Front matter
TEXTE ENTIER SUR UNE SEULE PAGE.
TABLE DES MATIÈRES
Texte entier
Un juge établi sur un tribunal d’après les anciennes constitutions du pays, et non par le fait d’une révolution violente, a condamné un homme à mort. Cet homme a été justement condamné : il étoit coupable des plus grands crimes. Mais cet homme avoit un frère ; ce frère n’a pas pu et n’a pas dû se dépouiller des sentiments de la nature : ainsi, entre le juge du coupable et le frère de ce coupable, il ne pourra jamais s’établir aucune relation. Le cri du sang a pour toujours séparé ces deux hommes.
Un juge établi sur un tribunal d’après les anciennes constitutions du pays, et non par le fait d’une révolution violente, a condamné un homme à mort. Cet homme n’étoit pas coupable du crime dont on l’accusoit ; mais, soit prévarication, soit erreur, le juge a condamné l’innocence. Si cet homme a un frère, ce frère, bien moins encore que dans le premier cas, ne peut jamais communiquer avec le juge.
Enfin, un homme a condamné un homme à mort : l’homme condamné étoit innocent ; l’homme qui l’a condamné n’étoit point son juge naturel ; l’innocent condamné étoit un roi ; le prétendu juge étoit son sujet. Toutes les lois des nations, toutes les règles de la justice ont été violées pour commettre le meurtre. Le tribunal, au lieu d’exiger les deux tiers des voix pour prononcer la sentence, a rendu son arrêt à la majorité de quelques voix. Afin d’obtenir cette majorité, on a même été obligé de compter le vote des juges qui avoient prononcé la mort conditionnellement. Le monarque, conduit à l’échafaud, avoit un frère. Le juge qui a condamné l’innocent, le sujet qui a immolé son roi, pourra-t-il se présenter aux yeux du frère de ce roi ? S’il ne peut se présenter devant lui, osera-t-il pourtant lui écrire ? S’il lui écrit, sera-ce pour se déclarer criminel, pour lui offrir sa vie en expiation ? Si ce n’est pour dévouer sa tête, c’est du moins pour révéler quelque secret important à la sûreté de l’État ! Non : il écrit à ce frère du roi pour se plaindre d’être injustement traité ; il pousse la plainte jusqu’à la menace ; il écrit à ce frère devenu roi, et dont, par conséquent, il est devenu le sujet, pour lui faire l’apologie du régicide, pour lui prouver, par la parole de Dieu et par l’autorité des hommes, qu’il est permis de tuer son roi. Joignant ainsi la théorie à la pratique, il se présente à comme un homme qui a bien mérité de lui ; il vient lui montrer le corps sanglant de ,
Est-ce au fond d’un cachot, dans l’exaspération du malheur, que cette apologie du régicide est écrite ? L’auteur est en pleine liberté ; il jouit des droits des autres citoyens ; on voit à la tête de son ouvrage l’énumération de ses places et les titres de ses honneurs : places et honneurs dont quelques-uns lui ont été conférés depuis la restauration. Le roi, sans doute transporté de douleur et d’indignation, a prononcé quelque arrêt terrible ? Le roi a donné sa parole de tout oublier.
Mais le monde, comme le roi, n’a pas donné sa parole ; il pourra rompre le silence. Par quelle imprudence des hommes qui devroient surtout se faire oublier sont-ils les premiers à se mettre en avant, à écrire, à dresser des actes d’accusation, à semer la discorde, à attirer sur eux l’attention publique ? Qui pensoit à eux ? Qui les accusoit ? Qui leur parloit de la mort du roi ? Qui les prioit de se justifier ? Que ne jouissoient-ils en paix de leurs honneurs ? Ils s’étoient vantés, dans d’autres écrits, d’avoir condamné à mort : eh bien, personne ne vouloit leur ravir cette gloire ! Ils disent qu’ils sont proscrits : est-il tombé un cheveu de leur tête ? ont-ils perdu quelque chose de leurs biens, de leur liberté ? Pourquoi, fidèles au souvenir de nos temps de malheurs, continuent-ils à accuser leurs victimes ? Y a-t-il beaucoup de courage et de danger à braver aujourd’hui un Bourbon ? Faut-il porter dans son sein un cœur de bronze pour affronter leur bonté paternelle ? Est-il bien glorieux de rompre le silence que l’on gardoit sous Buonaparte, pour venir dire de fières vérités à un monarque qui, assis, après vingt-cinq ans de douleurs, sur le trône sanglant de son frère, ne répand autour de lui qu’une miséricorde presque céleste ? Qu’arrive-t-il ? C’est que le public est enfin obligé d’entrer dans des questions qu’il eût mieux valu ne pas agiter.
