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Œuvre|éditions=non|label=Journal de la liberté de la presse suivi par Le Tribun du peuple|description=À partir du 17 fructidor an II (3 septembre 1794), Gracchus Babeuf publie le Journal de la Liberté de la presse, qui devient le 14 vendémiaire an III (5 octobre 1794) Le Tribun du peuple. Ce journal, dont Babeuf est l’unique auteur, combat avec violence la réaction thermidorienne.|contenu
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Contient :
Numéro 1
JOURNAL
DE LA
LIBERTÉ DE LA PRESSE.
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Du 17 Fructidor, an 2me. de la République
J’ouvre une tribune pour plaider les droits de la presse. Je fixe un point pour lui rallier un bataillon de défenseurs.
À cette mesure est attaché, j’ose le croire, le triomphe de la liberté publique. Depuis que Merlin de Douay nous a déclaré (séance du 4 fructidor) qu’une loi sur la presse étoit trés difficile à faire, depuis nous a dit que cette difficulté étoit la seule cause du retard de la présentation d’un rapport du comité de législation, depuis qu’en effet l’embarras paroit réel puisque le rapport n’arrive point, et depuis que quelques législateurs s’agitent en vain pour faire résoudre favorablement la question, il semble être devenu indispensable aux simples membres de la Cité de venir à l’aide du sénat, en conformité de ce principe : Chaque citoyen a le droit a concourir à la formation de la loi ; article 29 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Ma tâche consistera essentiellement à parler des choses et à donner les plus amples developpemens aux principes. Mais je ne pourrai m’empécher de combattre les adversaires que je rencontrerai en chemin ; et j’invite d’avance le citoyen Audouin auteur du Journal-Universel, et fameux champion de la liberté limitée à vouloir bien se mettre en garde. Je n’écoute pas les gens qui me disent que c’est être trop bon que de rompre une lance contre ce foible athlète, déserteur du parti sincèrement populaire. Si le monde n’étoit peuplé que de forts, on pourroit dédaigner les avortons ; mais comme il est constamment vrai qu’un sot trouve toujours de plus sots qui l’admirent, et que le roquet qui ne peut rien par , parvient à animer les dogues, je ne croirai pas mal faire d’entrer en lice avec le publiciste Audouin, qui d’ailleurs, s’il est vrai ce qu’a dit de lui le malin auteur de la Queue de Robespierre, que le gouvernement lui par jour mille de ses feuilles b…… patriotiques, est pourtant apparemment un homme de quelque conséquence ; car enfin il faut bien qu’on reconnoisse ces 14 mille bonnes à quelque chose ?
Si j’étois méchant, je chercherois une mauvaise querelle à ce pauvre Audouin ; et je l’accuserois d’ un continuateur des conspirateurs, un continuateur des Robespierre et St.-Just. Mais je ne regarde du tout comme un crime, qu’il conserve pour épigraphe ces paroles du rapport de St.-Just contre Danton et compagnie : La révolution est le peuple, et non dans la renommée de quelques personnages. Dès qu’une chose est bonne, qu’importe d’où elle vienne, il faut la conserver. Et moi aussi j’irai puiser d’excellentes vérités dans les œuvres des .
Par exemple, ce Robespierre dont la mé- moire est aujourd’hui si justement abhorrée, Robespierre lequel il semble qu’on doive distinguer deux personnes, c’est-à-dire, Robespierre sincèrement patriote et ami des principes jusqu’au commencement de 1795, et Robespierre , tyran et le plus profond des scélérats depuis cette époque ; ce Robespierre, dis je, alors qu’il fut citoyen, est peut-être la meilleure source où il faille chercher les grandes vérités et les fortes preuves des droits de la presse. C’est avec les armes qu’il a laissées que je commencerai le combat des sophismes contre les raisonneurs du jour.
