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Lorsqu’en 1844 nous publiâmes l’Esquisse d’une Histoire de la philosophie chinoise, puisée aux sources originales, nous avions pensé que, pour mieux prouver notre impartialité et notre bonne foi, dans une question aussi grave que celle de savoir si l’idée de Dieu et de l’âme a été connue et admise en Chine dès l’antiquité et avant l’arrivée des missionnaires chrétiens, c’était un devoir pour nous de publier, à la suite de notre propre travail, la Lettre suivante du P. Prémare, restée inédite jusqu’à ce jour, que personne n’avait citée avant nous, et dans laquelle le savant missionnaire a traité la même question, sinon peut-être avec toute l’impartialité désirable, au moins avec une connaissance des textes qu’il est difficile, même aujourd’hui en Europe, de surpasser.
Divers motifs, qu’il est inutile de rapporter ici, nous empêchèrent alors de donner suite à ce projet.
Il est vrai qu’aujourd’hui aussi, ces questions, qui passionnèrent si vivement, du temps de Leibnitz, le monde philosophique et le monde religieux, attirent à peine l’attention de quelques esprits d’élite. Ces peuples, que nous traitons tous les jours de barbares, et qui étaient déjà parvenus à une civilisation très-avancée bien des siècles avant l’époque où nos ancêtres vivaient encore dans les forêts de la Gaule et de la Germanie, ne nous inspirent maintenant qu’un profond dédain ! On entend tous les jours ces civilisés d’hier, vanter leur sagesse profonde, leurs lumières supérieures, et manifester pour tout ce qui les a précédés, le plus souverain mépris. On dirait que notre planète a attendu leur arrivée pour circuler dans l’espace, et le soleil pour éclairer le monde !
Introduction
Lorsqu’en 1844 nous publiâmes l’Esquisse d’une Histoire de la philosophie chinoise, puisée aux sources originales, nous avions pensé que, pour mieux prouver notre impartialité et notre bonne foi, dans une question aussi grave que celle de savoir si l’idée de Dieu et de l’âme a été connue et admise en Chine dès l’antiquité et avant l’arrivée des missionnaires chrétiens, c’était un devoir pour nous de publier, à la suite de notre propre travail, la Lettre suivante du P. Prémare, restée inédite jusqu’à ce jour, que personne n’avait citée avant nous, et dans laquelle le savant missionnaire a traité la même question, sinon peut-être avec toute l’impartialité désirable, au moins avec une connaissance des textes qu’il est difficile, même aujourd’hui en Europe, de surpasser.
Divers motifs, qu’il est inutile de rapporter ici, nous empêchèrent alors de donner suite à ce projet.
Il est vrai qu’aujourd’hui aussi, ces questions, qui passionnèrent si vivement, du temps de Leibnitz, le monde philosophique et le monde religieux, attirent à peine l’attention de quelques esprits d’élite. Ces peuples, que nous traitons tous les jours de barbares, et qui étaient déjà parvenus à une civilisation très-avancée bien des siècles avant l’époque où nos ancêtres vivaient encore dans les forêts de la Gaule et de la Germanie, ne nous inspirent maintenant qu’un profond dédain ! On entend tous les jours ces civilisés d’hier, vanter leur sagesse profonde, leurs lumières supérieures, et manifester pour tout ce qui les a précédés, le plus souverain mépris. On dirait que notre planète a attendu leur arrivée pour circuler dans l’espace, et le soleil pour éclairer le monde !
