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Lettres d’Helvétius

Claude-Adrien Helvétius · 1795 · Free in the US

13,775 words · about 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1795 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Lettres_d’Helvétius&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Claude-Adrien Helvétius
Language
French
Published
1795
Length
13,775 words · about 58 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Front matter about 51 min
  2. Lettre I about 1 min
  3. Lettre II about 1 min
  4. Lettre III about 2 min
  5. Lettre IV about 1 min
  6. Lettre V about 2 min

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Front matter

À Voltaire

C’est avec la plus grande reconnoissance, mon illustre maître, que j’ai reçu votre épître, et avec le plus grand plaisir que je l’ai lue. Je vais mettre vos leçons en pratique. J’envoie paître les cagots de Paris ; et je pars pour la campagne, où je menerai paître des moutons qui sont à moi. C’est à Lumigny, à une terre que j’ai près Rosay en Brie, que je me retire cette année.

J’ai l’âme attristée de toutes les persécutions qui s’élèvent contre les

Lettre I

À Voltaire

C’est avec la plus grande reconnoissance, mon illustre maître, que j’ai reçu votre épître, et avec le plus grand plaisir que je l’ai lue. Je vais mettre vos leçons en pratique. J’envoie paître les cagots de Paris ; et je pars pour la campagne, où je menerai paître des moutons qui sont à moi. C’est à Lumigny, à une terre que j’ai près Rosay en Brie, que je me retire cette année.

J’ai l’âme attristée de toutes les persécutions qui s’élèvent contre les

gens de lettres. Vous savez que l’abbé Coier, auteur de la Vie de Sobieski, vient d’être exilé ; que son censeur est à Vincennes, et qu’enfin on a défendu jusqu’à l’Épître au peuple du professeur Thomas.

On a dit de tout temps que les laides ne veulent près d’elles que des hommes aveugles. Certaines gens n’y veulent que des hommes stupides. Vous en savez la raison.

J’ai vu vos derniers Dialogues. Votre sauvage est mon homme. Vous êtes l’Achille qui combattez pour la raison. Mais vous combattez contre les dieux ; il faudra qu’enfin la raison succombe. Que peut-elle à la longue contre la puissance ? On veut étouffer ici toute espece d’esprit et de talents ; et l’on ne s’appercevra du tort qu’on aura fait à la nation que lorsque le remede sera impossible. Que l’on l’état de bassesse et d’avilissement où se trouvent les Portugais, peuple sans arts, sans industrie, que l’Anglais habille depuis le chapeau jusqu’au soulier ; et l’on verra combien l’ignorance est ruineuse pour une nation. Je pars demain matin pour ma terre. Je n’ai que le temps de vous assurer de mon respect, et de prier Dieu qu’il vous ait toujours en sa sainte garde. Adieu, mon illustre maître. Vale, et me semper ama.

Lettre II

Au même.

Je suis fatigué, monsieur et cher ami, d’avoir tant écrit de vile prose sans aucune espérance d’en voir jamais rien imprimé de mon vivant. Je n’ai plus le courage de faire de longues entreprises de travail ; ma mémoire s’affoiblit tous les jours. Il me faut des occupations que je puisse quitter et reprendre à volonté. J’ai repris le goût des vers, pour lesquels vous m’aviez si fort passionné il y a vingt-cinq ans et plus. On veut que je finisse le poëme du Bonheur. Il s’en faut bien que j’en aie si bonne opinion que mes amis. Vos vers m’ont dégoûté des miens. Mais vous n’aimeriez pas me voir commenter, comme Newton, l’Apocalypse. Pour amuser ma vieillesse, je ferai des vers. Avant de m’y remettre, cependant, je vous envoie cet échantillon. Dites-moi sincèrement si vous me conseillez de continuer. Je ne suis point attaché à cet ouvrage. Au nom de l’amitié, souvenez-vous, avant de me donner votre avis, que le médiocre en poésie est insoutenable.

Lettre III

Montesquieu a Helvétius.

Mon cher, l’affaire s’est faite, et de la meilleure grace du monde. Je crains que vous n’ayez eu quelque peine là-dessus ; et je ne voudrois donner aucune peine à mon cher Helvétius. Mais je suis bien aise de vous remercier des marques de votre amitié. Je vous déclare, de plus, que je ne vous ferai plus de compliments ; et, au lieu de compliments, qui cachent ordinairement les sentiments qui ne sont pas, mes sentiments cacheront toujours mes compliments. Faites mes compliments non compliments à notre ami Saurin. J’ai usurpé sur lui, je ne sais comment, le titre d’ami, et me suis venu fourrer en tiers. Si vous autres me chassez, je reviendrai, tamen usque recurret. A l’égard de ce qu’on peut reprocher, il en est comme des vers de Crébillon : tout cela a été fait quinze ou vingt ans auparavant.

