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Mélanges de poésie et de prose par Madame la Comtesse de Vidampierre

Madame_de_Vidampierre · 1777 · Free in the US

10,709 words · about 45 min to read

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About this book

Author
Madame_de_Vidampierre
Language
French
Published
1777
Length
10,709 words · about 45 min
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PRÉFACE

L R.

Dans la Littérature agréable, on connoît peut de noms anciens à opposer à ceux des Graffigny & des Tencin — cette femme du siecle de , dont on cite avec tant d’emphase, trois ou quatre jolies Idylles, mais qui fit Genseric, une foule de bouts rimés & une cabale violente contre la Phédre de Racine n’a pas survêcu il est vrai à sa célébrité ; mais les d’Antremont, les Beauharnois & les Dubocage vivent encore ; & si cette femme a eu le bonheur d’obtenir quelque tems le suffrage des gens de goût, ses rivales ont des titres pour l’acheter.

Préface

PRÉFACE

L R.

Dans la Littérature agréable, on connoît peut de noms anciens à opposer à ceux des Graffigny & des Tencin — cette femme du siecle de , dont on cite avec tant d’emphase, trois ou quatre jolies Idylles, mais qui fit Genseric, une foule de bouts rimés & une cabale violente contre la Phédre de Racine n’a pas survêcu il est vrai à sa célébrité ; mais les d’Antremont, les Beauharnois & les Dubocage vivent encore ; & si cette femme a eu le bonheur d’obtenir quelque tems le suffrage des gens de goût, ses rivales ont des titres pour l’acheter.

Nous avons vu des femmes s’initier dans les mysteres même de la géométrie transcendante : telle fut l’Héroïne que l’immortel Auteur de la Henriade a chantée sous le nom d’Emilie & dont la gloire est liée avec celle de l’Auteur de ces mêlanges.

La capitale a dans son sein beaucoup de femmes dont le goût égale les connoissances, qui cultivent pour leur amusement les lettres, que dans le siecle dernier les personnes de son sexe cultivoient d’ordinaire par vanité, & qui ne refusent d’être les rivales de nos Sapho, que parce qu’elles sont modestes.

Parmi ces Héroïnes, il en est une dont quelques gens de goût connoissent un Essai sur le beau, Ouvrage plein d’idées neuves & d’observations fines, & destiné à faire époque dans l’histoire de la Littérature, si son Auteur moins timide, osoit se mettre à sa place.

Quant au petit nombre de productions ingénieuses qui forment ces mêlanges, on a été obligé de les arracher à la modestie d’une femme pleine de talens, qui dans le sein d’une retraite profonde, se console des revers de fortune qu’elle a essuyés, en cultivant les Lettres & en élevant ses enfans pour la Patrie.

Il ne faut point accuser cette Patrie d’un pareil oubli ; mais on s’étonnera sans doute de ce que dans un siecle de lumieres & de raison, une femme si supérieure à son Sexe, a à se plaindre (je ne

dis pas à rougir) de son peu de fortune ; la Grèce n’eut point un pareil reproche à faire aux Concitoyens des Sapho, ni la France aux Contemporains des Sevigné, des Graffigni & des Lambert.

L’étonnement redoubleroit, si on observoit que cette femme respectable, est la niece de cette célebre Marquise du Châtelet qui a commenté Newton, avant même qu’il fut entendu par nos Philosophes.

Remarquons encore que l’Auteur de ces Mêlanges a épousé le fils du Gouverneur du dernier Empereur : homme dont la mémoire sera long-tems chere à l’auguste Maison de Lorraine, & dont le nom ne se prononce encore à Vienne & à Nancy, qu’avec l’enthousiasme, avec lequel nous prononçons ceux des Fénélon & des Montausier.

Je vais m’arrêter un moment sur ce grand homme, qui il n’a manqué peut-être pour jouir de toute la célébrité qui lui est dûe, que d’avoir un Tacite pour Historien.

