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Lettres sur les affaires municipales de la Cité de Québec

François Langelier · 1868 · Free in the US

23,180 words · about 1 h 37 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François Langelier
Language
French
Published
1868
Length
23,180 words · about 1 h 37 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (15)
  1. Front matter about 49 min
  2. Chapitre I about 4 min
  3. Chapitre II about 4 min
  4. Chapitre III about 2 min
  5. Chapitre IV about 2 min
  6. Chapitre V about 2 min
  7. Chapitre VI about 2 min
  8. Chapitre VII about 6 min
  9. Chapitre VIII about 4 min
  10. Chapitre IX about 3 min
  11. Chapitre X about 3 min
  12. Chapitre XI about 3 min
  13. Chapitre XII about 4 min
  14. Chapitre XIII about 8 min
  15. Chapitre XIV about 2 min

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LETTRES

SUR LES

AFFAIRES MUNICIPALES

Chapitre I

LETTRES

SUR LES

AFFAIRES MUNICIPALES

DE LA

CITÉ DE QUÉBEC

Il est devenu presque de mode, d’accuser la Corporation de tout ce dont nous avons à nous plaindre. À en croire certains journaux et leurs correspondants, si l’on ne voit pas s’élever de constructions nouvelles, s’il y a des maisons qui ne trouvent pas de locataires, si la valeur de la propriété foncière a diminué, si les affaires sont stagnantes, si l’industrie de la construction des navires se meurt, si le commerce s’en va, c’est à notre régime municipal qu’il faut s’en prendre. Qu’un homme se fasse éclabousser, qu’une dame déchire la traîne de sa robe, qu’un individu se donne une entorse au pied, qu’un maladroit se fasse souffler son porte-monnaie, qu’un fier-à-bras noircisse l’œil à un charretier, qu’un voyou donne à un autre un coup de pied où vous savez, je connais une feuille qui ne manque jamais de s’écrier : jusqu’à quand, citoyens de Québec, endurerez-vous cette horreur de Corporation ?

À entendre les mêmes journaux, il suffirait de remplacer notre conseil municipal par deux ou trois commissaires de leur choix et bien payés, pour voir, sans que nous soyons taxés, notre police rendre des points à celle de Paris, nos chantiers remplis de navires en construction, une activité fièvreuse régner dans les affaires, notre commerce faire pâlir celui de Londres, et nos rues, éblouissantes de propreté, se garnir de palais qu’habiteraient des nabads dix fois millionnaires.

Tant que ce langage n’a été tenu que par des gens intéressés à faire croire à la mauvaise administration de nos affaires municipales, par des hommes qui nous voudraient sauver avec un désintéressement que leur passé a déjà mis au jour, par des individus qui ont un commissaire à nous offrir, il n’y avait pas lieu de s’alarmer outre mesure. Tout le monde savait à quoi s’en tenir, et notre crédit n’en pouvait être ébranlé. Mais, à force d’entendre répéter que nous sommes volés, que nous sommes ruinés, que nous nous en allons à la banqueroute, que sans des commissaires pour administrer nos affaires municipales, c’en est fait de nous, comme on chante machinalement un refrain qu’on a entendu souvent, nous avons fini par le dire à notre tour. Et nous voilà, à force de nous dire malades, en train de prendre la maladie.

En effet, rien n’est plus propre qu’une pareille conduite, à ruiner notre crédit, à nous abaisser et à nous perdre dans l’estime des étrangers. Que penseriez-vous d’un individu qui viendrait vous dire : « je suis incapable d’administrer mes propres affaires ; si vous ne vous en chargez pas, je suis entièrement ruiné ; je suis si maladroit dans le choix de mes employés, je les surveille si mal, qu’ils me volent et me pillent impunément ?. » Je n’ai pas besoin d’attendre votre réponse. Vous ne manqueriez pas de dire : voilà un homme qui me paraît avoir un excellent cœur, mais il a la tête mal meublée.

