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Lettres portugaises traduites en françois

Mariana Alcoforado · 1669 · Free in the US

25,950 words · about 1 h 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Mariana Alcoforado
Language
French
Published
1669
Length
25,950 words · about 1 h 49 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Front matter about 36 min
  2. Texte entier about 36 min
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  4. 01 about 4 min
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Front matter

trouué les moyens avec beaucoup de ſoin & de peine, de recouurer vne copie correcte de la traduction de cinq Lettres Portugaiſes, qui ont eſté ecrites à vn Gentilhomme de qualité, qui ſeruoit en Portugal. veu tous ceux qui ſe connoiſſent en ſentimens, ou les loüer, ou les chercher auec tant d’empreſſement, que j’ay crû que ie leur ferois vn ſingulier plaiſir de les imprimer. Ie ne ſçay point le nom de celuy auquel on les a ecrites, ny de celuy qui en a fait la traduction, mais il m’a ſemblé que ie ne deuois pas leur déplaire en les rendant publiques. Il eſt difficile quelles n’euſſent, enfin, parû auec des d’impreſſion qui les euſſent défigurées.

, mon amour, juſqu’à quel excez tu as manqué de preuoyance. Ah mal-heureux ! tu as eſté trahy, & tu m’as trahie par des eſperances trompeuſes.

Vne paſſion ſur laquelle tu auois fait tant de projets de plaiſirs, ne te cauſe preſentement qu’vn mortel deſeſpoir, qui ne peut eſtre comparé qu’à la cruauté de l’abſence, qui le cauſe. Quoi ? cette abſence, à laquelle ma douleur, toute ingenieuſe qu’elle eſt, ne peut donner vn nom aſſez funeſte, me priuera donc pour toûjours de regarder ces yeux, dans leſquels je voyois d’amour, & qui me faiſoient connoître des , qui me combloient de joie, qui me tenoient lieu de toutes choſes, & qui enfin me ſuffiſoient ? Helas ! les miens ſont priuez de la ſeule lumiere, qui les animoit, il ne leur reſte que des larmes & je ne les ay employez à aucun vſage, qu’à pleurer ſans ceſſe, depuis que j’appris que vous eſtiez enfin reſolu à vn éloignement, qui m’eſt ſi inſupportable, qu’il me fera mourir en peu de temps. Cependant il me ſemble que j’ay quelque attachement pour des malheurs, dont vous eſtes la ſeule cauſe : Ie vous ay deſtiné ma vie auſſi-toſt que je vous ay veu ; & je ſens quelque plaiſir en vous la ſacrifiant.

Texte entier

trouué les moyens avec beaucoup de ſoin & de peine, de recouurer vne copie correcte de la traduction de cinq Lettres Portugaiſes, qui ont eſté ecrites à vn Gentilhomme de qualité, qui ſeruoit en Portugal. veu tous ceux qui ſe connoiſſent en ſentimens, ou les loüer, ou les chercher auec tant d’empreſſement, que j’ay crû que ie leur ferois vn ſingulier plaiſir de les imprimer. Ie ne ſçay point le nom de celuy auquel on les a ecrites, ny de celuy qui en a fait la traduction, mais il m’a ſemblé que ie ne deuois pas leur déplaire en les rendant publiques. Il eſt difficile quelles n’euſſent, enfin, parû auec des d’impreſſion qui les euſſent défigurées.

, mon amour, juſqu’à quel excez tu as manqué de preuoyance. Ah mal-heureux ! tu as eſté trahy, & tu m’as trahie par des eſperances trompeuſes.

Vne paſſion ſur laquelle tu auois fait tant de projets de plaiſirs, ne te cauſe preſentement qu’vn mortel deſeſpoir, qui ne peut eſtre comparé qu’à la cruauté de l’abſence, qui le cauſe. Quoi ? cette abſence, à laquelle ma douleur, toute ingenieuſe qu’elle eſt, ne peut donner vn nom aſſez funeſte, me priuera donc pour toûjours de regarder ces yeux, dans leſquels je voyois d’amour, & qui me faiſoient connoître des , qui me combloient de joie, qui me tenoient lieu de toutes choſes, & qui enfin me ſuffiſoient ? Helas ! les miens ſont priuez de la ſeule lumiere, qui les animoit, il ne leur reſte que des larmes & je ne les ay employez à aucun vſage, qu’à pleurer ſans ceſſe, depuis que j’appris que vous eſtiez enfin reſolu à vn éloignement, qui m’eſt ſi inſupportable, qu’il me fera mourir en peu de temps. Cependant il me ſemble que j’ay quelque attachement pour des malheurs, dont vous eſtes la ſeule cauſe : Ie vous ay deſtiné ma vie auſſi-toſt que je vous ay veu ; & je ſens quelque plaiſir en vous la ſacrifiant.