Le Journal asiatique a publié, dans les numéros de février et mai 1859, un Mémoire très-remarquable de M. Renan sur « la tendance au monothéisme des peuples sémitiques. » Ce mémoire a soulevé au sein de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dont M. Renan fait partie, de nombreuses objections plus ou moins fondées. En ce qui concerne la Chine, nous pensons qu’après avoir lu la lettre du P. Prémare, le savant auteur de l’Histoire générale des langues sémitiques ne soutiendra plus que le monothéisme « a été inoculé aux Chinois par des juifs ou des chrétiens. » Il est vrai que les preuves nombreuses apportées par le P. Prémare, en faveur du Monothéisme des Chinois ont été contestées indirectement par d’autres missionnaires ; mais à plus d’un siècle d’intervalle, le catholique français a trouvé des auxiliaires importants de ses opinions dans la personne de deux missionnaires protestants anglais, qui les ont professées en Chine, à propos d’une nouvelle traduction chinoise de la Bible faite et publiée par eux. Ces deux missionnaires protestants, . H Medhurst et le Rév. James Legge soutiennent la même thèse que le P. Prémare, sans avoir eu connaissance de ses arguments et de ses preuves à l’appui, et ils produisent souvent les mêmes autorités. Cet accord du missionnaire catholique avec les deux missionnaires protestants sur la croyance des anciens Chinois, donue aux opinions du premier une valeur dont il est difficile de ne pas tenir compte.
Nous devons ajouter, toutefois, qu’à notre avis, ce serait une grande erreur de croire que les Chinois ont eu, sur les grandes questions qui ont toujours occupé l’esprit humain, du jour où il a commencé à réfléchir sur sa destinée, les mêmes idées que le christianisme du 18 ou 19 siècle. Une traduction fidèle et intégrale des monuments philosophiques et religieux, anciens et modernes, des Chinois, pourra seule faire connaître entièrement la vérité à cet égard ; ou, du moins, en approcher le plus possible. Jusque-là, on trouvera facilement dans les monuments en question, et dans les commentateurs des différentes sectes et des différents âges, des textes isolés pour soutenir les opinions, même les plus opposées.
Lettre
Une fausse idée sur la Divinité ne forme pas l’athéisme. L’athéisme consiste à nier qu’il y ait une intelligence souveraine qui ait par sa puissance produit le monde et le gouverne par sa sagesse.
Il faut être aussi bien intentionné que vous pour conclure du peu que vous avez lu dans ma Dissertation que l’athéisme chinois n’est qu’une chimère. Vous voulez être mieux instruit sur un point de cette importance, et moi, je croirais offenser Dieu si je ne répondais pas à un désir si louable.
Je sais que le Saint-Siège a défendu aux missionnaires d’appeler Dieu Thien, ou Chang-ti, quand ils parlent aux Chinois ; mais il ne s’agit point ici d’annoncer l’Évangile aux Lettrés de Chine. J’écris confidemment à un ami pour satisfaire l’impatience qu’il a de savoir si les Chinois sont athées, comme on le dit en France. Il me semble que c’est un cas tout différent ; et je ne croirai jamais que l’Église puisse trouver mauvais qu’on arrache aux libertins d’Europe le plus grand prétexte qu’ils puissent avoir pour autoriser leur crédulité et leurs débauches, qui est que l’athéisme n’est donc point un monstre
si détestable, puisque la plus sage et la plus ancienne nation qui soit au monde en fait une profession publique. Le premier pontife, , n’a pas moins de zèle pour la cause de Dieu que n’en eut , de sainte mémoire. On avait défendu d’écrire en France ni pour ni contre les jansénistes, sous prétexte du bien de la paix. l’ayant su, écrivit sur-le-champ au roi pour faire lever une telle défense.
Comment donc nous empêcherait-il d’écrire contre ceux qui se servent des livres chinois pour autoriser l’athéisme en Europe ? L’Église jugerait-elle qu’il faut avoir plus de ménagement pour les athées que pour les hérétiques ? Ce serait un crime de le penser.