Je suis un admirateur sincere de Catilina, et je ne sais comment cette piece m’inspire du respect. La lecture m’a tellement ravi, que j’ai été jusqu’au cinquieme acte sans y trouver un seul défaut, ou du moins sans le sentir. Je crois bien qu’il y en a beaucoup, puisque le public y en trouve beaucoup ; et, de plus, je n’ai pas de grandes connoissances sur les choses du théâtre ; de plus, il y a des cœurs qui sont faits pour certains genres de dramatique, le mien en particulier est fait pour celui de Crébillon ; et comme dans ma jeunesse je devins fou de Rhadamiste, j’irai aux Petites-Maisons pour Catilina: jugez si j’ai eu du plaisir quand je vous ai entendu dire que vous trouviez le caractere de Catilina peut-être le plus beau qu’il y eût au théâtre. En un mot, je ne prétends point donner mon opinion pour les autres. Quand un sultan est dans son serrail, va-t-il choisir la plus belle ? Non : il dit je l’aime, il la prend, etc. Voilà comment décide ce grand personnage. Mon cher Helvétius, je ne sais point si vous êtes autant au-dessus des autres que je le sens ; mais je sens que vous êtes au-dessus des autres : et moi je suis au-dessus de vous par l’amitié.

Lettre IV

A HELVÉTIUS

voyageant en Allemagne.

Eh bien ! depuis que dans d’autres climats Vous portez loin de nous vos pensers et vos pas, Par-tout, Helvélius, vous aurez vu des hommes ; Ceux de l’antiquité, ceux du siecle où nous sommes, Diogene nouveau, vous les connoissez tous. Il les estimoit peu : que nous en direz-vous ? Le soleil en faisant sa ronde Éclaire mille esprits divers. L’un paroît en cet univers Ne respirer que le malheur du monde ; Un autre, presque aussi pervers, Peu sensible au bonheur, peu touché des revers ; Sur tout ce qui se passe en la machine ronde, Insensible, muet, ne s’échauffant de rien, Regarde du même œil elle mal et le bien ;

Tranquille également quand le tonnerre gronde, Prêt à frapper la vertu sans soutien, Et quand le doux espoir d’une moisson féconde Charme dans ses travaux l’agreste citoyen.

Mais il est des cœurs nés sensibles, Doués d’un naturel heureux, Justes, éclairés, généreux, Qu’un sage poursuivî par le sort rigoureux N’éprouva jamais inflexibles. En avez-vous beaucoup envisagé De cet excellent caractere ? Sans avoir beaucoup voyagé, Je le crois rare sur la terre.

Peut-être je me trompe, et les charmants récits Que vous vous apprêtez sans doute de nous faire Sur les penchants des cœurs, les talents des esprits, Et sur les mœurs des différents pays, Nous assureront du contraire. Avancez ce plaisir nouveau ;

Pour moi, j’en accepte l’augure, Heureux de voir l’auteur de la peinture Dans le modele du tableau.

Je suis, avec une extrême considération et le plus inviolable attachement, etc. etc.,

Lettre V

Pour moi, j’en accepte l’augure, Heureux de voir l’auteur de la peinture Dans le modele du tableau.

Je suis, avec une extrême considération et le plus inviolable attachement, etc. etc.,

LETTRE V.

Helvétius a M. Le Marquis de ***.

J’ai reçu, monsieur, en arrivant dans ma terre, les nouveaux ouvrages sur l’agriculture que vous m’adressez. Les observations qu’ils renferment sont sans doute très bonnes comme recueil d’observation physiques ; mais si on les regarde homme d’une utilité prochaine à la France, on se trompe.

Il faut, avant d’en profiter, que le paysan sache lire ; et pour apprendre à lire il faut qu’il soit plus riche. Il faut même qu’il soit en état de faire des expériences, et d’acheter de nouveaux outils. Le peut-il ? S’il en a les moyens, sa routine et ses préjugés lui permettront-ils ces tentatives ?

Sera-ce donc les propriétaires eux-mêmes qui profiteront de ces observations ? Mais les propriétaires riches et en état de faire des expériences sur leur terrain demeurent tous à Paris, s’occupent d’autres emplois, et peu d’agriculture. S’ils habitent la campagne, c’est pour peu de temps ; c’est plutôt pour pressurer la bourse de leurs fermiers que pour les encourager. Il faut vivre à Paris. On a des enfants à placer, des protecteurs à cultiver. C’est donc la forme du gouvernement qui s’oppose à ce que les propriétaires riches restent à la campagne. Quant aux propriétaires mal aisés qui sont obligés de s’y fixer, ils sont dans le cas du paysan.

Il faut donc commencer tout le traité de l’agriculture par un traité de finance et de gouvernement pour rendre plus riche l’habitant de la campagne. Qu’il soit de son intérêt d’être industrieux, et laissez faire cet intérêt ; vous pouvez être sûr qu’il cultivera bien les terres. C’est alors que les lumieres des physiciens pourront être utiles aux agriculteurs. Si l’on ne commence pas par mettre les habitants de la campagne à leur aise, et que les propriétaires riches n’aient point d’intérêt d’habiter leurs terres, je regarde alors tout ce qu’on dira sur l’agriculture comme inutile. C’est comme un homme qui feroit une très belle machine, mais qui, lorsqu’elle seroit faite, ne pourroit agir, faute d’eau pour la faire mouvoir.

Il est toujours bon cependant que les esprits se tournent vers ce but d’utilité publique et de première nécessité. A force d’en parler et de s’en occuper, il peut venir dans la fantaisie d’un ministre d’y penser aussi. Et pourquoi cette fantaisie-là ne lui viendroit-elle elle pas comme une autre ? Alors, en remontant aux vrais principes qui seroient la base de l’agriculture, les observations recueillies sur ce sujet trouveroient leur place, et seroient utiles aux expériences.

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