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Discours du tabac

Jean Royer de Prade · 1668 · Free in the US

39,237 words · about 2 h 45 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean Royer de Prade
Language
French
Published
1668
Length
39,237 words · about 2 h 45 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter under 1 min
  2. Texte entier about 1 h 22 min
  3. Epitre about 10 min
  4. Discours du tabac about 1 h 13 min

Continue:

Front matter

TABLE.

Texte entier

onsieur ,

Je vous preſente ce Diſcours, que j’oſe dire n’eſtre pas tout à fait indigne de Vous, puis que déjà vous l’avez, honoré de votre approbation & quoy que je le mette au jour Je ne le donne pas tant a chacun, que je ne veüille qu’il vous ſoit propre & particulier. Le Tabac, dont il contient l’histoire & l’éloge, vous eſt trop obligé pour s’offrir à d’autres qu’à vous en cette rencontre. Vous avez, fait connoiſtre pour ſa gloire, ce qu’il a de plus merveilleux & de plus caché, après l’avoir ſceu connoiſtre vous-meſme, ſoit par la ſeule force de voſtre eſprit ſoit par l’uſage que vous en avez veu faire en tant de divers païs, & ſur tout dans le Septentrion, où voſtre merite & voſtre ſça- voir ont également captivé les peuples & les Souverains. Vous priſtes sa deffenſe il n’y a pas long-temps contre ceux, qui vouloient le mettre au nombre des poiſons, ſur des raiſons équivoques ou frivoles, & le protegeaſtes auprès de l’une des perſonnes du monde les plus illuſtres lors qu’il fut accusé d’irriter la goutte, & d’accroiſtre l’extrême ſechereße qui menaient une vie que la Guerre avoit reſpecté dans les dangers les plus affreux. Vous fiſles voir que ces maladies neſtoient ny cauſées ny entretenues par luy mais par des levains ardents & par des ſels qui s’eſtant brûlez dans une violente & continuelle fermentation du ſang avoient comme retenu l’action preſque la nature du feu & pour le juſtifier encore par des effets ſenſibles vous reſtabliſtes peu à peu par une méthode toute divine ce héros malade en une parfaite ſanté ſans le réduire à quitter le Tabac en poudre. D’ailleurs lors que ie concens le deſſein de cét Ouvrage ie formay auſſi-toſt celuy de vous le dédier, & d’en faire une marque publique de l’eſtime & de la veneration que j’ay pour vous ; d’autant plus convenable ſoit à mon zele, ſoit à va voſtre eſprit, où il y a quelque choſe de plus, qu’humain, que le Tabac ſelon ſon premier employ est une offrande toute devote & religieuse. J’adjoûte encore, que si j’ay reüſſi dans mon entrepriſe, c’est par vous, MONSIEVR, qui ſans y penſer avez égalé mes forces au travail que ie m’eſtois prefcrit. Autant de fois que je vous ay oüy, ſoit en particulier, ſoit dans les aſſemblées de ſçarvants qui se font chaque iour chez vous : autant de fois les vives lumieres qui brillent dans tous vos diſcours, ſe ſont épanchées ſur moy ; & semblables aux rayons du Soleil, qui eſclairant certaine ſtatuë la faiſoient parler, vous m’avez rendu capable de raiſonner & d’eſcrire. Ainſi pour exprimer mon veritable ſentiment ſur cét Ouvrage.j’ay emprunté, dans mon indigence, des Autheurs les plus ſçavants, & particulierement du celebre Monſieur des Cartes. J’ay parlé par sa bouche pour contenter la delicateße de vos oreilles ; n’ignorant pas que de tous les Philoſophes c’est celuy qui vous perſuade le plus, & qui dans ſon élevation aproche le plus prés de voſtre genie. Lors que j’ay traité des matieres où perſonne n’avoit mis la main, ie leur ay donné, ce me ſemble, la forme qui leur convenoit. J’ay traversé, ſans m’égarer, des païs iusqu’à preſent inconnus, décowvers des veritez tres-importantes. Mais vous m’aviez communiquè les connoiſſances neceſſaires pour me ſervir de celles d’autruy. Vous aviez ſuppléé au defaut de l’art & de la nature, Vous m’aviez arraché des profondes tenebres de l’ignorance ; ou plûtoſt vous aviez agy comme ce Dieu, qui prenant un mortel pour organe, faiſoit ceder l’eſprit humain à l’eſprit divin, & la raison à l’inſpiration,

mentemque priorem Expulit, atque hominem toto ſibi cedere juſſit Petore.

