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Lettres intimes (Renan)

Ernest Renan · 1896 · Free in the US

145,574 words · about 10 h 12 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1896 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Lettres_intimes_(Renan)&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Ernest Renan
Language
French
Published
1896
Length
145,574 words · about 10 h 12 min
Sections
32 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (32)
  1. Texte entier about 5 h 6 min
  2. Avertissement about 2 min
  3. Ma sœur Henriette about 56 min
  4. 01 about 8 min
  5. 02 about 8 min
  6. 03 about 9 min
  7. 04 about 7 min
  8. 05 about 7 min
  9. 06 about 10 min
  10. 07 about 10 min
  11. 08 about 12 min
  12. 09 about 7 min
  13. 10 about 8 min
  14. 11 about 4 min
  15. 12 about 6 min
  16. 13 about 7 min
  17. 14 about 7 min
  18. 15 about 7 min
  19. 16 about 7 min
  20. 17 about 12 min
  21. 18 about 4 min
  22. 19 about 9 min
  23. 20 about 8 min
  24. 21 about 7 min
  25. 22 about 9 min
  26. 23 about 6 min
  27. 24 about 11 min
  28. 25 about 9 min
  29. 26 about 10 min
  30. 27 about 14 min
  31. 28 about 21 min
  32. 29 about 7 min

Continue:

Texte entier

Cet opuscule est la réimpression textuelle de la plaquette qu’Ernest Renan fit imprimer et tirer à cent exemplaires, en septembre 1862, sous le titre suivant : Henriette Renan ; Souvenir pour ceux qui l’ont connue. On y relève, dès les premières lignes, la phrase suivante : « Ces pages ne sont pas faites pour le public et ne lui seront pas livrées. »

En 1883, dans la préface de ses Souvenirs d’Enfance et de Jeunesse, Ernest Renan s’exprimait ainsi :

« La personne qui a eu la plus grande influence sur ma vie, je veux dire ma sœur Henriette, n’occupe ici presque aucune place. En septembre 1862, un an après la mort de cette précieuse amie, j’écrivis, pour le petit nombre des personnes qui l’avaient connue, un opuscule consacré à son souvenir. Il n’a été tiré qu’à cent exemplaires. Ma sœur était si modeste, elle avait tant d’aversion pour le bruit du monde, que j’aurais cru la voir, de son tombeau, m’adressant des reproches, si j’avais livré ces pages au public. Quelquefois, j’ai eu l’idée de les joindre à ce volume. Puis, j’ai trouvé qu’il y aurait en cela une espèce de profanation. L’opuscule sur ma sœur a été lu avec sympathie par quelques personnes animées pour elle et pour moi d’un sentiment bienveillant. Je ne dois pas exposer une mémoire qui m’est sainte aux jugements rogues qui font partie du droit qu’on acquiert sur un livre en l’achetant. Il m’a semblé qu’en insérant ces pages sur ma sœur dans un volume livré au commerce, je ferais aussi mal que si j’exposais son portrait dans un hôtel des ventes. Cet opuscule ne sera donc réimprimé qu’après ma mort. Peut-être pourra-t-on y joindre alors quelques lettres de mon amie, dont je ferai moi-même par avance le choix. »

Enfin, dans un codicille à son testament, en date du 4 novembre 1888, Ernest Renan autorisa la présente réimpression, en disant : « Ma femme réglera le mode de publicité à donner à mon petit volume de souvenirs sur ma sœur Henriette. »

La présente réimpression fut, en effet, préparée par madame Cornélie Renan. Le choix des lettres d’Henriette Renan n’a pas été fait par son frère. Nous pensons aujourd’hui que le recul du temps et des générations nous permet de ne pas faire de choix entre ces lettres, non plus qu’entre celles d’Ernest Renan. On trouvera donc les lettres d’Henriette Renan qui subsistent, à leur place, dans notre publication de la correspondance fraternelle.