Telle est, pourtant, la conduite que nous tenons en face de tout le pays depuis quelques années. Nous sommes continuellement à dire que notre conseil municipal est une réunion d’escrocs et d’imbéciles, dont nous demandons qu’on nous débarrasse ; comme si ces escrocs et ces imbéciles n’étaient pas nos représentants, comme s’ils ne devaient pas passer aux yeux des étrangers, pour la de notre intelligence et de notre honnêteté, comme s’ils n’étaient pas choisis par nous, comme s’il ne dépendait pas de nous et uniquement de nous, de les nommer plus intègres et plus intelligents. Nos lamentations continuelles ne sont-elles pas un continuel aveu de notre impuissance à nous gouverner nous-mêmes ? N’est-il pas temps qu’elles cessent, que nous examinions notre situation, que nous nous demandions si elle est aussi mauvaise que nous l’avons cru et que nous l’avons dit, que nous en recherchions la cause, que nous voyions si nous sommes moins capables de gérer nos affaires que les citoyens, je ne dis pas de Montréal, mais du dernier village de l’Amérique du Nord, et si notre intelligence est tellement , qu’il nous interdire et nous mettre en curatelle ?

Après avoir, comme bien d’autres, déploré le mauvais état de nos affaires municipales sans en rien connaître, après l’avoir attribué, comme tout le monde, à la maladresse et à la négligence de ceux qui les administrent, après avoir même appelé de mes vœux, le remplacement du conseil électif que nous avons, par des commissaires nommés par le gouvernement, je me suis enfin posé les questions qui précèdent : j’ai étudié notre système municipal, j’en ai examiné le fonctionnement, je me suis demandé si nous avions beaucoup à gagner, à voir substituer à une administration qui nous doit rendre compte de tous ses actes, une administration sur laquelle nous n’aurions aucun contrôle. Et j’en suis venu à la conclusion que notre situation, sans être brillante, n’est pas désespérée, que notre administration municipale n’est pas plus mauvaise que celle de Montréal, et que mettre des commissaires à la place de notre conseil, ce serait, non pas faire cesser les maux dont nous nous plaignons, mais nous fermer les yeux sur eux ; ce serait faire comme l’autruche qui, croyant que le chasseur la perdra de vue si elle cesse elle-même de le voir, s’enfonce la tête dans le sable.

Il est facile, en effet, de se convaincre, que notre situation financière est encore solide, que notre conseil municipal est au moins aussi bien composé que celui de Montréal, et que ceux de ses membres qui sont des hommes distingués ailleurs, ne perdent pas la tête en y entrant, qu’ils administrent aussi bien sous le nom de conseillers ou d’échevins, qu’ils le pourraient faire sous celui de commissaires.

Chapitre II

D’abord, notre situation financière est-elle aussi mauvaise qu’on le prétend ? Il suffit, pour se convaincre du contraire, de jeter les yeux sur les cotes de la bourse. Elles nous font connaître le crédit des différents corps publics, et l’on sait que le crédit est un indicateur presqu’infaillible de la situation financière des villes et des individus. Or, malgré tout le mal que, depuis cinq ans, on n’a cessé de dire de notre administration municipale, malgré les cris de gaspillage, de vol, de ruine, de banqueroute, partis d’individus qu’on pouvait supposer bien informés, et qui se sont fait entendre jusque dans le parlement, qu’y voyons-nous ? Nos bons sont encore cotés de 93 à 98, pendant que ceux de Montréal sont cotés à 104, ceux de Toronto à 93, ceux d’Ottawa à 91.

Nous pouvons donc être assurés de ce côté pour le moment. Mais, sommes-nous en danger pour l’avenir, à cause de la manière dont sont administrées nos affaires ? Je n’hésite pas à dire que non.

