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Lettres portugaises, nouvelle édition

Mariana Alcoforado · 1853 · Free in the US

48,404 words · about 3 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1853 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Lettres_portugaises,_nouvelle_édition&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Mariana Alcoforado
Language
French
Published
1853
Length
48,404 words · about 3 h 23 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Front matter about 1 h 8 min
  2. Avertissement under 1 min
  3. Texte entier about 1 h 8 min
  4. Notice bibliographique about 32 min
  5. Lettre I. about 4 min
  6. Lettre II. about 5 min
  7. Lettre III. about 5 min
  8. Lettre IV. about 10 min
  9. Lettre V. about 11 min

Continue:

Front matter

Paris. de Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honoré.

L’édition des Lettres portugaises que nous donnons au public est la reproduction exacte de celle qui fut publiée, en1824, par baron Jozé-Maria de Souza Botelho. L’opinion émise par cet éditeur, que Marianne Alcoforado n’est l’auteur que des cinq lettres publiées par lui, étant aujourd’hui généralement adoptée, nous n’avons pas dû reproduire les sept lettres qui ont été ajoutées à plusieurs éditions, non plus que les réponses attribuées sans fondement au comte de Chamilly. Nous n’avons pas cru non plus devoir donner la traduction portugaise faite par , qui serait sans intérêt pour la plupart de nos lecteurs.

, imprimeur-libraire, a placé à la tête de l’édition qu’il a publiée de ces lettres (Paris, 1796) une notice de Mercier de Saint-Léger ; et, dans sa réimpression du même livre, en1806, il a ajouté des notes de .

Avertissement

L’édition des Lettres portugaises que nous donnons au public est la reproduction exacte de celle qui fut publiée, en1824, par baron Jozé-Maria de Souza Botelho. L’opinion émise par cet éditeur, que Marianne Alcoforado n’est l’auteur que des cinq lettres publiées par lui, étant aujourd’hui généralement adoptée, nous n’avons pas dû reproduire les sept lettres qui ont été ajoutées à plusieurs éditions, non plus que les réponses attribuées sans fondement au comte de Chamilly. Nous n’avons pas cru non plus devoir donner la traduction portugaise faite par , qui serait sans intérêt pour la plupart de nos lecteurs.

Texte entier

L’édition des Lettres portugaises que nous donnons au public est la reproduction exacte de celle qui fut publiée, en1824, par baron Jozé-Maria de Souza Botelho. L’opinion émise par cet éditeur, que Marianne Alcoforado n’est l’auteur que des cinq lettres publiées par lui, étant aujourd’hui généralement adoptée, nous n’avons pas dû reproduire les sept lettres qui ont été ajoutées à plusieurs éditions, non plus que les réponses attribuées sans fondement au comte de Chamilly. Nous n’avons pas cru non plus devoir donner la traduction portugaise faite par , qui serait sans intérêt pour la plupart de nos lecteurs.

, imprimeur-libraire, a placé à la tête de l’édition qu’il a publiée de ces lettres (Paris, 1796) une notice de Mercier de Saint-Léger ; et, dans sa réimpression du même livre, en1806, il a ajouté des notes de .

Ces deux bibliographes si distingués sont cependant tombés, selon moi, dans une erreur au sujet de cet ouvrage, faute d’avoir attentivement examiné les premières éditions. Je me permettrai de relever ici cette erreur, pour l’intérêt de la littérature et du public ; c’est ce motif seul qui m’a déterminé à donner cette édition.

de Saint-Léger dit (page5, de1806) : « La plus ancienne édition, qui en suppose pourtant une antérieure qui a disparu, puisque nous n’avons pu la retrouver nulle part, est celle de Claude Barbin, 1669, in-12 de 182pages, gros caractères, portant au titre, traduites en françois, et seconde édition. Elle ne contient que cinq lettres. » ajoute en note : « que la Bibliothèque royale possède un exemplaire de cette première édition. » Je connais cet exemplaire.