Dire que les Lettrés chinois sont athées parce qu’ils ne sont point idolâtres, c’est ce qu’on disait des premiers chrétiens ; dire qu’ils vivent en athées, ce n’est pas ce dont il s’agit ; dire qu’ils ne parlent de Chang-ti que pour retenir le peuple dans le devoir, il faut le prouver ; dire qu’ils sont athées en physique et religieux en morale, c’est une chimère qui se détruit d’elle-même ; dire enfin qu’ils paraissent athées, c’est ne dire rien, car je ferai voir qu’ils paraissent encore plus déistes. Or, tout homme qui voit clairement qu’il y a un Dieu et qui paraît quelquefois en douter ne doit point passer pour athée, si, dans ses derniers ouvrages, il n’a point rétracté ce qu’il avait dit en faveur de la Divinité. Or, je défie tous ceux qui parlent si haut en Europe de me produire un seul Lettré chinois qui soit tel. C’est donc sans raison qu’on avance que ces Lettrés font profession d’athéisme.
Je n’en demeure néanmoins pas là, et pour procéder avec ordre, je divise cette lettre en deux parties :
Dans la première, j’examinerai le système physique de quelques Chinois modernes dans lequel deux ou trois Européens ont cru voir les impiétés de Spinosa.
Dans la deuxième partie, je ferai voir par un assez grand nombre de textes exactement tirés des plus fameux de ces Chinois modernes, qu’ils ont de la Divinité les mêmes notions que
nous. La conclusion de l’un et de l’autre sera, qu’on ne peut donc, sans une horrible calomnie, dire que les Chinois modernes sont athées.
Système physique
Ce fut sous la dynastie des Soung que Tcheou Lien-ki s’avisa le premier de faire un Système de physique ; et il a eu le bonheur que presque tous les Lettrés qui l’ont suivi, l’ont regardé comme leur maître. Il suffira d’exposer ici les principes généraux de ce système pour le faire apprécier. On peut le réduire à trois points :
1° Il va dans l’univers un être qu’on appelle Khi ; il n’est point figuré, mais il peut le devenir. C'est comme un vase dans lequel est un autre être qu’on nomme Li, et qui est tellement au-dessus de toute figure, qu’il est impossible qu’il en prenne jamais aucune. C’est Tchou-hi, le plus fameux des disciples de Lien-ki, et qu’on fait passer pour le prince des athées, c’est Tchou-hi, qui définit ainsi ces deux êtres :
« Dans l’univers, il y a Li et il y a Ki. Ce qu’on entend par Li, c’est la Raison qui est au-dessus de toute figure et qui est comme la racine d’où sortent tous les êtres. Ce qu’on entend par Ki, c’est le vase sujet à la figure et l’instrument dont tout est fait. »
Il faut se souvenir que, de l’aveu de Tchou-hi, Li et Tao sont une même chose.
2° Ce Khi ou matière, si on peut l’appeler ainsi, se trouve tour à tour en mouvement et puis en repos, en repos et puis en mouvement.
3° La matière, douée de ces deux qualités radicales, se divise
en cinq sortes d’êtres qui sont l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre. Mais ces cinq sortes de matières ne sont réellement que les deux d’où elles sortent. Comme ces deux ne font réellement qu’une seule et même masse, mettez dans cette masse et dans toutes ses parties ce qu’on appelle Li, et vous avez le système entier.
Toute hypothèse du monde suppose nécessairement l’existence d’une matière. Les philosophes chinois l’ont nommée Khi. Ce n’est point du tout l’esprit qui anime le corps, mais un être qui n’est point sensible et qu’on considère comme une eau invisible et non encore congelée. Sitôt qu’elle se prend et devient palpable, ce n’est plus Khi, c’est Hing, un corps qui a forme et figure. Pour que ce Khi devienne un corps, il faut du mouvement, et l’idée du mouvement les a conduits à celle du repos. De plus, ils ont vu qu’il y avait dans le cours d’une année deux points fixes : l’un du grand chaud, après quoi le grand froid vient peu à peu ; l’autre du grand froid, après quoi la chaleur recommence de même. Dans un jour il y a le point de midi et le point de minuit ; dans notre vie il y a la force de l’âge, après quoi on ne fait plus que dépérir. Enfin dans la respiration, nous poussons et attirons l’air tour à tour et sans cesse.