Examinons la composition du Conseil-de-Ville. À sa tête nous voyons le chef d’une de nos principales maisons de commerce en gros. On pourrait trouver, sans doute, un homme ayant plus de connaissances littéraires que M. Lemesurier. Mais un maire n’a pas pour mission de faire des modèles pour les élèves de rhétorique. C’est un administrateur ; tout ce qu’on peut exiger de lui, c’est la science, le génie et la langue des affaires ; et personne à Québec, n’osera contester ces qualités à M. LeMesurier, pas plus qu’on ne lui contestera l’énergie, le travail et l’esprit d’entreprise.

On a dit bien des fois, que le conseil n’offrait aucune garantie à la propriété foncière, parce qu’on n’y trouvait personne intéressé à cette partie de la fortune publique, Or si nous jetons les yeux sur la liste des échevins et conseillers, nous y voyons les noms d’un J. R. Renaud, d’un W. W. Scott, d’un A. Hamel, trois des plus grands propriétaires fonciers de Québec, trois hommes qui, par leur travail, leur industrie, leurs talents pour leurs affaires, ont acquis des fortunes comme on en rencontre peu en ce pays.

On a laissé entendre que la majeure partie du conseil se compose de va-nu-pieds, de créatures de la populace, d’orateurs de carrefours. Eh bien ! à côté des trois grands propriétaires que je viens de nommer siégent, le Dr. Rinfret, un autre grand propriétaire, l’un des médecins les plus achalandés de la ville ; le Dr. H. Blanchet et M. Henry, deux de nos plus grands capitalistes ; MM. Côté et Mailloux, deux des principaux marchands de St.-Roch ; MM. John Hearn, Hossack, St.-Michel, Hall, Giblin, cinq de nos premiers hommes d’affaires, dont l’un est fondateur du Chronicle et procureur de la Fabrique de St.-Roch, et un autre membre de l’Assemblée Législative de la Province de Québec ; M. Peachy, l’architecte le plus employé de la ville ; MM. M. A. Hearn et Legaré, le premier bâtonnier actuel, le second ancien bâtonnier du barreau de Québec ; enfin, M. Auger, l’un des notaires les plus intelligents et les plus instruits de Québec, et M. Lafrance, secrétaire de la Société St. Jean-Baptiste.

On a prétendu que l’élection ne peut faire arriver au conseil, des hommes aussi distingués que ceux que pourrait nommer le gouvernement. Et, comme pour donner le démenti à cette prétention, le système électif a mis à la tête du comité de la santé publique, le Dr. Roy, c’est-à-dire précisément l’homme que le gouvernement a dû juger le plus capable d’empêcher l’introduction parmi nous des maladies épidémiques et contagieuses, puisqu’il l’a nommé à l’emploi important de médecin-visiteur du port de Québec. Si donc les partisans des commissaires voulaient prétendre que le suffrage populaire s’est égaré ici, il leur faudrait admettre que le gouvernement est, lui aussi, sujet à l’erreur.

Voilà les hommes que nous trouvons, dans un conseil composé en tout de 25 personnes. Je crois donc qu’on pourrait le confronter sans crainte, non seulement avec n’importe quel autre conseil municipal — cela nous ferait la partie trop belle — mais avec les commissions nommées par le gouvernement, comme celle du Hâvre et des chemins à barrières. J’irai même plus loin, et je dirai que j’embarrasserais beaucoup un adversaire des corps électifs, un partisan des nominations par le gouvernement, si je lui offrais de comparer notre conseil municipal, dont on dit tant de mal, avec le Conseil Législatif, dont il doit penser tant de bien, si je lui demandais de me trouver, sur 25 conseillers, 20 hommes de la valeur intellectuelle de ceux que j’ai nommés.

Je désire être bien compris. Je n’entends pas me faire l’apologiste de tous les membres du conseil, ni les mettre tous au même rang. Je suis le premier à admettre qu’il y en a dont l’intelligence et la connaissance des affaires laissent à désirer, dont l’intégrité et le désintéressement sont loin de pouvoir être cités comme modèles. Mais ce que je soutiens, c’est que, pris dans son ensemble, notre Conseil-de-Ville renferme relativement autant d’hommes intelligents, instruits et honnêtes, non seulement que celui de Montréal, mais que n’importe quelle organisation administrative du pays, et que nous n’aurions rien à gagner sur ce point à la nomination de commissaires.