J’ai eu le bonheur de faire l’acquisition, à Copenhague, d’un exemplaire de l’édition in-12 de Pierre Marteau à Cologne, sans date, que je croirais volontiers être cette édition antérieure qui a disparu, et ainsi la première de toutes celles qu’on a faites de cet ouvrage. Mais comme elle est en tout, même dans l’avis au lecteur, parfaitement semblable à celle de Claude Barbin, de1669, je pense qu’il est indifférent, et que, de plus, il serait impossible, après un si grand laps de temps, de vérifier laquelle des deux éditions est la première.

Je vais donner les signes caractéristiques de toutes les deux.

L’exemplaire que je possède de l’édition de Pierre Marteau (différente, comme on va voir, de celle qu’il donna depuis en 1678, et dont il est question dans le Catalogue de LaVallière, par Nyon, tome, page797), est un petit in-12 de 58pages, petits caractères, contenant seulement cinq lettres, dont la première commence par les mots : « Considère, mon amour, etc. » Le titre est tel qu’il suit, en gros caractères :

LETTRES D’UNE RELIGIEUSE PORTUGAISE TRADUITES EN FRANÇOIS.

Pour ornement, une sphère armillaire, à Cologne, chez Pierre Marteau.

Dans les troisième et quatrième pages, on voit un avis au lecteur, en caractères italiques, ainsi conçu : « J’ai trouvé les moyens, avec beaucoup de soin et de peine, de recouvrer une copie correcte de la traduction de cinq lettres portugaises qui ont été écrites à un gentilhomme de qualité qui servoit en Portugal. J’ai veu tous ceux qui se connoissent en sentimens, ou les louer, ou les chercher avec tant d’empressement, que j’ay crû que je leur ferois un singulier plaisir de les imprimer. Je ne sçay point le nom de celuy auquel on les a écrites, ni de celuy qui en a fait la traduction ; mais il m’a semblé que je ne devois pas leur déplaire en les rendant publiques. Il est difficile qu’elles n’eussent enfin paru avec des fautes d’impression qui les eussent défigurées. »

Ensuite viennent les cinq lettres, dont l’impression commence page5, jusques à la58 et fin.

Ce livre est d’autant plus curieux, qu’on y a ajouté et relié ensemble l’autre partie, dite seconde partie, des Lettres portugaises, imprimée par le même Pierre Marteau, aussi sans date, et la Réponse aux Lettres portugaises, imprimées par Jean-Baptiste Loyson, en1671, dont je ferai mention ci-après.

Le titre est, pour cette partie, le même que le précédent que j’ai déjà transcrit, et auquel on n’a ajouté que seconde partie ; ce qui a pu faire croire que les sept lettres qui y sont contenues étaient une suite des lettres de la religieuse, mais l’avis qui les précède annonce le contraire. Je vais l’ajouter ici :

« Au lecteur.

« Le bruit qu’a fait la traduction des cinq Lettres portugaises a donné le désir à quelques personnes de qualité d’en traduire quelques nouvelles, qui leur sont tombées entre les mains. Les premières ont eu tant de cours dans le monde, que l’on devoit appréhender avec justice d’exposer celles-ci au public ; (le libraire avait raison et le sentait bien) mais comme elles sont d’une femme du monde qui écrit d’un style différent de celuy d’une religieuse, j’ai crû que cette différence pourroit plaire, et que peut-être l’ouvrage n’est pas si désagréable qu’on ne me sache gré de le donner au public. »

Cet ouvrage est dans le même format et les mêmes caractères que l’autre édition, et en comprenant le titre et l’avis, et les sept lettres, de quarante-sept pages, après lesquelles on trouve le mot fin.

L’édition première, de Claude Barbin, a pour ornement une corbeille de fleurs.

Et pour titre :

LETTRES PORTUGAISES TRADUITES EN FRANÇOIS.