De ſorte que ſi ce n’eſt icy une reſtitution, c’eſt au moins un preſent que je vous fais de vos propres biens, puiſque ce Livre n’est pas tant un fruit de mon eſtude, qu’un fruit cueilly ſur un fond qui vous appartient. Mais quand des conſiderations ſi fortes ne m’auroient point engagé à luy faire voir le jour ſous les auspices de vostre nom, mon intereſt propre m’en auroit imposé la loy. Comme il ne peut paroître, qu’il ne s’expoſe aux traits de l’envie, il a besoin d’un protecteur, & n’en connoit point de plus puiſſant que vous. Avec voſtre ſuffrage il est aſſuré d’avoir celuy du Public, d’obtenir meſme des loüanges des Critiques les plus ſeveres. Vos opinions paſſent pour des maximes infaillibles, & comme telles ſeront receuës dans tout l’advenir ; Et voſtre authorité pour tout ce qui releve de la Medecine eſt reconnuë pour souveraine.

Auſſi pour arriver à ce haut point, qui jamais eût de ſi grands avantages que vous ? N’avez-vous pas toutes les diſpoſitions d’eſprit, que demandent toutes les Sciences, pour opposées qu’elles puißent estre ?

Et s’il faut deſcendre au particulier, ne poſſedez-vous pas en un meſme degré ce que les autres ont ſeparèment, la memoire & l’entendement pour la Theorie, & l’imagination pour la pratique de la Medecine. Que ſi c’eſt encore trop peu, ne doit-on pas dire en voſtre faveur ce que Monſieur de Prade a écrit avec moins de juſtice d’un fameux Autheur,

Vôtre ame toûjours grande, à quoy qu’elle s’applique, Du Dieu qui la forma fut une fille unique ; Elle est d’un nouvel ordre, en ce point confondu, Qu’on voit toute l’eſpece en un individu. Au moment fortuné que ce dieu la fit naître Des rayons du Soleil il dériva ſon eſtre, Et ſur elle amaſſant leur eclat nompareil La fit d’un petit monde un plus petit Soleil.

Mais vous n’avez pas moins acquis que receu de la nature. Des voſtre premiere enfance vous vous eſtes porté à l’eſtude avec un ſuccez inconcevable. Vous vous eſtes ſaiſi de ce que le monde ſçavant eût de plus riche de plus beau. Vous poursuivez encore à examiner les choſes avec la raiſon & l’experience, ſans vous relâcher en rien ny de vôtre curioſité ny de vôtre attention ordinaire, ny de cette patience infinie qu’exige un travail qui n’a point de bornes. Ayant voyagé longtemps par toute l’Europe, vous avez obſerve la difference du corps ſain malade, ſelon la difference des climats, & connu la methode de querir particuliere à chaque nation. Vous avez pratiqué & vû pratiquer par tout, & par tout vous avez conferé avec les Medecins & les Philoſophes les plus renommez. Vous vous estes instruit pleinement de toutes leurs diverſes ſectes, ſans eſtre ſectateur que de la verité, & les auriez reünies en une feule ſi vous aviez voulu publier vos principes, que vous appuyez par des raisonnements ſi clairs, que chacun les peut entendre, & ſi ſolides que perſonne n’en peut diſconvenir. Par les découvertes & les cures merveilleuses que vous avez faites en tant de lieux, & que vous faites enco- re dans Paris, vous avez montré que vous n’eſtes jamais content de ſçavoir ce que les autres ſçavent : Que vous penetrez aiſement les ſecrets les plus cachez de la nature : Que ſans vous arreſter à la vrayſemblance vous paſſez à la verité : Que les maladies les plus rebelles obeiſſent à vos Ordonnances ; que vous en reſolvez le ſuccez que les autres peuvent à peine pronoſtiquer ; Et que c’est avec certitude, ſans obscurité, que les oracles de votre voix operent le ſalut du monde. En on mot il eſt certain que iamais un ſi grand merite, ne fut ſuivy d’une ſi grande reputation, & que c’est vô- tre adveu qui fait proprement la destinée de ces ſortes d’ouvrages, & peut en relever le prix. C’est pourquoy j’oſe vous prier de faire un accueil favorable à celuy cy n’euſt-il de recommandable que le zele qui vous le conſacre, & de vouloir le ſoûtenir contre ſa propre foibleſſe & la force de ſes ennemis : afin qu’eſtant plus durable, il reïtere plus long-temps les proteſtations de ſervice que je vous fais, & perpetuë l’hommage reſpectueux que vous en rendicy.