Chapitre III

Mais on me dira : peu importe que vos conseillers municipaux aient de l’honnêteté, de l’intelligence, et soient des hommes d’affaires, s’ils n’en font pas preuve dans leur administration. — À cela je répondrai, que l’on a bien souvent dit, mais que jamais on n’a prouvé que nos affaires fussent mal administrées. Et j’espère établir, que l’on a tiré de nos ressources, un aussi bon parti que celui que l’on pouvait attendre d’une administration active et intelligente.

Que peut-on exiger, d’une bonne administration municipale ? N’est-ce pas qu’elle veille à la conservation de la santé publique, à la protection de la propriété et de la vie des citoyens ? N’est-ce pas qu’elle facilite le commerce et les approvisionnements ? N’est-ce pas qu’elle fasse tout cela en imposant des charges aussi légères que possible sur les citoyens ? En bien ! cet idéal d’une bonne administration municipale, nous ne l’avons pas, sans doute, mais je n’hésite pas à dire que nous n’en sommes pas aussi éloignés qu’on se l’imagine, que ce qui nous manque pour y arriver, nous ne l’aurons pas en décriant le conseil, et nous l’obtiendrons moins encore, en remplaçant le système actuel par des commissaires.

Commençons par la santé publique. Peut-on reprocher à notre administration municipale, de n’avoir pas pris les mesures nécessaires pour éviter les épidémies ? Tous les ans le conseil nomme, dans chaque quartier, un médecin chargé de vacciner toutes les personnes qui ne sont pas en état de payer pour ce service. Chaque fois, depuis plusieurs années, que la santé publique a été menacée, on a nommé des officiers de santé, chargés de faire observer les lois de l’hygiène et de la propreté, de fournir aux pauvres des désinfectants. Et, si l’on a pu reprocher quelque chose à ces fonctionnaires, c’est plutôt un excès de zèle que de la négligence.

Une des choses les plus importantes pour la santé d’une ville, c’est un approvisionnement abondant d’eau saine et agréable au goût. Eh bien ! ce conseil municipal, qu’on dit incapable de rien faire de bien a, dans ce but, fait construire un aqueduc qui est un des meilleurs ouvrages en ce genre de toute l’Amérique. Pendant que les habitants de Montréal, de cette ville dont on se contente de comparer l’administration à la nôtre, pour prouver l’imperfection de celle-ci, pendant que les citoyens de Montréal, après avoir dépensé des sommes énormes pour leur aqueduc, sont continuellement menacés de manquer d’eau, nous en avons assez pour une ville de 100,000 âmes.

Je demande au partisan le plus enragé des commissaires ce qu’ils auraient fait de mieux.

Chapitre IV

L’administration doit protéger la propriété et la vie des citoyens, par une police bien dirigée, par une bonne organisation contre les incendies. Les adversaires du régime municipal doivent être dans un grand embarras, lorsqu’ils examinent cette partie de notre administration. Jusqu’à ces dernières années, les membres du corps de police étaient nommés par le conseil. Il fut fait de mauvaises nominations — les abus sont inséparables de toute administration publique. Mais notre système municipal avait déjà des ennemis et celui des des partisans. Alors, comme aujourd’hui, le conseil municipal était, pour eux, la cause de tous nos maux, et il suffisait de le remplacer par des commissaires, pour ramener l’âge d’or parmi nous. Mettez la police sous la direction de commissaires, disaient-ils, et vous verrez comme elle deviendra efficace.