À Paris, chez Claude Barbin, au Palais, etc.,

. avec privilége du Roy.

On trouve ensuite le même avis en italiques, que j’ai transcrit de l’édition des cinq lettres par Pierre Marteau. Le format est in-12, et de 182pages pour le tout, et en gros caractères. Après le privilége du roi, on lit : Achevé d’imprimer, pour la première fois, le 4janvier 1669. Registré à Paris, le 17novembre 1668.

La seconde édition de Claude Barbin porte le même titre que la première, en y ajoutant seconde édition, avec un différent ornement et la même date Au reste, elle est de même format et a le même nombre de pages ; de sorte que ce n’est, à proprement parler, qu’une réimpression. Mais Claude Barbin a ajouté à cette réimpression ce qu’il appelle seconde partie des Lettres portugaises, qu’il a réunie dans un même volume avec la première. La Bibliothèque royale en possède un exemplaire.

Il y a placé le titre suivant :

LETTRES PORTUGAISES, SECONDE PARTIE.

Pour ornement une corbeille de fleurs, à Paris, chez Claude Barbin, etc., Vient après l’avis au lecteur tel qu’il est dans l’édition de Pierre Marteau, et que j’ai transcrit plus haut, pour les sept nouvelles lettres qu’il publie d’une Femme du monde, le tout comprenant 151pages, avec les mêmes gros caractères ; et, après le privilége, Barbin déclare l’avoir achevé d’imprimer pour la première fois le 20août1669.

Après ces premières éditions, on en a plusieurs qui ne méritent guère qu’on en fasse mention que parce que c’est dans celles là que l’on commence à trouver l’erreur qui s’est propagée ensuite, et que je vais relever.

On a pu voir, d’après les deux avis au lecteur publiés par Pierre Marteau et par Claude Barbin, que les cinq premières lettres sont les seules de la religieuse portugaise, et que les sept autres qui les ont suivies sont d’une Femme du monde portugaise. Je croirais bien plutôt qu’elles sont de quelque auteur français, et qu’elles ont été écrites par pure spéculation de libraire, à cause du succès et du prompt débit des premières. Ainsi, je conçois à peine comment de Saint-Léger a pu se méprendre au point de penser qu’elles ont été toutes écrites par la même religieuse, et de placer les sept dernières lettres, comme premières, dans l’édition de , et comment a laissé subsister cette erreur dans la seconde édition du même libraire.

Ce qui m’étonne plus encore est que de Saint-Léger pense que la seconde soi-disant partie (appelée par lui la première) porte trop de caractères d’identité de style, d’originalité de fond, pour douter qu’elle soit aussi authentique (page6 de sa notice, édition de1806), tandis qu’en les lisant plus attentivement il y aurait reconnu une extrême différence sous tous les rapports.

D’abord pour le style : un Portugais, ou celui qui connaîtra bien cette langue, ne pourra douter que les cinq lettres de la religieuse n’aient été traduites presque littéralement d’après un original portugais. La construction de plusieurs phrases est telle que, si on les retraduit mot à mot en portugais, elles se trouveront toutes dans le génie et le caractère de cette langue. Au contraire, les autres sept lettres sont entièrement françaises, et ne portent aucune empreinte du style portugais.

Le terme de mon amour, en s’adressant à son amant, comme on le lit dans la première lettre de la religieuse, est entièrement portugais ; celui de mon cher, qui se souvent dans les sept autres, n’est pas employé de la même manière en Portugal.

Je pourrais remarquer d’autres choses, comme mon domestique, au lieu de mes domestiques (meus criados), ou ma famille, (minha familia) ; ce qu’une religieuse ne peut dire, puisqu’elle n’a plus ni famille, ni maison à elle, ni domestiques ; mais cela suffit pour ce qui concerne le langage.