C’est aussi me conformer aux vûes de l’Auteur respectable de ces Mêlanges : comme elle ne songe qu’à se dérober à une réputation littéraire qu’elle mérite, elle me pardonnera plus aisément l’éloge de son pere que le sien.

Jean Philippe Comte de Cardon & de Vidampierre, grand Baillif de , Conseiller d’Etat, Gouverneur & premier Gentilhomme des trois Fils du Prince Léopold, Duc de Lorraine, nâquit à Nancy en1663, d’une Famille dont la noblesse se perdoit dans la nuit des siecles, & qui de tems immémorial, avoit vêcu avec distinction à la Cour de ses Souverains.

Il entra d’abord au Service de France ; , qui se connoissoit en talens & qui étoit digne de les protéger, le fit Major de son Régiment & Colonel d’Infanterie : il parut en cette qualité à la tête de nos Armées, dans cette foule de sieges & de batailles qui rendirent le siecle de si mémorable, & dont le Monarque, qui en obtint le nom de Grand, eut le courage dans sa vieillesse de .

Le Comte de Vidampierre vouloit que le Service se fît dans le Régiment du Roi avec la plus grande exactitude : mais quand la discipline étoit à couvert, & qu’il lui étoit permis d’être homme, on ne voyoit plus en lui que le pere & l’ami de ses soldats : aussi il étoit à la fois craint & chéri dans les troupes : le même grenadier qu’il venoit de punir comme infracteur des loix militaires, au sortir de son cachot, auroit demandé à mourir pour lui.

Mais les talens militaires du Comte, font la moindre partie de sa gloire ; il étoit appellé à des emplois bien plus importans pour le bonheur de la terre, que celui de faire observer à des automates en uniforme ce code sanglant qu’on appelle dans les Cours, le droit de la guerre, & qui n’est dans la langue philosophique, que le code raisonné de la destruction.

Leopold, le Titus de la Lorraine, avant qu’elle cessât d’être libre, avoit trois fils qu’il vouloit élever pour le bonheur de ses peuples : il jetta les yeux autour de lui, & ne vit que le Comte de Vidampierre, qui fût digne d’apprendre à ses enfants qu’ils étoient hommes, avant que l’âge leur apprit qu’ils étoient rois.

Le Comte étoit trop éclairé pour ne pas connoître toute l’importance du poste où on vouloit le placer : il avoit eu la délicatesse de ne point le briguer ; il eût la gloire plus grande encore de le refuser, quand on vint le lui offrir. Léopold confirmé dans sa résolution par cet acte de grandeur d’ame, alla lui-même chez le Philosophe, lui dit qu’il étoit nécessaire à la patrie, & le conjura les larmes aux yeux de ne point tromper son attente ; le Comte vaincu par la générosité de Léopold, accorda à son ami ce qu’il avoit refusé à son Souverain.

Le choix de Léopold ne tarda pas à être confirmé par : ce Prince félicita la Comte par une de ces lettres flatteuses, qui font autant d’honneur au Monarque qui les écrit, qu’au sujet qui les reçoit ; mais celui-ci tou- jours ferme dans ses principes, cacha cette lettre avec le même soin, que des hommes vulgaires en mettroient à la publier : sa famille même ne l’a connue qu’après sa mort, en faisant l’inventaire de ses papiers.

Il est inutile de s’étendre sur le succès de l’éducation des Princes de Lorraine : l’Europe sur ce sujet m’a prévenu : & quand la génération présente parle encore, c’est à l’Historien à se taire.

Une révolution mit un de ces Princes sur le trône de Charles-quint : François de Lorraine devint Empereur, & comme il avoit été élevé par un Sage, il continua à être son ami, lorsque tout ce qui l’environnoit ne lui disoit que de le protéger. La famille du Comte de Vidampierre a conservé douze lettres de ce premier des Souverains à son ancien instituteur : elles respirent la tendresse la plus vive, & nous ramenent à ces siecles héroïques, où la Nature en imposant aux Rois le fardeau du gouvernement, ne leur ôtoit pas celui de la reconnoissance.

