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Les Incas, ou la Destruction de l’empire du Pérou

Jean-François Marmontel · 1777 · Free in the US

104,695 words · about 7 h 20 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean-François Marmontel
Language
French
Published
1777
Length
104,695 words · about 7 h 20 min
Sections
57 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (57)
  1. Front matter under 1 min
  2. Approbation et Privilège du Roi about 1 min
  3. Chapitre I about 4 min
  4. Chapitre II about 8 min
  5. Chapitre III about 5 min
  6. Chapitre IV about 5 min
  7. Chapitre V about 5 min
  8. Chapitre VI about 7 min
  9. Chapitre VII about 6 min
  10. Chapitre VIII about 8 min
  11. Chapitre IX about 6 min
  12. Chapitre X about 10 min
  13. Chapitre XI about 10 min
  14. Chapitre XII about 14 min
  15. Chapitre XIII about 6 min
  16. Chapitre XIV about 7 min
  17. Chapitre XV about 5 min
  18. Chapitre XVI about 7 min
  19. Chapitre XVII about 8 min
  20. Chapitre XVIII about 10 min
  21. Chapitre XIX about 7 min
  22. Chapitre XX about 11 min
  23. Chapitre XXI about 6 min
  24. Chapitre XXII about 11 min
  25. Chapitre XXIII about 5 min
  26. Chapitre XXIV about 8 min
  27. Chapitre XXV about 7 min
  28. Chapitre XXVI about 8 min
  29. Chapitre XXVII about 6 min
  30. Chapitre XXVIII about 10 min
  31. Chapitre XXIX about 7 min
  32. Chapitre XXX about 8 min
  33. Chapitre XXXI about 5 min
  34. Chapitre XXXII about 5 min
  35. Chapitre XXXIII about 7 min
  36. Chapitre XXXIV about 9 min
  37. Chapitre XXXV about 10 min
  38. Chapitre XXXVI about 8 min
  39. Chapitre XXXVII about 4 min
  40. Chapitre XXXVIII about 8 min
  41. Chapitre XXXIX about 4 min
  42. Chapitre XL about 10 min
  43. Chapitre XLI about 10 min
  44. Chapitre XLII about 10 min
  45. Chapitre XLIII about 9 min
  46. Chapitre XLIV about 6 min
  47. Chapitre XLV about 12 min
  48. Chapitre XLVI about 12 min
  49. Chapitre XLVII about 4 min
  50. Chapitre XLVIII about 7 min
  51. Chapitre XLIX about 11 min
  52. Chapitre L about 10 min
  53. Chapitre LI about 10 min
  54. Chapitre LII about 5 min
  55. Chapitre LIII about 9 min
  56. Dédicace about 3 min
  57. Préface about 21 min

Continue:

Front matter

|J-M Moreau le jeune inv. | |Gravé à l’eau forte par De Ghende et terminé au burin par Leveau.

La Religion protégeant l’Humanité contre le Fanatisme.

Approbation et Privilège du Roi

de faire imprimer ledit Ouvrage autant de fois que bon lui ſemblera, & de le vendre, faire vendre & débiter par tout notre Royaume, pendant le tems de dix années conſécutives, à compter du jour de la date des Préſentes. défenſes à tous Imprimeurs, Libraires & autres perſonnes, de quelque qualité & condition qu’elles ſoient, d’en introduire d’impreſſion étrangere dans aucun lieu de notre obéiſſance : comme auſſi d’imprimer, ou faire imprimer, vendre, faire vendre, débiter, ni contrefaire ledit Ouvrage, ni d’en faire aucuns Extraits, ſous quelque prétexte que ce puiſſe être, ſans la permiſſion expreſſe & par écrit dudit Expoſant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de confiſcation des Exemplaires contrefaits, de trois mille livres d’amende contre chacun des contrevenans, dont un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris, & l’autre tiers audit Expoſant, ou à celui qui aura droit de lui, & de tous dépens, dommages & intérêts ; que ces Préſentes ſeront enregiſtrées tout au long ſur le Regiſtre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris, dans trois mois de la date d’icelles ; que l’impreſſion dudit Ouvrage ſera faite dans notre Royaume, & non ailleurs, en beau papier & beaux caracteres, conformément aux Réglemens de la Librairie, & notamment à celui du , à peine de déchéance du préſent Privilege ; qu’avant de l’expoſer en vente, le Manuſcrit qui aura ſervi de copie à l’impreſſion dudit Ouvrage, ſera remis dans le même état où

Regiſtré ſur le de la Chambre Royale & Syndicale des Libraires & Imprimeurs de Paris, 230, , conformément au Réglement de1723, qui fait défenses, , à toutes perſonnes, de quelque qualité & condition qu’elles ſoient, autres que les Libraires & imprimeurs, de vendre, débiter, faire afficher aucuns Livres pour les vendre en leurs noms, ſoit qu’ils s’en diſent les Auteurs, ou autrement, & à la charge de fournir à la ſuſdite Chambre huit Exemplaires preſcrits par l’ du même Reglement. À Paris, ce .