Fondés sur ces expériences il a plu aux philosophes chinois modernes d’appeler Yâng la matière tant qu’elle va croissant, et de la nommer Yîn sitôt qu’elle commence à décroître.
Il est manifeste que le mouvement ne finit point, soit que j’aille, soit que je vienne, si je marche toujours ; il leur a cependant encore plu d’appeler toung, mouvement, tout le temps que la matière met à croître, et d’appeler thsing, repos, celui qu’elle emploie à décroître. Le mouvement, par exemple, commence à renaître dans l’instant du solstice d’hiver et va toujours en augmentant jusqu’au solstice d’été, et, dès ce moment, commence le repos qui va toujours en augmentant jusqu’au solstice d’hiver. De là ils ont conclu que la durée de l’univers
n’est que la durée d’un jour, et que, comme il a commencé, il doit finir ; sitôt qu’il ne pourra plus croître, il commencera à s’approcher à tout moment de sa ruine ; mais ne sera pas plutôt totalement détruit, qu’il renaîtra de ses cendres, comme le jour sort de la nuit et le mouvement du repos
Si on leur nie cette succession imaginaire, ils ne sauraient la prouver ; c’est un article qu’il faut leur accorder, comme à Épicure, la déclinaison de ses atomes. Enfin, pour dire un mot de leur ou hing, cinq éléments, ces éléments viennent à chaque pas. Plusieurs Européens s’en réjouissent, mais les quatre éléments d’Aristote étaient-ils de meilleur aloi ? Et d’où savent-ils que les Chinois prétendent que chaque être corporel est composé de ces cinq espèces d’êtres ? Pour moi, je dirai plutôt que c’est comme un cadre dans lequel ils font entrer mille choses le mieux qu’ils peuvent. Par exemple, les yeux se rapportent au feu, la bouche à l’eau, l’oreille droite au bois, la gauche au métal et le nez à la terre. L’orient appartient au bois, l’occident au métal, le midi au feu, le septentrion à l’eau, et la terre est réservée pour le milieu, etc.
C’est de ce système philosophique des Chinois modernes que deux ou trois missionnaires ont conclu que les Chinois lettrés ne valent pas mieux que l’impie Spinosa. S’étant une fois fortement persuadés qu’ils avaient raison, on ne doit point s’étonner qu’ils aient proscrit tous les termes dont on se sert en Chine pour signifier le vrai Dieu. Voici comment ils ont raisonné ;
« Tchou-hi et ses disciples disent de Thaï-khi tout ce que les anciens King ont dit de Thien, de Chang-ti, etc. Mais il est clair que Thaï-khi n’est autre chose que le Li athéistique des Chinois ; donc Thien, Chang-ti, etc., ne sont pareillement que le Li athéistique des Chinois. »
Supposé qu’il fût vrai que les Soung-jou, c’est-à-dire les Lettrés de la dynastie des Soung, disent de Thaï-khi tout ce que les King ont dit de Thien, de Chang-ti, etc., je raisonnerais tout autrement que ces gens-ci, et je dirais : « Or, il est clair que
tout ce que les King disent de Thien, de Chang-ti, etc., ne peut convenir qu’au vrai Dieu ; donc, tout ce que les Soung-jou disent de Thaï-khi ne peut convenir qu’au vrai Dieu. » Il me semble que ce raisonnement serait plus digne d’un philosophe chrétien et d’un missionnaire que l’autre ; il serait applaudi par tout ce qu’il y a de Chinois habiles, et je ne doute point que ces messieurs ne l’eussent fait eux-mêmes, s’ils avaient étudié à fond les King et un peu mieux examiné ce que c’est que Thaï-khi dont ils parlent tant.