mille fois le jour mes ſoûpirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, & ils ne me rapportent pour toute recompenſe de tant d’inquietudes, qu’vn aduertiſſement trop ſincere, que me ma mauuaiſe fortune, qui a la cruauté de ne ſouffrir pas, que je me flatte, & qui me dit à tous momens ; Ceſſe, ceſſe Mariane infortunée de te conſumer vainement : & de chercher vn Amant que tu ne verras jamais ; qui a paſſé les Mers pour te fuir, qui eſt en France au milieu des plaiſirs, qui ne penſe pas vn ſeul moment à tes douleurs, & qui te diſpenſe de tous ces tranſports, deſquels il ne te ſçait aucun gré ? mais non, je ne puis me reſoudre à juger ſi injurieuſement de vous, & je ſuis trop intereſſée à vous juſtifier : Ie ne veux point m’imaginer que vous m’auez oubliée. Ne ſuis-je pas aſſez malheureuſe ſans me tourmenter par de faux ſoupçons ? Et pourquoy ferois-je des efforts pour ne me plus ſouuenir de tous les ſoins, que vous auez pris de me temoigner de l’amour ? eſté ſi charmée de tous ces ſoins, que je ſerois bien ingrate, ſi je ne vous aymois auec les meſmes emportemens, que ma Paſſion me donnoit, quand je joüiſſois des témoignages de la voſtre. Comment ſe peut-il faire que les ſouuenirs des momens ſi agreables, ſoient deuenus ſi cruels ? & faut-il que contre leur nature, ils ne ſeruent qu’à tyranniſer mon cœur ? Helas ! voſtre derniere lettre le reduiſit en vn eſtrange état : il eut des mouuemens ſi ſenſibles qu’il fit, ce ſemble, des efforts, pour ſe ſeparer de moy, & pour vous aller trouuer : Ie fus ſi accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeuray plus de trois heures abandonnée de tous mes ſens : je me défendis de reuenir à vne vie que je dois perdre pour vous : puis que je ne puis la pour vous, je reuis enfin, malgré moy la lumiere, je me flatois de ſentir que je mourois d’amour ; & d’ailleurs j’eſtois bien-aiſe de n’eſtre plus expoſée à voir mon cœur déchiré par la douleur de voſtre abſence. Apres ces accidens, j’ay beaucoup de indiſpoſitions : mais, puis-je jamais eſtre ſans maux, tant que je ne vous verray pas ? Ie les ſupporte cependant ſans murmurer, puis qu’ils viennent de vous. Quoy ? eſt-ce là la , que vous me donnez, pour vous auoir ſi tendrement aymé ? Mais il n’importe, je ſuis reſoluë à vous adorer toute ma vie, & à ne voir jamais perſonne ; & je vous aſſeure que vous ferez bien auſſi de n’aymer perſonne. Pourriez vous eſtre content d’vne Paſſion moins ardente que la ? Vous trouuerez, peut-eſtre, plus de beauté (vous m’auez pourtant dit autrefois, que j’eſtois aſſez belle) mais vous ne trouuerez jamais tant d’amour, & tout le reſte n’eſt rien. Ne rempliſſez plus vos lettres de choſes inutiles, & ne m’eſcriuez plus de me ſouuenir de vous ? Ie ne puis vous oublier, & je n’oublie pas auſſi, que vous m’auez fait eſperer, que vous paſſer quelque temps auec moy. Helas ! pourquoy n’y voulez vous pas paſſer toute voſtre vie ? S’il m’eſtoit poſſible de ſortir de ce Cloiſtre, je n’attendrois pas en Portugal l’effet de vos promeſſes : j’irois, ſans garder aucune meſure, vous chercher, vous ſuiure, & vous aymer par tout le monde : je n’oſe me flater que cela puiſſe eſtre, je ne veux point nourrir vne eſperance, qui me aſſeurément quelque plaiſir, & je ne veux plus eſtre ſenſible qu’aux douleurs. cependant que l’occaſion, que mon frere m’a donnée de vous eſcrire, a ſurpris en moy quelques mouuemens de joye, & qu’elle a ſuſpendu pour vn moment le où je ſuis. Ie vous coniure de me dire, pourquoy vous vous eſtes attaché à m’enchanter, comme vous auez fait, puiſque vous ſçauiez bien que vous deuiez m’abandonner ? Et pourquoy auez-vous eſté ſi acharné à me rendre malheureuſe ? que ne me vous en repos dans mon Cloiſtre ? vous auois-je fait quelque iniure ? Mais ie vous demande pardon : ie ne vous impute rien : ie ne ſuis pas en eſtat de penſer à ma vengeance, & i’accuſe ſeulement la rigueur de mon Deſtin. Il me ſemble quen nous il nous a fait tout le mal, que nous craindre ; il ne ſçauroit ſeparer nos cœurs ; l’amour qui eſt plus puiſſant que luy, les a vnis pour toute noſtre vie. Si vous prenez quelque intereſt à la mienne, eſcriuez moy ſouuent. Ie merite bien que vous preniez quelque ſoin de m’apprendre l’eſtat de voſtre cœur, & de voſtre fortune, ſur tout venez, me voir. Adieu, ie ne puis quitter ce papier, il tombera entre vos mains, ie voudrois bien auoir le meſme bon-heur : Helas ! inſenſée que ie ſuis, ie m’apperçois bien que cela n’eſt pas poſſible. Adieu, ie n’en puis plus. Adieu, aymez moy toûjours ; & faites moy ſouffrir encore plus de maux.

