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LE BONHEUR,
POËME
ALLÉGORIQUE.
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LE BONHEUR,
POËME
ALLÉGORIQUE.
Le bonheur est l’objet des desirs de tous les hommes, et non pas de leur réflexions. En le cherchant sans cesse, ils s’instruisent peu des moyens de l’obtenir ; et il ne leur a fait faire jusqu’à présent que quelques maximes, quelques chansons, et peu d’ouvrages.
Les philosophes de l’antiquité s’occupoient beaucoup de cet objet important ; mais ils ont donné plus de phrases que d’idées. Il y a bien de l’esprit dans les traités de Vita beata, de Tranquillitate animi, de Séneque, et très peu de philosophie.
Les moralistes modernes, soumis à la superstition, qui ne peut régner sur l’homme qu’autant qu’elle le rabaisse et l’épouvante, ont fait la satyre de la nature humaine, et non son histoire ; ils promettent de la peindre, et ils la défigurent ; ils exilent le bonheur dans le ciel, et ne supposent pas qu’il habite la terre. C’est par le sacrifice des plaisirs qu’ils nous proposent de mériter ce bonheur qu’ils ont placé au-delà de la vie. Chez eux le présent n’est rien, l’avenir est tout ; et, dans les plus belles parties du monde, la science du salut a été cultivée aux dépens de la science du bonheur.
Quelques philosophes modernes ont fait de petits traités sur le bonheur. Les plus célebres sont ceux de Fontenelle et de Maupertuis.
Fontenelle, qui n’a été long-temps qu’un bel-esprit, n’étoit pas encore philosophe quand il a fait son traité. Il ne savoit pas alors généraliser ses idées. Il répand dans son ouvrage quelques vérités utiles et finement apperçues ; mais il arrange son systême pour son caractere, ses goûts et sa situation. Dans ce systême, les ames sensibles ne trouvent rien pour elles ; il apprend peu de choses sur la maniere de rendre le bonheur plus général, et nous dit seulement comment Fontenelle étoit heureux.
Maupertuis, esprit chagrin et jaloux, malheureux parcequ’il n’étoit pas le premier homme de son siecle ; Maupertuis, avec le secours de deux ou trois définitions fausses, en donnant nos desirs pour des tourments, le travail pour un état de souffrance, nos espérances pour des sources de douleur, nous représente comme sous le poids de nos maux. Selon lui, l’existence est un mal ; et, en dissertant du bonheur, il paroît tenté de se pendre.
Après ces tristes et vains raisonneurs, et d’autres dont nous ne parlerons pas, on doit entendre avec plaisir un vrai philosophe, un homme aimable, aimé, et heureux, parler du bonheur ; et nous pensons que le public ne verra pas sans intérêt cette esquisse que nous lui présentons.
On y trouve une saine philosophie, de grandes idées, des tableaux sublimes, de la verve, de l’énergie, une foule d’images et de vers heureux. Si le plan ne se trouve pas exactement rempli, s’il y a de fréquentes négligences dans les détails, des tours, des expressions prosaïques ; si l’harmonie n’est pas assez variée et assez vraie ; ces défauts sont en partie expiés par quelques beautés de la première classe. Plusieurs de ces défauts se trouvent dans le poëme de Lucrece, rempli d’ailleurs d’une fausse philosophie ; et cependant ce poëme au franchi avec gloire le long espace de vingt siècles.
J’avoue que l’esquisse de Lucrece est moins imparfaite que celle de M. Helvétius. Nous osons espérer cependant que le Français sera traité avec la même indulgence que le Romain a obtenue de son siècle et de la postérité. Il la mérite par le désir du bonheur des hommes qui est répandu dans cet ouvrage comme dans ses deux autres, et qui anima l’auteur dans tout le cours de sa vie.
Le poëte cherche dans quel état et dans quelle sorte de biens la Nature a placé le bonheur. Il interroge la Sagesse, qui lui montre les avantages et les inconvénients de ce que l’homme appelle des biens. D’abord les plaisirs de l’amour : ils rendent l’homme heureux pendant quelques moments : mais le dégoût et l’ennui les suivent ; et ceux qui se sont abandonnés à ces plaisirs se trouvent, dans un âge avancé, sans ressource pour le bonheur. La Sagesse lui montre les plaisirs et les troubles de l’ambition, ses ravages et ses crimes. Le poëte conclut que si les grandeurs sont une source de plaisir, elles donnent encore moins le bonheur que les voluptés des sens.