Quelques années avant l’élection de ce Prince, son pere l’envoya à Prague ; le Comte de Vidampierre obligé de rester auprès des autres fils de son Souverain, composa une instruction pour leur frere, qui fait le plus grand honneur à son cœur & à ses lumieres ; c’est un Traité de Morale pour les Princes, sorti de la tête

de Tacite & écrit avec la plume de Fénelon ; je pourrai quelque jour publier cette instruction, aussi-bien que les lettres de l’Empereur : s’il est nécessaire de justifier à mes Concitoyens la gloire du Comte de Vidampierre, gloire d’autant plus chere à sa postérité, qu’elle semble avoir été son unique héritage.

Le bruit des talens de l’instituteur des Princes de Lorraine, ne tarda pas à se répandre dans les Cours de l’Europe ; il reçut en différentes occasions des preuves de leur estime ; celle de Versailles en1737, le nomma pour aller prendre possession, au nom de la France du Duché de Bar. Ce choix étonna d’abord les politiques, parce qu’on savoit le Comte très attaché aux intérêts de la maison d’Autriche ; mais le ministere de , étoit convaincu que ce grand homme ne témoigneroit jamais sa reconnoissance à ses bienfaiteurs au dépens de sa vertu ; on se fia à son , & on eut raison ; le Comte de Vidampierre travailla pour les deux Cours de Vienne & de Versailles, & remplit également leur attente.

Depuis cette époque mémorable, le Comte qui avoit assez mérité de sa patrie, ne vêcut plus que pour lui même : ses longs travaux ayant dissipé en lui de bonne heure les principes de la vie, il éprouva avant d’être vieux, les incommodités de la viellesse ; il lui survint même une cataracte, sur les deux yeux, & il ne songea qu’après un grand nombre d’années à subir l’opération qui devoit lui rendre la lumiere ; il profita de cet intervalle, pour replier son ame sur elle même, & méditer sur les grands spectacles dont il avoit été témoin : il n’auroit pas imité ce Sophiste grec, qui se créva les yeux pour isoler davantage sa pensée ; mais il n’étoit pas fâché d’être aveugle, pourvu que la philosophie ne lui fit pas un crime de son aveugleinent.

Ce grand homme mourut en1744, âgé de 81ans ; il avoit vêcu plusieurs siecles, à juger de sa vie par le bien qu’il fit à la Lorraine, par ses manuscrits & par ses travaux.

Il avoit eu d’Eugenie Capisucchi de Bologne, son épouse, un grand nombre d’enfans ; l’ainé mourut quelque tems après sa nomination au poste de Chambellan du Duc de Lorraine, & le plus jeune, Officier dans le Régiment de l’Empereur, se distingua dans plusieurs campagnes, & mourut en Autriche de ses blessures : il ne reste plus de cette famille à jamais respectable, que le Comte de Vidampierre, ancien Officier dans le Régiment du Roi, qui a épousé l’Auteur de ces mêlanges, & le Comte de Cardon, Colonel en second dans le Régiment de Gustine, & premier Gentil-homme de la Chambre du feu Roi de Pologne Stanislas : ce dernier n’a point de postérité.

Les Souverains de la Lorraine, ne virent jamais avec indifférence, les Services de la maison de Vidampierre ; parmi les distinctions qu’ils lui accorderent, il ne faut point oublier l’érection de la terre de Vandeleville en Comté, en faveur du Sage, dont je viens de crayonner les traits : je ne connois rien de si honorable, que le diplôme de cette érection ; de pareils diplômes sont, il est vrai, une monnoie idéale ; mais dans tout état fondé sur les préjugés de la Noblesse, c’est avec une pareille monnoie, qu’on récompense un grand homme, ou qu’on l’encourage à le devenir.

Outre ces récompenses idéales, le Comte de Vidampierre, avoit accepté du DucLéopold, une pension qui lui étoit nécessaire pour se soutenir dans une honnête médiocrité ; car occupé tout entier des intérêts de sa nation, il avoit négligé entiérement les siens ; il croyoit que le faste ne distingue que les Grands, qui ne sont rien

par eux-mêmes, & il osoit porter dans une Cour voluptueuse, l’ame des Cincinnatus & des Curion.