L me ſemble que je fais le plus tort du monde aux de mon cœur, de taſcher de vous les faire connoiſtre en les écriuant : que je ſerois heureuſe, ſi vous en pouuiez iuger par la violence des voſtres ! mais ie ne dois pas m’en rapporter à vous, & ie ne puis m’empeſcher de vous dire, bien moins vivement, que je ne le ſens, que vous ne devriez pas me mal-traitter, comme vous faites, par vn oubly, qui me met au deſeſpoir, & qui eſt meſme honteux pour vous ; il eſt bien iuſte au moins, que vous ſouffriez que ie me plaigne des malheurs, que i’auois bien preveus, quand ie vous vis reſolu de me quitter ie connois bien que ie me ſuis abuſée, lorſque i’ay penſé, que vous auriez vn procedé de meilleure foy, qu’on n’a accouſtumé d’auoir, parce que l’excez de mon amour me mettoit, ce ſemble, au deſſus de toutes ſortes de ſoupçons, & qu’il meritoit plus de fidelité, qu’on n’en trouue d’ordinaire : mais la , que vous auez à me trahir, l’emporte enfin ſur la juſtice, que vous deuez à tout ce que i’ay fait pour vous, ie ne laiſſerois pas d’eſtre bien malheureuſe, ſi vous ne m’aymiez, que parce que ie vous ayme, & ie voudrois tout deuoir à voſtre ſeule inclination mais ie ſuis ſi éloignée d’eſtre en cét eſtat, que ie n’ay pas receu vne ſeule lettre de vous depuis ſix mois : j’attribuë tout ce mal-heur à l’aueuglement, auec lequel ie me ſuis abandonnée à m’attacher à vous : ne deuois-je pas preuoir que mes plaiſirs finiroient que mon amour ? pouuois-ie eſperer, que vous demeureriez toute voſtre vie en Portugal, & que vous renonceriez à voſtre fortune & à voſtre Pays, pour ne penſer qu’à moy ? mes douleurs ne peuuent receuoir aucun ſoulagement, & le ſouuenir de mes plaiſirs me comble de deſeſpoir : Quoy ! tous mes deſirs ſeront donc inutiles, & ie ne vous verray iamais en ma chambre auec toute l’ardeur, & tout l’emportement, que vous me faiſiez voir ? mais helas ! je m’abuſe, & je ne connois que trop, que tous les mouuemens, qui occupoient ma teſte, & mon cœur, n’eſtoient excitez en vous, que par quelques plaiſirs, & qu’ils finiſſoient auſſi-toſt qu’eux ; il falloit que dans ces momens trop heureux j’appellaſſe ma raiſon à mon ſecours pour moderer l’excez de mes delices, & pour m’annoncer tout ce que ie ſouffre preſentement : mais ie me donnois toute à vous, & ie n’eſtois pas eſtat de penſer à ce qui eût pû empoiſonner ma ioye, & m’empeſcher de ioüyr pleinement des témoignages ardens de voſtre paſſion ; ie m’apperceuois trop agreablement que i’eſtois auec vous pour penſer que vous ſeriez vn iour éloigné de moy : ie me ſouuiens pourtant de vous auoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuſe : mais ces frayeurs eſtoient bien-toſt diſſipées, & ie prenois plaiſir à vous les ſacrifier, & à m’abandonner à l’enchantement, & à la mauuaiſe foy de vos proteſtations : ie voy bien le remede à tous mes maux, & i’en ſerois bien-toſt déliurée ſi ie ne vous aymois plus : mais, helas ! quel remede ; non i’ayme mieux encore dauantage, que vous oublier. Helas ! cela dépend il de moy ? Ie ne puis me reprocher d’auoir ſouhaité vn ſeul moment de ne vous plus aymer : vous eſtes plus à plaindre ; que je ne ſuis, & il vaut mieux ſouffrir tout ce que je ſouffre, que de ioüir des plaiſirs que vous donnent vos de France : ie n’enuie point voſtre indifference, & vous me faites pitié : Ie vous défie de m’oublier entierement : Ie me flatte de vous auoir mis en eſtat de n’auoir ſans moy, que des plaiſirs imparfaits, & ie ſuis plus que vous, puiſque ie ſuis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu Portiere en ce Conuent : tous ceux qui me parlent, croyent que ie ſuis fole, ie ne ſçay ce que ie leur répons : Et il faut que les Religieuſes ſoyent auſſi inſenſées que moy, pour m’auoir crû capable de quelque ſoin. Ah ! i’enuie le bon-heur d’Emanuel, & de Franciſque ; pourquoy ne ſuis-je pas inceſſamment auec vous, comme eux ? ie vous aurois ſuiuy, & ie vous aurois aſſeurément ſeruy de meilleur cœur, ie ne ſouhaite rien en ce , que vous voir ; au moins ſouuenez vous de moy ? ie me contente de voſtre ſouuenir : mais ie n’oſe m’en aſſeurer ; ie ne bornois pas mes eſperances à voſtre ſouuenir, ie vous voyois tous les iours : mais vous m’auez bien apris, qu’il faut que ie me ſoûmette à tout ce que vous voudrez : je ne me point de vous auoir adoré, ie ſuis bien-aiſe, que vous m’ayez ſeduite : voſtre abſence rigoureuſe, & peut-eſtre éternelle, ne diminuë en rien l’emportement de mon amour : ie veux que tout le monde le ſçache, ie n’en fais point vn myſtere, & ie ſuis rauie d’auoir fait tout ce que i’ay fait pour vous contre toute ſorte de bien-ſeance : ie ne mets plus mon honneur, & ma religion qu’à vous aymer éperduëment toute ma vie, puiſque i’ay commencé à vous aymer : ie ne vous dis point toutes ces choſes, pour vous obliger à m’eſcrire. Ah ! ne vous contraignez point, ie ne veux de vous, que ce qui viendra de voſtre mouuement, & ie refuſe tous les témoignages de voſtre amour, dont vous pourriez vous empeſcher : j’auray du plaiſir à vous excuſer, parce que vous aurez, peut-eſtre, du plaiſir à ne pas prendre la peine de m’écrire : & ie ſens vne profonde diſpoſition à vous pardonner toutes vos fautes. Vn Officier François a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la paix de France, eſtoit faite : ſi cela eſt, ne pourriez vous pas me venir voir, & m’emmener en ? Mais ie ne le merite pas, faites tout ce qu’il vous plaira, mon amour ne depend plus de la maniere, dont vous me traiterez ; depuis que vous eſtes party, je n’ay pas eu vn ſeul moment de ſanté, & je n’ay aucun plaiſir qu’en nomment voſtre mille fois le iour ; quelques Religieuſes, qui ſçauent l’eſtat deplorable, où vous m’auez plongée, me parlent de vous fort ſouuent : je ſors le moins qu’il m’eſt poſſible de ma chambre, où vous eſtes venu tant de fois, & ie regarde ſans ceſſe vôtre portrait, qui m’eſt mille fois plus cher que ma vie, il me donne quelque plaiſir : mais il me donne auſſi bien de la douleur, lors que ie penſe que ie ne vous reuerray, peut-eſtre jamais ; pourquoy faut-il qu’il ſoit poſſible que ie ne vous verray, peut-eſtre, iamais ? M’auez vous pour toûjours abandonnée ? Ie ſuis au deſeſpoir, voſtre pauvre Mariane n’en peut plus, elle s’éuanoüit en finiſſant cette Lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moy.

