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TEXTE ENTIER SUR UNE SEULE PAGE
Cette page ne comprend pas les trois œuvres principales — les Réflexions politiques de décembre1814, le traité De la Monarchie selon la Charte, et celui intitulé De la Presse — qui figurent dans ces Mélanges politiques aux côtés de textes plus courts ; de même, le détail de leur sommaire ne figure pas dans la table des matières ci-dessous.
TABLE
Texte entier
Le seul malheur qui menaçât encore l’Europe, après tant de malheurs, est arrivé. Les souverains vos augustes alliés ont cru qu’ils pouvoient être impunément magnanimes envers un homme qui ne connoît ni le prix d’une conduite généreuse ni la religion des traités. Ce sont là de ces erreurs qui tiennent à la noblesse du caractère : une âme droite et élevée juge mal de la bassesse et de l’artifice, et le sauveur de Paris ne pouvoit pas bien comprendre le destructeur de Moscou.
Buonaparte, placé par une fatalité étrange entre les côtes de la France et de l’Italie, est descendu, comme Genséric, là où l’appeloit la colère de Dieu. Espoir de tout ce qui avoit commis et de tout ce qui méditoit un crime, il est venu ; il a réussi. Des hommes accablés de vos dons, le sein décoré de vos ordres, ont baisé le matin la main royale que le soir ils ont trahie. Sujets rebelles, mauvais François, faux chevaliers, les serments qu’ils venoient de vous faire à peine expirés sur leurs lèvres, ils sont allés, le lis sur la poitrine, jurer pour ainsi dire le parjure à celui qui se déclara si souvent lui-même traître, félon et déloyal.
Au reste, sire, le dernier triomphe qui couronne et qui va terminer la carrière de Buonaparte n’a rien de merveilleux. Ce n’est point une révolution véritable ; c’est une invasion passagère. Il n’y a point de changement réel en France ; les opinions n’y sont point altérées. Ce n’est point le résultat inévitable d’un long enchaînement de causes et d’effets. Le roi s’est retiré un moment ; la monarchie est restée tout entière. La nation, par ses larmes et par le témoignage de ses regrets, a montré qu’elle se séparoit de la puissance armée qui lui imposoit des lois.
Ces bouleversements subits sont fréquents chez tous les peuples qui ont l’affreux malheur de tomber sous le despotisme militaire. L’histoire du Bas-Empire, celle de l’Empire Ottoman, celle de l’Égypte moderne et des régences barbaresques en sont remplies. Tous les jours au Caire, à Alger, à Tunis, un bey proscrit reparoît sur la frontière du désert ; quelques mameloucks se joignent à lui, le proclament leur chef et leur maître. Pour réussir dans son entreprise, il n’a besoin ni d’un courage extraordinaire, ni de combinaisons savantes, ni de talents supérieurs : il peut être le plus commun des hommes, pourvu qu’il en soit le plus méchant. Animées par l’espoir du pillage, quelques autres bandes de la milice se déclarent : le peuple consterné tremble, regarde, pleure et se tait : une poignée de soldats armés en impose à la foule sans armes. Le despote s’avance au bruit des chaînes, entre dans la capitale de son empire, triomphe et meurt.
Sire, il y a longtemps que le ciel vous éprouve ; il veut faire de vous un monarque accompli. Vos royales vertus, s’il y manquoit encore quelque chose, reçoivent aujourd’hui, sous la main de Dieu, leur dernière perfection. Dans tous les pays où vous avez porté la double majesté du trône et du malheur, oubliant vos propres infortunes, vous n’avez songé qu’à celles de votre peuple. Les yeux attachés sur cette
France, dont vous apercevez en quelque sorte la frontière, et dont vous voulez connoître les maux pour y apporter le remède, vous m’ordonnez de vous présenter le tableau de l’état politique et des dispositions morales de la nation. Je vais, sire, soumettre à vos lumières une suite de faits et de réflexions. Je parlerai sans détours : Votre Majesté, qui sait tout voir, saura tout entendre.
§ I.
Actes et décrets pour l’intérieur.
Buonaparte arrive à Paris le 20 mars au soir ; le ravisseur de nos libertés se glisse dans le palais de nos rois à l’heure des ténèbres ; le triomphateur, porté sur les bras de ses peuples, envahit le château des Tuileries par une issue secrète, tant il compte sur l’amour de ses sujets ! La frayeur et la superstition accompagnent ses pas dans ces salles, une seconde fois abandonnées, qui avoient revu la fille de .