Le colonel Harrison, un des juges de fut, après la restauration de , traduit devant un tribunal pour être jugé à son tour. Parmi les diverses raisons qu’il apporta pour sa défense, il fit valoir le silence que le peuple anglois avoit gardé jusque alors sur la mort de . Un des juges lui répondit : « J’ai ouï conter l’histoire d’un enfant devenu muet de terreur en voyant assassiner son père. L’enfant, qui avoit perdu l’usage de la voix, garda profondément gravés dans sa mémoire les traits du meurtrier : quinze ans après, le reconnoissant au milieu d’une foule, il retrouva tout à coup la parole, et s’écria : Voilà celui qui a tué mon père ! Harrison, le peuple anglois a cessé d’être muet ; il nous crie, en te regardant : Voilà celui qui a tué notre père ! »
La doctrine du régicide n’est pas nouvelle : un peu après la mort de , il parut des écrits où l’on avançoit qu’il est permis à un peuple de se défaire d’un tyran : les justifications suivent les crimes. On examina à cette époque les opinions que nous avons cru appartenir à notre siècle. Ce ne furent pas seulement les protestants qui rêvèrent des républiques ; les catholiques se livrèrent aussi aux mêmes songes. Il est remarquable que les pamphlets de ces temps-là sont écrits avec une vigueur, une science, une logique, qu’on retrouve rarement aujourd’hui.
Buchanan, dans le dialogue De Jure regni apud Scotos, et Mariana surtout, dans le traité De Rege et regis institutione, réunirent en un corps de doctrines ces idées éparses dans divers écrits.
On prétendit que Ravaillac avoit puisé dans Mariana les sentiments qui coûtèrent la vie à . Ravaillac ne savoit pas le latin, et il n’avoit pu lire le traité De Rege ; mais il avoit pu entendre parler des opinions qui y sont déduites. Ainsi la doctrine du régicide parut d’abord dans le monde pour préconiser le crime de Jacques Clément et pour inspirer celui de Ravaillac.
La mort de donna une nouvelle célébrité aux principes de Buchanan et de Mariana. Un champion de l’autorité royale, Saumaise, descendit dans l’arène, armé de toute l’érudition de son siècle ; il publia son fameux traité, Defensio regia pro Carolo I.
Il prouva d’abord l’inviolabilité et la puissance légale des rois, d’après des préceptes et des exemples puisés dans l’Ancien Testament ; il trouva ensuite dans le Nouveau Testament et dans la doctrine des Pères d’autres autorités pour foudroyer encore les principes des régicides. De là, passant aux auteurs profanes, il invoqua en faveur de l’autorité royale les plus grands philosophes et les plus grands historiens de l’antiquité. Saumaise ne resta pas sans réponse ; il eut la gloire d’avoir pour adversaire un des plus beaux génies de l’Angleterre. Milton s’étoit déjà signalé dans son ouvrage sur le Droit des Rois et des Magistrats, qui n’est qu’un commentaire du traité de Mariana. Il releva le gant jeté aux régicides. « Il réfuta Saumaise, dit Voltaire, comme une bête féroce combat un sauvage. » Il eût été plus juste de dire comme un fanatique combat un pédant. Le style latin de Milton est serré, énergique ; souvent à la vigueur de l’expression on reconnoît l’auteur du Paradis perdu ; mais le raisonnement est digne de la cause que Milton avoit embrassée. Les plaisanteries ne sont pas toujours de bon goût ; l’érudition, quoique moins prodiguée que dans le traité de Saumaise, vient souvent hors de propos, et l’auteur ne répond solidement à rien.
Écoutons encore Voltaire : « Milton, dit-il, avait été quelque temps secrétaire, pour la langue latine, du parlement appelé le Rump ou le Croupion. Cette place fut le prix d’un livre latin en faveur des meurtriers du roi ; livre (il faut l’avouer) aussi ridicule par le style que détestable par la matière.
« On peut juger si un tel pédant atrabilaire, défenseur du plus énorme crime, put plaire à la cour polie et délicate de . »
Le grand argument de Milton étoit aussi celui des juges de . Il le trouvoit, comme Ludlow, dans ce texte de l’Écriture : « La terre ne peut être purifiée du sang qui a été répandu que par le sang de celui qui l’a répandu. »
Cet argument n’eût rien valu contre .