Le bonheur,
Poëme allégorique.
Plongé dans les ennuis, l’homme, disois-je un jour, Est-il donc au malheur condamné sans retour ? Quels vents impétueux, ô puissante Sagesse, De l’île du Bonheur me repoussant sans cesse ! Que d’écueils menaçants en défendent les bords ! Ô si tous les mortels, jetés loin de ses ports, Errent au gré des vents et sans mâts et sans voiles, Si leur vaisseau perdu méconnoît les étoiles, Viens me servir de guide. Eh ! que puis-je sans toi ? J’ai cherché le bonheur ; il a fui loin de moi. Séduit par une longue et trop vaine espérance, J’erre dans les détours d’un labyrinthe immense. Est-ce dans les plaisirs, est-ce dans la grandeur, Que l’homme doit poursuivre et trouver le bonheur ? Sagesse, c’est à toi de résoudre mes doutes : De la félicité tu peux m’ouvrir les routes.
Je dis ; un doux sommeil appesantit mes yeux, Et, descendu soudain de la voûte des cieux, Un songe bienfaiteur, dans l’azur d’une nue, Présente à mes regards la Sagesse ingénue. Simple dans ses discours, aimable en son accueil, Elle n’affecte point un pédantesque orgueil ; D’une fausse vertu dédaignant l’imposture, Elle-même applaudit aux leçons d’Épicure ; Indulgente aux humains, de sa paisible cour Elle n’écarte point et les Jeux et l’Amour. Mortel, je viens, dit-elle, appaiser tes alarmes, De tes humides yeux je viens sécher les larmes, T’apprendre qu’au hasard tu diriges tes pas, Et cherches le bonheur où le bonheur n’est pas. Je me trouve à ces mots au centre d’un bocage. Une onde vive et pure en rafraîchir l’ombrage ; Sous un berceau de myrte est un trône de fleurs Dont l’art a nuancé les brillantes couleurs. Là du chant des oiseaux mon oreille est charmée ; Là d’arbustes fleuris la terre est parfumée : Leurs esprits odorants, leur ombre, leur fraîcheur, Tout invite à l’amour et mes sens et mon cœur : Dans ces lieux enchantés tout respire l’ivresse. C’est ici, dit mon guide, ou règne la Mollesse.
Je la vois : que d’attraits à mes regards surpris ! Les roses de son teint en animent les lis ; Son corps est demi-nu, sa bouche demi-close ; Sur l’albâtre d’un bras sa tête se repose ; Et, tandis que son œil qu’enflamme le désir Sur, son sein palpitant appelle le plaisir, Des zéphyrs indiscrets l’haleine caressante Souleve son écharpe et sa robe flottante. Sa coquette pudeur aux transports des amants Oppose ces dédains, ces refus agaçants, Ces cris entrecoupés, cette foible défense Qui, flattant leur espoir et provoquant l’offense, Au désir enhardi permet de tout tenter. Quel nouveau charme ici me force à m’arrêter ? Des nymphes, en chantant l’amour et son délire Trop jeunes pour jouir, s’exercent à séduire. L’une d’un pied léger suit un faune amoureux, Et ses rapides pas ont devancé mes yeux. En déployant ses bras balances par les grâces, L’autre entraîne en riant son amant sur ses traces. Modeste dans ses vœux, il demande un baiser, Qu’elle laisse ravir, et feint de refuser. Aux pieds d’Omphale, ici, je vois filer Alcide ; Plus loin, Renaud, conduit sous le berceau d’Armide,
S’applaudít dans ses bras de l’oubli du devoir. Il ne voit point encor le magique miroir Qui doit, en lui montrant sa honte et sa foiblesse, L’arracher pour jamais des bras de la Mollesse. De son trône ombragé par un feuillage épais L’œil découvre des bois partagés en bosquets, Arene des plaisirs, voluptueux théâtre, Où, variant ses jeux, la vive Hébé folâtre. Là, conduit par les Ris, je m’avance, et je vois Des belles s’enfoncer dans l’épaisseur d’un bois, Fuir le jour, et tomber sur un lit de fougere. Leurs appas sont voilés d’une gaze légere, Obstacle au doux plaisir, mais obstacle impuissant ; Le voile est déchiré, l’amour est triomphant ; L’amant donne et reçoit mille baisers de flamme, Sur sa brûlante levre il sent errer son ame ; Et mon œil attentif voit, au sein du plaisir, De charmes ignorés la beauté s’embellir. Plus loin, près d’un ruisseau, sont les jeux de la lutte. C’est la qu’à son amant une amante dispute Ce myrte, ces faveurs que sa main veut ravir. Je les vois tour-à-tour s’approcher et se fuir. La nymphe cede enfin sur l’arene étendue. Que de secret : appas sont offerts il la vue !