» Chez un peuple libre et éclairé, le droit de censurer les actes législatifs est aussi sacré que l a nécessité de les observer est impérieuse. C’est l’exercice de ce droit qui répand la lumière, qui répare les erreurs politiques, qui affermit les bonnes institutions, amène la réforme des mauvaises, conserve la liberté, et prévient le bouleversement des états. La démonstration des vices d’une loi ne la détruit pas, mais elle prépare doucement l’opinion publique à en desirer l’abrogation ; elle dispose insensiblement l’autorité souveraine à la réaliser. La loi n’est que l’exprestion de la volonté générale ; là volonté générale n’est que le résultat des lumières générales, et les lumières genérales ne peuvent être formées et accrues que par la libre communication des pensées entre les citoyens, Quiconque met des entraves à ce commerce sublime détruit l’essence même de la loi, il en étouffe le germe qui est la raison publique ; il paralyse la puissance législative elle même ». (Le Défenseur de la Constitution, par Maximilien Robespierre, 5, page 224).
Si ce sont là des vérités et des principes solides, j’invite encore une fois à ce qu’on ne les méprise pas, par cela seul qu’ils viennent d’un homme qui fut le plus cruel ennemi de la liberté ; il en étoit l’ami alors qu’il les écrivit ; ce qui a été bon une fois l’est toujours, et c’est encore une des franchises de la presse d’en tirer éternellement parti, au lieu que c’en est une de l’inquisition de mentir atrocement à toute une nation contre l’évidence même. Je demande pourquoi l’on a décidé dernièrement aux Jacobins qu’il ne falloit pas laisser dire que le gouvernement révolutionnaire étoit de l’invention et du faire de Robespierre, de peur de faire tomber ce gouvernement dans le mépris ? je demande pourquoi l’on a fini par affirmer que ce gouvernement n’étoit pas réellement son ouvrage, tandis que le contraire est constant ? Directeurs de l’esprit public ! croyez-vous de bonne foi le mener à la lisière ? croyez vous n’avoir affaire qu’à une peuplade générale d’idiots ? croyez-vous qu’il n’y a rien d’écrit et qu’on ne lise plus rien ? Et ce rapport de Robespierre précédant la loi du gouvernement révolutionnaire, n’existe-t-il pas toujours pour prouver, malgré vous, qu’avec son influence à laquelle vous convenez bien que rien ne savoit résister, il n’y a pas peu concouru ? Et qu’importe si le gouvernement révolutionnaire est une conception heureuse et salutaire ! Il ne faut voir que la chose et non l’inventeur, et être au moins de bonne foi avec la nation française, s’il est définitivement vrai qu’on veuille qu’elle soit libre. Elle est trop éclairée pour être dupe, et elle perdra confiance dans ceux qui la voudront tromper. Ne sait-elle pas bien aussi, quand vous voudriez encore lui persuader le contraire, que notre déclaration des droits est également la production de Robespierre ? qu’il l’a consignée en projet dans le numéro , du 15 mars 1793, des Lettres à ses commettans ? et que, sur sa présentation, vous l’avez adoptée avec enthousiasme aux Jacobins par un arrêté de la séance du 21 avril, comme un antidote merveilleux contre le poison de Condorcet et bande. Tout cela se connoît et est encore imprimé. Il n’est pas moins vrai que notre déclaration des droits, si elle n’est point parfaite, est encore sublime, quoique ce soit de Robespierre que nous en ayons reçu le présent. Nous estimerons, nous admirerons l’ouvrage, et nous oublierons quel fut l’ouvrier ; ou bien, comme je l’ai déjà dit, nous distinguerons dans Robespierre deux hommes, Robespierre apôtre de la liberté, et Robespierre le plus infâme des tyrans.
C’est le premier Robespierre que je continuerai d’opposer aux assassins de la presse, aux vipères qui déchirent le sein de leur bonne et genéreuse mère, et je retombe sur tout sur ce fameux journaliste universel, qui ose en toutes lettres ces hérésies caractérisées (1757) « qu’il sent que la liberté de la presse n’est qu’un moyen inventé pour faire la contre révolution : qu’on n’a pas besoin de demander cette liberté indéfinie, si l’on veut écrire seulement pour la République, et que (voici une brillante conséquence) l’on demande une liberté illimitée, donc on veut s’en servir contre la République ».