MONSIEUR,

J’Ay ſuivy Monſieur des Cartes dans cet Ouvrage de Phyſique & de Medecine ; comme l’interprete le plus fidele des ſecrets de la nature. Il perſuade tous ceux qui ſont capables de l’entendre : & ſi la paſſion & les préjugez n’y mettent obſtacle, il ſera toûjours reveré entre les ſçavans qui ont écrit, en qualité de leur veritable dieu. Cependant je n’ignore pas que le nombre des impies qui ne croyent point en luy, n’eſt guerre moindre que celuy de ſes adorateurs, & qu’entre ſes amis mêmes éclairez de ſes plus vifs rayons, il s’en eſt rencontré d’aſſez prophanes pour s’effor- cer de faire une idole de ce dieu ; tels que Pemplius dans ſes fondements de Phyſique, livre ſecond, chapitre ſixiéme.

Mais neanmoins pour authoriſer le choix que j’ay fait de luy, je ne m’arreſteray point à vouloir défendre ſa cauſe. Ses raiſonnemens ſolides luy font une aſſez forte apologie : & pour confondre ſes accuſateurs, ils n’ont que trop fait de dépoüiller la verité, des enveloppes dont elle êtoit cachée depuis la naiſſace du monde ; puiſque, ſelon Platon, elle ne peut ſe montrer toute nuë, qu’elle ne ſoit enfin aimée de chacun. Je me contenteray donc de r’envoyer mes Lecteurs aux Livres de cét illuſtre Philoſophe, pour les porter à luy rendre le culte qu’ils luy doivent, & de les aſſurer qu’il leur démontrera les veritez qui pourroient icy leur parêtre ſuſpectes.

J’Ay leu le Discours du Tabac, compoſé par le S Baillard, dans lequel il n’y a rien qui en puiſſe empêcher l’impreſſion. Ce 11. d’Octobre 1667.

NOUS ſouſſigné Conſeiller du Roy en tous ſes Confeils, & Premier Medecin de la Reyne : Certifions avoir leu & examiné le Discours du Tabac, compoſé par le ſieur Baillard, où nous n’avons rien trouvé qui en puiſſe empêcher l’impreſſion. À S. Germain, le 14. Mars 1668.

NOUS ſouſſigné Docteur en Medecine, Conſeiller & Medecin ordinaire du Roy ; Certifions avoir leu le Diſcours du Tabac, fait par le ſieur Baillard : lequel enſeigne ſi parfaitement les diverſes façons de le preparer & bien purifier, qu’il eſt important au Public que l’on luy en permette l’impreſſion. Fait à Paris ce vingt-ſixiême iour de Mars mil ſix cens ſoixante-huit.

JE fouſſigné Docteur Regent en la Faculté de Medecine de Paris ; Certifie avoir veu & leu un Livre intitulé, Diſcours du Tabac, compoſé par le Sr Baillard, dont je n’ay rien trouvé qui puiſſe préjudicier à la ſanté, d’autant qu’il le prepare avec tant de diligence, & le purifie avec tant de ſoin, qui luy ôte les mauvaiſes qualitez qu’il pouroit avoir. C’eſt pourquoy je trouve à propos qu’il ſoit imprimé. Fait ce 13. d’Octobre 1667.

NOUS fouſſigné Docteur en Medecine de la Faculté de Montpellier ; Certifions avoir leu le Discours du Tabac, fait par le Sieur Baillard : auquel apres l’avoir bien, examiné & veu les ſoins qu’il apporte à ſa preparation, & outre ſa grande experience, Nous avons jugé qu’il eſtoit important pour le public qu’il ſoit imprimé. Fait à Paris ce vingtiême Mars mil ſix cens ſoixante-huit.