Telle fut cette fameuse controverse. Ceux qui la rappellent aujourd’hui paroissent ignorer ce qu’on a dit et écrit avant eux sur ce sujet : tant ils sont faibles en preuves, en citations et en raisonnements ! De même que les régicides anglois, ils citent l’Écriture Sainte à l’appui de leur doctrine ; mais ils la citent vaguement, ou parce qu’ils la connoissent peu ou parce qu’ils sentent qu’elle ne leur est pas favorable. Les auteurs de la mort de Charles étoient pour la plupart des fanatiques de bonne foi, des chrétiens zélés qui, abusant du texte sacré, tuèrent leur souverain en conscience ; mais parmi nous, ceux qui font valoir l’autorité de l’Écriture dans une pareille cause ne pourroient-ils pas être soupçonnés de joindre la dérision au parricide ; de vouloir, par des citations tronquées, mal expliquées, troubler le simple croyant, tandis que pour eux-mêmes ces citations ne seroient que ridicules ? Employer ainsi l’incrédulité à immoler la foi ; justifier le meurtre de par la parole de Dieu, sans croire soi-même à cette parole ; égorger le roi au nom de la religion pour le peuple, au nom des lumières pour les esprits éclairés ; allumer l’autel du sacrifice au double flambeau du fanatisme et de la philosophie, ce seroit, il faut en convenir, une combinaison nouvelle.
Si les régicides anglois étoient, comme nous venons de le dire, des fanatiques de bonne foi, ils avoient encore un autre avantage. Ces hommes, couverts du sang de leur roi, étoient purs du sang de leurs concitoyens. Ils n’avoient pas signé la proscription d’une multitude d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards ; ils n’avoient pas apposé leurs noms, de confiance, au bas des listes de condamnés, après des noms très-peu faits pour inspirer cette confiance. Pourtant ces hommes qui n’avoient pas fait tout cela étoient en horreur : on les fuyoit comme s’ils avoient eu la peste, on les tuoit comme des bêtes fauves. Qu’il étoit à craindre que cet effrayant exemple n’entraînât les François ! Et cependant, que disons-nous à certains hommes ? Rien. Ils jouissent de leur fortune, de leur rang, de leurs honneurs. Comme le roi, nous ne leur eussions jamais parlé de ce qu’ils ont fait, s’ils n’avoient été les premiers à nous le rappeler, à se transformer en accusateurs ; et ils osent crier à l’esprit de vengeance ! Craignons plutôt que la postérité ne porte de nous un tout autre jugement, qu’elle ne prenne cette admirable facilité de tout pardonner pour une indifférence coupable, pour une légèreté criminelle ; qu’elle ne regarde comme une misérable insouciance du vice et de la vertu ce qui n’est qu’une impossibilité absolue de récriminer et de haïr.
Les Anglois qui firent leur révolution étoient des républicains sincères : conséquents à leurs principes, les premiers d’entre eux ne voulurent point servir Cromwell ; Harrison, Ludlow, Vane, Lambert, s’opposèrent ouvertement à sa tyrannie, et furent persécutés par lui. Ils avoient pour la plupart toutes les vertus morales et religieuses ; par leur conviction, ils honorèrent presque leur crime. Ils ne s’enrichirent point de la dépouille des proscrits. Dans les actes de leur jugement, lorsque le président du tribunal fait aux témoins cette question d’usage : « L’accusé a-t-il des biens et des châteaux ? » La réponse est toujours : « Nous ne lui en connoissons point. » Harrison écrit en mourant à sa femme qu’il ne laisse que sa Bible.
Tout homme qui suit sans varier une opinion est du moins excusable à ses propres yeux ; un républicain de bonne foi, qui ne cède ni au temps ni à la fortune, peut mériter d’être estimé, quand d’ailleurs on n’a à lui reprocher aucun crime.
Mais si des fortunes immenses ont été faites ; si, après avoir égorgé l’agneau, on a caressé le tigre ; si Brutus a reçu des pensions de César, il fera mieux de garder le silence ; l’accent de la fierté et de la menace ne lui convient plus.
« On ne pouvoit rien contre la force. »
— Vous avez pu quelque chose contre la vertu !