La mémoire des hommes n’est qu’un imperceptible trait du sillon que chacun de nous laisse au sein de l’infini. Elle n’est cependant pas chose vaine. La conscience de l’humanité est la plus haute image réfléchie que nous connaissions de la conscience totale de l’univers. L’estime d’un seul homme est une partie de la justice absolue. Aussi, quoique les belles vies n’aient pas besoin d’un autre souvenir que de celui de Dieu, on a toujours cherché à fixer leur image. Je serais d’autant plus coupable de ne pas rendre ce devoir à ma sœur Henriette que seul j’ai pu connaître les trésors de cette âme élue. Sa timidité, sa réserve, cette pensée chez elle arrêtée qu’une femme doit vivre cachée, étendirent sur ses rares qualités un voile que bien peu soulevèrent. Sa vie n’a été qu’une suite d’actes de dévouement destinés à rester ignorés. Je ne trahirai pas son secret ; ces pages ne sont pas faites pour le public, et ne lui seront pas livrées. Mais ceux qui ont été du petit nombre à qui elle se révéla me feraient un reproche si je ne cherchais à mettre par ordre ce qui peut compléter leurs souvenirs.

Ma sœur Henriette naquit à Tréguier le 22 juillet 1811. Sa vie fut de bonne heure attristée et remplie d’austères devoirs. Elle ne connut jamais d’autres joies que celles que donnent la vertu et les affections du cœur. Elle tenait de notre père une disposition mélancolique, qui lui laissait peu de goût pour les distractions vulgaires, et lui inspirait même une certaine disposition à fuir le monde et ses plaisirs. Elle n’avait rien de la nature vive, gaie, spirituelle que ma mère a conservée dans sa belle et forte vieillesse. Ses sentiments religieux, d’abord renfermés dans les formules du catholicisme, furent toujours très profonds. Tréguier, la petite ville où nous sommes nés, est une ancienne ville épiscopale, riche en poétiques impressions. Ce fut une de ces grandes cités monastiques, à la façon galloise et irlandaise, fondées par les émigrés bretons du vi. Elle eut pour père un abbé Tual ou Tugdual. Quand Noménoé, au ix, voulant fonder une nationalité bretonne, transforma en évêchés tous ces grands monastères de la côte du Nord, le Pabu-Tual, ou monastère de Saint-Tual, fut du nombre. Au xvi et au xvii, Tréguier devint un centre ecclésiastique assez considérable et le rendez-vous d’une petite noblesse locale. À la Révolution, l’évêché fut supprimé ; mais, après le rétablissement du culte catholique, les vastes constructions que la ville possédait en refirent un centre ecclésiastique, une ville de couvents et d’établissements religieux. La vie bourgeoise s’y est peu développée. Les rues, sauf une ou deux, sont de longues allées désertes, formées par de hauts murs de couvents, ou par d’anciennes maisons canoniales, entourées de jardins. Un air général de distinction perce partout, et donne à cette pauvre ville morte un charme que n’ont pas les villes de bourgeoisie, plus vivantes et plus riches, qui se sont développées dans le reste du pays.

La cathédrale surtout, très bel édifice du xiv, avec ses nefs élevées, ses étonnantes hardiesses d’architecture, son joli clocher, prodigieusement élancé, sa vieille tour romane, reste d’un édifice plus ancien, semblait faite exprès pour nourrir de hautes pensées. Le soir, on la laissait ouverte fort tard aux prières des personnes pieuses ; éclairé d’une seule lampe, rempli de cette atmosphère humide et tiède qu’entretiennent les vieux édifices, l’énorme vaisseau vide était plein d’infini et de terreurs. Les environs de la ville sont riches en belles ou étranges légendes. A un quart de lieue est la chapelle élevée près du lieu de naissance du bon avocat saint Yves, le saint des Bretons du dernier âge, devenu dans la croyance populaire le défenseur des faibles, le grand redresseur de torts ; près de là, sur un point fort élevé, la vieille église de Saint-Michel, détruite par la foudre. On nous y menait chaque année le jeudi saint. C’est une croyance que ce jour-là toutes les cloches, pendant le grand silence qui leur est imposé, vont à Rome demander la bénédiction du pape. Pour les voir passer, on montait sur le tertre couvert de ruines ; on fermait les yeux et on les voyait traverser l’air, doucement inclinées, laissant flotter mollement derrière elles leur robe de dentelle, celle-là même qu’elles portèrent le jour de leur baptême. Un peu plus loin, s’élève la petite chapelle des Cinq-Plaies, dans une charmante vallée ; de l’autre côté de la rivière, près d’une ancienne fontaine sacrée, Notre Dame-du-Tromeur, pèlerinage très vénéré.