Je me permettrai d’ajouter qu’autant le style des cinq lettres est remarquable par la passion vraie et pleine de délicatesse qui les a dictées, autant celui des sept autres, que je regarde comme controuvées, est trivial, alambiqué, froid et plein d’inconvenances telles qu’il est impossible de croire qu’une dame d’une grande naissance, dont l’éducation a été soignée, et qui doit avoir eu le ton et le langage de la bonne compagnie, ait pu jamais les écrire. Je vais rapporter ici quelques passages de ces lettres qui suffiront pour donner une idée de ce mélange d’affectation, de recherche, de et d’indélicatesse dans les sentiments et dans les expressions.

« Quand mes regards sont trop languissants, il me semble qu’ils ne servent qu’à ma tendresse, et qu’ils volent quelque chose à mon ardeur. S’ils sont trop vifs, ma langueur leur fait le même reproche, et, avec les actions du monde les plus parlantes, je crois n’en pas dire assez… Mais vous ne vous êtes résolu à m’aimer avec peu d’empressement que quand vous avez reconnu que j’en avais jusqu’à la fureur. Ce n’est pourtant pas par tempérament que vous êtes si retenu… Et qui dirait en vous voyant si prompt à sortir de ma chambre quand le dépit vous en chasse, que vous êtes si lent à y venir quand l’amour vous y appelle ? » (Lettre, édition de Delance.)

Dans la seconde lettre elle exprime sa jalousie à l’égard d’une Française, en souhaitant que sa rivale soit au chevet du lit de son amant, et elle ajoute : « J’aime si fort sa joie que je consens à la faire toute ma vie aux dépens de la mienne propre ; et si vous voulez régaler ce bel objet de la lecture de ma lettre, vous le pouvez faire. Ce que je vous écris ne sera pas inutile à l’avancement de vos affaires. J’ai un nom connu dans le royaume. » — Le reste de la lettre est du même ton.

Lettre . « Quoi ! vous serez toujours froid et paresseux ! Quoi ! rien ne pourra troubler votre tranquillité ! Que faut-il donc faire pour l’ébranler ? — Faut-il se jeter dans les bras d’un rival à votre vue ? »

Lettre . « J’ai été jalouse, et quand on aime parfaitement, on n’est point sans jalousie ; mais je n’ai jamais été brutale. » — Dans un autre endroit : « Vous ne me verrez plus, dites-vous ; vous sortez de Lisbonne, de peur d’être assez malheureux de me rencontrer, et vous poignarderiez le meilleur de vos amis s’il vous faisait la trahison de vous amener chez moi. » On retrouve le même langage dans d’autres endroits de cette lettre.

Lettre . « Je vous ai vu de l’empressement et des dépits impatients ; j’ai lu dans vos yeux ces mêmes désirs auxquels vous m’avez toujours trouvée si sensible. Ils étaient aussi ardents que quand ils faisaient toute ma félicité. Je suis aussi tendre et aussi fidèle que je le fus jamais ; et cependant je me trouve tiède et nonchalante. Il semble que vous n’ayez fait à mes sens qu’une illusion. » Plus loin : « Je ne sais quel démon secret m’inspire sans cesse. » Tout Portugais dira que jamais une femme bien élevée ne s’est servie d’une telle expression. « Que c’est à ma colère que je dois vos tendresses, et qu’il y a plus de politique que de sincérité dans les sentiments que vous m’avez fait paraître… Sans mentir, la délicatesse est un don de l’amour qui n’est pas toujours aussi précieux qu’on se le persuade… J’avoue qu’elle assaisonne les plaisirs, mais elle aigrit terriblement les douleurs… Ne vous y trompez pas, mon cher, vos empressements font toute ma félicité ; mais ils feraient toute ma rage si je croyais les devoir à quelque autre chose qu’au mouvement naturel de votre cœur. Je crains l’étude des actions beaucoup plus que la froideur du tempérament ; et l’extérieur est pour les âmes grossières un où les âmes délicates ne peuvent être surprises. » Dans un autre endroit : « Votre air était encore plus grand qu’il ne l’est naturellement ; votre passion brillait dans vos yeux, et elle les rendait plus tendres et plus perçants. Je croyais que votre cœur venait sur vos lèvres. Hélas ! que je suis heureuse s’il n’y venait pas à faux ! car enfin je ne vous éprouve que trop, et il n’est guère en mon pouvoir de vous éprouver moins… La vue de ce qu’on aime enlève l’âme malgré qu’on en ait… Ce n’est ni l’habitude de vous voir, ni la crainte de vous fâcher en ne vous voyant pas, qui m’oblige à rechercher votre vue ; c’est une avidité curieuse qui part du cœur, sans art, sans réflexion. »