On donne une singulière raison de la mort de : on assure qu’il n’étoit déjà plus roi lorsqu’il fut jugé ; que sa perte étoit inévitable, que sa mort fut prononcée comme on prononce celle d’un malade dont on désespère.
Avons-nous bien lu, et en croirons-nous nos yeux ? Depuis quand le médecin empoisonne-t-il le malade lorsque celui-ci n’a plus d’espérance de vivre ? Et la maladie de étoit-elle donc si mortelle ? Plût à Dieu que ce roi, que l’on a tué parce qu’il n’y avoit plus moyen de contenir les factions, eût été la victime de ces factions mêmes ! Plût à Dieu qu’il eût péri dans une insurrection populaire ! La France pleureroit un malheur ; elle n’auroit pas à rougir d’un crime.
Vous assurez « que si les juges qui ont condamné le roi à mort se sont trompés, ils se sont trompés avec la nation entière, qui, par de nombreuses adresses, a donné son adhésion au jugement. Les gouvernements étrangers, en traitant avec ces juges, ont aussi prouvé qu’ils ne blâmoient pas le meurtre de Louis. »
Ne flétrissez point tous les François pour excuser quelques hommes. Peut-on sans rougir alléguer les adresses de ces communes gouvernées par un club de Jacobins et conduites par les menaces et la terreur ? D’ailleurs, un seul fait détruit ce que l’on avance ici. Si, en conduisant le roi à l’échafaud, on n’a fait que suivre l’opinion du peuple, pourquoi les juges ont-ils rejeté l’appel au peuple ? Si Louis étoit coupable, si les vœux étoient unanimes, pourquoi, dans la Convention même, les suffrages ont-ils été si balancés ? La haute cour qui condamna Charles le condamna à l’unanimité. La France vous rend le fardeau dont vous voulez vous décharger sur elle ; il est pesant ! mais il est à vous, gardez-le.
« Les nations étrangères ont traité avec vous ! » Ce ne fut point au moment de la mort du roi. L’assassinat de Louis, du plus doux, du plus innocent des hommes, acheva d’armer contre vous l’Europe entière. Un cri d’indignation s’éleva dans toutes les parties du monde : un François étoit insulté pour votre crime jusque chez ces peuples accoutumés à massacrer leurs chefs, à Constantinople, à Alger, à Tunis. Parce que les étrangers ont traité avec vous, ils ont approuvé la mort du roi ! Dites plutôt que le courage de nos soldats a sauvé la France du péril où vous l’aviez exposée en appelant sur un forfait inouï la vengeance de tous les peuples. Ce n’est point avec vous qu’on a traité, mais avec la gloire de nos armes, avec ce drapeau autour duquel l’honneur françois s’étoit réfugié, et qui vous couvroit de son ombre.
Que veulent donc au fond les auteurs de ces déplorables apologies ? La république ? Ils sont guéris de cette chimère. Une monarchie limitée ? Ils l’ont ; et ils conviennent eux-mêmes que toutes les garanties de la liberté sont dans la Charte. Si nous sondons la blessure, nous trouverons une conscience malade, qui ne peut se tranquilliser, une vanité en souffrance, qui s’irrite de n’être pas seule appelée aux conseils du roi, et qui voudroit jouir auprès de lui non-seulement de l’égalité, mais encore de la préférence ; enfin un désespoir secret, né de l’obstacle insurmontable qui s’élève entre et les juges de . Ne seroit-il pas bien plus favorable pour ces hommes de se rendre justice, d’avouer ingénument leurs torts, de convenir qu’ils ne peuvent pas être une société pour le roi, de reconnoître ses bontés au lieu de se sentir humiliés de son silence, de la paix qu’il leur accorde et du bonheur qu’il répand sur eux pour toute vengeance ?
Il est assez probable toutefois qu’ils ne se mettent si fort en avant que parce qu’ils se font illusion sur leur position : il faut les détromper.
Ce n’est pas sans raison qu’ils nous répètent que la France entière est coupable avec eux de la mort du roi. « Si on nous frappe, disent-ils, on frappera bientôt ceux qui nous suivent : nous sommes la première phalange ; une fois rompue, le reste sera enfoncé de toutes parts. » Ils espèrent ainsi enrôler beaucoup de monde sous leur drapeau et se rendre redoutables par cette espèce de coalition.