Une forte disposition pour la vie intérieure fut chez ma sœur le résultat d’une enfance passée dans ce milieu plein de poésie et de douce tristesse. Quelques vieilles religieuses, chassées de leur couvent par la Révolution et devenues maîtresses d’école, lui apprirent à lire et à réciter les psaumes en latin. Elle apprit par cœur tout ce qu’on chante à l’église ; sa réflexion s’exerçant plus tard sur ces vieux textes, qu’elle comparait au français et à l’italien, l’avait amenée à savoir beaucoup de latin, quoiqu’elle ne l’eût pas régulièrement appris. Son éducation, néanmoins, serait restée forcément très incomplète, sans une heureuse fortune qui lui donna une institutrice supérieure à toutes celles que le pays avait eues jusque-là. Les familles nobles de Tréguier étaient revenues de l’émigration complètement ruinées. Une demoiselle appartenant à l’une de ces familles, dont l’éducation s’était faite en Angleterre, se mit à donner des leçons. C’était une personne distinguée par le goût et les manières ; elle laissa chez ma sœur une trace profonde et un souvenir qui ne s’effaça point. Les malheurs dont elle fut de bonne heure entourée augmentèrent cette tendance à la concentration qui était innée chez elle. Notre grand-père, par le côté paternel, appartenait à une sorte de clan de marins et de paysans qui peuple tout le pays de Goëlo. Il fit une petite fortune avec sa barque et vint s’établir à Tréguier. Notre père servit sur les flottes de la République. Après les désastres maritimes du temps, il commanda des navires pour son compte, et se laissa peu à peu entraîner à un commerce considérable. Ce fut une grande faute. Complètement inhabile aux affaires, simple et incapable de calcul, sans cesse arrêté par cette timidité qui fait du marin un véritable enfant dans la pratique de la vie, il vit la petite fortune qu’il tenait de sa famille se fondre peu à peu dans un gouffre qu’il ne mesurait pas. Les événements de 1815 amenèrent des crises commerciales qui lui furent fatales. Sa nature sentimentale et faible ne tenait pas contre ces épreuves : il retirait peu à peu son enjeu de la vie. Ma sœur assista heure par heure aux ravages que l’inquiétude et le malheur exerçaient sur cette âme douce et bonne, égarée dans un genre d’occupations qui n’était pas le sien. Elle acquit dans ces rudes expériences une précoce maturité. Dès l’âge de douze ans, c’était une personne sérieuse, fatiguée de soucis, obsédée de pensées graves et de sombres pressentiments.

Au retour d’un de ses longs voyages dans nos mers froides et tristes, mon père eut un dernier rayon de joie : je naquis en février 1823. La venue de ce petit frère fut pour ma sœur une grande consolation. Elle s’attacha à moi de toute la force d’un cœur timide et tendre, qui a besoin d’aimer. Je me rappelle encore les petites tyrannies que j’exerçais sur elle, et contre lesquelles elle ne se révolta jamais. Quand elle sortait parée pour aller aux réunions de jeunes demoiselles de son âge, je m’attachais à sa robe, je la suppliais de revenir ; alors elle rentrait, tirait ses habits de fête et restait avec moi. Un jour, par plaisanterie, elle me menaça, si je n’étais point sage, de mourir ; et elle fit la morte, en effet, sur un fauteuil. L’horreur que me causa l’immobilité feinte de mon amie est peut-être l’impression la plus forte que j’aie éprouvée, le sort n’ayant pas voulu que j’aie assisté à son dernier soupir. Hors de moi, je m’élançai et lui fis au bras une terrible morsure. Elle poussa un cri que j’entends encore. Aux reproches que l’on m’adressait, je ne savais répondre qu’une seule chose : « Pourquoi donc étais-tu morte ? Est-ce que tu mourras encore ? »