LOUIS par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre : A nos amez & feaux Conſeillers les gens tenans nos Cours de Parlement, Grand Conſeil Maiſtres des Requeſtes ordinaires de noftre Hoſtel, Prevoſt de Paris, ou ſon Lieutenant Civil, Bailliſs, Seneſchaux, ou autres nos Officiers qu’il appartiendra ; Salut. Noſtre bien amé Edme Baillard nous a fait remontrer que l’experience qu’il a acquiſe par les recherches les plus curieuſes & les plus certaines qu’il a faites pendant pluſieurs années du Tabac en poudre, ont obligé l’Expoſant d’en compoſer un Livre, où il eſt particuliererement traité de l’Uſage d’i-celuy, & de ſes effets : lequel êtant trés-utile au Public, ice-luy donneroit volontiers, s’il Nous plaiſoit luy accorder la permiſſion, & pour ce nos Lettres neceſſaires. À CES CAUSES, voulant favorablement traiter ledit Expoſant, Nous luy avons permis & accordé, permettons & accordons par ces preſentes qu’il puiſſe faire imprimer ledit Livre intitulé, Diſcours du Tabac en poudre, par tels Imprimeurs par Nous reſervez, que l’Expoſant choiſira ; & iceluy faire vendre & debiter par tel Libraire qu’il adviſera bon eſtre durant cinq années, à commencer du jour que ledit Livre ſera achevé d’imprimer, pendant lequel temps, Nous fai- ſons tres expreſſes deffenſes à tous Libraires Imprimeurs d’imprimer ou faire imprimer, vendre, debiter ou diſtribuer ledit Livre ſans l’expreſſe permiſſion & conſentement dudit Expoſant, ou de ceux qui auront pouvoir & charge de luy, à peine de confiſcation deſ dits Livres, & de ceux qui ſe trouveront contre-faits, de cinq cens livres d’amande applicable à l’Hospital General de cette Ville de Paris, & de tous dépens, dommages & intereſts à la charge toutes-fois de fournir & mettre deux exemplaires dudit Livre en nôtre Bibliothecque puplioque, de en noſtre Cabinet des Livres, & un autre à la Bibliothecque de noftre tres-cher & Feal le Sieur Seguier Chevalier Chancelier de France, & de faire regiſtrer la preſente permiſ- ſion dans le Regiſtre du Syndic de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de cette Ville de Paris, avant les expoſer en vente, à peine d’eſtre décheu de la preſente permiſſion. SI VOUS MANDONS, & à chacun de vous ainſi qu’il appartiendra. Ordonnons que du contenu en ces preſentes vous ayez à faire joüir ledit Expoſant pleinement & paiſiblement, ſans qu’il luy ſoit mis ny donné aucun trouble ny empeſchement au contraire, voulant en outre que mettant au commencement ou à la fin dudit Livre un extrait des preſentes, elles ſoient tenuës pour publiées & deuëment ſignifiées. Commandons au premier noſtre Huiſſier ou Sergent ſur ce requis faire pour l’execution deſdites preſentes tous exploits neceſſaires, ſans pour ce demander autre permiſſion. Car tel eſt noftre plaiſir. DONNE' à Paris, le vingt-ujniême jour de Novembre l’an de grace mil ſix cent ſoixante-ſept. Et de noſtre Regne le vingt-cinquième, Par le Roy en ſon Conſeil, GUALY.

Registre ſur le Livre de la Communauté des Libraires-Imprimeurs de Paris, le 23. Fevrier 1668. ſuivant l’Arrest du Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conſeil Privé du Roy du 6. Fevrier 1665.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 8. Avril 1668.

DISCOURS

DU TABAC

Où il eſt traité particulierement

du Tabac en poudre.