V’eſt-ce que je deuiendray, & qu’eſt-ce que vous voulez que ie faſſe ? Ie me trouue bien éloignée de tout ce que j’auois preueu : que vous de tous les endroits, où vous paſſeriez, & que vos lettres ſeroient fort longues ; que vous ma Paſſion par l’eſperance de vous reuoir, qu’vne entiere confiance en voſtre fidelité me donneroit quelque ſorte de repos, & que ie demeurerois cependant dans vn eſtat aſſez ſupportable ſans d’extrémes douleurs : j’auois meſme à quelques foibles projets de faire tous les efforts, dont ie ſerois capable, pour me guerir, ſi ie pouuois connoiſtre bien certainement que vous m’euſſiez tout a fait oubliée ; voſtre éloignement, mouuemens de ; la crainte de ruiner entierement le reſte de ma ſanté par tant de veilles, & par tant d’inquietudes ; le peu d’apparence de voſtre retour : la froideur de voſtre Paſſion, & de vos derniers adieux ; voſtre depart, fondé ſur d’aſſez & mille autres raiſons, qui ne ſont que trop bonnes, & que trop inutiles, ſembloient me promettre vn ſecours aſſez aſſeuré, s’il me deuenoit neceſſaire : n’ayant enfin à combatre que contre moy meſme, ie ne pouuois jamais me défier de toutes mes ny apprehender tout ce que ie ſouffre aujourd’hui Helas ! que ie ſuis à plaindre, de ne partager pas mes douleurs auec vous, & d’eſtre toute ſeule malheureuſe : cette penſée me tuë, & je meurs de frayeur, que vous n’ayez iamais eſté extrémement ſenſible à tous nos plaiſirs : Oüy, ie connois preſentement la mauuaiſe foy de tous vos mouuemens : vous m’auez trahie toutes les fois, que vous m’auez dit, que vous eſtiez rauy d’eſtre ſeul auec moy ; ie ne dois mes importunitez vos empreſſemens, & vos tranſports : vous auiez fait de froid vn deſſein de m’enflamer, vous n’auez regardé ma Paſſion que comme vne victoire, & voſtre cœur n’en a jamais eſté profondement touché, n’eſtes vous pas bien malheureux, & n’auez vous pas bien peu de delicateſſe, de n’auoir ſçeu qu’en cette maniere de mes emportemens ? Et comment eſt-il poſſible qu’auec tant d’amour ie n’aye pû vous rendre tout fait heureux ? ie regrette pour l’amour de vous ſeulement les plaiſirs infinis, que vous auez perdus : faut-il que vous n’ayez pas voulu en ioüir ? Ah ! ſi vous les , vous trouueriez ſans doute qu’ils ſont plus ſenſibles, que celuy de m’auoir abuſée, & vous auriez eſprouué, qu’on eſt beaucoup plus heureux, & qu’on ſent quelque choſe de bien plus touchant, quand on ayme violamment, que lors qu’on eſt aymé. Ie ne ſçay, ny ce que ie ſuis, ny ce que ie fais, ny ce que ie deſire : ie ſuis deſchirée par mille mouuemens contraires : Peut-on s’imaginer vn eſtat ſi deplorable ? Ie vous ayme éperduëment, & ie vous meſnage aſſez pour n’oſer, peut-eſtre, ſouhaiter que vous ſoyez agité des meſmes tranſports : ie me tuërois, ou ie mourrois de douleur ſans me tuër, ſi j’eſtois aſſeurée que vous n’auez jamais aucun repos, que voſtre vie n’eſt que trouble, & qu’agitation, que vous pleurez ſans ceſſe, & que tout vous eſt odieux ; je ne puis ſuffire à mes maux, comment pourrois-je ſupporter la douleur, que me donneroient les voſtres, qui me ſeroient mille fois plus ſenſibles ? Cependant ie ne puis auſſi me reſoudre à deſirer que vous ne penſiez point à moy ; & à vous parler ſincerement, ie ſuis auec fureur de tout ce qui vous donne de la joye, & qui touche voſtre cœur, & voſtre gouſt en France. Ie ne ſçay pourquoy ie vous écris, ie voy bien que vous aurez ſeulement pitié de moy, & ie ne veux point de voſtre pitié ; j’ay bien du depit