En juillet 1828, les malheurs de notre père aboutirent à une affreuse catastrophe. Un jour, son navire venant de Saint-Malo rentra au port de Tréguier sans lui. Les hommes de l’équipage, interrogés, déclarèrent que depuis plusieurs jours ils ne l’avaient plus revu. Un mois entier ma mère le chercha avec d’inexprimables angoisses ; enfin elle apprit qu’un cadavre avait été trouvé sur la côte d’Erqui, village situé entre Saint-Brieuc et le cap Fréhel. Il fut constaté que c’était celui de notre père. Quelle fut la cause de sa mort ? Fut-il surpris par un de ces accidents si communs dans la vie de l’homme des mers ? S’oublia-t-il dans un de ces longs rêves d’infini qui, chez les races bretonnes, confinent au sommeil sans fin ? Crut-il avoir mérité le repos ? Trouvant qu’il avait assez lutté, s’assit-il sur le rocher en disant : « Celle-ci sera la pierre de mon repos pour l’éternité ; ici je reposerai, car je l’ai choisie » ? Nous ne le savons pas. On le déposa dans le sable, où deux fois par jour les flots viennent le visiter ; je n’ai pas encore pu élever là une pierre pour dire au passant ce que je lui dois. La douleur de ma sœur fut profonde. Elle tenait sa nature de notre père ; elle l’aimait tendrement. Chaque fois qu’elle en parlait, c’était avec larmes. Elle était persuadée que son âme si éprouvée fut toujours juste et pure aux yeux de Dieu.

A partir de ce moment, notre état fut la pauvreté. Mon frère, qui avait dix-neuf ans, partit pour Paris et commença dès lors cette vie de travail et de constante application qui ne devait pas avoir toute sa récompense. Nous quittâmes Tréguier, dont le séjour avait pour nous trop de tristesse, et nous allâmes habiter Lannion, où ma mère avait sa famille. Ma sœur avait dix-sept ans. Sa foi était toujours vive, et plus d’une fois la pensée d’embrasser la vie religieuse avait fortement préoccupé son esprit. Le soir, en hiver, elle m’amenait à l’église sous son manteau ; c’était pour moi une grande joie de fouler la neige ainsi abrité de toutes parts. Sans moi, elle eût sans contredit adopté un état qui, vu son instruction, ses dispositions pieuses, son manque de fortune et les coutumes du pays, semblait pour elle tout à fait indiqué. C’était surtout vers le couvent de Sainte-Anne, à Lannion, joignant le soin des malades à l’éducation des demoiselles, que se tournaient ses désirs. Hélas ! peut-être, si elle eût suivi cette pensée, eût-elle mieux travaillé pour son repos ! Mais elle était trop bonne fille et trop tendre sœur pour préférer son repos à ses devoirs, même quand des préjugés religieux qu’elle partageait encore devaient la rassurer. Dès lors, elle s’envisageait comme chargée de mon avenir. Un jour, trouvant mes mouvements embarrassés, elle vit que je cherchais timidement à dissimuler le défaut d’un vêtement usé. Elle pleura ; la vue de ce pauvre enfant destiné à la misère, avec d’autres instincts, lui serra le cœur. Elle résolut d’accepter le combat de la vie, et s’imposa la tâche de combler à elle seule l’abîme que la mauvaise fortune de notre père avait creusé devant nous.

Le travail manuel d’une jeune fille était pour cela tout à fait insuffisant. La carrière qu’elle embrassa fut la plus amère de toutes. Il fut résolu que nous retournerions à Tréguier et qu’elle y exercerait les fonctions d’institutrice. De toutes les conditions qu’une personne bien élevée et sans fortune peut choisir, l’éducation des femmes dans une petite ville de province est sans contredit celle qui demande le plus de courage. On était aux premiers temps qui suivirent la révolution de 1830. Ce fut pour ces provinces écartées un moment de crise fâcheuse. La noblesse, sous la Restauration, voyant son privilège incontesté, avait pris franchement part au mouvement du monde. Maintenant, se croyant humiliée, elle se vengeait en se retirant dans un cercle étroit et en appauvrissant le développement général de la société. Toutes les familles légitimistes affectaient de ne confier leurs enfants qu’à des communautés religieuses. Les familles bourgeoises, pour suivre la mode et faire comme les gens de qualité, adoptèrent bientôt le même usage. Incapable de descendre à ces moyens d’habileté vulgaire sans lesquels il est presque impossible que les maisons d’éducation privée réussissent, ma sœur, avec sa rare distinction, son profond sérieux, son instruction solide, voyait sa pauvre petite école abandonnée. Sa modestie, sa réserve, le ton exquis qu’elle portait en toute chose, étaient ici des raisons d’insuccès. Aux prises avec des susceptibilités mesquines, obligée de compter avec les plus sottes prétentions, cette noble et grande âme s’usait dans une lutte sans issue contre une société abaissée, à laquelle la Révolution avait enlevé les meilleurs éléments qu’elle possédait autrefois, sans lui porter encore aucun de ses bienfaits.