L’histoire remarquera peut-être que Buonaparte est rentré cette année dans Paris à peu près à la même époque où les alliés y pénétrèrent l’année dernière. Son orgueil humilié le ramène dans cette ville, qui ne fut jamais prise sous nos rois, et que son ambition punie a livrée à la conquête ; il vient rétablir sa police là où un général russe exerça la sienne il n’y a pas encore un an, grâce au vaste génie, aux merveilleuses combinaisons de ce vrai conservateur de l’honneur françois ! Vous parûtes, sire, et les étrangers se retirèrent : Buonaparte revient, et les étrangers vont rentrer dans notre malheureuse patrie. Sous votre règne, les morts retrouvèrent leurs tombeaux, les enfants furent rendus à leurs familles ; sous le sien, on va voir de nouveau les fils arrachés à leurs mères, les os des François dispersés dans les champs : vous emportez toutes les joies, il rapporte toutes les douleurs.
À peine Buonaparte a-t-il repris le pouvoir, que le règne du mensonge commence. En lisant les journaux du 20 et ceux du 21 du mois de mars, on croit lire l’histoire de deux peuples. Dans les premiers, trente mille gardes nationales, trois mille volontaires, dix mille étudiants de toutes espèces poussoient des cris de rage contre le tyran : dans les seconds, ils bénissent sa présence ! L’enthousiasme éclatoit, dit-on, sur son passage, lorsqu’on sait qu’il n’a été reçu que par le silence de la consternation et de la terreur. Sire, votre triomphe étoit alors plus réel et plus touchant : c’étoit celui d’un père. Les bénédictions suivoient vos pas, et votre cœur est encore ému de ces derniers cris de vive le roi ! que vous avez entendus retentir à travers les gémissements et les sanglots dans les dernières chaumières de la France !
Chaque jour a vu depuis éclore une imposture. Il a fallu d’abord avancer quelques mensonges hardis pour décourager les bons et encourager les méchants. Ainsi on a publié qu’il n’y auroit point de guerre, que Buonaparte s’entendoit avec les alliés, que l’archiduchesse Marie-Louise arrivoit avec son fils. La fausseté de ces faits devoit bientôt se découvrir : mais on gagnoit toujours du temps. Dans ce gouvernement, le mensonge est organisé, et entre comme moyen d’administration dans les affaires. Il y a des mensonges pour un quart d’heure, pour une demi-journée, pour un jour, pour une semaine. Un mensonge sert pour arriver à un autre mensonge, et dans cette série d’impostures l’esprit le plus juste a souvent de la peine à saisir le point de vérité.
Des proclamations ont annoncé d’abord l’oubli de tout ce qui a été fait, dit et écrit sous le gouvernement royal. Les individus ont été déclarés libres, la nation libre, la presse libre ; on ne veut que la paix, l’indépendance et le bonheur du peuple. Tout le système impérial est changé. L’âge d’or va renaître : Buonaparte sera le Saturne de ce nouveau siècle d’innocence et de prospérité, et il ne dévorera plus ses enfants. Voyons si la pratique a déjà répondu à la théorie.
C’est au champ de mai que la nation doit être régénérée ; on y donnera des aigles aux légions ; on y couronnera (vraisemblablement par contumace) l’héritier de l’empire ; on y fera le dépouillement des votes pour ou contre l’Acte additionnel aux constitutions. J’aurai soin d’indiquer, vers la fin de ce rapport, quel est vraisemblablement le but réel de cette grande assemblée.
En attendant l’acceptation de l’Acte additionnel qui va rendre le peuple françois à l’indépendance, on commence à faire jouir la France du gouvernement le plus libéral : Buonaparte l’a partagée en sept grandes divisions de police ! Les sept lieutenants sont investis des mêmes pouvoirs qu’avoient autrefois ce qu’on appeloit les directeurs généraux. On sait encore aujourd’hui à Lyon, à Bordeaux, à Milan, à Florence, à Lisbonne, à Hambourg, à Amsterdam, ce que c’était que ces protecteurs de la liberté individuelle. Dans le nombre des sept personnes qui doivent rassurer les citoyens et les défendre du despotisme, quatre au moins ont eu ou auroient pu avoir la gloire, en1793, d’être nommées à de semblables emplois.