quand ie fais reflexion ſur tout ce que ie vous ay ſacrifié : j’ay perdu ma reputation, je me ſuis expoſée à la fureur de mes parents, à la ſeuerité des loix de ce Païs contre les Religieuſes, & à voſtre ingratitude, qui me paroiſt le plus grand de tous les malheurs : je ſens bien que mes remors ne ſont pas veritables, que ie voudrois du meilleur de mon cœur, auoir couru pour l’amour de vous de plus grans dangers, & que i’ay vn plaiſir funeſte d’auoir hazardé ma vie & honneur, tout ce que i’ay de plus precieux, ne deuoit-il pas eſtre en voſtre diſpoſition ? Et ne dois-je pas eſtre bien aiſe de l’auoir employé, comme i’ay fait : il me ſemble meſme que ie ne ſuis gueres contente ny de mes douleurs, ny de l’excez de mon amour, quoi que ie ne puiſſe, helas ! me flater aſſez pour étre contente de vous ; je vis, infidelle que ie ſuis, & ie fais autant de choſes pour conſeruer ma vie, que pour la perdre Ah ! j’en meurs de honte : mon deſeſpoir n’eſt donc que dans mes Lettres ? Si je vous aimois autant que ie vous l’ay dit mille fois, ne ſerois-je pas morte, il y a long-temps ? Ie vous ay trompé, c’eſt à vous à vous plaindre de moy : Helas ! pourquoy ne vous en plaignez vous pas ? Ie vous ay veu partir, ie ne puis eſperer de vous voir iamais de retour, & ie reſpire cependant : ie vous ay trahy, ie vous en demande pardon : mais ne me l’accordez pas ? Traittez moy ? Ne trouuez point que mes ſentimens ſoient aſſez violens ? Soyez plus difficile à ? Mandez moy que voulez que ie meure d’amour pour vous ? Et ie vous conjure de me donner ce ſecours, afin que ie ſurmonte la foibleſſe de mon ſexe, & que ie finiſſe toutes mes irreſolutions par vn veritable deſeſpoir ; vne fin tragique obligeroit ſans doute à penſer ſouuent à moy, ma memoire vous ſeroit chere, & vous ſeriez, peut-eſtre, ſenſiblement touché d’vne mort extraordinaire, ne vaut-elle pas mieux que l’eſtat, où vous m’auez reduite ? Adieu, ie voudrois bien ne vous auoir iamais veu. Ah ! ie ſens viuement la fauſſeté de ce ſentiment, & ie connois dans le moment que ie vous écris, que i’aime bien mieux eſtre malheureuſe en aimant, que de ne vous auoir iamais veu ; je conſens donc ſans murmure à ma mauuaiſe deſtinée, puiſque vous n’auez pas voulu la rendre meilleure. Adieu, promettez moy de me regretter tendrement, ſi ie meurs de douleur, & qu’au moins la violence de ma Paſſion vous donne du dégouſt & de l’éloignement pour toutes choſes ; cette conſolation me ſuffira, & s’il faut que ie vous abandonne pour toûjours, ie voudrois bien ne vous laiſſer pas à vne autre. Ne ſeriez vous pas bien cruel de vous ſervir de mon deſeſpoir, pour vous rendre plus aimable, & pour faire voir, que vous auez donné la plus grande Paſſion du monde ? Adieu encore vne fois, ie vous écris des lettres trop longues, je n’ay pas aſſez d’égard pour vous, ie vous en demande pardon, & j’oſe eſperer que vous aurez quelque pour vne pauure inſenſée, qui ne l’eſtoit pas, comme vous ſçauez, auant qu’elle vous aimât. Adieu, il me ſemble que ie vous parle trop ſouuent de l’eſtat inſuportable où ie ſuis : cependant ie vous remercie dans le fonds de mon cœur du deſeſpoir, que vous me cauſez, & ie deteſte la tranquillité, où j’ay veſcu, auant que je vous connuſſe. Adieu, ma Paſſion augmente à châque moment. Ah ! que j’ay de choſes à vous dire.