Lettre . « Mon cœur, qui s’est fait une habitude si douce d’épanchements à votre rencontre, cherchait mes yeux pour les répandre ; et comme je m’efforçais de les lui refuser, il me donnait des élans secrets qui ne peuvent être compris que par ceux qui les ont éprouvés. » — « Bonjour, mon cher ; le jour commence à poindre ; il aurait paru bien plus tôt qu’à l’ordinaire s’il avait consulté mon impatience, mais il n’est pas amoureux comme nous. Il faut lui pardonner sa lenteur, et tâcher de la tromper par quelques heures de sommeil, afin de la trouver moins insupportable. »

En lisant les sept premières lettres après les cinq dernières, on pourra remarquer des endroits où l’auteur a voulu imiter les sentiments de la religieuse ; mais on n’en sera que plus frappé de ces vains efforts d’imitation et de cette recherche si ridicule, et on sera tenté de dire avec Alceste :

Ce n’est que jeux de mots, qu’affectation pure, Et ce n’est point ainsi que parle la nature.

Ces citations suffisent pour juger qu’on n’aurait jamais dû confondre ces lettres avec les autres.

Quant aux localités, et à ce qui tient aux mœurs, tout est exact et vrai dans les cinq lettres de la religieuse ; tout est imaginaire dans les sept lettres ajoutées, et on peut même dire en contradiction avec les usages portugais ; ce que je vais prouver par d’autres citations.

Dans la douzième de l’édition Delance, et qui, selon moi, est la cinquième de la religieuse, elle dit : « J’étais jeune, j’étais crédule ; on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance ; je n’avais vu que des gens désagréables, etc. »

Dans la onzième, elle marque l’endroit et le jour où pour la première fois elle a vu son amant. « Dona Brites… me mena promener sur le balcon, d’où l’on voit . Je la suivis, et je fus aussitôt frappée d’un souvenir cruel… J’étais sur ce balcon le jour fatal où je commençai à sentir les premiers effets de ma passion malheureuse ; il me sembla que vous vouliez me plaire, quoique vous ne me connussiez pas, etc. »

Dans la douzième, déjà citée, elle dit : « Je voulais vous voir à tous moments, et cela n’était pas possible ; j’étais troublée par le péril que vous couriez en entrant dans ce couvent ; je ne vivais pas quand vous étiez à l’armée ; j’étais au désespoir de n’être pas plus belle et plus digne de vous ; je murmurais contre la médiocrité de ma condition… J’appréhendais pour vous la colère de mes parents, etc. »

Dans la dixième, elle se plaint de lui, et dit : « J’ai perdu ma réputation ; je me suis exposée à la fureur de mes parents, à la sévérité des lois de ce pays contre les religieuses. »

Dans la neuvième : « L’on m’a fait, depuis peu, portière en ce couvent ; tous ceux qui me parlent croient que je suis folle… Il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi pour m’avoir crue capable de quelque soin, etc. »

On voit, par ces extraits, que depuis son enfance elle est toujours restée dans son couvent ; que l’histoire de sa vie est celle de sa passion dans cette retraite ; et qu’elle n’a jamais eu d’autre société que celle des religieuses… « qui, dit-elle, même les plus sévères, ont pitié de l’état où je suis. »

Comment de Saint-Léger a-t-il pu concilier cette situation avec celle de la prétendue dame qui écrit les autres lettres, et qui est une personne tenant un grand état, vivant dans le monde et dans la société la plus distinguée, au milieu de ces amusements, de ces fêtes et de ces bals où une religieuse ne paraît jamais : car elle ne peut sortir du couvent que pour cause de maladie, soit pour aller aux eaux, soit pour se rendre dans sa famille, où elle vit dans une sévère retraite ?