Au-dessus de ces lieutenants se trouvent placés, dans une hiérarchie de plus en plus favorable à la liberté, des commissaires extraordinaires, à la manière des représentants du peuple sous le règne de la Convention.
La police nous apprend qu’elle ne va plus servir qu’à répandre la philosophie ; qu’elle n’agira plus que d’après des principes de vertu ; qu’elle est la source des lumières et la base de tous les gouvernements libres.
Elle enseigne à ses respectables agents qu’il faut, selon les circonstances, creuser à de grandes profondeurs ou savoir seulement écouter et entendre ; c’est-à-dire qu’il faudra, selon le besoin, corrompre le serviteur, inviter le fils à trahir son père, ou seulement répéter ce qu’on a reçu sous le sceau du secret.
La chose religieuse est aussi soumise à la police ; et la conscience, qui jadis relevoit immédiatement de Dieu, obéira maintenant à un espion.
Par le pouvoir constitutionnel de Votre Majesté, il étoit loisible à vos ministres pendant l’année1815 d’éloigner des tribunaux de justice les magistrats qui ne paroîtroient plus avoir la confiance publique. Huit ou dix seulement ont été écartés, et l’on en connoît trop la raison.
Quelle mesure arbitraire ! s’écrie le gouvernement actuel de la France ; et à l’instant même il déplace une foule de magistrats irréprochables dans leur conduite, éminents par leurs lumières et étrangers à tous mouvements politiques.
Il s’étoit même permis une chose plus violente, sur laquelle l’opinion l’a forcé de revenir. L’acte qui institue les notaires étant de pure forme n’a jamais été annulé par les gouvernements révolutionnaires qui se sont succédé en France ; et toutefois Buonaparte a voulu révoquer celui qui instituoit trois avoués et huit notaires, uniquement parce qu’ils avoient été installés sous le gouvernement royal.
Il n’a pas plus respecté les places administratives et militaires. Sur quatre-vingt-trois préfets, vingt-deux seulement ont été conservés, et ces vingt-deux restants ont presque tous été changés de préfecture ; quarante-trois colonels ont reçu leur destitution.
Cette liberté entière, qui sort de la police comme de sa source ; ce respect pour les lois, les places et les hommes, viennent évidemment de la liberté de la presse, car la censure est abolie et la direction de la librairie supprimée. Il est vrai que si la presse est libre, Vincennes est ouvert ; et, par mesure de sûreté, les journaux et la librairie sont restés provisoirement sous la main de duc d’Otrante.
La censure généreuse que les ministres de Buonaparte osent repro- cher à votre ministère étoit bien plus établie pour eux que pour nous : elle forçoit le public à se taire sur le passé. Sous le roi, du moins, on ne parloit de certains hommes qu’avec le ton de l’impartialité, et encore uniquement pour repousser leurs imprudentes attaques.
Buonaparte a cherché un autre succès dans l’abolition de l’exercice, cette grande difficulté de l’impôt sur les boissons. D’abord, si les droits réunis étoient odieux, qui les avoit établis ? N’étoit-ce pas Buonaparte ? Il ne fait donc que changer son propre ouvrage ; ensuite cette abolition décrétée n’aura son effet qu’au premier du mois de juin de cette année. Buonaparte, qui compte sur sa fortune, espère bien qu’avant cette époque quelque événement viendra à son secours. Il ne faut pas lui demander de quel droit le chef d’un peuple libre se permet de toucher à l’impôt et d’indiquer un mode de perception autre que celui prescrit par la loi ; ce n’est pas une question pour lui : il sait, et cela lui suffit, que selon le besoin de sa politique il peut retrancher ou feindre de retrancher un impôt trop désagréable au peuple. S’il se trouve pressé par les événements, n’a-t-il pas la grande ressource de ne pas payer ses dettes ? Le trésor est toujours assez plein quand la violence y pourvoit, et que l’on paye non ce que l’on doit, mais ce que l’on veut. Pour sortir d’embarras, il a encore les séquestres, les confiscations, les exactions, les dons volontaires forcés.