Aux prieres, aux cris sa pudeur a recours : Vains efforts ; le ruisseau réfléchit leurs amours. Vainement la naïade en ses grottes profondes Dérobe ses beautés sous le crystal des ondes ; L’Amour plonge, l’atteint ; l’embrasse dans les flots, Et le feu du désir s’allume au sein des eaux. Dans ces lieux, de jouir tout s’occupe sans cesse. C’est ici que l’Amour, prolongent son ivresse, Découvre un nouvel art d’irriter les désirs, Et d’y multiplier la forme des plaisirs. Je le sens, dis-je alors, tout sage est Sybarite. Cherche-t-on le bonheur ? c’est ici qu’il habite. Reine de ces beaux lieux, je suis a vos genoux ; Prêtresses du Plaisir, je rue consacre à vous. Mais déjà les amants, plus froids dans leurs caresses, Sentent dans ces transports expirer leurs tendresse : Leurs yeux ne brillent plus des flammes du désir, Et les langueurs en eux succèdent au plaisir. Au sein des voluptés, je le vois, ô Sagesse, Le rapide bonheur n’est qu’un éclair d’ivresse. Eh quoi ! pour ranimer les besoins satisfaits, La beauté n’auroit plus que d’impuissants attraits ! Quoi ! ces myrtes flétris ne jettent plus d’ombrage Regarde, dit mon guide, au fond de ce bocage ;
Vois ce cortege affreux de regrets, de douleurs, Et les ronces déjà croître parmi les fleurs. Quand Hébé disparoît, le ciel ici n’envoie Que des chagrins cuisants sans mélange de joie ; Et ce temple où ton œil cherche encor le bonheur, Assiégé de dégoûts, n’est qu’un séjour d’horreur. Quand le plaisir s’enfuit, en vain on le rappelle. La flamme de l’amour ne peut être éternelle. C’est en vain qu’un instant sa faveur te séduit ; Le transport l’accompagne, et le dégoût le suit. Hébé fuit à l’instant. Déjà sur ces bocages Boréé au front neigeux rassemble les nuages ; Et, sur un char obscur transporté par les vents, Le froid Hiver détruit le palais du Printemps. De son rameau flétri la feuille est détachée, L’onde se consolide, et l’herbe desséchée Implore, mais en vain, le dieu brillant du jour. Sur le trône où régnoient la Mollesse et l’Amour, Que vois-je ? c’est l’Ennui, monstre qui se dévore, Qui se fuit en tout lien, se retrouve et s’abhorre. Le front environné d’un rameau de cyprès, Il voit auprès de lui, poussant de vains regrets, Les amants malheureux qu’aucun transport n’enflamme Sonder avec effroi le vuide de leur ame.