Chapitre I

Le Roi, les Incas & le Peuple, ſur le veſtibule du temple où ſon image eſt adorée, attendent ſon lever dans un religieux ſilence. Déjà l’étoile de Vénus, que les Indiens nomment l’aſtre à la brillante chevelure, & qu’ils révèrent comme le favori du Soleil, donne le ſignal du matin. À peine ſes feux argentés étincellent ſur l’horizon, un doux frémiſſement ſe fait entendre autour du temple. Bientôt l’azur du ciel pâlit vers l’orient ; des flots de pourpre & d’or peu-à-peu s’y répandent ; la pourpre à ſon tour ſe diſſipe, l’or ſeul, comme une mer brillante, inonde les plaines du ciel. L’œil attentif des Indiens obſerve ces gradations, & leur émotion s’accroît à chaque nuance nouvelle. On diroit que la naiſſance du jour eſt un prodige nouveau pour eux ; & leur attente eſt auſſi timide que ſi elle étoit incertaine.

Soudain la lumière à grands flots s’élance de l’horizon vers les voûtes du firmament ; l’aſtre qui la répand s’éleve, & la cîme du Cayambur eſt couronnée de ſes rayons. C’eſt alors que le temple s’ouvre, & que l’image du Soleil, en lames d’or, placée au fond du ſanctuaire, devient elle-même reſplendiſſante à l’aſpect du Dieu qui la frappe de ſon immortelle clarté. Tout ſe proſterne, tout l’adore ; & le Pontife, au milieu des Incas & du Chœur des Vierges ſacrées, entonne l’hymne ſolemnelle, l’hymne auguſte, qu’au même inſtant des millions de voix répetent, & qui, de montagne en montagne, retentit des ſommets de Pambamarca juſques par-delà le Potoſe.

Ame de l’univers, toi, qui du haut des deux, ne ceſſes de verſer au ſein de la nature, dans un océan de lumière, la chaleur, & la vie, & la fécondité ; Soleil, reçois les vœux de tes enfans & d’un Peuple heureux qui t’adore.

Ô Roi, dont le trône ſublime brille d’un éclat immortel, avec quelle impoſante majeſté tu domines dans le vaſte empire des airs ! Quand tu parois dans ta ſplendeur, & que tu agites ſur ta tête ton diadême étincelant, tu es l’orgueil du ciel & l’amour de la terre. Que ſont-ils devenus, ces feux qui parſemoient les voiles de la nuit ? Ont-ils pu ſoutenir un rayon de ta gloire ? Si tu ne t’éloignois, pour leur céder la place, ils reſteroient enſevelis dans l’abîme de ta lumière ; ils ſeroient dans le ciel comme s’ils n’étoient pas.

Ô délices du monde ! heureuſes les épouſes qui forment ta céleſte cour ! que ton réveil eſt beau ! quelle magnificence dans l’appareil de ton lever ! quel charme répand ta préſence ! les compagnes de ton ſommeil ſoulevent les rideaux de pourpre du pavillon où tu repoſes, & tes premiers regards diſſipent l’immenſe obſcurité des cieux. Ô ! quelle dut être la joie de la nature, lorſque tu l’éclairas pour la première fois ! Elle s’en ſouvient ; & jamais elle ne te revoit ſans ce treſſaillement qu’éprouve une fille tendre au retour d’un pere adoré, dont l’abſence l’a fait languir.

Ame de l’univers ! ſans toi le vaſte océan n’étoit qu’une maſſe immobile & glacée, la terre qu’un ſtérile amas de ſable & de limon, l’air qu’un eſpace ténébreux. Tu pénétras les élémens de ta chaleur vive & féconde ; l’air devint fluide & ſubtil, les ondes ſouples & mobiles, la terre fertile & vivante ; tout s’anima, tout s’embellit : ces élémens, qu’un froid repos tenoit dans l’engourdiſſement, firent une heureuſe alliance : le feu ſe gliſſe au ſein de l’onde ; l’onde, diviſée en vapeurs, s’exhale & ſe filtre dans l’air ; l’air dépoſe au ſein de la terre les germes précieux de la fécondité ; la terre enfante & reproduit ſans ceſſe les fruits de cet amour, ſans ceſſe renaiſſant, que tes rayons ont allumé.