Avant les Soung, on entendait par Thaï-khi la matière dans l’état de chaos. C’est pour cela que Tchouang-tseu a dit que « la Raison était avant Thaï-khi. » Et Kong-ing-ta dit clairement : « On appelle Thaï-khi la matière première lorsque, avant qu’il y eût encore ni ciel ni terre, elle composait une masse informe dans le chaos. »
Tchéou Lien-ki, le père de la philosophie des Soung, a dit la
même chose dans ces fameuses paroles qu’il a mises en tête de son système wôu khi eulh thaï khi (sine termino et magnus terminus) « L’être illimité et le grand terme. » Par wôu khi il entend la Raison éternelle qui a fait toutes choses, et par thaï-khi il entend la Matière encore dans le chaos.
Cette explication n’est point de moi ; c’est des Chinois mêmes que je l’ai tirée. Yang chin-tsee expliquant ces mots y yeoû thaï khi, cités dans la note précédente, « dit que la lettre y, dans cet endroit, ne dénote point ce monument antique qu’on nomme Y-king, mais qu’elle désigne cette Raison suprême qui, dans ses productions, n’a point de bornes ; car, avant qu’il y eût de Thaï-khi, cette Raison infinie existait dès lors, et c’est ce que Tchéou Lien-ki appelle l’être illimité (wou-khi : sine termino.) »
« Dire, comme ils font, poursuit Yang-chin-tsee, l'être illimité et puis le grand terme, c’est dire assez clairement qu’il y avait la Raison et puis qu’il y eut la Matière 1. »
Vang-chin, au kiouen ii, page 28 , dissertant sur ces paroles de Tcheou-tsee (Tcheou Lien-ki) : Wou khi eulh thaï khi, avait exposé son sentiment en ces termes :
« Au commencement, quand il n’y avait encore ni Thaï-khi, ni ciel ni terre, la Raison li, qui produit sans bornes existait dès lors. Bien qu’elle ne puisse être représentée par aucune image, bien qu’il n’y ait aucun nom qui puisse la nommer, elle est infinie en tous genres, et on ne peut rien y ajouter. C’est pourquoi Tcheou-tsee (Lien-ki) dit que c’est l'être illimité et infini 2. »
Lien-ki l’avait représentée dans sa carte, autant qu’on peut le faire, par un cercle, symbole qui n’est pas inconnu aux sages d’Europe. Tchou-hi prétend que ce cercle représente Wou khi eulh thaï khi ; mais Yang chin-tsee le relève et dit nettement que ce n’est point là le sens de cette carte. Lou Siang-chan soutient la même chose, et tous deux ont raison. Tcheou Lien-ki, le maître des Soung-jou, admet une Raison infinie qui existait avant qu’il y eût aucune matière et qui a tout produit ; c’est le sens que présente la particule eulh, et qu’il a placée entre Wou-khi et Thaï khi. Cela montre premièrement qu’il y a bien de la différence entre Woû-khi et Thaï-khi, et secondement que Thaï-khi, ou la matière du monde, n’a existé que parce qu’il y avait auparavant une Raison éternelle et sans bornes, Wou-khi, de laquelle Thaï khi a reçu son existence. Cela est si vrai, que dans l’explication de son système, il n’a dit nulle part que Thaï-khi fût Li. Au contraire, il a dit que « les cinq éléments sont yin et yang ; que yin, yang sont Thaï-khi, et que Thaï-khi a pour origine
1. Il est vrai qu’il a dit : « Le mouvement et le repos se succèdent et sortent tour à tour l’un de l’autre 2 » Mais il n’a point dit ce que Tchou-hi cite de Tching-tsse, que « le mouvement et le repos n’ont point de fin ; que yn yang n’a point de commencement 3 ; » et Tchou-hi, expliquant les paroles de Lien-ki, citées ci-dessus, dit que « la raison pour quoi Thaï-khi a tour à tour le mouvement et le repos, c’est l’ordre du Ciel qui se répand au dehors 4. »
Tchéou Lien-ki n’est donc point un athée ; les vrais disciples de ce philosophe ne sont point athées non plus, et leur système de physique ne conduit pas plus au Spinosisme que les principes de M. Descartes.