Cette pension n’étoit que de six mille livres (argent de Lorraine) ; mais l’équitable Léopold, sensible aux Services du Comte, voulut que les deux tiers de cette pension retournassent à perpétuité à sa femme & à ses enfans, jusqu’à l’extinction entiere de la famille : il désira que tant qu’il existeroit un rejeton du bienfaiteur de ses peuples, il existât un monument de sa reconnoissance.

Des circonstances malheureuses, qu’il étoit plus aisé de prévoir que de prévenir, ont obligé l’aîné de la maison de Vidampierre, de se défaire du Comté de Vandeleville : il ne lui restoit plus des biens de ses ancêtres, que le dernier bienfait de Léopold, c’est-à-dire la pension perpétuelle accordée à sa postérité : & déja il cesse d’en jouir ; heureusement la récla- mation est venue : le cri de l’infortune est monté jusqu’au trône ; il a frappé notre Auguste Souveraine qui s’est rappellé avec émotion, que c’étoit le Comte de Vidampierre qui avoit rendu l’Empereur son pere, digne de regner ; & s’il se trouve des hommes barbares qui s’opposent à sa justice & à ses bienfaits, cet ouvrage suffira pour les dévouer à la haine de la

Vers à mettre sous le portrait de la reine

VERS

E.

doux charme de son sourire Ne nuit point à sa Majesté ;

Mais à quoi bon ce sceptre à son côté ! Elle en a déja deux qui marquent son empire, La bienfaisance & la beauté.

À mes enfants

À

S.

De nos malheurs, mes fils, j’ai tracé le tableau : En vain depuis dix ans, j’en veux tarir la source, Ils me suivront jusqu’au tombeau, Et sans Dieu qui nous reste, ils seroient sans ressource. Vous qui sçavez suspendre mes douleurs, De qui j’attens le peu de fleurs Que le tems répandra sur l’hyver de mon âge, Infortunés Enfants, quel est votre partage !

Vos vertus, dont tout m’offre une riante image, Vainement au bonheur vous ont donné des droits ; Vainement vos ayeux ont élevé les Rois : Les besoins & les maux seront votre héritage ; Mais s’il vous reste du courage, Si malgré vos revers, vos ames sont à vous, Si vos loisirs sont les loisirs du Sage, Votre infortune encor peut faire des jaloux.

Les baisers de la nature

LES BAISERS

E.

la douleur & dans les larmes Je venois de passer la nuit ; Mes fils devinent mes allarmes ; Près de moi l’amour les conduit ; L’aîné que l’âge rend timide Avec respect baise ma main ; Mon front flétri par le chagrin De son frere plus intrépide Reçoit un baiser enfantin ; Et ma fille qui vient de naître Gravissant sur mon traversin, Au dessus d’un voile de lin Que sa bouche fait disparoître Imprime un baiser sur mon sein. Quelle scène pour une mere !

Et quel instant pour le pinceau ! Dans ses ballets de caractere Jamais l’ingénieux Noverre Ne dessina pareil tableau. Dès lors mon esprit se rassure ; Je sens un baume à ma blessure, Et baisant mes fils à mon tour, Je vois que dans une ame pure Les doux baisers de la nature Valent mieux que ceux de l’amour.

Adieux à Monsieur Mercier

ADIEUX

R.

le dégoût se répand sur ma vie ; L’an deux mille à propos vient me desennuyer, Je pleure avec ta Natalie, Et j’apprens par cœur Hennuyer. Toi qui soutiens de ta philosophie Mon héros qu’un Voltaire appuie, Mais qu’un A… croit avoir foudroyé ; Je pars ; mais avec moi j’emporte ton génie, C’est ne te perdre qu’à moitié.