entreprens d’écrire du Tabac, & de communiquer au Public ce qu’une profonde meditation, l’entretien des Doctes, & l’experience de beaucoup d’années ont pû m’en apprendre de plus curieux & de plus certain. Divers Autheurs ont déja travaillé ſur cette matiere : Mais quoy que j’en parle aprés eux, ie n’apprehende pas de tomber dans des redites continuelles, ny d’emporter pour tout fruit de mes peines le titre vain de leur Echo. Je m’éloigne des anciennes maximes de l’École qu’ils ont ſuivies. Je cherche la verité par des routes qu’ils n’ont point connuës. J’y marche ſur les traces de Monfieur des Cartes, qui ſceut la trouver en tous les lieux du monde où elle étoit la plus cachée. Je me fonde ſur les découvertes qu’en ces derniers ſiecles on a fait dans la Medecine & dans la Phyſique. De ſorte que mon ſujet, quelque vieux qu’il ſoit, s’appuyant ſur ces nouveaux principes, aura quelque air de nouveauté, & par cette raiſon, me deviendra propre, ſi d’ailleurs il m’eſt commun auec beaucoup d’autres. De plus, je m’explique en François, pour donner à chacun ce que la Langue Latine, qui ſeule en a parlé, ſembloit ne reſerver qu’aux Doctes. Je renferme dans l’étenduë de quelques feüilles, ce que des Livres entiers peuvent contenir ; & je traite à fond du Tabac en poudre, dont l’on n’a dit juſqu’à preſent que fort peu de choſe. C’eſt pourquoy j’oſe produire cét Ouvrage au jour, & me promettre même que s’il n’agrée par ſes ornemens, il pourra plaire par ſon utilité. En effet il aprendra à la plus part des amateurs du Tabac, ce qu’ils n’en doivent pas ignorer pour leur avantage. Il affermira leur eſtime pour luy, &, ce qui n’eſt pas peu ; il leur épargnera la peine de l’aimer & de le craindre tout enſemble. Quoy qu’il en ſoit, je n’aſpire qu’à ſervir le Public, & ſi l’on ne fait pas cas de mon travail, on louëra peut-être mon intention.

Cette plante a beaucoup de noms. Dans les Indes Occidentales, ſon païs natal, elle a toû- jours porté celuy de Petun, & le garde encore aujourd’huy, ſoit en l’un, ſoit en l’autre monde. Les Eſpagnols, qui la connurent premierement à Tabaco, province du Royaume de Jucatan, ou de la nouvelle Eſpagne ſur la mer Mexique, luy donnerent celuy de Tabac, du lieu où ils l’avoient trouvée ; & le docteur Françóis Hernándes de Tolede, qui l’envoya le premier en Eſpagne & en Portugal, éterniſa ce nom dans l’histoire civile & naturele de l’Amerique, qu’il écrivit par l’ordre de Philippe ſecond. Jean Nicot Maître des Requêtes, Ambaſſadeur du Roy François ſecond auprés de Sebastien Roy de Portugal, en 1560. en ayant eu connoiſſance par un Portugais, Officier de là maiſon Royale, la preſenta au Grand Prieur à ſon arrivée à Lilbonne, & puis à ſon retour en France, à Catherine de Mé- decis : Et tous trois l’ayans miſe en reputation, par les experiences qu’ils en firent faire, on la nomma Nicotianne, l’Herbe du Grand Prieur, ou l’Herbe à la Reyne.

Le Cardinal de ſainte croix Nonce en Portugal, & Nicolas Tornabon Legat en France, l’ayant les premiers introduite en Italie, luy acquirent les noms d’Herbe de ſainte croix, & de Tornabonne. Quelques-uns l’appellent la Bugloße, ou la Panacée Antarétique d’autres l’Herbe Sainte ou Saine-ſainte, ou Sacrée, ſoit à cauſe de ſes vertus miraculeuſes, ſoit à cauſe de ſa grandeur ; de même que l’Os Sacrum, ainſi nommé pour même raiſon. Au reſte Thevet diſpute à Nicot la gloire d’avoir donné le Tabac à la France, & c’eſt ſans conteſtation que François Drak, fameux Capitaine Anglois, qui conquit la Virginie, en enrichit le païs. Liebaut écrit que le Tabac eſt originaire d’Europe, & qu’avant la découverte du nouveau Monde on en trouva diverſes plantes dans les Ardennes. Mais Magnenus le rend à l’Amerique, & pour reſoudre la difficulté de Liebaut, oſe dire que les vens en avoient pû porter la ſemence dans l’Europe.

Il y a trois eſpeces de Tabac, le Maſfle ou le grand, le Femelle & le Petit. Car comme on atribuë diverſité de ſexe aux plantes, celles qui ſont plus grandes, plus fecondes, & moins agreables en leur forme exterieure, ſont cenſées du genre Maſculin ; & celles en qui ſe trouve le contraire, du genre Feminin.