Ame de l’univers ! ô Soleil ! es-tu ſeul l’auteur de tous les biens que tu nous fais ? N’es-tu que le miniſtre d’une cauſe premiere, d’une intelligence au-deſſus de toi ? Si tu n’obéis qu’à ta volonté, reçois nos vœux reconnoiſſans ; mais ſi tu accomplis la loi d’un être inviſible & ſuprême, fais paſſer nos vœux juſqu’à lui : il doit ſe plaire à être adoré dans ſa plus éclatante image.

Ame de l’univers, pere de Manco, pere de nos Rois, ô Soleil, protege ton Peuple, & fais proſpérer tes enfans.

Cayambur]. Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de Quito.

Le Pontife]. Le Sacerdoce réſidoit dans la famille des Incas. Le Grand-Prêtre du Soleil devoit être oncle ou frere du Roi. On l’appelloit Villuma ou Villacuma, diſeur d’oracles.

Qui forment ta céleſte Cour]. Il nous reſte une hymne péruvienne, adreſſée à une fille céleſte, qui, dans la Mythologie du pays, faiſoit l’office des Hyades. On va voir dans cette hymne quel étoit le tour & le caractere de la poéſie des Péruviens. « Belle fille, ton frere vient de caſſer ta petite urne, où étoient enfermés l’éclair, le tonnerre & la foudre, & d’où ils ſe font échappés. Pour toi, tu ne verſes ſur nous que la neige & les douces pluies. C’eſt le ſoin que t’a confié celui qui gouverne l’univers ».

D’un être inviſible & ſuprême]. Ce Dieu inconnu s’appelloit Pacha-Camac, celui qui anime le monde. Les Incas avoient laiſſé ſubſiſter ſon temple & ſon culte dans la vallée de ſon nom, à trois lieues de Lima, où il étoit adoré. Les Indiens ne lui offroient point de ſacrifices ; & la raiſon qu’ils en donnoient, c’eſt qu’ils ne l’avoient jamais vu.

Chapitre II

La fête qu’on célébroit alors étoit celle de la naiſſance ; & les cérémonies de cette fête conſacroient l’autorité des loix, l’état des Citoyens, l’ordre & la ſûreté publique.

D’abord il ſe forme autour de l’Inca vingt cercles de jeunes époux qui lui préſentent, dans des corbeilles, les enfans nouvellement nés. Le Monarque leur donne le ſalut paternel. « Enfans, dit-il, votre pere commun, le fils du Soleil, vous ſalue. Puiſſe le don de la vie vous être cher juſqu’à la fin ! puiſſiez-vous ne jamais pleurer le moment de votre naiſſance ! Croiſſez, pour m’aider à vous faire tout le bien qui dépend de moi, & à vous épargner ou adoucir les maux qui dépendent de la nature ».

Alors les dépoſitaires des loix en déployent le livre auguſte. Ce livre eſt compoſé de cordons de mille couleurs ; des nœuds en ſont les caracteres, & ils ſuffiſent à exprimer des loix ſimples comme les mœurs & les intérêts de ces Peuples. Le Pontife en fait la lecture ; le Prince & les Sujets entendent de ſa bouche quels ſont leurs devoirs & leurs droits.

La premiere de ces loix leur preſcrit le culte. Ce n’eſt qu’un tribut ſolemnel de reconnoiſſance & d’amour : rien d’inhumain, rien de pénible ; des prieres, des vœux, quelques offrandes pures ; des fêtes où la piété ſe concilie avec la joie : tel eſt ce culte, la plus douce erreur, la plus excuſable, ſans doute, où pût s’égarer la raiſon.

La ſeconde loi s’adreſſe au Monarque : elle lui fait un devoir d’être équitable comme le Soleil, qui diſpenſe à tous ſa lumiere ; d’étendre comme lui ſon heureuſe influence, & de communiquer à ce qui l’environne ſa bienfaiſante activité ; de voyager dans ſon Empire, car la terre fleurit ſous les pas d’un bon Roi ; d’être acceſſible & populaire, afin que, ſous ſon regne, l’homme injuſte ne diſe pas : que m’importent les cris du foible ? de ne point détourner la vue à l’approche des malheureux, car s’il eſt affligé d’en voir, il ſe reprochera d’en faire ; & celui-là craint d’être bon, qui ne veut pas être attendri. Elle lui recommande un amour généreux, un ſaint reſpect pour la vérité, guide & conſeil de la juſtice, & un mépris mêlé d’horreur pour le menſonge, complice de l’iniquité. Elle l’exhorte à conquérir, à dominer par les bienfaits, à épargner le ſang des hommes, à uſer de ménagement & de patience envers les rebelles, de clémence envers les vaincus.