Tchou-hi et plusieurs Lettrés après lui ont cru que Thaï-khi ne différait point de Woû-khi. Ces paroles : Woû khi eûlh thaï khi 1 « c’est, dit Tchou-hi, la même chose que celles-ci : Il est sans figures et il a la Raison 2 » On ne voit pas trop comment c’est la même chose. Il est clair que cela ne peut s’entendre de la Raison, car il serait ridicule de dire que la Raison possède la Raison. Son woû hing (sans figures) peut très-bien désigner la matière non encore figurée. Mais ce n’est point ce que Tcheou-tsee a voulu dire par Woû-khi. Quoi qu’il en soit, les Soung-jou (philosophes de la dynastie des Soung) déclarent que ce qu’ils entendent par Thaï-khi n’est autre chose que Li. C’est ce que dit Tchou-hi en termes exprès 3 ; et, un peu après : « Thaï-khi, dit-il, n’est autre
chose que la Raison du ciel, de la terre et de toutes choses 1. »
Tchao Kang-tsie, qui n’est guère moins fameux que Tchou-hi, bien qu’il fasse une école à part, dit « que la Raison (Tao) est la source et l’origine du ciel et de la terre. » C’est-à-dire, selon Tchao Pe-wen, son fils, « que la Raison a fait le ciel et la terre. »
Hiu-chin dit ouvertement qu’au « commencement de toutes choses la Raison (Tao) subsistait dans un ; que c’est elle qui a fait et divisé le ciel et la terre, converti et perfectionné toutes choses » Si la Raison a fait et que la Matière ait été
faite, il est évident que la raison et la matière, l’ouvrier et l’ouvrage sont deux êtres entièrement distingués l’un de l’autre.
Tchou-hi le dit clairement en plusieurs endroits de ses œuvres : « 1° Il y eut cette Raison (Li), et ensuite il y eut cette Matière (Khi) ; 2° si on raisonne de l’origine et de la source, il faut dire que la Raison était, et qu’ensuite vint la Matière ; 3° au commencement, lorsqu’il n’y avait pas encore la moindre chose, cette Raison existait seule ; 4° avant qu’il y eût cette Matière (khi), il y avait déjà cette Nature (Sing). La matière peut cesser d’être, mais la nature subsiste toujours. Bien qu’elle soit au milieu de la matière, cependant la matière est matière, et la nature est nature ; l’une et l’autre ne sont point du tout mêlées et confondues. » On voit par tous ces passages que Li et Khi sont deux êtres différents.
Tchou-hi ne peut pas le dire d’une façon plus claire que dans ces propres paroles :
« Li et Khi sont très-certainement deux choses. Si on considère les êtres actuellement existants, ces deux choses sont tellement unies ensemble, qu’il n’y a pas moyen de les sé parer pour les mettre chacune à part ; ce qui n’empêche pas que ce soit deux êtres très-différents. Mais si on considère purement Li, bien qu’il n’y eût aucun être figuré : Li, la Raison de tous les êtres, existait seule, et il n’y avait alors aucun autre être qu’elle. »
On m’objectera que Tchou-hi, dans ce même Livre (p. 2), tient un tout autre langage. « La Matière, dit-il, peut se
et s’unir, et par ce moyen composer et former des êtres divers. Mais pour la Raison, certainement cela n’a ni affection, ni vues, ni desseins, ni pensée, et ne peut rien faire. Seulement sitôt que la Matière est durcie, la Raison se trouve au milieu. » Et peu de lignes après il ajoute : « Li est un pur vide fort vaste ; cela n’a jamais laissé aucune trace après soi. Il est indubitable qu’il ne peut rien faire : c’est uniquement la Matière qui, par ses ferments et assemblages divers, produit toutes choses. »