Dans la deuxième lettre de cette femme du monde, comme l’appelle P.Marteau ( de Delance), on trouve : « Sans mentir, cette dame d’hier soir est bien laide ; elle danse d’un méchant air… Vous avez causé avec elle une partie du temps que l’assemblée a duré. » Et plus bas : « Vous savez bien que pour vous avoir vu passer (c’est à Lisbonne) seulement, je perdis le repos de ma vie, et que, sans m’arrêter à mon sexe et à ma naissance, je courus la première aux occasions de vous voir… J’ai un nom connu dans le royaume ; on m’y a toujours flattée de quelque beauté… Je hais la marquise de Furtado… Je voudrais que la marquise de Castro n’eût jamais été, puisque c’était à ses noces que vous deviez me donner la douleur que je ressens. »

Ces titres, ainsi que celui de duc d’Almeida, n’ont jamais existé en Portugal : Castro, Furtado, Almeida, sont des noms de famille ; et les titres, en Portugal, sont attachés à des noms de villes ou de terres. Jamais une religieuse ne se trouve à des noces. Il n’y a point de chanoinesses en Portugal.

Dans la troisième lettre : « Quand donc finira votre absence ? Passerez-vous encore aujourd’hui sans revenir à Lisbonne ?… On croirait, parmi mon domestique, que je suis devenue insensée. »

Dans la quatrième lettre : « J’ai reçu la main du duc d’Almeida ; j’ai affecté d’être auprès de lui ; pendant le souper, je l’ai regardé tendrement. »

Dans la cinquième lettre : « Vous ne me verrez plus, dites-vous ; vous sortez de Lisbonne… Je vous épargnerai la peine de m’éviter ; aussi bien c’est à moi de fuir… Cette pensée m’a déjà sollicitée deux ou trois fois de courir chez vous. »

Dans la septième lettre : « Présentement que tous les gens de notre maison reposent… Bonjour, mon cher. »

Ces citations démontrent évidemment que ces sept lettres ne sont point de la religieuse qui a écrit les cinq autres ; et il suffit de les lire avec attention pour sentir combien elles sont en tout différentes.

C’est , à mon avis, un tort, et un grand tort, que de les avoir jointes aux autres, et d’avoir confondu ce qui est aussi dissemblable en sentiments, en usages et en diction.

Les cinq lettres de la religieuse sont un véritable chef-d’œuvre. On y retrouve à chaque ligne le caractère et l’expression de ce sentiment vrai et passionné qui a toujours une empreinte impossible à On peut dire de celle qui les a écrites ce qu’Horace a dit de Sapho :

… Spirat adhuc amor, Vivuntque commissi calores Æoliæ fidibus puellæ.

Je ne connais point d’autres lettres de ce genre qui puissent leur être comparées, si ce n’est les lettres latines d’Héloïse à Abailard ; et il faut encore remarquer que nous possédons l’original de celles-ci, et que nous n’avons qu’une traduction faible et décolorée des autres, dont l’original a été perdu. J’ajouterai de plus, s’il m’est permis de le dire, qu’on trouvera dans ces lettres plus de décence, de délicatesse, et de ce que les Anglais appellent ingenuity.