Oſtre Lieutenant vient de me dire, qu’une tempeſte vous a obligé de relaſcher au Royaume d’Algarne : je crains que vous n’ayez beaucoup ſouffert ſur la mer, & cette apprehenſion m’a tellement occupée ; que je n’ay plus penſé à tous mes maux, eſtes vous bien perſuadé que voſtre Lieutenant prenne plus de part que moy à tout ce qui vous arriue ? Pourquoy en eſt-il mieux informé, & enfin pourquoi ne point écrit ? Ie ſuis bien malheureuſe, ſi vous n’en aués trouué aucune occaſion depuis voſtre depart, & ie la ſuis bien dauantage, ſi vous en aués trouué ſans m’écrire ; voſtre injuſtice & voſtre ingratitude ſont extrémes : mais ie ſerois au deſeſpoir, elles vous quelque malheur, & j’aime beaucoup mieux qu’elles demeurent ſans punition, que ſi j’en eſtois vangée : je reſiſte à toutes les apparences, qui me deuroient perſuader, que vous ne m’aimés gueres, & ie ſens bien plus de diſpoſition à m’abandonner

à ma Paſſion, qu’aux raiſons, que me donnez de me plaindre de voſtre peu de ſoin : que vous m’auriés épargné d’inquietudes, ſi voſtre procedé euſt eſté auſſi languiſſant les premiers jours, que je vous vis, qu’il m’a parû depuis quelque temps ! mais qui n’auroit eſté abuſée, comme moy, par tant d’empreſſement, & à qui n’euſſent-ils paru ſinceres ? Qu’on a de peine à ſe reſoudre à ſoupçonner longtemps la bonne foy de ceux qu’on aime ! ie voy bien que la moindre excuſe vous ſuffit, & ſans que vous preniez le ſoin de m’en faire, l’amour que i’ay pour vous, vous ſert ſi , que ie ne puis conſentir à trouuer coupable, que pour joüir du ſenſible plaiſir de vous juſtifier moy-même. Vous m’auez conſommée par vos aſſiduitez, vous m’auez enflamée par vos tranſports, m’auez charmée par vos complaiſances, vous m’auez aſſeurée par vos ſermens, mon violente m’a ſeduite, & les ſuites de ces ſi agreables, & ſi heureux ne ſont que des larmes, que des ſoûpirs, & qu’vne mort funeſte, ſans que ie puiſſe y porter remede. Il eſt vray que i’ay des plaiſirs bien ſurprenans en vous aimant : mais ils me couſtent d’eſtranges douleurs, & tous les , que vous me cauſez, ſont extrémes. Si i’auois reſiſté auec opiniâtreté à voſtre amour, ſi je vous auois donné ſujet de chagrin, & de jalouſie pour vous enflamer dauantage, ſi vous auiez remarqué quelque meſnagement artificieux dans ma conduite, ſi i’auois enfin voulu oppoſer ma raiſon à l’inclination naturelle que j’ay pour vous, dont me fiſtes bien-toſt apperceuoir (quoy que mes efforts euſſent eſté ſans doute inutiles) vous pourriez me punir ſeuerement, & vous ſeruir de voſtre pouuoir : mais vous me paruſtes aimable, auant que vous m’euſſiez dit, que vous m’aimiez, vous me témoignaſtes vne grande Paſſion, j’en fûs rauie, & ie m’abandonnay à vous aimer éperduëment, vous n’eſtiés point aueuglé, comme moy, pourquoy aués donc ſouffert que ie deuinſſe en l’eſtat où ie me trouue ? qu’eſt-ce que vous vouliez faire de tous mes emportemens, qui ne pouuoient vous eſtre que tres-importuns ? Vous ſçauiez bien que vous ne ſeriez pas toûjours en Portugal, & pourquoy m’y aués vous voulu choiſir pour me rendre ſi malheureuſe, vous euſſiés trouué ſans doute en ce Païs quelque femme qui euſt eſté plus belle, auec laquelle vous euſſiés autant de plaiſir, puiſque vous n’en cherchiés que de groſſiers, qui eut fidelement aimé auſſi long-temps qu’elle vous eut veu, que le temps euſt pû conſoler de voſtre abſence, & que vous auriés pû quitter ſans perfidie, & ſans cruauté : ce procedé eſt plus d’vn Tyran, attaché à perſecuter, que d’vn Amant, qui ne doit penſer qu’à plaire ; Helas ! Pourquoy exercés vous tant de rigueur ſur vn cœur, qui eſt à vous ? Ie voy bien que vous eſtes auſſi facile à vous laiſſer perſuader contre moy, que ie l’ay eſté à me laiſſer en voſtre faueur ; j’aurois reſiſté, ſans auoir beſoin de tout mon amour, & ſans m’apperceuoir que j’euſſe rien fait d’extraordinaire, à de plus grandes raiſons, que ne eſtre celles, qui ont obligé à me quitter : elles m’euſſent parû bien foibles, & il n’y en a point, qui euſſent jamais pû m’arracher d’aupres de vous : mais vous aués voulu profiter des pretextes, que vous aués trouués de retourner en ; vn vaiſſeau partoit, que ne le laiſſiés vous partir ? voſtre famille vous auoit eſcrit, ne ſçaués vous pas toutes les perſecutions, que j’ay ſouffertes de la mienne ? Voſtre vous engageoit à m’abandonner, ay-je pris quelque ſoin du mien ? Vous eſtiés d’aller ſervir voſtre Roy, ſi tout ce qu’on dit de luy, eſt vray, il n’a aucun beſoin de voſtre ſecours, & il vous auroit excuſé ; j’euſſe eſté trop heureuſe, ſi nous auions paſſé notre vie enſemble : mais puiſqu’il falloit qu’vne abſence cruelle nous ſeparât, il me ſemble que je dois eſtre bien aiſe de n’auoir pas eſté infidele, & ie ne voudrois pas pour toutes les choſes du , auoir commis vne action ſi noire : Quoy ! vous auez connu le fonds de mon cœur, & de ma tendreſſe, & vous auez pû vous reſoudre à me laiſſer pour iamais, & à m’expoſer aux frayeurs, que ie dois auoir, que vous ne vous ſouuenez plus de moy, que pour me ſacrifier à vne nouuelle Paſſion ? Ie voy bien que ie vous aime, comme vne folle : cependant ie ne me plains point de toute la violence des mouuemens de cœur, ie m’accouſtume à ſes perſecutions, & ie ne pourrois viure ſans vn plaiſir, que ie deſcouure, & dont ie joüis en vous au milieu de mille douleurs : mais ie ſuis ſans ceſſe perſecutée auec vn extréme