Déjà l’Infirmité, les yeux éteints et creux, Le corps moitié courbé sur un bâton noueux, A de l’âge caduc hâte le lent outrage, Et de son doigt d’airain sillonné leur visage. Ils invoquent la Mort, espoir du malheureux ; Et la trop lente Mort se refuse à leurs vœux. Ici, je le vois trop, le bonheur n’est qu’une ombre ; C’est l’éclair fugitif au sein d’une nuit sombre. Sybarite, pourquoi ces regrets impuissants ? Quoi ! les plaisirs passés font les malheurs présents ! Il pouvoit être heureux, répliqua la Sagesse, Que l’amour de plaisirs eût semé sa jeunesse ; L’amour est un présent de la Divinité, L’image de l’excès de sa félicité ; Il pouvoit en jouir : mais il devoit en sage Se ménager dès lors des plaisirs de tout âge. Que lui servent, hélas ! ces regrets superflus ? L’inutile remords n’est qu’un malheur de plus. Mais s’il est des instants où, plein de sa tendresse, Un amant en voudrait éterniser l’ivresse, En fut-il un jamais où, libre du désir, L’ambitieux voulût s’arrêter pour jouir ? La grandeur qu’il obtient toujours porte avec elle L’impatient espoir d’une grandeur nouvelle.
De cet espoir rempli naît un desir nouveau ; Et d’espoir en espoir il arrive au tombeau. À ces mots, entraîné par la main qui me guide, Je me sens transporté dans une plaine aride. Là s’élèvent des monts couverts de toutes parts De débris et de morts confusément épars. Leur croupe ravagée et leurs superbes faîtes Sont frappés de la foudre et battus des tempêtes. Quel effroi me saisit ! quels cris tumultueux ! Par quel espoir guidé sur ces monts orageux Ce héros tente-il d’escalader leurs cimes ? Quel est ce roc altier environné d’abymes Qui sort d’entre ces monts et monte jusqu’aux cieux ! Ô mortel, c’est ici que les ambitieux, Étouffant le remords et sa voix importune, Viennent à prix d’honneur conquérir la fortune, Revêtir leur orgueil de ces biens apparents, De ces titres pompeux qu’idolâtrent les grands, De ces bandeaux sacrés, de ce pouvoir suprême, Fantôme du bonheur, et non le bonheur même. Au pied de ce rocher, sur ces débris épars, Tu vois l’ambition porter des yeux hagards. Ce monstre errant sans cesse aux bords de ces abymes, Rongé par les chagrins, escorté par les crimes,
Troublé par le présent, rarement y peut voir L’avenir embelli des rayons de l’espoir ; La Crainte prévoyante, à travers les ténebres, Le lui montre éclairé par des lueurs funebres. Il se hait, il se fuit : souvent, pour le punir, Le ciel lui rend présents tous les maux à venir. Ô folle Ambition, poursuivoit la Sagesse, Déjà gronde sur toi la foudre vengeresse. Lorsque la Trahison, la Fourbe et les Fureurs Ont applani pour toi la route des grandeurs, Au trône où tu t’assieds tu portes les alarmes ; J’y vois ton voile d’or inondé de tes larmes. Elle dit ; et j’entends sur ces monts caverneux L’Ambition pousser des hurlements affreux. Avec un bruit pareil au long bruit du tonnerre Ses cris sont répétés aux deux bouts de la terre. Tous les ambitieux, accourant à sa voix, Par trois chemins divers s’avancent à-la-fois. Les premiers, précédés de la pale Épouvante, Le bras ensanglanté, la tête menaçante, Marchent en décochant les fleches du trépas. La Désolation se roule sur leurs pas ; L’Esclavage les suit traînant ses lourdes chaînes, Et conjurant la Mort de terminer ses peines.