J’avais lu dans ma jeunesse les Lettres portugaises, et non-seulement je les admirais, mais je les aimais d’une véritable affection. Je me sentais l’ami de cette pauvre religieuse, sacrifiée à des intérêts de famille, qui lui avaient fait prendre le voile ; je la voyais dans l’éternel repos du cloître, livrée à toutes les passions de la vie. Dans ce même temps j’avais eu l’occasion de voir deux exemples terribles de ces vœux et forcés, qui avaient fait sur moi une impression profonde. Les originaux de ces lettres ayant été perdus, je m’étonnais qu’après un si grand nombre d’années écoulées depuis leur publication, aucun Portugais n’eût essayé de les remettre dans notre langue, et de revendiquer ainsi une propriété nationale. J’avais dix-huit ans ; et dans cet âge d’enthousiasme, où tous les sentiments passionnés, où toutes les expressions vives, animées, enfin où tout ce qui parle au cœur cause tant d’émotion, j’entrepris ce travail. Cependant je n’osais point le rendre public : quoique j’y eusse mis beaucoup de soin, j’étais toujours arrêté par la crainte de ne pas restituer à l’original les grâces qu’il devait avoir eues. La religieuse portugaise qui a su peindre si bien l’amour, les regrets, la jalousie, l’espérance, les remords, ces sentiments déchirants qui font d’une seule passion la réunion de toutes les passions, a dû nécessairement les avoir exprimées dans le plus beau langage portugais, sans quoi le traducteur n’aurait point été assez frappé de ces lettres pour les mettre en français. Cette femme, dont le cœur était si tendre, l’âme si sensible, inspirée par un sentiment si et si vif, devait, on peut le croire, trouver ces expressions qui pénètrent et font tressaillir toutes les âmes.

La traduction sans doute les a fort affaiblies ; mais, je le répète, il est clair pour tout Portugais, que, d’après la conformité des phrases de la traduction avec celles qu’on emploierait dans la langue portugaise, le traducteur a suivi presque littéralement l’original, à l’exception de ce qu’exigeait quelquefois le génie différent des deux langues. Mais on peut traduire littéralement, sans pour cela avoir fait un choix judicieux dans les mots qui paraissent équivalents, et qui ne seraient pas ceux que l’usage et le goût approuveraient : c’est donc par ignorance du portugais, ou par inattention, que l’abbé Feller et d’autres auteurs de dictionnaires historiques ont répété que Subligny avait arrangé ces lettres. Sans doute le traducteur de ces lettres a conservé les beautés de sentiment qu’on y admire, et qu’il est impossible de trouver quand elles ne sont pas inspirées par le cœur, parce qu’il a pu en être ému ; mais il est permis de croire qu’il a dû leur faire perdre la plus grande partie des grâces propres à l’original, puisque tout le monde convient que son style est suranné et dénué d’élégance.

La grande difficulté, en voulant remettre ces lettres dans notre langue, était de retrouver ces grâces, cette couleur primitive de style, et de conserver l’abandon et la vérité des sentiments : car, en traduisant plus librement, on devait craindre d’affaiblir ce naturel et cette vérité ; et, en se traînant littéralement sur la traduction française, de décolorer encore plus le style de l’original. Cependant il m’a paru qu’entre ces deux écueils le meilleur parti était de suivre aussi exactement qu’il était possible le texte français, me bornant par mes souvenirs à choisir ces tournures nationales, ces nuances, et cette langue de conversation, dont les femmes possèdent si bien le naturel et la grâce.

Bien des années se sont écoulées depuis ce travail. J’attendais en vain qu’un littérateur portugais plus capable que moi entreprît cet ouvrage, lorsque dernièrement, à l’occasion d’une erreur bibliographique sur ces mêmes Lettres portugaises, j’ai cru que ma traduction pourrait me servir à prouver non seulement l’originalité des cinq dernières lettres (édition de Delance), mais que j’avais raison de penser que c’était les seules lettres de la religieuse, comme P.Marteau et Barbin l’avaient déjà annoncé.