Je ne rapporterais pas un tel passage si j’étais moins sincère ou que je me défiasse de ma cause. Je réponds donc que Tchou-hi dit ici que Li n’est qu’un vide fort vaste, et Hioung sse-li lui fait dire que « Thaï-khi est la Raison des êtres matériels ; qu’il est très-réel, et que ce n’est point une chose vide et creuse. » De la même manière il répète dans le Recueil ce qu’il a dit cent fois, « que Thaï-khi n’est que la Raison ; » et six lignes après, il assure que « Thaï-khi n’est que la Matière. » Qu’on accorde Tchou-hi avec lui-même si on veut faire valoir son autorité. Je dis plus ; quand on ne pourrait donner un bon sens à ces sortes de passages, tout ce qu’il en faudrait conclure, c’est que Tchou-hi paraît n’admettre dans l’univers que la matière des êtres qui le composent et la raison qui distingue chaque être de tous les autres. Nos philosophes d’Europe n’expliquent-ils pas la machine du monde avec la matière et le mouvement ? Ont-ils besoin de recourir sans cesse à Celui qui a imprimé le mouvement à la matière pour avertir par là qu’ils ne sont point des athées ?
Si les philosophes chinois ne reconnaissaient en effet dans le monde que Khi et Li, tels qu’ils sont exposés dans le passage qu’on m’objecte, l’auteur du dictionnaire Pin tsee-tsien eût-il jamais pu parler comme il fait dès le début de son ouvrage ? Il rapporte premièrement le fameux axiome des Soung-jou,
que « la Raison n’est point séparée de la. Matière » ; et il le fait valoir autant qu’il peut et qu’il vaut. Mais prenant ensuite les King pour de meilleurs guides : « On lit, dit-il, dans le Choû-king, chapitre Thaï-kia, ces paroles :
« Le Ciel ne fait point acception de personne ; pour s’en faire aimer il faut veiller sans cesse sur son cœur. » Au chapitre Hien-yeou-y-te, on lit ces mots : « Il n’est pas toujours sûr de compter sur l’assistance du Ciel : ses faveurs ne sont pas inamissibles. » Enfin, au chapitre Y-yun, il parle encore plus clairement et dit : « Quand on pratique la vertu, il donne mille récompenses ; et quand on fait le mal, il accable de mille châtiments. »
Yu-chi (Yu Wen-tsee), appuyé sur des autorités si fortes et si respectables, poursuit et raisonne ainsi :
« Si dans l’univers il n’y avait rien autre chose que ce Khi qui roule incessamment et le Li qui suit la matière dans tous ses mouvements, sans qu’on fût oblige d admettre outre cela un Seigneur et un Maître très-intelligent et très-sage, je demande quel est donc celui dont parle le Choû-king, qui aime et n’aime pas, qui récompense et châtie ? N’est-ce pas celui que nos King appellent le très-auguste souverain Seigneur ? Hélas ! nous sommes à tous moments sous ses yeux et saisis de crainte devant une si haute majesté. Bien loin de veiller sur nous-mêmes, emportés par nos passions déréglées et éblouis de nos folles vues, nous osons comme jouter contre le Seigneur ! Y a-t-il folie qui soit égale à la nôtre ? »
Ce dictionnaire est entre les mains de tout le monde. Qu’on me cite un seul Lettré chinois qui se soit avisé de réclamer contre un passage tel que celui-ci qui détruit si formellement l’athéisme ? Quelques étrangers ont prétendu que, selon Tchou-hi, Chang-ti n’est autre chose que Thaï-khi, et que Thaï-khi n’est qu’un Li emprisonné dans la matière, un Li aveugle, sans connaissance, sans pensée, sans aucun pouvoir ! Et voici un docteur chinois, cent fois plus habile qu’eux dans ces matières (sans leur faire tort), qui, outre ire Li et ce Khi, c’est-à-dire contre ce Thaï-khi tel qu’ils l’ont imaginé, nous propose un Maître véritable et absolu Tchin tsaï, un être très-intelligent tchi ling ; un Seigneur auguste et suprême, hoâng hoâng Chàng-ti ; enfin une Majesté qui a tes yeux attachés sur nous et qui sait ce que nous faisons, récompensant la vertu de toutes sortes de bonheurs, et punissant le crime de toutes sortes de maux. Je n’ai jamais vu aucun écrivain chinois qui ait osé en dire autant de Thaï-khi.