Vous, sire, qui régniez par les lois, l’ordre et la justice, qui ne pouviez ni ne vouliez chercher des trésors dans les mesures arbitraires et les larmes de vos sujets ; vous qui mettiez votre bonheur à acquitter des dettes que vous n’aviez pas contractées, dettes d’autant moins obligatoires, qu’elles n’avoient été faites que pour vous fermer le chemin du trône ; vous, sire, vous n’avez employé, en montant sur ce trône, d’autres moyens de plaire à vos peuples que ceux qui naissoient naturellement de vos vertus. La banqueroute faite ou projetée ne vous a pas paru un système de finance digne de la France et de vous. Supprimer dans le moment un impôt même odieux vous auroit paru une libéralité criminelle ; mais je conviens que pour le maintenir il falloit tout le courage d’un roi légitime, dont les intentions paternelles sont connues et vénérées. Un usurpateur ne pouvoit prendre une résolution aussi noble, et préférer au présent cet avenir qu’il ne verra point.
Ce que je dis sur la ressource des futures spoliations n’est point, sire, une conjecture plus ou moins probable. Je ne me permets de parler à Votre Majesté que d’après des documents officiels. Les spoliations sont visiblement annoncées, la dépouille du citoyen est promise au soldat dans le rapport sur la Légion d’Honneur : il y est dit qu’on remplacera par des biens situés en France une partie des dotations de l’armée. Et de quels biens s’agit-il ? Indubitablement des vignes de Bordeaux, des oliviers de Marseille, en un mot de tous les biens des particuliers et des villes qui auront manifesté leur attachement à la cause des Bourbons.
Sire, le soixante-sixième article de la Charte porte : « La peine de la confiscation des biens est abolie, et ne pourra être rétablie. » Ainsi Votre Majesté, dépouillée si longtemps de ses domaines par ses ennemis, n’a trouvé d’autres moyens de se venger d’eux qu’en abolissant l’odieux principe de la confiscation des biens. De quel côté est le gouvernement équitable ? De quel côté est le véritable roi ?
Vous aviez encore aboli la conscription ; vous croyiez, sire, avoir pour jamais délivré de ce fléau votre peuple et le monde. Buonaparte vient de le rappeler ; seulement il l’a produit sous une autre forme, en évitant une dénomination odieuse. Le décret sur la garde nationale est ce que la révolution a enfanté jusqu’à ce jour de plus effrayant et de plus monstrueux : trois mille cent trente bataillons se trouvent désignés, à raison de sept cent vingt hommes ; ils formeront un total de deux millions deux cent cinquante-trois mille six cents hommes. À la vérité, il n’y a de rendus mobiles à présent que deux cent quarante bataillons, choisis parmi les chasseurs et les grenadiers, représentant cent soixante-douze mille huit cents hommes. On n’est pas encore assez fort pour faire marcher le reste ; mais cela viendra à l’aide de la grande machine du champ de mai.
Cet immense coup de filet embrasse la population entière de la France, et comprend ce que les masses et les conscriptions n’ont jamais compris. En1793 la Convention n’osa prendre que sept années les hommes de dix-huit à vingt-cinq ans. Ils marcheront aujourd’hui de vingt à soixante. Réformés, non réformés ; mariés, non mariés ; remplacés, non-remplacés ; gardes d’honneur, volontaires, tout enfin se trouve enveloppé dans cette proscription générale. Buonaparte, fatigué de décimer le peuple françois, veut l’exterminer d’un seul coup. On espère, par la terreur des polices, obliger les citoyens à s’inscrire. Des comités de réforme ne sont établis que par une nouvelle dérision, comme les anciennes commissions de la liberté de la presse et de la liberté individuelle auprès du sénat. Heureusement, sire, des faits matériels et des influences morales contribueront à diminuer le danger de cette désastreuse conscription. Il ne reste que très-peu de fusils dans les arsenaux de la France : par suite de l’invasion de l’année dernière, plusieurs manufactures d’armes ont été démontées ou détruites. Des piques seroient susceptibles d’être forgées assez vite pour être mises aux mains de la multitude ; mais cette arme offre peu de ressource, et l’on ne veut pas sans doute renouveler le décret pour la formation des compagnies en blouse bleue, en braccha, en bonnet gaulois. Quant à cette valeur, qui supplée chez les François à toutes les armes, il est certain que les gardes nationales ne l’emploieront point contre Votre Majesté. Toute la force morale de la France et le torrent de l’opinion sont absolument pour le roi. Dans beaucoup de départements la garde nationale ne se lèvera point, ou ne se formera qu’avec une difficulté extraordinaire ; enfin, le citoyen opprimé par le militaire se laissera moins subjuguer si on lui donne des armes ; et Buonaparte, au lieu de fondre un peuple qui le hait dans une armée qu’il séduit, perdra peut-être une soldatesque dévouée dans une population ennemie.