La tige du Maſle eſt de differente grandeur ſelon les differens païs. En Amerique elle égale la hauteur d’un Citroniers en Hollande elle est de trois coudées : en Lombardie de quatre : en Guyenne, Languedoc, & Provence, de cinq. Sa groſſeur eſt à proportion de ſa hauteur, Elle s’appuye ſur une baze d’épaiſſeur & largeur aſſez conſiderable, & jette dans la terre une infinité de racines inégales entr’elles, qui ſont jaunes au dedans, blanches par leur écorce, qu’elles quitent aiſément, & de même vertu, dit-on, que la Rheubarbe.

Cette tige, d’eſpace en efpace, à la diſtance d’un pied ou la moitié moins, forme divers nœuds, d’où ſortent tantoſt des feüilles immediatement, & tantoſt des branches qui portent des fleurs auec de moindres feüilles. Ces feüilles ſont grandes, épaiſſes, oblongues, un peu veluës ; & comme elles ſe terminent en pointe, auec quelque ſorte de contraction en toute leur circonference, particulierement vers la tige, qu’elles ſemblent êtraindre, elles s’arondiſſent en une cavité notable au dedans. Il y en a d’une coudée & demie de long, & d’un pied & demy de large. Elles abondent en ſuc, & ſont comme enduites d’une humeur ſi viſqueuſe, que les moûcherons s’y prennent aiſément. Leur couleur est d’un vert paliſſant, leur odeur eſt forte & deſagreable, leur gouſt acre & brûlant.

Ces Fleurs, qui ſont appuyées d’une queuë aſſez ferme, ſortent fort étroites d’un bouton oval canelé en long, s’élargiſſent par le haut comme une trompete, & produiſent cinq angles en leurs extrémitez. Elles ſont incarnates, & renferment cinq filaments, avec un rejeton aſſez menu, vert du commencement puis tanné, où la graine qui eſt noire & petite, ſemblable à celle du Pavot, commence à germer quand la fleur ſe fane.

Il ſemble que le Tabac veüille à toute heure ou finir, ou ſe renouveller : car en un même temps on y void des feüilles & des fleurs au delà de leur maturité, d’autres qui en aprochent, & d’autres encore qui ne ſont que ſe produire.

Il fleurit continuellement dans le Breſil, où la terre eſt bonne, & l’air toûjours temperé, & ne vit que dix ou douze ans. Sa graine le conſerve ſix années en la fecondité, & ſes feüilles prés de cinq en leur force,

Le Tabac Femelle a la tige moins haute, ſes feüilles plus étroites, ſes fleurs d’une figure plus ronde. Il ſe produit de la graine du Maſle, lorsqu’elle dégénere, ou par le defaut de la terre, ou par le peu de ſoin que l’on a de le cultiver.

Le Petit eſt moindre en effet que les deux autres en toutes choſes, & nait de la graine du Tabac Femelle, lors qu’elle s’affoiblit par quelque cauſe que ce ſoit. Quelques-uns neanmoins doutent que le petit ſoit bâtard du Femelle, & le faiſant d’une autre eſpece, le nomment la Juſquiame noire.

Les lieux les plus fameux où il croit, ſont Verine, le Breſil, Bornco, le païs des Amazones, Virgine, les Iſles de ſainte Maguerite, de S. Luc, de S. Christophe, l’Italie, la France, la Hollande, l’Angleterre, & autres. Entre tous ceux du nouveau Monde, celuy de Verine eſt le meilleur, & celuy de Virgine le ſuit ; celuy de l’Amerique eſt le plus fort, celuy de l’Europe le moins nuiſible ; Auſſi ſoit en ſyrops, ſoit en conſerves particulierement, il eſt à préferer à l’autre, qui d’ailleurs eſt moins conforme à notre temperament, & qui eſt déja vieux lors qu’il nous eſt aporté.

Le Tabac veut être planté en païs uny, ſpacieux, humide, qui ſoit gras de ſoy-même, & d’autant plus par art que le climat eſt Septentrional, & demande l’abry d’une muraille fort haute pour le parer du vent du Nort, & du froid ſon ennemy capital.

Dans l’Amerique on le ſeme environ l’Automne, dans l’Europe au mois d’Avril, & dans l’une & dans l’autre quand la Lune croiſt ; mettant dix ou douze grains enſemble dans un même trou. De ces grains ſe forment autant de tiges, que l’on met en motes pour les ſeparer, & puis que l’on replante à quatre pieds l’une de l’autre.