Écoute, universel Audouin :
Sous le gouvernement représentatif sur tout, c’est-à-dire, quand ce n’est point le Peuple qui fait les loix, mais un corps de représentans, l’exercice de ce droit sacré est la seule sauvegarde du Peuple contre le fléau de l’oligarchie. Comme il est dans la nature des choses que les représentans peuvent leurs volontés à la place de la volonté générale, il est nécessaire que la voix de l’opinion publique retentisse sans cesse autour d’eux pour balancer la puissance de l’intérêt personnel et des passions individuelles, pour leur rappeller et le but de leur mission et le de leur autorité. Là plus qu’ailleurs, la liberté de la presse est le seul frein l’ambition, le seul moyen de ramener le législateur à la règle unique de la législation ; si vous l’enchaînez, les représentans déjà supérieurs à toute autorité, délivrés encore de la voix importune des censeurs, éternellement caressés l’intérêt et par l’, deviennent les propriétaires ou les usufruitiers paisibles de la fortune et des droits de la nation. L’ombre même de la souveraineté disparoit, et il ne reste plus que la plus cruelle, la plus indestructible de toutes les tyrannies ». Le Défenseur de la Constitution, 125, page 124 et 125.
La logique de la vérité est toujours entraînante. Celle de l’imposture que Robespierre tyran a prêchée et fondée depuis, figureroit fort désavantageusement à côté de la première, malgré toute l’attention donnée pour voiler le faux de la seconde, à l’aide de tout ce que le langage prête d’habiles ressources pour faire abuser de son pouvoir Comment après cela les déraisonnemens du journal Universel, débités cruement et dénués de ce charme sophistique qui peut encore faire fortune vis-à-vis de certaines classes d’auditeurs, pourroient-ils tenir auprès des irréfutables principes que nous venons de rappeler ? Non, sans , la vertu de la foi n’est pas ressuscitée parmi nous à ce point de faire croire à un dogme aussi grossièrement captieux que celui qui nous enseigne « que sans l’intention d’écrire contre la République, on n’auroit pas besoin de la liberté indéfinie. L’escadron de gazetiers à figures uniformes, qui a toujours soigneusement pris à tâche de ne point choquer les puissances régnantes, n’a pas sans doute besoin de plus de liberté qu’il n’en possède pour louer tout ce qui se fait, et ceux par qui est fait ; ces -là ne voient jamais le vrai que quand il est consommé, et même encore que lorsqu’on les a autorisés à dire que telle chose est un mal Ils agissent comme si tous les gourvernans possibles étoient infaillibles, et les redresser, lorsqu’ils s’égarent, seroit, à leur sens, contre la République. L’écrivain ami du Peuple et défenseur de ses droits, a un autre cercle à parcourir, et c’est pour lui qu’est nécessaire la liberté indéfinie, pour, conformément aux grands principes fondamentaux relevés tout à-l’heure, censurer les actes législatifs, en montrer les vices, en preparer la réforme, opposer un contre-poids salutaire à l’ambition des gouvernans, et empêcher qu’ils ne mettent leur volonté particulière à la place de la volonté générale. Certes, ce ne seroit point là travailler contre la République ; et s’il est vrai qu’il ne nous soit pas maintenant permis de parler sur toutes ces choses, nous n’avons donc pas la liberté qu’il nous faut, et l’homme de lettres Audouin a tort de nous gêner dans nos efforts pour la reconquérir ; c’est vouloir nous faire continuer de chanter la liberté, sous le poids de nos chaînes, puisque le plein usage de la censure publique, tel que je viens de le tracer, est la seule sauve-garde du peuple le fléau de l’oligarchie, le seul frein de l’ambition, le seul moyen de ramener le législateur à la règle unique de la législation.