La même loi s’adreſſe encore à la famille des Incas : elle les oblige à donner l’exemple de l’obéiſſance & du zele, à uſer avec modeſtie des privileges de leur rang, à fuir l’orgueil & la molleſſe ; car l’homme oiſif peſe à la terre, & l’orgueilleux la fait gémir.

La troiſieme impoſoit aux Peuples le plus inviolable reſpect pour la famille du Soleil, une obéiſſance ſans borne envers celui de ſes enfans qui régnoit ſur eux en ſon nom, un dévouement religieux au bien commun de ſon empire.

Après cette loi, venoit celle qui cimentoit les nœuds du ſang & de l’hymen, & qui, ſur des peines ſéveres, aſſuroit la foi conjugale & l’autorité paternelle, les deux ſupports des bonnes mœurs.

La loi du partage des terres preſcrivoit auſſi le tribut. De trois parties égales du terrein cultivé, l’une appartenoit au Soleil, l’autre à l’Inca, & l’autre au Peuple. Chaque famille avoit ſon appanage ; & plus elle croiſſoit en nombre, plus on étendoit les limites du champ qui devoit la nourrir. C’eſt à ces biens que ſe bornoient les richeſſes d’un Peuple heureux. Il poſſédoit en abondance les plus précieux des métaux ; mais il les réſervoit pour décorer ſes temples & les palais de ſes Rois. L’homme, en naiſſant, doté par la Patrie, vivoit riche de ſon travail, & rendoit en mourant ce qu’il avoit reçu. Si le Peuple, pour vivre dans une douce aiſance, n’avoit pas aſſez de ſes biens, ceux du Soleil y ſuppléoient. Ces biens n’étoient point engloutis par le luxe du ſacerdoce ; il n’en reſtoit dans les mains pures des ſaints Miniſtres des autels que ce qu’en exigeoient les beſoins de la vie : non que la loi leur en fixât l’uſage, mais leur piété modeſte & ſimple ne voyoit rien que d’aviliſſant dans le faſte & dans la molleſſe ; ils avoient mis leur dignité dans l’innocence & la vertu.

La loi du tribut n’exigeoit que le travail & l’induſtrie. Ce tribut ſe payoit d’abord à la nature : juſqu’à cinq luſtres accomplis, le fils ſe devoit à ſon pere, & l’aidoit dans tous ſes travaux. Les champs des orphelins, des veuves, des infirmes étoient cultivés par le Peuple. Au nombre des infirmités étoit compriſe la vieilleſſe : les peres qui avoient la douleur de ſurvivre à leurs enfans, ne languiſſoient pas ſans ſecours ; la jeuneſſe de leur tribu étoit pour eux une famille : la loi les conſoloit du malheur de vieillir. Quand le ſoldat étoit ſous les armes, on cultivoit pour lui ſon champ ; ſes enfans jouiſſoient du droit des orphelins, ſa femme de celui des veuves ; & s’il mouroit dans les combats, l’État lui-même prenoit pour eux les ſoins d’un pere & d’un époux.

Le Peuple cultivoit d’abord le domaine du ſoleil, puis l’héritage de la veuve, de l’orphelin & de l’infirme ; après cela, chacun vaquoit à la culture de ſon champ. Les terres de l’Inca terminoient les travaux : le Peuple s’y rendoit en foule, & c’étoit pour lui une fête. Paré comme aux jours ſolemnels, il rempliſſoit l’air de ſes chants.

La tâche des travaux publics étoit diſtribuée avec une équité qui la rendoit légere. Aucun n’en étoit diſpenſé ; tous y apportoient le même zele. Les temples & les fortereſſes, les ponts d’oſier qui traverſoient les fleuves, les voies publiques, qui s’étendoient du centre de l’Empire juſqu’à ſes frontieres, étoient des monumens, non pas de ſervitude, mais d’obéiſſance & d’amour. Ils ajoutoient à ce tribut celui des armes, dont on faiſoit d’effrayans amas pour la guerre : c’étoient des haches, des maſſues, des lances, des fleches, des arcs, de frêles boucliers : vaine défenſe, hélas ! contre ces foudres de l’Europe qu’ils virent bientôt éclater !