Il est donc faux que les Lettrés attribuent à Thaï-khi tout ce que les King disent de Chang-ti ; et il est également faux que Thaï-khi ne soit que ce que prétendent les fauteurs d’un athéisme imaginaire : car, soit qu’on veuille confondre Thaï-khi avec Wou khi, comme fait Tchou-hi ; soit qu’on prenne
khi pour la matière dont est composé ce monde visible, comme l’ont cru plusieurs Chinois habiles ; c’est une tradition constante que Thaï-khi renferme trois qui ne sont qu’un : (Thaï-khi hân san wei i, supremus terminus continens tres facit unum). La même chose se dit de la grande unité : (Thai i ho sân : supre mum unum congregat tres) ; et on croit que les anciens rois sacrifiaient à l’esprit trine et un : Koù tchè thién tsèu sse chîn sàn i.
Or, Tchou-hi ne saurait montrer dans son Thaï-khi la moindre trace d’un Être un et trine ; donc Tchou-hi n’a point compris ce que c’est que Thaï-khi, et ceux qui pensent comme lui s’égarent avec lui. Il est vrai qu’il parle souvent de Thaï-khi et de yin, yang, et qu’il répète sans cesse que Thaï-khi c’est Li, et que yin, yâng c’est khi. Mais, selon lui, Li et Khi sont deux êtres fort divers, et yin, yâng ne sont qu’une seule et même matière.
Quand donc on supposerait faussement que ces trois idées 1° Thaï-khi, c’est-à-dire Li, 2° Yin, 3° Yang, font le Thaï-khi tout entier, encore ne pourrait-on comprendre comment cela n’est qu’un seul et même être vraiment un et vraiment trine, puisque la matière Khi et la raison Li sont deux choses parfaitement disparates. Si on voulait distinguer 1° un Thaï-khi éternel, illimité et incréé ; 2° un Thaï-khi créé et borné, qui serait matériel ou spirituel ; 3° un Thaï-khi théandrique qui réunît en soi le créateur et la créature, le roi et le sujet. Dieu et l’homme, il serait aisé d’apporter le véritable sens de ces antiques traditions inexplicables à tous les Tchou-hi de Chine. Mais cela n’étant pas de mon sujet, je reviens au Li dont Tchou-hi parle tant.
Après avoir examiné tout ce qu’il en dit je crois qu’il prend
ce terme en deux sens ; quelquefois pour dire Tao, la Raison éternelle, que Lien-ki, son maître, appelle Woû khi (sine termino), et qu’on pourrait absolument nommer aussi Thaï-khi (magnus terminus), et quelquefois encore pour signifier l’idée ou la propriété, comme on dit dans l’école : la raison de chaque chose. C’est ce que le Chi-kîng, ou Livre des vers, appelle tse, quand il dit : « Il n’y a point d’être qui n’ait sa nature, son essence » On dit aussi tang-jên dans le même sens. Tchou-hi ne pense pas autrement ; car en écrivant sur le texte du Chi-king, cité ci-dessus, il dit « que chaque chose a sa nature propre, et que quand on dit pénétrer la raison, c’est pénétrer cela » Et ailleurs : « Parmi tout ce que le Ciel produit il n’y a rien qui certainement n’ait la raison propre qui lui convient. » Enfin il soutient « que Tao c’est le Li propre (le principe propre) de chaque chose » On dirait
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