Épître du Comte de Tressan

ÉPITRE

DU COMTE

N,

Sur sa retraite de Franconville.

délicieux, ô mon cher Franconville, Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur, Ravissent ma vieillesse & consolent mon cœur. Que rien ne trouble plus la paix de cet azile Où je trouve enfin le bonheur ! Tranquille en cette solitude, Je passe de paisibles nuits ; Je reprens le matin une facile étude, Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis ;

Je vois le soir de vrais amis Et m’endors sans inquiétude ; Souvent conduite par les ris, De fleurs nouvellement écloses La petite Fanchon orne mes cheveux gris, Et me laisse cueillir sur ses levres de roses Des baisers innocens tels que ceux que Cypris Et reçoit & rend à ses fils. Que j’aime cette aimable enfance ! Ni le desir ni la pudeur N’impriment encor la rougeur Sur ce front de douze ans où regne l’innocence. Fanchon met toute la décence À marcher les pieds en dehors À ne point déranger son corps,

Quand elle fait la révérence : Cependant déja Fanchon pense ; Par mille petits riens charmans Elle nous prouve à tous qu’elle a le don de plaire, Qu’elle en a le desir, qu’elle voudroit tout faire Pour être utile à tous momens ; Va, Fanchon, embellis sans cesse, Attens près de moi tes quinze ans ; Je respecterai ta jeunesse ; Il sied trop mal à la vieillesse De flétrir les fleurs du printems ; Je verrai tes jeux innocens, Tes graces & ta gentillesse : Et veillant sur tes goûts naissans, S’il te naît un sixieme sens, Tu le devras à la tendresse Du plus joli de tes Amans.

Réponse à l’épître du Comte de Tressan

RÉPONSE

SUR LES MÊMES RIMES

L

DU COMTE

N.

délicieux, fortuné Franconville, Tu nous fais désirer ton air pur, ta fraîcheur, Tu rajeunis Tressan en consolant son cœur ! Puissé-je quelque jour dans cet heureux azile Être témoin de son bonheur ! Tu souris, mon cher Comte, en cette solitude Au souvenir heureux de tes antiques nuits ; Je te vois le matin jouer avec l’étude ; En relisant tes vers, tu braves les ennuis ;

Le soir des malheureux tu te fais des amis, Et c’est en te quittant qu’on sent l’inquiétude ; Partout t’accompagnent les ris ; Les fleurs de ton esprit semblent toujours écloses ; Si j’étois ta Fanchon, malgré tes cheveux gris, Tu prendrois des baisers sur mes levres de roses : Mais je ne connois plus les baisers de Cypris ; Une mere à trente ans ne baise que ses fils : Fanchon te rappelle l’enfance Age peu fait pour la pudeur, Où l’on folâtre sans rougeur, Où l’on dit baise moi sans perdre l’innocence ; De ta Fanchon j’aime assez la décence ; Je ris de ses pieds en dehors, Et de l’art qu’elle met à soutenir son corps ;

Je la vois dans ta cour traîner sa réverence ; Mais son cœur est perdu, si jamais elle pense ; Bientôt cent petits riens charmans, Prouveront qu’à son maître elle a dessein de plaire ; Pour égaler Gaussin elle voudra tout faire, Et le désir hâtera les momens. Va, ma Fanchon, caresse-le sans cesse, Mais prens bien garde à tes quinze ans ; On court plus d’un danger dans la tendre jeunesse, Quand sur le front de la vieillesse On trouve les fleurs du printems ; Il n’est point de jeux innocens, Lorsqu’auprès d’un tel maître on a ta gentillesse : Anacréon toujours a des charmes naissans ; Le génie à son corps prête un sixième sens, Et sans avoir recours au Dieu de la tendresse, Tu trouveras en lui le plus beau des Amans.

Vers à mettre sous le portrait de M. Thomas

VERS

S.

seul sait louer un grand homme, Lui seul tient nos cœurs dans ses mains ; Il seroit le rival de l’Orateur de Rome, Si ses Lecteurs étoient tous des Romains.