Tout, dans les mœurs, étoit réduit en loix : ces loix puniſſoient la pareſſe & l’oiſiveté comme celles d’Athenes ; mais, en impoſant le travail, elles écartoient l’indigence ; & l’homme, forcé d’être utile, pouvoit du moins eſpérer d’être heureux. Elles protégeoient la pudeur, comme une choſe inviolable & ſainte ; la liberté, comme le droit le plus ſacré de la nature ; l’innocence, l’honneur, le repos domeſtique, comme des dons du ciel qu’il falloir révérer.

La loi qui faiſoit grâce aux enfans encore dans l’âge de l’innocence, portoit ſa rigueur ſur les peres, & puniſſoit en eux le vice qu’ils avoient nourri, ou qu’ils n’avoient point étouffé. Mais jamais le crime des peres ne retomboit ſur les enfans : le fils du coupable puni le remplaçoit ſans honte & ſans reproche ; on ne lui en retraçoit l’exemple que pour l’inſtruire à l’éviter.

Ce fut par-tout le caractere de la théocratie d’exagérer la rigueur des peines : mais chez un Peuple laborieux, occupé, ſatisfait de ſon égalité, ſûr d’un bien-être ſimple & doux, ſans ambition, ſans envie, exempt de nos beſoins fantaſques de nos vices rafinés, ami de l’ordre, qui n’étoit que le bonheur public diſtribué ſur tous, attaché par reconnoiſſance au gouvernement juſte & ſage qui faiſoit ſa félicité, l’habitude des bonnes mœurs rendoit les loix comme inutiles : elles étoient préſervatives, & preſque jamais vengereſſes.

On en voyoit l’exemple dans cette loi terrible, qui regardoit la violation du vœu des Vierges du Soleil. Ô ! comment, chez un Peuple ſi modéré, ſi doux, pouvoit-il exiſter une loi ſi cruelle ? Le fanatiſme ne croit jamais venger aſſez le Dieu dont il eſt le miniſtre ; & c’étoit lui qui, chez ce Peuple, le plus humain qui fût au monde, avoir prononcé cette loi. Pour expier l’injure d’un amour ſacrilege, & appaiſer un Dieu jaloux, non-ſeulement il avoit voulu que l’infidelle Prêtreſſe fût enſevelie vivante, & le ſéducteur dévoué au ſupplice le plus honteux ; il enveloppoit dans le crime la famille des criminels : peres, meres, freres & ſœurs, juſqu’aux enfans à la mamelle, tout devoit périr dans les flammes ; le lieu même de la naiſſance des deux impies devoit être à jamais déſert. Auſſi, quand le Pontife, en prononçant la loi, nomma le crime, & dit quelle en ſeroit la peine, il friſſonna glacé d’horreur ; ſon front pâlit, ſes cheveux blancs ſe hériſſerent ſur ſa tête, & ſes regards, attachés à la terre, n’oſerent de long-tems ſe tourner vers le ciel.

Après la lecture des loix, le Monarque levant les mains : « Ô Soleil, dit-il, ô mon pere ! ſi je violois tes loix ſaintes, ceſſe de m’éclairer ; commande au Miniſtre de ta colere, au terrible Illapa, de me réduire en poudre, & à l’oubli de m’effacer de la mémoire des mortels. Mais, ſi je ſuis fidele à ce dépôt ſacré, fais que mon Peuple, en m’imitant, m’épargne la douleur de te venger moi-même ; car le plus triſte des devoirs d’un Monarque, c’eſt de punir ».

Alors les Incas, les Caciques, les Juges, les vieillards députés du Peuple, renouvellent tous la promeſſe de vivre & de mourir fideles au culte & aux loix du Soleil.

Les Surveillans s’avancent à leur tour : leur titre annonce l’importance des fonctions dont ils ſont chargés : ce ſont les envoyés du Prince, qui, revêtus d’un caractere auſſi inviolable que la Majeſté même, vont obſerver dans les Provinces les dépoſitaires des loix, voir ſi le Peuple n’eſt point foulé ; & au foible à qui le puiſſant a fait injure ou violence, à l’indigent qu’on abandonne, à l’homme affligé qui gémit, ils demandent : Quel eſt le ſujet de ta plainte ? qui cauſe ta peine & tes pleurs ? Ils s’avancent donc, & ils jurent, à la face du Soleil, d’être équitables comme lui. L’Inca les embraſſe, & leur dit : « Tuteurs du Peuple, c’eſt à vous que ſon bonheur eſt confié. Soleil, ajoute-t-il, reçois le ſerment des tuteurs du Peuple. Punis-moi, ſi je ceſſe de protéger en eux la droiture & la vigilance ; punis-moi, ſi je leur pardonne la foibleſſe ou l’iniquité

Des cordons de mille couleurs]. Ils s’appelloient Quippos, & ceux qui les gardoient Quippacamaïs, chargés des Quippos.