D’abord on ne veut point les atteindre ; on ne les menace point. Pourquoi sont-ils si susceptibles ? Pourquoi prendre les pleurs que l’on répand sur la mémoire de pour des actes d’accusation ? Faut-il, pour ménager leur délicatesse, s’interdire tous regrets ? La douleur est-elle une vengeance, le repentir une réaction ? En admettant même que ces personnes eussent de justes sujets de crainte, elles sont complètement dans l’erreur lorsqu’elles s’imaginent que tous les François font cause commune avec elles. La mort du roi et de la famille royale est le véritable crime de la révolution. Beaucoup d’autres actes de cette révolution sont des erreurs collectives, souvent expiées par des vertus et rachetées par des services, des torts communs qui ne peuvent être imputés à des particuliers, des malheurs qui sont le résultat des passions, le produit du temps et l’inévitable effet de la nécessité.
Mais les auteurs de la mort du roi ont une cause parfaitement isolée : sous ce rapport, ils n’inspirent aucun intérêt.
Ce n’est point ici une vaine supposition : la formation de la chambre des pairs a amené nécessairement quelques exclusions : le peuple s’en est-il affligé ? La chambre des députés comptoit parmi ses officiers inférieurs quelques personnes assez malheureuses pour avoir participé à la mort de : elle les a invitées à se retirer. La nation n’a vu dans cette conduite que l’interprétation de ses propres sentiments. Tous les exemples nobles et utiles devoient être donnés par les dignes représentants du peuple françois : un d’entre eux a fait lui-même le courageux aveu de sa faute, en s’exilant du milieu de ses collègues. Se juger ainsi, c’est ôter à jamais aux autres le droit de juger ; c’est sortir de la classe des coupables pour entrer dans celle des infortunés.
Ceux qui ont prononcé l’arrêt de doivent donc perdre la pensée de rattacher tous les François à leur cause. Il faut encore qu’ils ne mettent pas trop leur confiance en leur propre nombre. En effet, ne conviendroit-il pas de retrancher de ce nombre ceux qui ont voté la mort avec l’appel au peuple, ou avec une condition tendant à éloigner l’exécution ? Ceux-là avoient peut-être la pensée de sauver leur maître. Dans un pareil temps, vingt-quatre heures étoient tout ; on pouvoit croire que des votes qui présentoient un espoir de salut, sans heurter de front la fureur révolutionnaire, étoient plus propres à sauver le roi qu’un non absolu. C’est une erreur, une faiblesse ; mais qui n’a point d’erreurs, de faiblesses ? Transportons-nous à ces moments affreux ; voyons les bourreaux, les assassins remplir les tribunes, entourer la Convention, montrer du doigt, désigner au poignard quiconque refusoit de concourir à l’assassinat de . Les lieux publics, les places, les carrefours retentissoient de hurlements et de menaces. On avoit déjà sous les yeux l’exemple des massacres de septembre, et l’on savoit à quels excès pouvoit se porter une populace effrénée.
Il est certain encore qu’on fait des préparatifs pour égorger la famille royale, une partie des députés, plusieurs milliers de proscrits, dans le cas où le roi n’eût pas été condamné. Troublé par tant de périls, un homme croit trouver un moyen de concilier tous les intérêts ; il s’imagine que par un vote évasif il sauvera la famille royale, suspendra la mort du roi et préviendra un massacre général : il saisit avidement cette fatale idée ; il prononce un vote conditionnel. Mais ses collègues ne s’y trompent pas ; ils devinent son intention, rejettent avec fureur l’appel au peuple, les conditions dilatoires, et comptent le vote pour la mort. Cet homme est-il coupable ? Oui, selon le droit ; non, peut-être, d’après l’intention. Il ne s’agit pas ici de principes rigoureux ; car dans ce cas, ceux même qui auroient voté pour la vie du roi n’en seroient pas moins criminels de lèse-majesté, comme le remarquèrent les juges anglois dans le procès des régicides. Mais nos malheurs ont été si grands, qu’ils sont sortis de toute comparaison et de toute règle. Il est aisé de dire aux jours du bonheur et de la sécurité : « J’aurois agi ainsi ; je me serois conduit comme cela. » C’est au jour du combat que l’on connoît ses forces. Nous ne devons point juger à la rigueur ce qui a été dit ou fait sous la pointe du poignard ; dans ce cas une bonne intention présumée fait l’innocence ; le reste est du temps et de l’infirmité humaine.