Vers à mettre sous le portrait de Crébillon fils

VERS

s.

pere avoit porté le trouble dans nos ames, Le feu de ses écrits venoit nous consumer ; Le fils ouvre son cœur à de plus douces flammes,

Il les peint, les dévoile, & sait s’en faire aimer.

Vers à mettre sous le portrait de M…

VERS

écrits seront chers à la race future ; Il est cher par ses mœurs à sa société ; Dès l’enfance, il voua son cœur à la Nature, Et sa plume à la vérité.

Vers à la Comtesse de Beauharnais

VERS

À MADAME

LA COMTESSE

DE BEAU-HARNOIS.

œuvres sont sur ma toilette Avec Ovide & Richardson ; À chaque instant ma main feuillette Tes vers dignes d’Anacréon : Et ta folâtre historiette, Qui joint au bon goût d’Hamilton, L’élégance de la Fayette Et les graces de Voisenon ; On m’assure, belle Comtesse, Que Zoyle dans son courroux Fronde ta plume enchanteresse ;

Mais c’est ta gloire qui le blesse ; Du Sexe même qu’il caresse J’observe que l’homme est jaloux ; Il n’aime en nous que la foiblesse ; N’écris point, ou rampe sans cesse, Ils seront tous à tes genoux.

Lettre de Voltaire à la Comtesse de Vidampierre

LETTRE

DE DE VOLTAIRE,

À LA COMTESSE

P…

que j’ai admirés dans votre lettre : je ne suis point inquiet de l’affaire de M… puisque vous le protégez : vous êtes d’un Sang qui les Belles Lettres & la Philosophie auront une obligation éternelle… Il paroît que le tems des Anitus est passé : vous contribuerez plus que personne, Madame, à faire regner la raison : car on me dit que vous l’ornez de toutes les graces qui assurent son triomphe : les hommes ne sont gouvernés que par l’opinion, & cette opinion dépend du petit nombre de personnes qui vous ressemblent : c’est par leurs charmes & par la force de leur esprit, que le public est dirigé, sans même qu’il s’en apperçoive : je maintiens qu’il suffit de trois

À Ferney, ce 15 Mai 1776.

Lettre de Madame de Vidampierre à Voltaire

LETTRE

DE MADAME

P…

À DE VOLTAIRE.

Vous me parlez de votre âge ; mais quand on a votre génie & votre ame, on n’a point d’âge : l’Auteur de Mahomet, de l’Histoire générale, & de la Henriade a toujours son printems : c’est moi qui me flétris à force de lire ces écrits immortels : alors nous changeons de rôle ; je suis Tithon & vous êtes l’Aurore.

…

… Le dernier entretien que j’ai eu à Paris avec notre respectable Philosophe, a roulé tout entier sur le grand homme de Ferney ; il pleuroit de tendresse au souvenir de ses bienfaits : il n’y avoit rien d’étudié dans sa reconnoissance, & elle n’en étoit que plus sublime.

… Pour moi, j’ai encore un intérêt particulier à vous ouvrir mon ame à son égard : j’ai l’orgueil de croire que vous m’honorerez encore d’une réponse. Que voulez-vous ? une jouissance en entraîne une autre : je ressemble en ce point à ces jeunes filles d’Otahiti qui ont trouvé tant de plaisir à perdre leur virginité, qu’elles voudroient tous les jours la reperdre encore.

À Nancy, ce 36 Mai 1776.

Réponse à la dédicace des Paradoxes

RÉPONSE

DE LA COMTESSE

P…

À LA DÉDICACE

des PARADOXES.

votre ouvrage à l’innocence qu’on opprime, qu’à l’orgueil qu’on encense, & à ce trait je reconnois le Philosophe de la nature.

O noble Chevalier d’un Sexe qui n’a de défense que dans sa douceur, & de force que dans sa foiblesse ! combien je me sens élevée par cet hommage d’une plume avouée de tout ce qu’il y a d’éclairé en Europe, & qui ne respire que l’honnêteté, l’amour des hommes & l’enthousiasme pour la vertu !