(c] La foi conjugale]. L’Inca lui ſeul, afin d’étendre & de perpétuer la branche royale de la famille du Soleil, pouvoir épouſer pluſieurs femmes.

Doté par la patrie]. À chaque enfant mâle, une portion de terrein égale à celle du pere ; à chaque fille, une moitié.

Ceux du Soleil y ſuppléoient]. La laine des troupeaux du Soleil & de l’Inca étoit diſtribuée au peuple. Le coton ſe diſtribuoit de même dans les pays où il falloit être plus légerement vêtu.

Cultivés par le peuple]. Le peuple occupé à ces travaux ſe nourriſſoit à ſes dépens.

Il rempliſſoit l’air de ſes chants]. Le refrain de ces chants étoit Hailli, triomphe.

La pareſſe & l’oiſiveté]. Chez les Péruviens ni les aveugles ni les muets n’étoient diſpenſés du travail ; les enfans même, dès l’âge de cinq ans, étoient occupés à éplucher le coton, & à égréner le maïs.

Enſevelie vivante]. C’eſt une choſe remarquable, que la ſuperſtition eût imaginé le même ſupplice à Rome & à Cuſco, pour punir la même foibleſſe, dans les vierges de Veſta & dans celles du Soleil.

Le terrible Illapa]. Sous le nom d’Illapa étoient compris l’éclair, le tonnerre & la foudre. On les appelloit les exécuteurs de la juſtice du Soleil.

Chapitre III

Dans leur danſe autour des colonnes,

ils s’entrelacent de leurs guirlandes, & cette chaîne myſtérieuſe exprime les douceurs de la ſociété, dont les loix forment les liens.

Mais déjà l’ombre des colonnes s’eſt retirée vers leur baſe ; elle s’abrege encore, & va s’évanouir. Alors éclatent de nouveau les chants d’adoration & de réjouiſſance ; & l’Inca, tombant à genoux au pied de celle des colonnes où le trône d’or de ſon pere étincelle de mille feux : « Source intariſſable de tous les biens, ô Soleil, dit-il, ô mon pere ! il n’eſt pas au pouvoir de tes enfans de te faire aucun don qui ne vienne de toi. L’offrande même de tes bienfaits eſt inutile à ton bonheur comme à ta gloire : tu n’as beſoin, pour ranimer ton incorruptible lumiere, ni des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos ſacrifices. Les moiſſons abondantes que ta chaleur mûrit, les fruits que tes rayons colorent, les troupeaux à qui tu prépares les ſucs des herbes & des fleurs, ne ſont des tréſors que pour nous : les répandre, c’eſt t’imiter : c’eſt le vieillard infirme, la veuve & l’orphelin qui les reçoivent en ton nom ; c’eſt dans leur ſein, comme ſur un autel, que nous devons en dépoſer l’hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t’offrir, que comme un ſigne ſolemnel de reconnoiſſance & d’amour : pour moi, c’eſt un engagement ; pour les malheureux, c’eſt un titre, & le garant inviolable des droits qu’ils ont à mes bienfaits ».

Tout le Peuple, à ces mots, rend graces au Soleil, qui lui donne de ſi bons Rois ; & le Monarque, précédé du Pontife, des Prêtres & des Vierges ſacrées, va dans le temple offrir au Dieu le ſacrifice accoutumé.

Sur le veſtibule du temple, ſe préſenterent aux yeux du Prince trois jeunes Vierges, nouvellement choiſies, que leurs parens venoient conſacrer au Soleil. Un léger tiſſu de coton les déroboit aux regards des profanes. La nature, dans ces climats, n’avoit jamais rien formé de ſi beau. Les trois Incas, leurs peres, les menoient par la main ; & leurs meres, à leur côté, tenoient le bout de la ceinture, ſigne & gage ſacré de la chaſte pudeur dont leur ſageſſe avoir pris ſoin,

Le Roi, les ſaluant d’un air religieux, les introduit dans le temple ; le Grand Prêtre les ſuit, & le temple eſt fermé. D’abord les trois Vierges s’inclinent devant l’image de leur époux, & au même inſtant le Grand-Prêtre détache le voile qui les couvre. Le voile tombe ; & que d’attraits il expoſe à l’éclat du jour ! Le Monarque ſe crut ravi dans la Cour du Soleil ſon pere ; il crut voir les femmes céleſtes, avec qui ce Dieu bienfaiſant ſe délaſſe du ſoin d’éclairer l’univers.