Cette plaine à tes yeux présente les guerriers Que la Victoire a ceints de coupables lauriers. Fléaux du monde entier, ses maux sont leur ouvrage. Mais quels tristes accents ! quel effroi ! quel ravage ! De palais, de hameaux et de moissons couverts, Les champs à leur aspect se changent en déserts. Ici, vois la Terreur, à l’œil fixe, au teint blême, Qui fuit, s’arrête, écoute, et s’effraie elle-même. Plus loin, c’est la Fureur, la froide Cruauté ; Qui de leurs pieds d’airain foulent l’Humanité ; L’aveugle Désespoir, qui, nourri pour la guerre, Le bras nu ; l’œil troublé, court, combat, et s’enferre Vois ces fiers conquérants, ces superbes Romains, Sous le poids de leur gloire oppresser les humains ; Vois leurs pas destructeurs marqués par le carnage, Les remparts enflammés éclairant leur passage, Les temples de la Paix tombant à leurs regards, Et les Arts éperdus fuyant de toutes parts. Tels sont donc les mortels dont la terre en silence Adore les décrets, révere la puissance ! Par-tout on leur construit des tombeaux fastueux, D’un pouvoir qui n’est plus monuments orgueilleux ; On les éleve au ciel, l’univers les admire : Avec ses destructeurs c’est ainsi qu’il conspire,
Et qu’en déifiant les fureurs des héros L’homme les encourage à des crimes nouveaux. Ô toi, d’un faux honneur imprudemment avide, Qui dans les champs de Mars consacres l’homicide, Ô mortel, puisses-tu mesurer désormais L’héroïsme des rois au bonheurs des sujets ! Mais, plus loin, quelle foule, humble en sa contenance, Par des sentiers obscurs jusqu’à ces monts s’avance, Et veut, en affectant le mépris des grandeurs, Par ce mépris lui-même arriver aux honneurs ? Quel monstre les conduit ? La sombre Hypocrisie, Aux crimes, à la honte, aux remords endurcie, Qui se jouant de Dieu feint de le respecter, Qui dans tous ses forfaits ose encor l’attester, Pour marcher au pouvoir rampe dans la poussizere, Et cache son orgueil sous la cendre et la haire. Des aveugles mortels ce monstre respecté Regne par l’imposture et la stupidité, Par la crainte d’un Dieu qu’en secret il blasphème, Par la crédulité qui s’aveugle elle-même. Il guide sur ces monts d’autres ambitieux : Implacable en sa haine, il écarte loin d’eux La tendre Charité, qui, brûlant d’un saint zele, Rend aux humains l’amour que les dieux ont pour elle.
De toutes les vertus zélé persécuteur, La paix est sur son front, la guerre est dans son cœur ; Avec horreur le ciel et le voit et l’écoute. Mais détourne la vue, et vois, par cette route, Sur ce même rocher gravir ce courtisan, Au plaisir d’un visir caméléon changeant, Qui, rampant à la cour, dédaigneux à la ville, Perfide à ses amis, à l’état inutile, Et fier du joug des rois qu’il porté avec orgueil, Attend à leur lever son bonheur d’un coup-d’œil. Que le bonheur souvent est loin du rang suprême ! Vois ce roi sans son faste, et seul avec lui-même : Le Remords inquiet l’effraie et le poursuit, S’enferme en ses rideaux, et le ronge en son lit. Cependant, jusqu’au pied de la roche fatale, Où gronde le tonnerre, où la Fortune étale Ces titres, ces honneurs si chers aux préjugés, Tous les ambitieux s’étoient déjà rangés ; Prêts à l’escalader ils s’avancent en foule. La terre sous leurs pas mugit, tremble, s’écroule : L’un échappe au danger, et gravit sur les monts ; L’autre tombe englouti sous des gouffres profonds. Je vois briller l’acier dans ces mains meurtrieres ; Les Séjans orgueilleux frappés par les Tiberes ;
Les Aarons à leurs pieds renverser les Dathans, Les Bajazets tomber aux fers des Tamerlans. Dans mon cœur détrompé tout portoit l’épouvante, L’effroi glaçoit mes sens, quand de sa main puissante L’inconstante déesse, un bandeau sur les yeux, Saisissant au hasard un de ces orgueilleux, Elle-même le place au plus haut de son trône. C’est là que sous le dais l’ambitieux s’étonne, Se plaint d’être à ce terme où son cœur doit sentir Le malheur imprévu d’exister sans desir. Eh quoi ! dit-il, frappé de terreurs légitimes, Consumé de remords allumés par mes crimes, Entouré d’ennemi prêts à me déchirer, J’aurai donc tout à perdre, et rien à desirer ! Oui, ces ambitieux à qui l’on rend hommage, Sages aux yeux du fou, sont fous aux yeux du sage. Il vous dira qu’un grand n’est rien sans la vertu ; Que, de quelque splendeur qu’un Dieu l’ait revêtu, Il n’est à ses regards qu’un léger météore Qui brille de l’éclat du feu qui le dévore. Grand, accablé d’ennuis, affaissé sous leur poids, Tu souffres chaque instant les maux que tu prévois. Je fuis de tes tourments le spectacle funeste. Sagesse, arrache-moi d’un lieu que je déteste.