On sçaura qu’une épouse qui sait se respecter, qu’une mere qui a nourri ses enfants & qui les éleve n’est pas vile ; on dira : les ennemis de cette femme pourroient bien être injustes, puisqu’elle eût pour ami le Philosophe de la nature.

Vertueux Citoyen, ma société, dites-vous, a contribué à votre bonheur : la vôtre m’a fait supporter

Daignez me croire avec l’enthousiasme que m’inspirent votre génie & ma reconnoissance,

Isménide et Hylas

ISMENIDE

ET

S.

E.

Ce n’est pas qu’on ne prît beaucoup de précautions pour modérer l’impétuosité de la chûte : on s’attachoit des aîles d’oiseaux, ou même des aigles vivantes : mais ce n’étoit-là que raffiner sur le suicide ; les aîles coupées des oiseaux ne valoient pas mieux que les aîles d’Icare : pour les aigles, elles avoient perdu le privilege que Jupiter leur donna au tems de l’enlévement de Ganymede, & elles ne se laissoient monter par des hommes que pour les noyer.

Dans le tems où cette fureur de mourir, pour se punir d’aimer, étoit une épidémie qui commençoit à infecter toute la Grèce ; un jeune Athlète qui avoit remporté plusieurs prix aux jeux Olympiques, devint épris dans Lesbos de la fille d’un grand Prêtre de Jupiter : les deux amans ne s’étoient vus qu’une seule fois au temple ; mais chez des ames neuves & faites pour s’entendre, se voir une fois, c’est se jurer de s’aimer toute sa vie.

Hylas, (c’est le nom de l’Athlète) étoit destiné par son pere à épouser la fille d’un Roi de Sparte ; car dans ces siecles héroïques un Prince qui gouvernoit avec gloire, ne se dégradoit point en se choisissant pour gendre un citoyen que la gloire avoit tiré de l’obscurité ; & lorsque la gloire n’étoit que du côté de l’Athlète, lui seul se dégradoit en épousant la fille d’un Roi.

De son , le grand Prêtre du Jupiter de Lesbos, avoit promis sa fille au grand Prêtre de Jupiter Olympien ; des querelles religieuses les divisoient depuis vingt ans, & Ismenide alloit être le gage de leur réunion.

Hylas ne connoissoit pas la Princesse qu’on lui destinoit : Ismenide connoissoit son Prêtre & ne l’en aimoit pas davantage ; mais tous deux dans la dépendance d’un pere, ne sçavoient que gémir & se taire : un pere alors étoit le souverain de sa famille, & la famille n’en étoit pas plus mal gouvernée.

Hylas avoit reçu ordre de ne regarder avec complaisance aucune femme de Lesbos. —Quand il étoit auprès d’Ismenide, il cherchoit ses regards, pour obéir à son cœur : quand il les avoit rencontrés, il détournoit les siens, pour obéir à son pere.

On avoit enjoint à Ismenide de dédaigner tous les jeunes gens de Lesbos ; & tel étoit l’ascendant que son pere avoit pris sur elle, que tout le monde croyoit qu’elle dédaignoit Hylas.

Les deux amans ne tarderent pas à se méprendre sur le principe de leur mutuelle indifférence. —La barbare ! disoit l’Athlète, avec quel plaisir elle obéit à son pere ! —Le cruel ! disoit la fille du Prêtre de Lesbos, il va chercher le bonheur dans Sparte ! pour moi je sens que je ne le trouverai jamais.

Le feu de l’amour s’accroît de tout ce qu’on y jette pour l’éteindre ; il étoit à son comble dans le cœur des deux amants, quand on vint leur annoncer les apprêts de leur double mariage.