Quelques personnes supérieures aux petitesses du pays savaient l’apprécier. Un homme fort intelligent et dégagé des préjugés qui règnent sans contrepoids dans les villes de province, depuis que l’aristocratie a disparu ou s’est par réaction faussée et abêtie, conçut pour elle un sentiment très élevé. Ma sœur, malgré une marque de naissance à laquelle il fallait quelque temps pour s’habituer, avait, à cet âge, un charme extrême. Les personnes qui ne l’ont connue que tard et fatiguée par un climat rigoureux, ne peuvent se figurer ce que ses traits avaient alors de délicatesse et de langueur. Ses yeux étaient d’une rare douceur, sa main était la plus fine et la plus ravissante qui se pût voir. Des propositions furent faites ; des conditions discrètement indiquées. Ces conditions auraient eu pour effet de la détacher en quelque sorte des siens, pour lesquels on supposait qu’elle avait assez travaillé. Elle refusa, quoique la netteté et la justesse de son esprit lui inspirassent un vrai penchant pour des qualités toutes semblables qu’elle rencontrait. Elle préféra la pauvreté à la richesse non partagée avec sa famille. Sa situation cependant devenait de plus en plus pénible. Les salaires qui lui eussent été dus étaient si irrégulièrement payés que par moments nous regrettions d’avoir quitté Lannion, où nous avions trouvé plus de dévouement et de sympathie.

Elle résolut alors de boire le calice jusqu’à la lie (1835). Une amie de notre famille, qui fit vers cette époque le voyage de Paris, lui parla d’une place de sous-maîtresse dans une petite institution de demoiselles. La pauvre fille accepta. Elle partit à vingt-quatre ans, sans protection, sans conseils, pour un monde qu’elle ignorait et qui lui réservait un apprentissage cruel.

Ses débuts à Paris furent horribles. Ce monde de froideur, de sécheresse et de charlatanisme, ce désert où elle ne comptait pas une personne amie, la désespéra. Le profond attachement que nous autres Bretons portons au sol, aux habitudes, à la vie de famille, se réveilla avec une déchirante vivacité. Perdue dans un océan où sa modestie la faisait méconnaître, empêchée par sa réserve extrême de contracter ces bonnes liaisons qui consolent et soutiennent quand elles ne servent pas, elle tomba dans une nostalgie profonde qui compromit sa santé. Ce qu’il y a de cruel pour le Breton dans ce premier moment de transplantation, c’est qu’il se croit abandonné de Dieu comme des hommes. Le ciel se voile pour lui. Sa douce foi dans la moralité générale du monde, son tranquille optimisme est ébranlé. Il se croit jeté du paradis dans un enfer de glaciale indifférence ; la voix du bien et du beau lui paraît devenue sans timbre ! il s’écrie volontiers : « Comment chanter le cantique du Seigneur sur la terre étrangère ! » Pour comble de malheur, les premières maisons où le sort la conduisit n’étaient pas dignes d’elle. Qu’on se figure une tendre jeune fille, n’ayant jamais quitté sa pieuse petite ville, sa mère, ses amies, jetée tout à coup dans un de ces pensionnats frivoles où ses idées sérieuses sont à chaque moment blessées, où elle ne trouve chez les directrices que légèreté, insouciance, sordide intérêt. Elle avait gardé de cette première expérience des jugements fort sévères contre les maisons d’éducation de femmes à Paris. Vingt fois elle fut sur le point de repartir ; il fallut son invincible courage pour rester.