Pour contre-balancer ce grand arrêt de mort, on devoit s’attendre à quelque mesure philanthropique. Aussi Buonaparte, qui demande la vie de deux millions de François, s’attendrit sur le sort des habitants de la Bourgogne et de la Champagne. Il ne sauroit trop, il est vrai, dédommager les victimes de son ambition, puisque c’est lui qui attira les étrangers dans le cœur de la France ; qui les ramena, pour ainsi dire par la main, des plaines du Borysthène aux rives de la Loire : il est juste de secourir les malheureux qu’on a faits. Votre Majesté avoit mis à soulager les tristes victimes de l’usurpateur non la stérile ostentation d’un charlatan d’humanité, mais la bonté féconde d’un père. Votre auguste frère alloit, sire, dans les ruines des chaumières embrasées essuyer les larmes qu’il n’avoit pas fait répandre. La religion venoit au secours de ses œuvres charitables, et rouvroit dans tous les cœurs les sources de la pitié. Ce n’étoit point par des impôts pesants pour une autre partie du peuple qu’on secouroit le peuple ; le malheureux n’étoit point mis à contribution pour le malheureux ; l’humanité n’excluoit point la justice.
Sire, vous aviez tout édifié et Buonaparte a tout détruit. Vos lois abolissoient la conscription et la confiscation ; elles ne permettoient ni l’exil, ni l’emprisonnement arbitraire ; elles laissoient aux représentants du peuple le soin d’asseoir les contributions ; elles assuroient, avec un droit égal aux honneurs, la liberté civile et politique. Buonaparte paroît, et la conscription recommence, et les fortunes sont violées. La chambre des pairs et celle des députés sont dissoutes. L’impôt est changé, modifié, dénaturé par la volonté d’un seul homme ; les grâces accordées aux défenseurs de la patrie sont rappelées ou du moins contestées. Votre maison civile et militaire est condamnée ; un décret oblige quiconque a rempli des fonctions ministérielles à s’éloigner de Paris, à prêter un serment, sous peine de prendre contre les contrevenants telle mesure qu’il appartiendra : mots vagues qui laissent le plus libre champ à l’arbitraire. Le tyran reprend ainsi une à une les victimes auxquelles il promettoit oubli et repos dans ses premières proclamations. On compte déjà de nombreux séquestres, des arrestations, des exils, des lois de bannissement ; treize victimes sont portées sur une liste de mort. Sire… vous-même vous êtes proscrit, vous et les descendants de , et la fille de ! Vous ne pourriez dans ce moment sans courir le risque de la vie mettre le pied sur cette terre où vous fîtes tant de bien, où vous essuyâtes tant de larmes, où vous rendîtes tant d’enfants à leurs pères, où vous ne répandîtes pas une goutte de sang, où vous apportâtes la paix et la liberté ! Quand Votre Majesté, après vingt-trois ans de malheurs, remonta sur le trône de ses aïeux, elle trouva devant elle les juges de son frère. Et ces juges vivent ! et vous leur avez conservé avec la vie tous les droits du citoyen ! Et ce sont eux qui rendent aujourd’hui contre votre personne sacrée, contre votre auguste famille, contre vos serviteurs fidèles, des arrêts de mort et de proscription ! Et tous ces actes où la violence, l’injustice, l’hypocrisie, le disputent à l’ingratitude, sont rendus au nom de la liberté !
§ II.
Extérieur.
La politique extérieure de Buonaparte offre les mômes contradictions de conduite et de langage : tout étant faux dans sa puissance, tout étant en opposition avec son caractère, tout doit être faux dans ce qu’il dit et dans ce qu’il fait. Maintenant il veut tromper le monde entier, et il tombera dans ses propres pièges. Votre Majesté pénétrera, dans sa haute sagesse, les motifs qui le font agir, lorsque j’essayerai de développer l’esprit du gouvernement actuel de l’usurpateur et de montrer l’homme derrière le masque : à présent je ne m’occupe que des faits.