La terre s’ouvre alors, la mer monte et mugit, L’Ambition s’envole, et le mont s’engloutit.
Les richesses sont moins des biens réels que le moyen d’en acquérir ; les rechercher pour elles-mêmes c’est n’en pas connoître l’usage. Le riche ignorant éprouve l’ennui, le mépris des hommes à talents, des savants. Il ne faut point de connoissances dans une fortune bornée ; la nature indique les jouissances. Il faut des lumieres pour jouir d’une grande fortune, qui ne seroit qu’à charge si elle ne donnoit de nouveaux goûts. Recherchez donc le commerce des philosophes et des savants ; apprenez à penser avec eux en vous défiant de leurs systêmes. Les stoïciens ont placé le bonheur dans le calme d’une ame impassible ; état chimérique dont l’orgueil veut persuader l’existence sans en être persuadé lui-même.
Si l’amour, ses plaisirs, le pouvoir, la grandeur, N’ouvrent point aux mortels le temple du Bonheur, Faudra-t-il le chercher au sein de la richesse ? On ne l’y trouve point, répliqua la Sagesse. La richesse n’est rien : ses stériles métaux N’enferment en leur sein ni les biens ni les maux. L’or a sans doute un prix qu’il doit à son usage : Échange du plaisir entre les mains du sage, Dans celles de l’avare il l’est du repentir. Sans attrait pour les arts, de quoi peut-il jouir ? Non, ce n’est pas pour lui que Bouchardon enfante, Que Rameau prend la lyre, en que Voltaire chante ; Qu’Uranie a tracé le plan des vastes cieux ; Que, sur son roc, encore aride et nébuleux, Fontenelle répand les fleurs et la lumiere, Et qu’au pied d’un ormeau, le front orné de lierre, Il instruit les bergers à chanter leur plaisir : L’opulent, accablé du poids de son loisir, Aux dégoûts, à l’ennui conduit par l’ignorance, Cherche en vain le bonheur au sein de l’abondance.
Empressé de jouir, il ne jouit jamais Que du plaisir grossier des besoins satisfaits. Son imbécillité croît avec sa richesse. Ne t’en étonne point, ajouta la Sagesse ; Vil jouet des objets dont il est entouré, Tout homme à l’ignorance en naissant est livré. Du don de la pensée a-t-il fait peu d’usage ? Dans son orgueil jaloux s’éloigne-t-il du sage ? À la caducité parvenu sans talent, Son corps est d’un vieillard, son esprit d’un enfant. Rien ne chasse l’ennui de son ame inquiète. Sous ses lambris dorés que fait-il ? Il végete. De quelque éclat, mon fils, dont l’or frappe les yeux, Son possesseur avide est rarement heureux. Il a peu de vertus. Fastueux, souple et traître, Tyran avec l’esclave, esclave avec le maître ; Comme l’ambitieux, jaloux de ses rivaux, Sans avoir ses talents le riche à ses défauts. L’un paroît a nos yeux toujours près de sa chûte : L’autre est aux coups du sort peut-être moins en butte ; Mais, aux fameux revers s’il est moins exposé, Plus envie du peuple, il est plus méprisé. Les dangers que l’on brave ennoblissent les crimes. Tous les ambitieux passent pour magnanimes.