J’ose donc la publier en face du texte, pour que le public, en jugeant la difficulté, puisse m’excuser. Qu’il daigne songer que depuis plus d’un siècle aucun Portugais n’a tenté de ressaisir ce bien national. Je ne puis mieux solliciter son indulgence qu’en citant ce que de Saint-Léger a dit de l’imitation en vers des Lettres portugaises par Dorat. « Il avait à lutter en cette occasion avec un original qu’il n’avait jamais vu, mais qu’on suppose d’autant plus merveilleux dans son style natif, que l’unique traduction qui nous est restée, et qu’il faut par cela seul respecter malgré soi, puisqu’une autre est impossible ; cette traduction ne se fait tolérer que par le fond des idées qui tiennent à l’original, abstraction faite des défauts sans nombre de la traduction. C’est donc une traduction de cette traduction que Dorat s’est imposé la tâche de faire en vers, et de rectifier sans l’original. Certes, il y a quelque mérite à le tenter, quand on a si peu de moyens pour faire revivre un ouvrage déjà mort dans sa traduction. »

J’ajouterai un extrait des réflexions de Dorat : « Les Lettres portugaises ont toujours joui d’une réputation méritée auprès de ce petit nombre de lecteurs qui préfèrent le langage de l’âme à toute l’affectation du bel esprit. Il est vraisemblable que l’ouvrage est portugais, et que les lettres françaises ne sont qu’une traduction. Quoi qu’il en soit, le sentiment, qui est de tous les pays, doit les distinguer de cette foule de romans insipides qui ne feraient qu’attester le froid délire de nos écrivains. On ne trouve dans les lettres dont il s’agit rien de cette métaphysique à la mode… ; mais en récompense tout y est vrai, naturel, de cette simplicité attachante, premier charme des écrits auxquels on revient et dont on ne se lasse jamais. Elles font couler ces larmes délicieuses qui soulagent le cœur, non ces pleurs pénibles qui les oppressent ; elles respirent l’amour le plus tendre, le plus passionné, le plus généreux ; il y est peint dans toutes ses nuances, approfondi dans tous ses détails, on y retrouve ses orages, ses inquiétudes, ses retours, ses résolutions d’un moment, la délicatesse de ses craintes, et l’héroïsme de ses sacrifices. Racine lui-même, ce peintre par excellence, ne l’a pas présenté sous des couleurs plus aimables, plus séduisantes, plus énergiques et plus douces. Quel caractère que celui de Marianne ! Quelle amante a jamais porté plus loin l’abandon, et, si l’on peut le dire, le désintéressement de la tendresse ? Mais si j’ai été séduit par le fond des choses, j’avouerai avec la même franchise que la forme m’a souvent dégoûté. La diction est traînante, diffuse, incorrecte, quelquefois maniérée, presque toujours commune. Pour peu qu’on ait de sensibilité, on relit bien des fois les Lettres portugaises avant de s’apercevoir qu’elles sont mal écrites. Qu’on juge du plaisir qu’elles feraient, si, au mérite qu’elles ont déjà, elles joignaient encore le charme de l’expression. »

Madame de Sévigné dit dans la lettre162 (édition de J.-J.Blaise, Paris, 1818), datée des Rochers, 19juillet 1671 : « Enfin, Brancas m’a écrit une lettre si excessivement tendre, qu’elle récompense tout son oubli passé : il me parle de son cœur à toutes les lignes ; si je lui faisais réponse sur le même ton, ce serait une Portugaise. » Ce passage prouve combien ces lettres furent répandues et estimées bientôt après leur publication ; elle en parle encore dans d’autres lettres.

Je rappellerai ici en même temps le passage de la lettre de J.-J.Rousseau à d’Alembert, où il loue ces Lettres portugaises, quoique cet éloge soit fondé sur un paradoxe, dont il lui aurait été difficile, je crois, de prouver la vérité. « Elles (les femmes) ne savent, dit-il, ni décrire, ni sentir l’amour même. La seule Sapho, que je sache, et une autre, méritent d’être exceptées. Je parierais tout au monde que les Lettres portugaises ont été écrites par un homme. »

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