par la haine, & par le dégouſt que j’ay pour toutes choſes ; ma famille, mes amis & ce Conuent me ſont inſuportables ; tout ce que ie ſuis obligée de voir, & tout ce qu’il faut que ie faſſe de toute m’eſt odieux : je ſuis ſi jalouſe de ma Paſſion, qu’il me ſemble que toutes mes actions, & que tous mes deuoirs vous regardent : Oüy, ie fais quelque ſcrupule, ſi ie n’employe tous les momens de ma vie pour vous ; que ferois-je, helas ! ſans tant de haine, & ſans tant d’amour, qui rempliſſent mon cœur ? Pourrois-je ſurviure à ce qui m’occupe inceſſamment, pour mener vne vie tranquille & languiſſante ? Ce vuide & cette inſenſibilité ne peuvent me conuenir. Tout le monde s’eſt apperceu du changement entier de mon humeur, de mes manieres, & de ma , ma Mere m’en a parlé auec aigreur, & enſuite auec quelque bonté, ie ne ſçay ce que ie luy ay répondu, il me ſemble que ie luy ay tout auoüé. Les Religieuſes les plus ſeueres ont pitié de l’eſtat, où je ſuis, il leur donne meſme quelque conſideration, & quelque pour moy ; tout le monde eſt touché de mon amour. & demeurez dans vne profonde indiference, ſans m’eſcrire, que des lettres froides ; pleines de redites ; la moitié du papier n’eſt pas remply, & il paroiſt groſſierement que vous mourez d’enuie de les auoir acheuées. Dona Brites me perſecuta ces jours paſſez pour me faire ſortir de ma chambre, & croyant me diuertir, elle me mena promener ſur le Balcon, d’où l’on voit Mertola, je la ſuiuis, & je fûs auſſi-toſt frapée d’vn cruel, qui me fit pleurer tout le reſte du jour : elle me ramena, & ie me jettay ſur mon lict, où ie fis mille reflexions ſur le peu d’apparence, que ie voy de guerir jamais : ce qu’on fait pour me ſoulager, aigrit ma douleur, & ie trouue dans les remedes meſmes des raiſons particulieres de : je vous ay veu ſouuent paſſer en ce lieu auec vn air, qui me charmoit, & j’eſtois ſur ce Balcon le jour fatal, que ie à ſentir les premiers effets de ma Paſſion malheureuſe : il me ſembla que vous vouliez me plaire, quoy que vous ne me pas : je me perſuaday que vous m’auiez remarquée entre toutes celles, qui eſtoient auec moy, ie m’imaginay que lors que vous vous arreſtiez, vous eſtiez bien aiſe, que ie vous viſſe mieux, & i’admiraſſe voſtre adreſſe, & voſtre bonne grace, lors que vous pouſſiez vôtre cheual, i’eſtois ſurpriſe de quelque frayeur, lors que vous le faiſiez paſſer dans vn endroit difficile : enfin je m’intereſſois ſecrettement à toutes vos actions, je ſentois bien que vous ne m’eſtiez point indifferent, & ie prenois pour moy tout ce que vous faiſiez : vous ne connoiſſez que trop les ſuites de ces commencemens, & quoy que ie n’aye rien à meſnager, ie ne dois pas vous les eſcrire, de crainte de vous rendre plus coupable, s’il eſt poſſible que vous ne l’eſtes, & d’auoir à me reprocher tant d’efforts inutiles pour vous obliger à m’eſtre fidele, vous ne le ſerez point : Puis-je eſperer de mes lettres, & de mes reproches ce que mon amour & mon abandonnement n’ont pû ſur voſtre ingratitude ? Ie ſuis trop aſſeurée de mon malheur, voſtre procedé injuſte ne me laiſſe pas la moindre raiſon d’en douter, & ie dois tout apprehender, puiſque vous m’auez abandonnée. N’aurez vous de charmes que pour moy, & ne paroiſtrez vous pas agreable à d’autres yeux ? Ie croy que ie ne ſeray pas fâchée que les ſentimens des autres iuſtifient les miens en quelque façon, & ie voudrois que toutes les femmes de France vous trouuaſſent aimable, qu’aucune ne vous aimât, & qu’aucune ne vous plût : ce projet eſt ridicule, & impoſſible : neantmoins j’ay aſſez éprouué que vous n’eſtes gueres capable d’vn grand enteſtement, & que vous pourrez bien m’oublier ſans aucun ſecours, & ſans y eſtre contraint par vne nouuelle Paſſion : peut-eſtre, voudrois-je que vous euſſiez quelque pretexte raiſonnable ? Il eſt vray, que ie ſerois plus malheureuſe, mais vous ne ſeriez pas ſi coupable : je voy bien que vous demeurerez en ſans de grands plaiſirs, auec vne entiere liberté ; la fatigue d’vn long voyage, quelque petite bien-ſeance, & la crainte de ne répondre pas à mes transports, vous retiennent : Ah ! ne m’apprehendez ? Ie me contenteray de vous voir de temps