Il faut encore faire une classe à part de ceux qui, appelés depuis la mort du roi aux grandes places de l’État, ont tâché d’expier leurs premières erreurs en sauvant des victimes, en résistant avec courage aux ordres sanglants de la tyrannie, et qui depuis la Restauration ont montré par leur obéissance et leur désir d’être utiles à la monarchie combien ils étoient sensibles à la miséricorde du roi.
Voilà donc le foible bataillon de ceux qui se croient si forts diminué de tout ce qui ne doit pas entrer dans leurs rangs. Ils se trompent encore davantage lorsqu’ils s’écrient qu’ils sont la sauvegarde de quiconque a participé à nos troubles. Il seroit, au contraire, bien plus vrai de dire que si quelque chose a pu alarmer les esprits, c’est le pardon accordé aux juges du roi.
Ce pardon a quelque chose de surhumain, et les hommes seroient presque tentés de n’y pas croire : l’excès de la vertu fait soupçonner la vertu. On seroit disposé à dire : « Le roi ne peut traiter ainsi les meurtriers de son frère ; et puisqu’il pardonne à tous, c’est que dans le fond de sa pensée il ne pardonne à personne. » Ainsi le respect pour la vie, la liberté, la fortune, les honneurs de ceux qui ont voté la mort du roi, au lieu de tranquilliser la foule, eût pu servir à l’inquiéter.
Mais le roi ne veut proscrire personne : il est fort, très-fort ; aucune puissance ne pourroit aujourd’hui ébranler son trône. S’il vouloit frapper, il n’auroit besoin d’attendre ni d’autres temps ni d’autres circonstances ; il n’a aucune raison de dissimuler. Il ne punit pas, parce que, comme son frère, de douloureuse et sainte mémoire, la miséricorde est son partage, et que, comme encore, il ne voudroit pas pour sauver sa vie répandre une seule goutte de sang françois. Il a de plus donné sa parole. Aucun François, à son exemple, ne désire ni vengeances ni réactions. Que demande-t-on à ceux qui ont été assez malheureux pour condamner à mort le fils de saint Louis et d’ ? Qu’ils jouissent en paix de ce qu’ils ont acquis ; qu’ils élèvent tranquillement leurs familles. Il n’est pas cependant si dur, lorsqu’on approche de la vieillesse, qu’on a passé l’âge de l’ambition, qu’on a connu les choses et les hommes, qu’on a vécu au milieu du sang, des troubles et des tempêtes, il n’est pas si dur d’avoir un moment pour se reconnoître, avant d’aller où est allé. a fait le voyage, non pas dans la plénitude de ses jours, non pas lentement, non pas environné de ses amis, non pas avec tous les secours et toutes les consolations, mais jeune encore, mais pressé, mais seul, mais nu ; et cependant il l’a fait en paix.
Ceux qui l’ont contraint de partir si vite veulent-ils prouver au monde qu’ils sont dignes de la clémence dont ils sont l’objet ? Qu’ils n’essayent plus d’agiter les esprits, de semer de vaines craintes. Tout bon François doit aujourd’hui renfermer dans son cœur ses propres mécontentements, en eût-il de raisonnables. Quiconque publie un ouvrage dans le but d’aigrir les esprits, de fomenter des divisions, est coupable. La France a besoin de repos : il faut verser de l’huile dans nos plaies, et non les ranimer et les élargir. On n’est point injuste envers les hommes dont nous parlons : plusieurs ont des talents, des qualités morales, un caractère ferme, une grande capacité dans les affaires et l’expérience des hommes. Enfin, si quelque chose les blesse dans la restauration de la monarchie, qu’ils songent à ce qu’ils ont fait, et qu’ils soient assez sincères pour avouer que les misères dont ils se choquent sont bien peu de chose au prix des erreurs où ils sont eux-mêmes tombés.
Nous trouvons dans les pamphlets du jour beaucoup d’aigreur contre cette classe de François malheureux, et toujours le triste sujet de la mort du roi revient au milieu de ces plaintes : « Ce sont les émigrés qui ont tué le roi ; ce sont les émigrés qui nous rapportent des fers ; ce sont eux qui accusent de tous les crimes les hommes amis de la liberté : il faut avoir été Vendéen, Chouan, Cosaque, Anglois, pour être bien accueilli à la cour : et pourtant qu’a fait la noblesse, qu’a fait le clergé pour le roi ? etc. »
On dit qu’un homme est la cause de la mort de son ami lorsque cet homme, jugeant mal d’un événement, a choisi pour sauver son ami, un moyen qui ne l’a pas sauvé ; mais s’est-on jamais imaginé de prendre à la lettre cette expression hyperbolique ? A-t-on jamais comparé sérieusement le meurtrier réel d’un homme avec l’ami de cet homme ? Pour soutenir une cause qu’il eût mieux valu ne pas rappeler, comment un esprit éclairé n’a-t-il pu trouver que ce misérable sophisme ?