On les prit au mot ; une loi vint enlever au conseil le contrôle de la police et le remettre à des commissaires. Pour s’assurer que la commission ne serait pas composée des premiers venus, il fut décidé qu’elle aurait pour membres le magistrat de police, le recorder et le maire. Qu’est-il résulté de cette organisation nouvelle ? Des prodiges ? Oui ; mais pas ceux qu’attendaient ses promoteurs ; des prodiges de mauvaise administration, s’il faut en croire la voix publique. Jamais la police nommée par le conseil n’avait soulevé autant de plaintes, qu’en soulève celle que nomment et dirigent aujourd’hui des commissaires. La seule supériorité de la police actuelle, c’est qu’elle coûte beaucoup plus cher que l’ancienne, et que nous ne la pouvons pas changer.

On voudra bien remarquer que je ne me fais pas l’écho de ces plaintes. Sans doute notre police est loin de la perfection ; mais je n’hésite pas à dire qu’elle est aussi efficace que le permettent le petit nombre d’hommes qui la composent et l’étendue de la ville. Moins nombreuse de moitié que celle de Montréal, elle a presqu’autant de service à faire. Les commissaires ont fait tout ce qu’on pouvait attendre d’eux. Mais je cite ce fait, pour prouver qu’une commission n’est pas plus infaillible qu’un conseil électif, et l’une pas plus que l’autre ne peut réussir à contenter tout le monde.

Nous venons de voir la police que dirigent des commissaires. Examinons, maintenant, l’organisation contre les incendies, établie et maintenue par le conseil. Tout le monde s’accorde à reconnaître son efficacité. Elle a fait diminuer de 80 pour 100 les pertes résultant d’incendies. Notre télégraphe d’alarme est supérieur même à celui de New-York. Notre brigade du feu, composée de 25 hommes, fait, à la satisfaction universelle, un service qui en demanderait 50. En une seule année, notre organisation a donné plus que ce qu’a coûté son établissement, et ce que coûtera son entretien pendant 10 ans. On est encore à entendre contre elle une plainte fondée.

Chapitre V

Une bonne administration doit faciliter le commerce et les approvisionnements, en établissant des marchés où le producteur puisse venir rencontrer le consommateur, en ouvrant et maintenant de bonnes voies de communication. Tout le monde admettra que nos marchés laissent peu de chose à désirer, sinon du côté de l’élégance, au moins du côté du nombre, du site et de l’aménagement intérieur. Et je ne sache pas qu’on ait fait de reproches au conseil, à l’égard des clercs qui en ont la surveillance.

Quant aux voies de communication, j’admettrai facilement qu’elles auraient besoin d’être améliorées. Plusieurs de nos rues ne sont pas éclairées du tout, ou le sont d’une manière imparfaite. Le plus grand nombre sont dans un bien mauvais état d’entretien. Pour nier cela, il faudrait fermer les yeux à l’évidence. Mais la question n’est pas de savoir si nos rues sont en bon ou en mauvais état ; il s’agit de savoir si des commissaires pourraient, avec les ressources dont dispose le conseil, les tenir en meilleur ordre.

Or, il est facile de prouver que, à commencer par l’éclairage, des commissaires ne feraient pas mieux que le conseil. Tout le monde admettra, qu’on ne peut de nos jours considérer une ville bien éclairée, que si elle est éclairée au gaz ; l’huile de pétrole nous ramènerait au temps des quinquets et des lanternes. Nous ne pouvons obtenir du gaz que d’une compagnie, et elle profite de son monopole, pour faire payer des prix absurdes, afin de donner à ses actionnaires des dividendes scandaleux. Tout le monde se plaint de cet abus, mais, en attendant, tout le monde en souffre, la municipalité comme les individus. Jusqu’à ce jour, le conseil a payé les prix ruineux que paient les particuliers. Mais à la fin, il s’est fatigué de se faire exploiter. Son contrat avec la compagnie devait expirer le premier novembre. Dès le commencement d’octobre, à la suggestion du maire, il donne avis qu’il ne le renouvellera pas, et charge son premier magistrat d’offrir $20 par bec de gaz pour l’année. Au premier novembre, la compagnie, qui n’avait pas encore pris de décision à ce sujet, cesse de fournir du gaz, laissant la ville dans l’obscurité. Pour jeter sur le conseil l’odieux de sa conduite, elle avait offert de continuer l’éclairage pendant un mois, aux conditions de l’année dernière. C’était profiter de la position du conseil, pour exploiter le public encore un mois, et précisément dans le moment où, d’après l’ancien contrat, cette exploitation est le plus profitable.