Le but de Buonaparte est d’endormir les puissances au dehors par des protestations de paix, comme il cherche à tromper les François au dedans par le mot de liberté. Cette paix est la guerre, cette liberté est l’esclavage. D’un côté il offre d’exécuter le traité de Paris, de l’autre il ne soutient l’esprit de son armée qu’en lui promettant la Belgique, les limites naturelles du Rhin, et cette belle Italie, objet de ses prédi- lections filiales. Le ministre des affaires étrangères de Buonaparte fait dans le Moniteur de singuliers raisonnements : « Son maître, dit-il, propose de tenir le traité de Paris. Les puissances alliées, pour toute réponse, font marcher leurs armées. Or, si les puissances n’en vouloient qu’à un seul homme, comme elles le prétendent, elles n’auroient pas besoin de six cent mille soldats pour l’attaquer. Donc, conclut duc de Vicence, c’est au peuple François qu’elles font la guerre. » Mais si ces puissances acceptent le traité de Paris avec , et si elles le rejettent avec Buonaparte, n’est-il pas clair qu’un seul homme fait ici toute la différence, et qu’elles n’en veulent réellement qu’à un seul homme ?
Les puissances alliées n’ont pas le droit de s’immiscer dans les affaires de France. Non, et elles déclarent elles-mêmes qu’elles ne prétendent point régler nos institutions politiques. Mais quand les François, opprimés par une faction, voient reparoître à leur tête l’ennemi du genre humain, l’homme qui a porté le fer et la flamme chez toutes les nations de l’Europe, n’est-ce pas le devoir des souverains d’écarter le nouveau péril qui les menace ? Qui peut se fier à la parole de Buonaparte ? Qui croira à ses serments ? Par ses protestations pacifiques, il ne veut que gagner du temps et rassembler ses légions.
Convient-il à la France elle-même, convient-il aux États voisins de laisser subsister au centre du monde civilisé une poignée de militaires parjures, qui, maîtrisant jusqu’à l’armée, disposent à leur gré du sceptre de saint Louis, le donnent et le reprennent au gré de leur caprice ? Quoi ! un souverain légitime pourra être arraché des bras de son peuple par une horde de janissaires ! Quoi ! tous les gouvernements pourront être mis en péril, sans qu’on ait le droit de chercher à arrêter ces violences ! Ce qui se fait sans inconvénient pour l’Europe chez les corsaires de l’Afrique peut-il s’accomplir également chez les François sans danger pour l’ordre social ? Ne doit-on pas prendre contre les mœurs et les mameloucks de la moderne Égypte autant de précautions que contre la peste qui nous vient de ce pays ? Les souverains de la Russie, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Espagne, du Portugal, de la Sicile, de la Suède, du Danemark, consentiront-ils à recevoir, par droit d’exemple, la couronne de la main de leurs soldats ? Enfin, les nations qui chérissent les lois, la paix, la liberté, sont-elles décidées à mettre tous ces biens sous la protection du despotisme militaire ?
Si Buonaparte étoit aussi pacifique que ses ministres nous l’annoncent, feroit-il tous les jours des actes d’agression contre les cours étrangères ? Il s’efforce, mais en vain, de rendre infidèles à leur patrie les régiments suisses ; il promet la demi-solde aux officiers belges qui ont cessé d’être sujets de la France ; il insulte le noble souverain qui, lui-même éprouvé par le malheur, a reçu si généreusement son illustre compagnon d’infortune. Buonaparte se flatte d’être aimé dans la Belgique ; il se trompe, il y est détesté. Ses conscriptions, ses gardes d’honneur, ses persécutions religieuses, l’ont rendu un objet d’horreur pour les habitants de ces belles provinces.