Deux de ces filles charmantes avoient la ſérénité du bonheur peinte ſur le viſage, & leur cœur, tout plein de leur gloire, ne mêloit au doux ſentiment d’une piété tendre & pure, l’amertume d’aucun regret ; l’autre, & la plus belle des trois, quoiqu’avec la même candeur & la même innocence qu’elles, laiſſoit voir la mélancolie & la triſteſſe dans ſes yeux. Cora (c’étoit le nom de la jeune Indienne) avant de prononcer le vœu qui la détachoit des mortels, ſaiſit les mains de ſon pere, & les baiſant avec ardeur, ne laiſſa échapper d’abord qu’un timide & profond ſoupir ; mais bientôt, relevant ſes beaux yeux ſur ſa mere, elle ſe jette dans ſes bras, elle inonde ſon ſein de larmes, & s’écrie douloureuſement : Ah ! ma mere ! Ses parens, aveuglés par une piété cruelle, ne virent dans l’émotion & dans les regrets de leur fille que l’attendriſſement de ſes derniers adieux, & le combat d’un cœur qui ſe détache de tout ce qu’il a de plus cher ; elle-même n’attribua qu’à la force des nœuds du ſang & au pouvoir de la nature la douleur quelle reſſentoit. « Ô le plus tendre & le meilleur des peres ! ô mere mille fois plus chere que la vie ! il faut vous quitter pour jamais » ! Elle ne croyoit pas ſentir d’autres regrets : le Prêtre y fut trompé comme elle ; & il lui laiſſa conſommer ſon téméraire & cruel dévouement.

Cependant, lorſqu’on fit entendre à ces trois jeunes Vierges la loi qui attachoit des peines ſi terribles à l’infraction de leur vœu, les deux compagnes de Cora l’écouterent ſans trouble & preſque ſans émotion ; elle ſeule, par un inſtinct qui lui préſageoit ſon malheur, ſentit ſon cœur ſaiſi d’effroi : on vit ſes couleurs s’effacer, ſes yeux ſe couvrir d’un nuage, les roſes même de ſa bouche pâlir, ſe faner & s’éteindre ; & ſes levres tremblerent en prononçant le vœu que ſon cœur devoit abjurer. Ce preſſentiment n’éclaira ni ſes parens, ni le Pontife. On ſoutint ſa foibleſſe, on apaiſa ſon trouble, on l’enivra de la gloire d’avoir un Dieu pour époux ; & Cora ſuivit ſes compagnes dans l’inviolable aſyle des épouſes du Soleil.

Alors le temple fut ouvert ; & les Incas, Miniſtres des autels, commencerent le ſacrifice.

Ce ſacrifice eſt innocent & pur. Ce n’eſt plus ce culte féroce, qui arroſoit de ſang humain les forêts de ces bords ſauvages, lorſqu’une mere déchiroit elle-même les entrailles de ſes enfans ſur l’autel du lion, du tigre ou du vautour. L’offrande agréable au Soleil, ce ſont les prémices des fruits, des moiſſons & des animaux, que la nature a deſtinés à ſervir d’alimens à l’homme. Une foible partie de cette offrande eſt conſumée ſur l’autel ; le reſte eſt réſervé au feſtin ſolemnel que le Soleil donne à ſon Peuple.

Sous un portique de feuillages dont le temple eſt environné, le Roi, ſes Incas, les Caciques ſe diſtribuent parmi la foule, pour préſider aux tables où le Peuple eſt aſſis. La premiere eſt celle des veuves, des orphelins & des vieillards ; l’Inca l’honore de ſa préſence, comme pere des malheureux. Tito Zoraï, ſon fils aîné, y eſt aſſis à ſa droite. Ce jeune Prince, dont la beauté annonce une origine céleſte, a rempli ſon troiſieme luſtre : il eſt dans l’âge où ſe fait l’épreuve du courage & de la vertu. Son pere, qui en fait ſes délices, s’applaudit de le voir croître & s’élever ſous ſes yeux : jeune encore lui-même, il eſpere laiſſer un ſage ſur le trône. Hélas ! ſon eſpérance eſt vaine ; les pleurs de ſon vertueux fils n’arroſeront point ſon tombeau.