Peu à peu, cependant, elle fut appréciée. La direction des études d’une maison d’éducation, cette fois très honnête, lui fut confiée : mais les obstacles qu’elle trouva pour la réalisation de ses vues dans les petitesses inséparables d’établissements privés, presque toujours soutenus par leurs propriétaires en vue de gains chétifs, l’empêchèrent de jamais prendre beaucoup de goût à ce genre . Elle travaillait seize heures par jour. Toutes les épreuves publiques imposées par les règlements, elle les subit. Ce travail n’eut pas sur elle l’effet qu’il aurait eu sur une nature médiocre. Au lieu de l’éteindre, il la fortifia, et amena chez elle un grand développement d’idées. Son instruction, déjà très étendue, devint exceptionnelle. Elle étudia les travaux de l’école historique moderne, et il me suffit plus tard de quelques mots pour lui donner le sens de la plus fine critique. Du même coup ses idées religieuses se modifièrent. Elle vit par l’histoire l’insuffisance de tout dogme particulier ; mais le fond religieux qui était en elle par le don de la nature et par le fait de l’éducation première était trop solide pour être ébranlé. Tout ce développement, qui eût pu être dangereux chez une autre femme, fut ici sans venin ; car elle le garda pour elle seule. La culture de l’esprit avait à ses yeux une valeur intrinsèque et absolue ; elle ne songea jamais à en tirer une satisfaction de vanité.

Ce fut en 1838 qu’elle me fit venir à Paris. Élevé à Tréguier, par d’excellents prêtres qui y dirigeaient une sorte de petit séminaire, j’annonçai de très bonne heure des dispositions pour l’état ecclésiastique. Les succès de collège que j’obtenais enchantaient ma sœur qui en fit part à un homme bon et distingué, médecin de la maison d’éducation où elle était, et catholique très zélé, le docteur Descuret, l’auteur de la Médecine des passions. M. Descuret parla à M. Dupanloup, qui alors dirigeait d’une façon si brillante le petit séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, de l’acquisition possible d’un bon élève, et revint annoncer à ma sœur qu’une bourse au petit séminaire m’était offerte. J’avais quinze ans et demi. Ma sœur, dont les croyances catholiques commençaient à s’ébranler, voyait déjà avec quelque regret la direction toute cléricale de mon éducation. Mais elle savait le respect que mérite la foi d’un enfant. Jamais elle ne me dit un mot pour me détourner d’une ligne que je suivais en toute spontanéité. Elle venait me voir chaque semaine ; elle portait encore le simple châle de laine verte qui en Bretagne avait abrité sa fière pauvreté. C’était la même jeune fille aimante et douce mais avec un degré de fermeté et de raison que les épreuves de la vie et de fortes études y avaient ajouté.

La carrière de l’éducation est si ingrate pour les femmes, qu’au bout de cinq années passées à Paris, après plusieurs maladies contractées par l’excès du travail, ma sœur était loin encore de suffire aux charges qu’elle s’était imposées ; il est vrai qu’elle les avait conçues d’une façon qui eût découragé toute autre qu’elle. Notre père avait laissé un passif qui dépassait de beaucoup la valeur de notre maison paternelle, la seule propriété qui nous restât. Mais notre mère était si aimée et toutes les affaires se traitaient encore en ce bon pays d’une manière si patriarcale qu’aucun créancier ne songea à presser une solution. Il fut convenu que ma mère garderait la maison, payerait ce qu’elle pourrait et quand elle pourrait. Ma sœur ne voulait entendre parler de repos que quand tout ce lourd passé serait liquidé. C’est ainsi qu’elle fut amenée à écouter des propositions qui lui furent faites en 1840 pour une éducation particulière en Pologne. Il s’agissait de s’expatrier pour des années et d’accepter la plus lourde des sujétions. Mais elle avait fait un bien plus grand effort quand elle quitta la Bretagne pour se lancer dans le vaste monde. Elle partit en janvier 1841, traversa la Forêt-Noire et toute l’Allemagne du Sud couverte de neige, rejoignant à Vienne la famille à laquelle elle s’était attachée, puis, franchissant les Carpathes, arriva au château de Clemensow, sur les bords du Bug, triste demeure où elle devait, durant dix années, apprendre combien l’exil est amer, même quand on a pour le soutenir un motif élevé.