Qu’est-il arrivé ? La compagnie, pour amener le conseil à nous laisser voler par elle, avait eu l’audace de laisser la ville dans l’obscurité au moment où l’éclairage était le plus nécessaire ; on n’a pas eu un mot de blâme pour elle. Le conseil avait voulu défendre notre bourse ; on n’a pas eu de termes assez sévères pour censurer sa conduite ; on lui a reproché amèrement les efforts qu’il avait faits pour que nous ne fussions plus volés. Si l’opinion publique l’avait soutenu, il aurait pu réussir à amener la compagnie à la raison, la forcer à accepter des conditions moins onéreuses pour nos finances. Mais, pressé d’un côté par les exigences de la compagnie, en butte de l’autre, aux injustes attaques de ceux qu’il voulait défendre, il a dû céder et en passer qu’on voulait. Qu’en va-t-il résulter ? C’est que nous aurons encore à payer pour l’éclairage de nos rues un prix exorbitant. Mais, je le demande, est-ce que des commissaires auraient fait mieux dans les mêmes circonstances ?

Chapitre VI

Quant à l’entretien des rues, il est important pour apprécier la condition du conseil à cet égard, de ne pas oublier la modicité des ressources dont il peut disposer pour cette partie de l’administration, et les difficultés exceptionnelles qu’elle présente. La partie basse de la ville est construite sur un terrain d’alluvion, que la moindre pluie convertit en un lac de vase. On ne peut maintenir solide la chaussée des rues, qu’à force de travaux ; on ne peut les égoutter qu’avec beaucoup de dépenses. La partie haute est remplie de côtes, qui constituent autant de torrents les jours d’orage. L’eau, dans sa descente rapide, emporte tout devant elle, et sillonne nos rues de ravins qu’il faut combler lorsque le beau temps est revenu.

Malgré tous ces obstacles, nos voies de communication ne sont pas dans un aussi mauvais état qu’on le dit. Les grandes artères qui mettent en communication les différentes parties de la ville, les rues les plus importantes, sont macadamisées. Depuis quelques années, on a planchéié les rues Fleury et St. François, et macadamisé les rues St. Pierre, St. Paul, St. Joseph, de la Couronne, St. Jean, de la Fabrique, Buade, Port-Dauphin et la côte de la Montagne ; on a élargi les rues St. Ours et Champlain. On aurait pavé les rues St. Pierre et St. Paul, si nos finances l’eussent permis.

Sans doute, on pourrait désirer que nos rues fussent balayées et arrosées plus souvent ; mais on admettra, que cela est moins nécessaire que d’y rendre la circulation facile. Avant le superflu le nécessaire.

D’ailleurs, on nous cite toujours Montréal ; mais, outre que cette ville dispose de ressources que tous les commissaires du monde ne pourraient nous procurer, il ne faut pas que l’on s’imagine que toutes les rues y sont comme la rue Notre-Dame et la grande rue St. Jacques, les seules que la plupart d’entre nous connaissent. Qu’on aille dans le Griffintown, dans le quartier Ste. Marie, dans le quartier St. Laurent, et l’on y trouvera facilement des rues, où la vue et l’odorat ne sont pas plus flattés que dans les plus mal tenues des nôtres. Qu’on ouvre les journaux de Montréal, et l’on y verra, qu’un jour un juge, et le lendemain une dame, se cassent la jambe dans un trottoir délabré. Et, à ceux qui voudraient reprocher au conseil de ne point nous donner au moins quelques rues aussi belles que les plus belles de Montréal, je dirai : quand vous aurez fait des constructions aussi élégantes et aussi somptueuses que celles que l’on trouve sur les rues Notre-Dame, McGill, St. Paul et St. Jacques, vous aurez droit d’exiger que l’administration municipale vous donne des trottoirs en asphalte, et des rues recouvertes de Nicholson’s pavement. Mais, tant que vous vous contenterez, comme aujourd’hui, d’élever des amas de à peine dégrossis, de brique rouge mal cuite, ou bien de rafistoler des masures contemporaines de Champlain, de débarbouiller des cabanons en bois, non-seulement vous n’aurez pas le droit de vous plaindre, si l’on ne vous donne que des rues macadamisées avec des matériaux de démolition, mais vous devrez vous considérer comme trop bien traités, si l’on vous donne des voies de communication préférables à celles de la bourgade de Stadaconé.