Plus criminels sans doute, ils sont moins odieux ; La Fortune en un jour les perd, nous venge d’eux : Ce sort qui les attend les dérobe à la haine. Mais quelle est du mortel l’ame libre et hautaine Qui ne voit les grandeurs que d’un œil de mépris ? Plus le péril est grand, plus, pour un si haut prix, Chacun, partant en soi la semence du crime, L’excuse dans un autre, et trop souvent l’estime. Le bonheur n’est donc pas dans des biens superflus Relégué parle ciel au palais de Plutus. Où le chercher ? disois-je ; est-ce auprès de ces sages Dont le nom est encor respecté par les âges ? La Sagesse me dit : On a vu des mortels, Jaloux de s’ériger eux-mêmes des autels, Oser d’un Dieu moteur pénétrer le mystère ; Mais ces sages, mon fils, que l’univers révere, N’ont été bien souvent que d’adroits imposteurs. Trop admirés du monde, ils l’ont rempli d’erreurs, Et fait, dans l’espoir vain d’expliquer la Nature, Sous le nom de Sagesse adorer l’Imposture. Un Perse le premier se dit ami des dieux, Ravisseur de la flamme et des secrets des cieux ; Le premier en Asie il assemble des mages, Enseigne follement la science des sages,
Il peint l’abyme obscur, berceau des éléments, Le feu, secret auteur de tous leurs mouvements. Le grand Dieu, dísoit-il, sur son aile rapide, Fendoit avant les temps la vaste mer du vuide : Une fleur y flottoit de toute éternité ; Dieu l’apperçoit, en fait une divinité ; Elle a pour nom Brama, la bonté pour essence ; Ce superbe univers est fils de sa puissance ; Par lui le mouvement, succédant au repos, Du pavillon des cieux a couronné les eaux. Du sédiment des mers le Dieu pêtrit la terre ; Les nuages épais, ces foyers du tonnerre, Sont par le choc des vents enflammés dans les airs. Le brûlant équateur ceint le vaste univers. Brama du premier jour ouvre enfin la barriere ; Les soleils allumés commencent leur carriere, Donnent aux vastes cieux leur forme et leurs couleurs, Aux forêts leur verdure, aux campagnes leurs fleurs. Ami du merveilleux, foible, ignorant, crédule, Le mage crut long-temps ce conte ridicule ; Et Zoroastre ainsi, par l’orgueil inspiré, Egara tout un peuple, après s’être égaré. Ce fut en ce moment que le dieu du Systême Sur son front orgueilleux ceignit le diadême.
Voile d’une orgueilleuse et sainte obscurité, Moins il fut entendu, plus il fut respecté. Mais de la Perse enfin chassé parla Mollesse, Il traverse les mers, s’établit dans la Grece. Il connoît, il a vu la cause en ses effets ; Et la terre et les cieux sont pour lui sans secrets. Hésiode prétend que sur l’abyme immense Régnoient le sombre Érebe et l’éternel silence, Alors que dans les flancs du Chaos ténébreux L’Amour fut engendré pour commander aux Dieux. Déjà l’antique nuit qui couvre l’empyrée Est par les feux du jour à moitié dévorée. L’Amour né, tout s’anime, et s’arrache au repos ; Le ciel étincelant se courbe autour des eaux ; Thétis creuse le lit des ondes mugissautes ; Et Titée, au-dessus des vagues écumantes, Leve un superbe front couronné par les airs. L’ordre, né du chaos, embellît l’univers. Ainsi, dans des esprits admirateurs d’eux-mêmes, L’orgueil de tout connoître enfante des systèmes ; Ainsi les nations, jouets des imposteurs, Se disputant encor sur le choix des erreurs, Aux plus folles souvent rendent le plus d’hommages ; Ainsi notre univers, par de prétendus sages
Tant de fois tour-à-tour détruit, édifié, Ne fut jamais qu’un temple à l’erreur dédié. Hélas ! si du savoir les bornes sont prescrites, Si l’esprit est fini, l’orgueil est sans limites. C’est par l’orgueil jadis que Platon emporté Crut que rien n’échappoit à sa sagacité. Du pouvoir de penser dépouillant la matiere, Notre ame, enseignoit-il, n’est point une lumière Qui naisse, s’affoiblisse, et croisse avec le corps ; Substance inétendue, elle en meut les ressorts ; Esprit indivisible, elle est donc immortelle. L’ame fut tour-à-tour une vive étincelle, Un atome subtil, un souffle aérien ; Chacun en discourut, mais aucun n’en sur rien. Ce n’étoit point assez ; et l’homme, en son audace, Après avoir franchi les déserts de l’espace, De l’ame, par degrés, s’éleva jusqu’à Dieu. Dieu remplit l’univers, et n’est en aucun lieu ; Rien n’est Dieu, nous dit-il, mais il est chaque chose. Puis en longs arguments il discute, il propose ; Il forme enfin son dieu d’un mélange confus D’attributs différents, de contraires vertus. Trop souvent ébloui par sa fausse éloquence, Cachant sous de grands mots sa superbe ignorance,