Au commencement de Juillet on cueille toutes les feüilles, à la reſerve de dix ou douze des plus grandes ; on les pile, aprés en avoir ſeparé les deux plus proches de la terre, nommées Bacheros : parce que l’odeur & le gouſt en étant tres-deſagreables, elles ne peuvent être mêlées avec les autres, qu’elles ne leur communiquent leurs mauvaiſes qua- litez. La raiſon pourquoy ces deux cy ſont differentes des autres, eſt qu’elles font ſituées le plus prés de la racine & de la terre, où elles reçoivent ce que le ſuc qui nourit la plante a de plus impur, & ce que les vapeurs & les exhalaiſons ont de plus ſouffreux & de plus ſalé, & que d’ailleurs elles ſont à couvert du Soleil ſous les autres feüilles. En ſuite l’on met le tout ſous un preſſoir pour en tirer le ſuc, que l’on fait boüillir avec du vin, faute duquel les Indiens ſe ſervoient autrefois d’urine. On laiſſe cuire ce ſuc juſqu’à conſiſtence de ſyrop, nommé Caldo par les Eſpagnols, on y ajoûte force ſel pour le conſerver, & l’on l’aromatiſe avec quelque peu d’anis & de gingembre Septentrional. Dans la preparation de ce fuc, Magnenus ſubſtituë l’hydromel au vin qui nuit à la teſte, le gingembre Oriental à l’Occidental, le ſel de Tabac au ſel marin ; & ajoûte le fenoüil & la canelle.

Le dixiême, ou le quinziême d’Aouſt, au décours de la Lune que les grandes feüilles de réſerve ſont en leur parfaite maturité, il faut les cueillir, & les tremper dans ce ſuc un peu plus que tiede, les étendre l’une ſur l’autre, ou lit ſur lit, à la hauteur de deux pieds, & les tenir couvertes de quelque drap en lieu chaud, juſqu’à leur entiere fermentation qui ſe connoiſt à leur couleur ou rouge ou rouſſe. Cela fait on enfile ces feüilles par l’endroit où leurs cotons ſont plus gros, & l’on les laiſſe ſécher en divers paquets, à couvert du Soleil, qui en feroit exhaler les parties les plus ſubtiles où reſide leur vertu. Lors qu’elles ſont preſques ſeches, on les corde pour les conferver & les tranſporter plus aiſement. Au reſte l’on ne ſe ſert point ny de la graine ny de la racine du Tabac, à cauſe de leur extréme force. Que ſi le Tabac eſt fort vieux, les Marchands pour le renouveller le font boüillir quelque peu dans une eſpece de ſyrop, où entr’autres choſes l’euphorbe eſt employé ; & pour leur vrilité ils le rendent ainſi tres nuifible.

Quant aux qualitez du Tabac Maſle, il échauffe au ſecond degré, & déſeche au troiſiéme. Il a une odeur forte, mais aromatique ; une ſaveur acre, ſalée, mordicante ; il ouvre, il inciſe, il atenuë, il évacuë la pituite & les ſeroſitez. Il fait ſuer, & provoque l’inſenſible tranſpiration ; il unit & fomente les eſpris ; il répugne au venin du pavot & de l’hellebore il conſolide les ulceres & les playes même empoiſonnées ; il fait dormir & rệver, comme nous dirons plus amplement cy-aprés. Il a pour amis les aromates, & pour ennemis le ſouffre & la roüille de fer.

Entre les remedes qui évacuënt le flegme, il n’eſt pas du nombre de ceux qui ſont benins, ou de ceux qui agiſſent avec une, violence veneneuſe ; mais de ceux qui tiennent le milieu, & dont la force eſt innocente : Car s’il agite les humeurs, & purge par haut & par bas, il ne laiſſe aucune marque de malignité. Auſſi par ſes excretions il excite l’appetit, & renouvelle pour ainſi dire toute l’œconomie du corps humain.

Lorsque l’on le donne en potion, il doit être corrigé par quelques-unes des choſes ſuivantes, le Macis, le Girofle, la Canelle, le Romarin, le Maſtic, le bois d’Aloës, le Styrax, l’Oximes de vin d’Eſpagne ; ſi toutefois le mélange des aromates & des purgatifs eſt ſalutaire, veu qu’ain- ſi, au jugement de Suffler, tout remede excite deux mouvemens contraires, & travaille en vain la nature.