Chapitre VII

Ainsi, sur les principales branches de l’administration, j’ai prouvé que le conseil faisait aussi bien que feraient des commissaires, peut-être mieux. Prenons, maintenant, une vue d’ensemble de cette administration. Voyons si le conseil administre sagement nos finances, si ses employés préposés à la perception des taxes et à leur emploi sont, par les connaissances et l’expérience, à la hauteur de leur position, s’ils font consciencieusement leur devoir.

Qui voyons-nous à la tête du comité des finances ? L’échevin Hossack, un homme qu’aucun commissaire nommé par le gouvernement ne pourrait surpasser pour la connaissance des affaires et l’intégrité. Quel est le principal officier chargé de la gestion des finances de la Corporation ? M. Dorion, l’un des hommes qui connaissent le mieux nos affaires municipales. Sa compétence est si bien reconnue, que si le gouvernement nommait des commissaires, ceux-ci ne pourraient se dispenser de le garder pour trésorier.

À côté de lui, pour surveiller et diriger tous les travaux faits sous le contrôle du conseil, nous trouvons M. Baillargé, l’un des ingénieurs les plus instruits du pays, un homme qui, dans sa profession, n’a peut-être d’égal parmi les Canadiens-français, que M. Trudeau ; un des hommes enfin, les plus laborieux et les plus appliqués que nous .

J’admettrai, si l’on veut, que tous les employés préposés aux mêmes services que les deux que je viens de nommer, n’ont pas leur valeur intellectuelle. Mais on admettra aussi, que leurs emplois ne sont rien, comparés à ceux de trésorier et de surintendant des travaux, de même que l’on admettra, que des commissaires ne nommeraient pas nécessairement des prodiges d’employés.

Mais on dit qu’il y a trop d’employés ! Je ne suis pas assez au courant des détails de notre administration municipale pour me prononcer sur ce point. Tout ce que je puis dire, c’est qu’avec un qui se monte au sixième de celui de la Province de Québec, notre municipalité a dix fois moins d’employés.

Que n’a-t-on pas dit du défaut de surveillance sur les employés, lorsque dernièrement, on a appris qu’un employé venait de prendre la clef des champs, après avoir fait des détournements au montant de deux mille louis. Si nous avions eu des commissaires, disaient une foule de gens, cela ne serait pas arrivé. On a paru oublier entièrement, que tous les jours nous voyons des faits pareils arriver chez des particuliers, cités comme des modèles d’ordre et de surveillance, qu’il n’y a aucune administration publique qui n’ait été victime de détournements. Qui ne connaît ce qui est arrivé à la maison Ross ? Qui ne sait que les commissaires du Hâvre, (oui des commissaires), ont été filoutés de $2,000 il y a quelques années ? Qui ne connaît l’affaire Brown, dans laquelle le gouvernement a perdu une trentaine de mille piastres ? Qui n’a lu ces jours derniers, qu’un employé d’une banque, dans le Nouveau-Brunswick, venait de mettre la frontière entre lui et la justice, après avoir fait sauter la caisse et s’être approprié $200,000 ? Qui ne se rappelle l’affaire Lamirande ? Je pourrais multiplier ces exemples. Dans tous ces cas, comme dans l’affaire Doran, il y avait manque de surveillance, sans doute. Mais, qui peut se flatter de ne s’être jamais laissé prendre en défaut sur ce point ? Il est impossible de toujours traiter ses employés comme si on les croyait voleurs, et pourtant, ils peuvent le devenir d’une minute à l’autre.