Il se trompe lui-même, et, sourd à sa raison. Croit donner une idée, et ne forme qu’un son. Dans les sentiers obscurs d’une science vaine Falloit-il perdre un temps que la raison humaine, Aux premiers jours du monde, auroit employé mieux À rechercher le vrai qu’à se créer des dieux ? Folle en un esprit faux, éclairée en un sage, Locke, qu’elle anima, nous en montre l’usage. Choisissons-le pour maître, et qu’en nos premiers ans Il guide jusqu’au vrai nos pas encor tremblants. Locke n’atteignit point au bout de la carriere, Mais sa prudente main en ouvrit la barriere. Pour mieux connoître l’homme il le prend au berceau, Il le suit de l’enfance aux portes du tombeau, Observe son esprit, voit comment la pensée Par tous nos sens divers est dans l’ame tracée, Et combien des savants les dogmes imposteurs, Combien l’abus des mots, ont enfanté d’erreurs. D’un bras il abaisse l’orgueil du platonisme, De l’autre il limita les champs du pyrrhonisme, Nous découvrit enfin le chemin écarté Et le parvis du temple où luit la Vérité. Pénétrons avec lui sous sa voûte sacrée. Mais quels monstres nombreux en défendent l’entrée !
La Paresse, épanchant le suc de ses pavots, Engourdit les esprits d’un stupide repos ; Le Systême, entouré d’éclairs et de nuages, En les éblouissant en écarte les sages ; L’odieux Despotisme, entouré de gibets, Commande à la Terreur d’en défendre l’accès ; La Superstition, du fond d’une cellule, En chasse en l’effrayant l’esprit foible et crédule ; Par ses cris douloureux le Besoin menaçant Sur la porte du temple arrête l’indigent ; L’opiniâtre Erreur le cache à la vieillesse, Et l’Amour en défend l’entrée à la jeunesse ; Mais il s’ouvre aux mortels qui, d’un pied dédaigneux, Foulant les vains plaisirs, les préjugés honteux, Attendant leurs succès de leur persévérance, Et font devant leurs pas marcher l’Expérience. Elle les a conduits jusqu’à la Vérité ; Les conduit-elle encore à la Félicité ? D’un astre impérieux la puissance ennemie, Ou seme de douleurs le cours de notre vie, Ou du moins y répand plus de maux que de biens. Si je veux être heureux, et jamais n’y parviens, Si je ne puis jouir que de l’espoir de l’être, Infortunés mortels, je ne sais, mais peut-être
Le bonheur n’est pour vous que l’absence des maux. Sans doute qu’endormi dans un parfait repos Le sage, inaccessible a l’amour, à la haine, Riche dans l’indigence, et libre sous la chaîne, Porte indifféremment la couronne ou les fers. Sous l’égide stoïque, à l’abri des revers, Ce mortel doit jouir d’un calme inaltérable : Que l’univers s’écroule, il reste inébranlable. Apprends, dit la Sagesse, à le connoître mieux : Qui feint d’être insensible est toujours orgueilleux. Comment peux-tu, trompé par son dehors austere, Prendre pour sage un fou, superbe atrabilaire, Qui, sensible aux plaisirs, les fuit pour éviter Le danger de les perdre et de les regretter ; Qui recherche par-tout la douleur et l’injure Comme les seuls creusets où la vertu s’épure ; Qui, toujours préparé contre un mal à venir, Se façonne à l’opprobre, et s’exerce à souffrir ; Foule aux pieds la richesse, et, bravant la misere, Se dévoue aux rigueurs de son destin contraire ? Livrant aux passions de stériles combats, Vois ces fous insulter aux plaisirs qu’ils n’ont pas, S’enivrer des vapeurs de leur faux héroïsme ; Apôtres et martyrs d’un morne zénonisme,
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