L’émigration étoit-elle une mesure salutaire ou funeste ? On peut avoir sur ce point différentes opinions. Il faudroit d’abord savoir si cette mesure n’étoit point forcée ; si des hommes insultés, bridés dans leurs châteaux, poursuivis par les piques, traînés à l’échafaud, ne se sont point vus contraints d’abandonner leur patrie ; si, trouvant dans les champs de leur exil des princes proscrits comme eux, ils n’ont pas dû leur offrir leurs bras. Ceux qui leur font un crime aujourd’hui d’être sortis de France ne savent-ils pas, par leur propre expérience, qu’il y a des cas où l’on est obligé de fuir, de s’échapper la nuit par-dessus des murs, et d’aller confier sa vie à une terre étrangère ? Peuvent-ils nier la persécution ? Les listes n’existent-elles pas ? ne sont-elles pas signées ? Une seule de ces listes ne se monte-t-elle pas à quinze ou dix-huit mille personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards ?
Ferons-nous valoir une autre raison de la nécessité de l’émigration ? Ce n’est pas une loi écrite, mais c’est le droit coutumier des François : l’honneur. Partout où on le place, cet honneur, à tort ou à raison, il oblige. Quand on veut raisonner juste, il faut se mettre à la place de celui pour qui on raisonne. Une fois reconnu qu’un gentilhomme devoit aller se battre sur le Rhin, pouvoit-il n’y pas aller ? Mais par qui reconnu ? Par le corps, par l’ordre de ce gentilhomme. L’ordre se trompoit. Soit : il se trompoit comme ce vieux roi de Bohême qui, tout aveugle qu’il étoit, voulut faire le coup de lance à Crécy, et y trouva la mort. Qui l’obligeoit à se battre, ce vieux roi aveugle ? L’honneur : toute l’armée entendra ceci.
Qu’a fait la noblesse pour le roi ? Elle a versé son sang pour lui à Haguenau, à Weissembourg, à Quiberon ; elle supporte aujourd’hui pour lui la perte de ses biens. L’armée de Condé, qui, sous trois héros, combattoit à Berstheim en criant vive le roi ! ne le tuoit pas à Paris.
Mais, en restant en France, les émigrés auroient sauvé le roi. Les royalistes anglois, qui ne sortirent point de leur pays, arrachèrent-ils à la mort leur malheureux maître ? Est-ce aussi Clarendon et Falkland qui ont immolé Charles, comme Lally-Tolendal et Sombreuil ont égorgé Louis ?
Qu’a fait le clergé pour le roi ? Interrogez l’église des Carmes, les pontons de Rochefort, les déserts de Sinnamary, les forêts de la Bretagne et de la Vendée, toutes ces grottes, tous ces rochers où l’on célébroit les saints mystères en mémoire du roi-martyr ; demandez-le à tous ces apôtres qui, déguisés sous l’habit du laïque, attendoient dans la foule le char des proscriptions pour bénir en passant vos victimes ; demandez-le à toute l’Europe, qui a vu le clergé françois suivre dans ses tribulations le fils aîné de l’Église, dernière pompe attachée à ce trône errant, que la religion accompagnoit encore lorsque le monde l’avoit abandonné. Que font-ils aujourd’hui ces prêtres qui vous importunent ? Ils ne donnent plus le pain des la charité, ils le reçoivent. Les successeurs de ceux qui ont défriché les Gaules, qui nous ont enseigné les lettres et les arts, ne font point valoir les services passés ; ceux qui formoient le premier ordre de l’État sont peut-être les seuls qui ne réclament point quelque droit politique ; sublime exemple donné par les disciples de celui dont le royaume n’étoit pas de ce monde ! Tant d’illustres évêques, doctes confesseurs de la foi, ont quitté la crosse d’or pour reprendre le bâton des apôtres. Ils ne réclament de leur riche patrimoine que les trésors de l’Évangile, les pauvres, les infirmes, les orphelins, et tous ces malheureux que vous avez faits.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Réflexions politiques (Chateaubriand).