en temps, & de ſçauoir ſeulement que ſommes en meſme lieu : mais ie me flatte, peut-eſtre, & vous ferez plus touché de la rigueur & de la ſeuerité d’vne autre, que vous ne l’auez eſté de mes faueurs ; eſt-il poſſible que vous ſerez par de mauuais traittemens ? Mais auant que de vous engager dans vne grande Paſſion, penſez bien à l’excez de mes douleurs, à l’incertitude de mes projets, à la diuerſité de mes mouuemens, à l’extrauagance de mes Lettres, à mes confiances, à mes à mes ſouhaits, à ma jalouſie ? Ah ! vous allez vous rendre malheureux ; je vous conjure de profiter de l’eſtat où ie ſuis, & qu’au moins ce que ie ſouffre pour vous, ne vous ſoit pas inutile ? Vous me fites, il y a cinq ou ſix mois vne faſcheuſe , & m’auoüâtes de trop bonne foy, que vous auiez aimé vne Dame en voſtre Païs : ſi elle vous empeſche de reuenir, moy ſans ménagement ? afin que ie ne languiſſe plus ; quelque reſte d’eſperance me encore, & ie ſeray bien aiſe (ſi elle ne doit auoir aucune ſuite) de la perdre tout à fait, & de me perdre moy-meſme ; enuoyez moy ſon portrait auec quelqu’vne de ſes Lettres ? Et eſcriuez moy tout ce qu’elle vous dit ? trouuerois, peut-eſtre, des raiſons de me conſoler, ou de m’affliger dauantage, ie ne puis demeurer plus long-temps l’eſtat où ie ſuis, & il n’y a point de , qui ne me ſoit fauorable : Ie voudrois auſſi auoir le portrait de voſtre frere & de voſtre Belle-ſœur : tout ce qui vous eſt quelque choſe, m’eſt fort cher, & ie ſuis entierement deuoüée à ce qui vous je ne me ſuis laiſſé aucune diſpoſition de moy-meſme ; Il y a des momens, où il me ſemble que j’aurois aſſez de ſoûmiſſion pour ſeruir , que vous aimez ; vos mauuais , & vos mépris m’ont tellement abatuë, que ie n’oſe quelque fois penſer qu’il me ſemble que ie pourrois eſtre jalouſe ſans vous déplaire, & que ie croy auoir le plus grand tort du monde de vous faire des reproches : je ſuis ſouuent conuaincuë, que ie ne dois point vous faire voir auec fureur, comme ie fais, des ſentimens, que deſauoüez. Il y a long-temps qu’vn Officier attend voſtre , i’auois reſolu de l’eſcrire d’vne maniere à la faire receuoir ſans dégouſt : mais elle eſt trop extrauagante, il faut la finir : Helas ! il n’eſt pas en mon pouuoir de m’y reſoudre, il me ſemble que je vous parle, quand ie vous eſcris, & que vous m’eſtes vn peu plus preſent ; La premiere ne ſera pas ſi longue, ny ſi importune, vous pourrez l’ouurir & la lire ſur l’aſſeurance, que ie vous donne, il eſt vray que ie ne dois point vous parler d’vne paſſion, qui vous déplaiſt, & ie ne vous en parleray plus. Il y aura vn dans peu de jours que ie m’abandonnay toute à vous ſans ménagement : voſtre Paſſion me paroiſſoit fort ardente, & fort ſincere, & ie n’euſſe jamais penſé que mes faueurs euſſent aſſez rebuté, pour vous obliger à faire cinq cens lieuës, & à vous expoſer à des naufrages, pour en éloigner ; perſonne ne m’eſtoit redeuable d’vn pareil traittement : vous pouuez vous ſouuenir de ma pudeur, de ma confuſion & de mon deſordre, mais vous ne vous ſouuenez pas de ce qui vous engageroit à m’aimer malgré vous. L’Officier, qui doit vous porter cette Lettre, me mande pour la quatriéme fois, qu’il veut partir, qu’il eſt preſſant, il abandonne ſans doute quelque malheureuſe en ce Païs. Adieu, j’ay plus de peine à finir ma Lettre, que n’en auez à me quitter, peut-eſtre, pour toûjours. Adieu, ie n’oſe vous donner mille noms de tendreſſe, ny m’abandonner ſans à tous mes mouuemens : ie aime mille fois plus que ma vie, & mille fois plus que ie ne penſe ; que vous m’eſtes cher ! & que vous m’eſtes cruel ! vous ne m’eſcriuez point, ie n’ay pû m’empeſcher de dire encore cela ; je vay recommencer, & l’Officier partira ; qu’importe, qu’il parte, j’écris plus pour moy, que pour vous, ie ne cherche qu’à me ſoulager, auſſi bien la longueur de ma lettre vous fera peur, vous ne la lirez point qu’eſt-ce que j’ay fait pour eſtre ſi malheureuſe ? Et pourquoy auez vous empoiſonné ma vie ? Que ne ſuis-je née en vn autre Païs. Adieu, pardonnez moy ? Ie n’oſe plus vous prier de m’aimer ; voyez où mon deſtin m’a reduite ? Adieu.

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