« Eh bien ! s’écrie Hylas, puisque le seul objet qui me fait cherir la vie passe dans les bras d’un rival : puisque la gloire d’un amant n’est d’aucun prix pour l’ingrate qui me méprise : puisqu’enfin on ne me laisse pas la liberté de sacrifier la fille d’un Roi à ce que j’aime : il est tems de prendre l’unique parti que m’inspirent mon cœur & les Dieux : j’irai au de Leucade : je m’élancerai dans l’abîme des mers, & j’y périrai où je reviendrai guéri… Guéri ! de quoi ? d’aimer Ismenide ! non la mort est plus douce qu’une si affreuse guérison. »

Ismenide de son côté rouloit dans le sanctuaire du temple de Jupiter le même projet sinistre : & ferme dans ses principes, malgré la timidité de son sexe, elle n’attendoit que les ombres de la nuit pour l’exécuter.

Ces entreprises audacieuses d’un sexe que notre éducation à réussi à rendre pusillanime, nous étonnent sans doute ; mais il ne faudroit pas nier l’action d’Ismenide, parce que nos françoises n’auroient pas la force de l’imiter : les mœurs des siecles des Arrie, des Eponine, des Aspasie & des Sapho, ont existé, quoique ces mœurs ne soyent pas les nôtres.

La nuit vient : Ismenide accompagnée d’une amie qu’elle n’avoit instruite qu’à moitié de son secret, afin de n’être point trahie par sa tendresse, se rend à Leucade : Hylas part après elle, & arrive le premier au lieu du dévouement.

Auprès du rocher étoit un temple d’Apollon, où les victimes volontaires de l’amour avoient coutume de se rendre, avant de consommer leur sacrifice ; là elles juroient sur les autels de s’élancer avec courage dans le sein de la mer : cette précaution étoit nécessaire pour prévenir ce que les Sophistes appellent les foiblesses de la nature, & encore souvent ne suffisoit-elle pas : on sçait qu’un Spartiate qui avoit fait ce serment, étant monté sur le rocher & mésurant des yeux la profondeur de l’abîme, retourna sur ses pas : dit-il, que mon vœu en eut besoin d’un autre plus fort pour m’engager à me précipiter ; tant l’instinct de la nature qui veille à la conservation des êtres, dit à ce sujet un des Philosophes les plus éloquens de ce siecle, l’emporte sur l’ascendant d’une monde meurtriere, sur les Oracles des Pythies & sur les sophismes des Anglomanes.

Hylas se rend au temple pour prononcer son serment : le Prêtre n’y étoit pas encore : l’amant d’Ismenide se promene avec agitation dans son enceinte ; le silence, la foible lumiere du crépuscule qui perçoit à peine sous ces voûtes, tout redouble sa vague inquiétude ; « Sage Vieillard de qui j’ai reçu la vie, s’écrie-t’il, je te vois du bord de la tombe me tendre envain une main défaillante : Lesbos, dont la Perse a juré la ruine, les barbares marchent vers tes remparts, & c’est en vain que ta voix m’appelle : ô ma patrie, ô mon pere, l’amour veut que je vous abandonne pour jamais… pour jamais ! Non : les Dieux qui veulent me guérir d’une passion fatale, ne demandent pas ma vie : il est des moyens légitimes de rallentir l’impétuosité de ma chûte & je les saisirai ; je franchirai impunément l’abîme, & j’obéirai à mon cœur sans trahir mon devoir. »

Il voit alors en parcourant le Sanctuaire, des aîles d’oiseaux destinées aux victimes volontaires de l’amour : il est frappé sur tout de la dépouille entiere d’une aigle monstrueuse qui pouvoit servir d’enveloppe à un homme d’une taille ordinaire : tout se ressentoit dans ce premier âge du monde de la vigueur de la nature ; les hommes vivoient un siecle & demi, les femmes étoient des héroines & les aigles avoient des corps de six pieds.

Hylas s’approche, déplie cette enveloppe & essaye s’il pourra en faire usage ; à peine y est-il renfermé, qu’il voit entrer dans le temple une jeune personne d’une taille légere & couverte d’un voile qui embrasse l’autel d’Apollon, & s’écrie avec impétuosité ! « Le barbare ! il veut cet affreux sacrifice… Grand Dieu ! réchauffe mon courage… prouvons à la Grèce que qui sçait aimer, sçait mourir. »

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