Sire, je sens trop combien tout ce que je viens de dire est déchirant pour votre cœur. Nous partageons dans ce moment votre royale tristesse. Il n’y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa vie pour prévenir l’invasion de la France. Sire, vous êtes François, nous sommes François ! Sensibles à l’honneur de notre patrie, fiers de la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir, ou pour partager avec eux des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu’avec la plus profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays ; nous ne pouvons nous dissimuler que la France ne soit dans le plus imminent danger : Dieu ressaisit le fléau qu’avoient laissé tomber vos mains paternelles, et il est à craindre que la rigueur de sa justice ne passe la grandeur de votre miséricorde ! Ah ! sire, à la voix de Votre Majesté, les étrangers, respectant le descendant des rois, l’héritier de la bonne foi de saint Louis et de , sortirent de la France ! Mais si les factieux qui oppriment vos sujets prolongeoient leur règne, si vos sujets, trop abattus, ne faisoient rien pour s’en délivrer, vous ne pourriez pas toujours suspendre les calamités qu’entraîne la présence des armées. Du moins votre royale sollicitude s’est déjà assurée par des traités qu’on respectera l’intégrité du territoire françois, qu’on ne fera la guerre qu’à un seul homme. Vous êtes encore accouru au secours de votre peuple, et vous avez transformé en amis généreux ceux qui auroient pu se montrer ennemis implacables.
§ III.
Reproches faits au gouvernement royal.
Tromper la France et l’Europe est donc le premier moyen employé par Buonaparte pour fonder sa nouvelle puissance ; le second est de calomnier le gouvernement royal. Parmi les reproches faits au minis- tère de Votre Majesté, plusieurs sont appuyés sur des faits évidemment faux ; un grand nombre sont absurdes. Quelques-uns ont un côté vrai, à les considérer isolément, et non dans l’ensemble des choses.
Buonaparte assure que le domaine extraordinaire ayant été dissipé par le gouvernement royal, il compte le remplacer par des biens en France, qui serviront à la donation de qui il appartiendra.
Le domaine extraordinaire et le domaine privé représenteroient à peu près la somme de 80millions. Sur cette somme totale, 150 ou 157millions du domaine extraordinaire, et 100millions du domaine privé, ont servi dans le dernier budget à payer les dettes de l’État, ou plutôt ont été portés en déduction de ces dettes. Étoit-ce le roi qui les avoit contractées, ces dettes ? Étoit-il le dévastateur ou le réparateur de l’État ?
150 millions dus par les puissances étrangères entroient dans le calcul des 480millions du domaine extraordinaire. Les alliés sont venus chercher en France la quittance de ces 150millions ; et ce n’est pas encore le roi qui l’a donnée, puisque c’est Buonaparte qui a conduit les étrangers à Paris. Voilà donc plus de 400lié}millions du domaine extraordinaire qui ont nécessairement disparu, et dont votre ministère ne peut être responsable.
Les 100 millions restants du domaine extraordinaire se composoient de l’emprunt de Saxe, montant de-13 à 17millions ; de 15 ou 20millions sur le Mont-Napoléon de Milan ; de quelques millions sur le Mont-Napoléon de Naples ; de cent dix actions sur les canaux ; de quelques millions sur les salines du Peccais ; de plusieurs maisons ; des sommes dues par la famille de Buonaparte et par différents particuliers ; les billets des débiteurs, entre autres un billet de Jérôme Buonaparte pour la somme d’un million, sont demeurés avec les valeurs ci-dessus énoncées dans la caisse du domaine extraordinaire. La seule somme prélevée par le ministère de Votre Majesté sur le domaine extraordinaire est une somme de 8millions en effets sur la place, appliquée aux réparations du Louvre, à celles de Versailles et à l’achat de plusieurs maisons sur le Carrousel. De ces 8millions, 4seulement avoient été dépensés à l’époque du 20mars.
Dénué des documents qui pourroient donner à ces calculs une précision rigoureuse, il se peut faire que des erreurs se soient glissées dans le résultat que j’offre ici à Votre Majesté ; mais ces erreurs ne sont ni graves ni nombreuses, et cet aperçu général suffit pour prouver la mauvaise foi et détruire les calomnies de Buonaparte.
Quant au séquestre mis sur les biens de la famille de Buonaparte, entre les raisons d’État, trop évidentes aujourd’hui, qui obligeoient le ministère de faire apposer promptement ce séquestre, on vient de voir que la famille de Buonaparte devoit plusieurs millions à la France : les billets de ces dettes se trouvoient à la caisse du domaine extraordinaire, et représentoient une valeur empruntée à ce domaine. La saisie des biens des débiteurs absents étoit une conséquence nécessaire des sommes qu’ils devoient à l’État.
Pour parler sans doute aux passions de la dernière classe du peuple, on a prétendu que les diamants de la couronne étoient une propriété de l’État.
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