Quelques-uns neanmoins, pour prouver qu’il eſt veneneux objecteront l’experience de certaine quinte-eſſence de Tabac, qui fut aportée de Florence à Paris il y a quelque temps, dont une ſeule goute introduite dans une piqueure faiſoit mourir à l’heure même.

Mais comme le Tabac en ſon naturel ne produit rien de ſemblable, cette quinte-eſſence devoit être ſuſpecte de quelque mêlange, ou du moins elle étoit devenuë veneneuſe par les diverſes preparations qu’elle avoit receu de la Chymie. En effet, la maceration, la diſtilation, & l’action du feu peuvent changer la nature d’un corps, & convertir en poiſon ce qu’il a de plus innocent ; puiſque la macera- tion eſt un dégré vers la pourriture ; que la diſtilation, qui tend à ſeparer les parties ſimples du compofé, aſſervit quelque fois les bonnes à la domination des mauvaiſes, & que le feu, dont elles ſont pouſſées, ou les détruit ou les altere, & leur laiſſe toûjours quelque empreinte de ſa chaleur. C’est ainſi que de la caſſe ou du miel on tire un eſprit qui diſſoût l’or, & que du jus de citron ſi ſalutaire dans les fiévres, on fait de l’eau forte par de frequentes rectifications.

Le Tabac eſt utile aux ſanguins, & comme neceſſaire aux pituiteux. Mais il eſt deffendu aux enfans, & aux femmes groſſes ſi elles n’y ſont acoûtumées.

On s’en ſert par precaution, & par beſoin dans le mal même, en toutes les formes que la Medecine luy peut donner. Le plus ſouvent on le prend en poudre, en machicatoire, en fumée. On en tire l’eau, l’huile, le ſel, & le cryſtail. On en fait des parfums, des trochiſques, des pilules, des extraits, des gargariſmes, des potions, des vomitifs, des ſyrops, des clyſteres, des fomentations, des cerats, des baumes & des onguents.

Suivant l’ordre de cés differentes preparations, je feray voir en autant d’articles ſes diferents effets ſalutaires & núiſibles, & cōment il les produit en nous avec force & promptitude par ce qu’il a de plus ſubtil qui ſuit par tout le cours du ſang.

Mais cōme il eſt impoſſible de concevoir parfaitement par quelles voyes il opere ainſi, ſi l’on ne ſçait le mouvement & la diſtribution, la conformatiõ, l’arrangement & la communication des parties contenues & contenantes de nôtre corps, pour me ſervir des termes du divin Hippocrate. Je traiteray de ſes diverſes choſes en peu de paroles, & ſortiray de mon ſujet, pour les éclaircir par des obſervations qui ſeront exactes & demonſtratives afin que ceux qui n’en font pas & n’en peuvent être d’ailleurs inſtruits, en acquierent par la ſeule lecture de ce diſcours la connoiſſance qu’il en faut avoir pour comprendre ce qui ſera cy-aprés apuyé ſur ce fondement. J’attacheray donc à cét ouvrage ces veritez importantes, ſelon le beſoin & l’occaſion : & cependant je cõmenceray par la circulation du ſang, cõme étant le premier principe de mes raiſõnemens, aprés avoir remarqué qu’elle a été découverte par Fra. Paolo Sarpio Venitien Religieux de l’Ordre des Servites, publiée par Guillaume Harveus Anglois Medecin de Charles Roy de La Grande Bretagne, & illuſtrée par Monſieur des Cartes.

La veine-porte, & les autres moindres veines qui tendent de la circõnference au centre, y cõduiſent le fang, quelque petite qu’en puifle être la quátité, & le verfent cõtinuellemét dás la veine-cave, qui le mene droit vers le cœur. Car les mēbranes de ces vaiſſeaux ſe referra᷅t toûjours un peu, ſur tout celles de la veine-cave, qui bat manifeſtement depuis le foye iuſqu’au gofier, ils pouſſent le ſang en avant, & luy donnent un mouvement d’autant plus prompt & plus libre, que dès les extrémitez ils groſſiſlent de plus en plus à meſure qu’ils s’en éloignent ; Et comme d’eſpace en eſpace ils ont des valvules ou petites portes, qui s’ouvrent du côté du cœur, & ſe ferment de l’autre, ils empêchent par ce moyen que le ſang ayant une fois coulé, ne puiſſe retourner en arriere.

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