Qu’est remis Lionel, le soldat fier et doux, À Liola, qu’un père a laissée orpheline. Et comme la liane embrasse le cyprès, La fille de Walha vers Lionel s’incline Et sur son bras s’appuie, à ses amers regrets, Mêlant le divin miel que verse l’espérance. Le peuple à cette vue applaudit à grands cris : C’est une adoption, c’est une délivrance ! La hache est enterrée et les pleurs sont taris. La haine tout à coup en amour est changée.
La vierge et Lionel par un sentier fleuri Descendent lentement la colline ombragée, Et la tribu les suit, le cœur tout attendri. Comme à ce couple heureux a souri la nature !
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The end
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