Cette fois, du moins, le sort lui réserva une compensation pour tant d’autres injustices, en la plaçant dans une famille que je puis bien désigner, puisqu’à son illustration historique elle vient d’ajouter une gloire contemporaine qui met son nom sur toutes les bouches : ce fut la famille du comte André Zamoyski. L’amour avec lequel elle embrassa ses fonctions, l’affection qu’elle conçut pour ses trois élèves, le bonheur de voir ses efforts fructifier, en particulier dons celle qui, par son âge, fut appelée à recevoir le plus longtemps ses leçons, madame la princesse Cécile Lubomirska, la rare estime qu’elle obtint de toute cette noble famille, qui, après son retour en France, ne cessa point de recourir à ses lumières et à ses conseils, l’affinité qu’il y avait, par le sérieux et la droiture, entre son caractère et celui de la maison où elle vivait, lui firent oublier les tristesses inséparables de ces sortes de positions et les rigueurs d’un climat très contraire à son tempérament. Elle s’attacha à la Pologne et conçut en particulier beaucoup d’estime pour le paysan polonais, en qui elle voyait une créature bonne, pleine de hauts instincts religieux, rappelant le paysan breton, mais avec moins d’énergie.

Les voyages qu’elle fit en Allemagne et en Italie achevèrent de mûrir ses idées. Elle résida à plusieurs reprises à Varsovie, à Vienne, à Dresde. Venise et Florence lui causèrent un vrai enchantement. Mais ce fut Rome surtout qui l’attacha. Cette ville, si profondément inspiratrice, l’amena à concevoir avec beaucoup de sérénité la séparation que tout esprit philosophique est obligé de faire entre le fond de la religion et ses formes particulières. Elle aimait à l’appeler, avec lord Byron, chère cité de l’âme ; comme tous les étrangers qui y ont résidé, elle était même devenue indulgente pour ce que l’établissement moderne de la papauté entraîne de détails niais et puérils.

En 1845, je quittai le séminaire Saint-Sulpice. Grâce à l’esprit sérieux et libéral qui préside à la direction de cet établissement, j’avais poussé très loin mes études philologiques ; mes opinions religieuses s’en trouvèrent fort ébranlées. Henriette fut encore ici mon appui. Elle m’avait devancé dans la voie ; ses croyances catholiques avaient complètement disparu ; mais elle s’était toujours gardée d’exercer sur moi aucune influence à ce sujet. Quand je lui fis part des doutes qui me tourmentaient et qui me faisaient un devoir de quitter une carrière où la foi absolue est requise, elle fut ravie, et m’offrit de me faciliter ce difficile passage. J’entrais dans la vie à près de vingt-trois ans, vieux de pensée, mais aussi novice, aussi ignorant du monde qu’il est possible de l’être. A la lettre, je ne connaissais personne ; l’avance la plus simple que possède un jeune homme de quinze ans me manquait. Je n’étais même pas bachelier es lettres. Il fut convenu que je chercherais dans les pensions de Paris une occupation qui me mît au pair, comme l’on dit, c’est-à-dire me donnât la table et le logement, en me laissant beaucoup de temps pour le travail. Douze cents francs qu’elle me remit devaient me permettre d’attendre et suppléer à ce qu’une telle position pouvait d’abord avoir d’insuffisant. Ces douze cents francs ont été la pierre angulaire de ma vie. Je ne les ai jamais épuisés ; mais ils me donnèrent la tranquillité d’esprit nécessaire pour penser à mon aise, et me dispensèrent de me surcharger d’une besogne qui m’eût étouffé. Ses lettres exquises furent, à ce moment décisif de ma vie, ma consolation et mon soutien.

Pendant que je luttais contre des difficultés aggravées par ma totale inexpérience du monde, sa santé souffrait de rudes atteintes par suite de la rigueur des hivers en Pologne. Une affection chronique du larynx se développa et prit, en 1850, assez de gravité pour que son retour fût jugé nécessaire. Sa tâche, d’ailleurs, était accomplie ; les dettes de notre père étaient complètement éteintes, les petites propriétés qu’il nous avait laissées se trouvaient, dégagées de toute charge, entre les mains de notre mère ; mon frère avait conquis par son travail une position qui promettait de devenir la richesse. La pensée nous vint de nous réunir. En septembre 1850, j’allai la rejoindre à Berlin. Ces dix années d’exil l’avaient toute transformée. Les rides de la vieillesse s’étaient prématurément imprimées sur son front ; du charme qu’elle avait encore quand elle me dit adieu dans le parloir du séminaire Saint-Nicolas, il ne lui restait que l’expression délicieuse de son ineffable bonté.