Chapitre IV

Ils commencent, au ſon des conques, par la fleche & le javelot ; & le vainqueur, dès qu’il eſt proclamé, voit le héros qui lui a donné le jour s’avancer vers lui plein de joie, & lui tendre les bras, en lui diſant : « Mon fils, tu me rappelles ma jeuneſſe, & tu honores mes vieux ans ».

Vient enſuite la lutte ; & c’eſt-là que l’on voit tout ce que l’habitude peut donner de reſſort & d’énergie à la nature : c’eſt-là qu’on voit des combattans agiles & robuſtes s’élancer, ſe ſaiſir, ſe preſſer tour-à-tour ; plier, ſe raffermir, & redoubler d’efforts pour s’enlever ou pour s’abattre ; s’échapper, pour reprendre haleine ; revoler au combat, ſe ſerrer de nouveau des nœuds de leurs bras vigoureux ; tour-à-tour immobiles, tour-à-tour chancelans, tomber, ſe rouler, ſe débattre, & arroſer l’herbe flétrie des ruiſſeaux de ſueur dont ils ſont inondés.

Le combat, long-tems incertain, fait flotter l’ame de leurs parens entre la crainte & l’eſpérance. La victoire enfin ſe déclare ; mais les vieillards, en décernant le prix du combat aux vainqueurs, ne dédaignent pas de donner aux vaincus quelques louanges conſolantes : car ils ſavent que la louange eſt, dans les ames généreuſes, le germe & l’aliment de l’émulation.

Dans le nombre de ceux à qui leur adverſaire avoit fait plier le genoux, étoit le fils même du Roi & ſon ſucceſſeur à l’Empire, le ſenſible & fier Zoraï. Aucun des prix n’a honoré ſes mains ; il en verſe des larmes de dépit & de honte. L’un des vieillards s’en apperçoit, & lui dit, pour le conſoler : « Prince, le Soleil notre pere eſt juſte ; il donne la force & l’adreſſe à ceux qui doivent obéir, l’intelligence & la ſageſſe à celui qui doit commander ». Le Monarque entendit ces paroles. « Vieillard, dit-il, laiſſe mon fils s’affliger & rougir de ſe trouver plus foible & moins adroit que ſes rivaux. Le crois-tu fait pour languir ſur le trône, & pour vieillir dans le repos ?

Le jeune Prince, à cette voix, jeta un coup-d’œil de reproche ſur le vieillard qui l’avoit flatté, & ſe précipita aux genoux de ſon pere, qui le ſerrant tendrement dans ſes bras, lui dit : « Mon fils, la plus juſte & la plus impérieuſe des loix, c’eſt l’exemple. Vous ne ſerez jamais ſervi avec plus de zele & d’ardeur que lorſque, pour vous obéir, on n’aura qu’à vous imiter ».

Après qu’on eut laiſſé reſpirer les lutteurs, on vit cette illuſtre jeuneſſe ſe diſpoſer au combat de la courſe. C’eſt leur épreuve la plus pénible. La lice eſt de cinq mille pas. Le terme eſt un voile de pourpre que le vainqueur doit enlever. Dans l’intervalle de la barriere au terme, le Peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux les combattans. Le ſignal eſt donné ; ils partent tous enſemble ; & des deux côtés de la lice, on voit les peres & les meres animer leurs enfans du geſte & de la voix. Aucun ne donne à ſes parens la douleur de le voir ſuccomber dans ſa courſe ; ils rempliſſent tous leur carriere, & preſque tous en même temps.

Zoraï avoit devancé le plus grand nombre de ſes rivaux. Un ſeul, le même qui l’avoit vaincu au combat de la lutte, avoit ſur lui quelqu’avantage, & n’étoit qu’à cent pas du terme. « Non, s’écria le Prince, tu n’auras pas la gloire de me vaincre une ſeconde fois. Auſſi-tôt, ranimant ſes forces, il s’élance, le paſſe, & lui enleve le prix.

Ceux qui l’ont ſuivi de plus près ont quelque part à ſon triomphe. De ce nombre étoient les vainqueurs aux exercices de la lutte, de la fleche & du javelot. Zoraï s’avance à leur tête, tenant en main la lance où flotte ſuſpendu le trophée de ſa victoire, & avec eux il ſe préſente devant le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent, & les proclament dignes du nom d’Incas, de vrais fils du Soleil.

Alors leurs meres & leurs ſœurs viennent, d’un air tendre & modeſte, attacher à leurs pieds agiles, au lieu de la treſſe d’écorce qui fait les ſandales du Peuple, une natte de laine plus légere & plus douce, dont elles ont fait le tiſſu.

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