On se récrie, lorsqu’on apprend qu’un individu a été poursuivi pour ses taxes, ayant son reçu dans sa poche. Mais je demanderai au marchand auquel il n’est jamais arrivé d’oublier l’entrée d’un paiement dans ses livres, de jeter la première pierre à notre administration municipale. Sans doute, cela arrive plus souvent à la Corporation que chez les particuliers. Mais il ne faut pas oublier la différence qu’il y a entre eux et notre conseil municipal. Quel est l’individu qui a des comptes avec un dixième du nombre des débiteurs de la Corporation ? Et, en supposant que les erreurs et les omissions fussent plus nombreuses ici que là, on sait qu’il est impossible de mettre dans une administration publique, le même ordre, la même économie que dans une administration particulière. Il y manquera toujours ce stimulant de l’intérêt individuel, qui rend la vue si perçante, cet œil du maître, que rien ne saurait remplacer, dit le fabuliste. Mais nous n’aurions rien à gagner, à cet égard, à la nomination de commissaires. Si chaque conseiller n’a pas le stimulant de l’intérêt personnel, il a la crainte de ses électeurs, qui peuvent lui demander compte de sa conduite à chaque instant. Le commissaire, ne devant rien aux électeurs, n’en ayant rien à craindre ni à attendre, n’aurait à craindre que le gouvernement. Et, il ne faut pas avoir longtemps vécu dans notre pays, pour savoir combien est émoussé le glaive de la destitution pour un employé du gouvernement, combien de fois on peut avoir mérité ses coups sans qu’ils se fassent sentir, combien est faible la crainte qu’il inspire ! Et si cela est vrai de tous les employés du gouvernement, même de ceux dont l’emploi le touche directement, combien cela est-il plus vrai encore, de ceux chargés d’affaires qui lui sont aussi étrangères que le seraient nos affaires municipales ?

Pour montrer combien sont peu fondés, quelques-uns des reproches les plus graves que l’on fait à notre conseil municipal, je vais citer un exemple tout récent. Il y a quelques jours, les journaux de cette ville, publiaient une annonce du trésorier, demandant des soumissions pour l’achat de $29,200 piastres du fonds d’amortissement de notre dette. On voit aussitôt paraître dans le Chronicle, une correspondance dans laquelle nos édiles sont poliment traités de financial macawbies, , d’après l’auteur de la correspondance, ils auraient emprunté à 10½ pour 100 cette somme, pour laquelle ils ne pourraient trouver plus de 7 pour 100. Et là dessus, notre correspondant de signaler au ridicule la bêtise et l’ignorance du conseil, qui n’est pas capable, suivant lui, de s’apercevoir qu’emprunter à 10½ pour prêter à 7, n’est pas précisément une opération financière propre à enrichir son auteur. Naturellement, il concluait en appelant de ses vœux le jour où nous aurions des commissaires, et probablement que ses lecteurs en faisaient autant.

Or, voulez-vous savoir quelle était la valeur de cette accusation ? — , il paraît qu’elle avait pour auteur un courtier en quête d’un placement pour un client, et sur le chemin duquel était venu se mettre le trésorier avec ses $29,200. Puis, la donnée principale sur laquelle elle était basée, savoir le fait que le conseil aurait emprunté ces $29,000, était entièrement fausse. Enfin, le correspondant, fût-il l’homme le plus désintéressé du monde, et les faits affirmés par lui fussent-ils réels, l’accusation prouvait, non pas la capacité financière du correspondant et l’incapacité du conseil, mais l’ignorance grossière de l’accusateur à l’égard de notre loi municipale. Voici, en effet, ce que dit cette loi : (29 Vict ch. 57, section. 37.)

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