Alors commencèrent pour nous ces douces années dont le souvenir m’arrache des larmes. Nous prîmes un petit appartement au fond d’un jardin, près du Val-de-Grâce. Notre solitude y fut absolue. Elle n’avait pas de et ne chercha guère a en former. Nos fenêtres donnaient sur le jardin des Carmélites de la rue d’Enter. La vie de ces recluses, pendant les longues heures que je passais à la Bibliothèque, réglait en quelque sorte la sienne et faisait son unique distraction. Son respect pour mon travail était extrême. Je l’ai vue, le soir, durant des heures à côté de moi, respirant à peine pour ne pas m’interrompre ; elle voulait cependant me voir, et toujours la porte qui séparait nos deux chambres était ouverte. Son amour était arrivé à quelque chose de si discret et de si mûr que la communion secrète de nos pensées lui suffisait. Elle, si exigeante de cœur, si jalouse, se contentait de quelques minutes par jour pourvu qu’elle fût assurée d’être seule aimée. Grâce à sa rigoureuse économie, elle me fit, avec des ressources singulièrement limitées, une maison où rien ne manqua jamais, et qui même avait son charme austère. Nos pensées étaient si parfaitement à l’unisson que nous avions à peine besoin de nous les communiquer. Nos vues générales sur le monde et sur Dieu étaient identiques. Il n’y avait nuance si délicate dans les théories que je mûrissais à cette époque qu’elle ne comprît. Sur beaucoup de points d’histoire moderne, qu’elle avait étudiés aux sources, elle me devançait. Le plan général de ma carrière, le dessein de sincérité inflexible que je formais était si bien le produit combiné de nos deux consciences que, si j’eusse été tenté d’y manquer, elle se fût trouvée près de moi, comme une autre partie de moi-même, pour me rappeler mon devoir.

Sa part dans la direction de mes idées fut ainsi très étendue. Elle était pour moi un secrétaire incomparable ; elle copiait tous mes travaux et les pénétrait si profondément que je pouvais me reposer sur elle comme sur un index vivant de ma propre pensée. Je lui dois infiniment pour le style. Elle lisait en épreuves tout ce que j’écrivais, et sa précieuse censure allait chercher avec une délicatesse infinie des négligences dont je ne m’étais pas aperçu jusque-là. Elle s’était fait une excellente manière d’écrire, toute prise aux sources anciennes, et si pure, si rigoureuse, que je ne crois pas que depuis Port-Royal on se soit proposé un idéal de diction d’une plus parfaite justesse. Cela la rendait fort sévère ; elle admettait très peu des écrivains de nos jours, et quand elle vit les essais que j’avais composés avant notre réunion et qui n’avaient pu arriver jusqu’à elle en Pologne, ils ne lui plurent qu’à demi. Elle en partageait la tendance, et en tout cas, elle pensait que dans cet ordre de pensées intimes, exprimées avec mesure, chacun doit donner ce qui est en lui avec une entière liberté. Mais la forme lui paraissait abrupte et négligée ; elle y trouvait des traits excessifs, des tons durs, une manière trop peu respectueuse de traiter la langue. Elle me convainquit qu’on peut tout dire dans le style simple et correct des bons auteurs, et que les expressions nouvelles, les images violentes viennent toujours ou d’une prétention déplacée, ou de l’ignorance de nos richesses réelles. Aussi, de ma réunion avec elle date un changement profond dans ma manière d’écrire. Je m’habituai à composer en comptant d’avance sur ses remarques, hasardant bien des traits pour voir quel effet ils produiraient sur elle, et décidé à les sacrifier si elle me le demandait. Ce procédé d’esprit est devenu pour moi, depuis qu’elle n’est plus, le cruel sentiment de l’amputé, agissant sans cesse en vue du membre qu’il a perdu. Elle était un organe de ma vie intellectuelle, et c’est vraiment une portion de mon être qui est entrée avec elle au tombeau.

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