Il l’avoit parfaitement vu, celui dont j’ai emprunté la peinture fidèle des effets de la censure publique. Il a toujours été du propre de cet homme perfide de crayonner en maître la marche adroite du crime et de s’identifier ensuite dans les personnages les plus odieux de ses tableaux, qu’il a semblé prendre avec la dernière exactitude pour modèles. C’est ainsi que je le vois faire le retour de la médaille, de cette sublime image de la garantie de la presse contre les attentats des gouvernans, et se dire sans doute : « Mettons ma volonté particulière à la place de la volonté générale ; étouffons la voix de l’opinion publique, seul frein de mon ambition, seul moyen de me ramener à la règle unique de la législation ; enchaînons la liberté de la presse ; (déjà par mon poste et par mon influence) supérieur à toute autorité ; délivré encore de la voix importune des censeurs ; ajoutant le moyen très facile de me faire perpétuellement aduler, par l’essain intarissable des et des flatteurs vénaux, je le propriétaire, ou tout au moins l’usufruitier paisible de la fortune et des droits de la nation ; l’ombre même de la souveraineté disparoît, et il ne reste plus que la plus indestructible de toutes les dominations. » La somme des succès jusqu’à laquelle le moderne Cromwel parvint, prouve combien il avoit calculé juste le résultat du libre cours ou de la compression de l’opinion. Bonne raison le croire, et pour suivre ponctuellement ses avis sous le premier rapport.
(La suite au numéro prochain)
P. S. Ce journal, qui paroît tous les jours, se distribue à l’imprimerie de , rue Honoré, n. 35, cour des ci-devant Capucins, où l’on trouve tous les numéros, on adresse toutes les lettres et avis, et l’on souscrit les abonnemens.
Numéro 2
JOURNAL
DE LA
LIBERTÉ DE LA PRESSE.
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Les fripons seuls craignent la lumière. Camille Desmoulins et Saint-Mathieu.
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Du 19 Fructidor, an 2 de la .
Un procès pour la presse dans la France République, est un vraiment étrange. C’est, sans contredit, un grand scandale pour tous les hommes libres que son existence au bout de cinq années de ! et nous devons paroître un peu ridicules aux yeux de l’Univers qui voit un tel procès causer un partage sérieux d’opinions, une discussion vive et animée chez un peuple qui se croit démocrate à quelques dégrés au-dessus d’Athènes. Nous , nous devons éprouver le sentiment de la pitié, en voyant qu’un point semblable donne lieu entre nous à d’interminables débats, et que sa discussion prenne une variété de nuances capable de donner de l’ aux amis de la vérité et des principes éternels, sur la manière dont se résoudra cette souveraine question.
Mais est-il bien vrai que ce soit au bout de 5 ans de révolution que nous en soyons là ? J’ai une manière de douter de ce fait, qu’on croit incontesté, et je l’éclaircis pour découvrir si effectivement c’est la peine de reconquérir la presse. L’affirmative de ce fait ne feroit pas honneur aux progrès passés de la raison publique, et donneroit à cet égard peu d’espérances futures à concevoir. Je fais une distinction qui me console pour le passé, et qui m’ouvre pour l’avenir une attente satisfaisante. C’est d’après cette distinction que je dis à la France : Connoissons mieux notre histoire, et précisons avec plus de vérité notre chronologie. Nous ne devons plus dater aujourd’hui de cinq ans, mais seulement d’un mois et quelques jours de révolution.
Cette assertion, qui prête une excuse à l’enfance apparente de notre esprit public actuel, n’est point une erreur. Nous avons bien fait, il y a cinq ans, une révolution ; mais il faut avoir la bonne foi de reconnoître que depuis nous avons laissé faire la contre-révolution ; et ce dernier événement date précisément de l’époque où il fut souffert qu’on portât la première atteinte à la liberté des opinions, soit parlées, soit écrites. Le 10 thermidor marque le nouveau terme depuis lequel nous sommes en travail pour renaître à la liberté. Nous ne sommes donc, pour ainsi dire, que des embrions sans forme, trop foibles pour avoir encore le sentiment de nos droits, et des principes sur lesquels ils posent. Il n’est pas étonnant que nous avancions si peu vîte dans la solution d’une question qui, sans doute, pour des étres raisonnables, paroîtroit infiniment simple.
Et qu’on ne dise pas qu’il faille toujours nous considérer comme des révolutionnaires de cinq ans, et compter sur nos premières forces acquises en liberté. L’instruction républicaine, il est vrai, nous avoit déjà avancés fort loin dans la connoissance des principes qui conservent la dignité du lien social. Mais cette instruction, par l’effet des corrupteurs que nous avons laissés prendre pied au milieu de nous, a rétrogradé de tout le chemin qu’elle avoit franchi. Ils sont parvenus à pervertir entièrement la morale démocratique, à obscurcir, à renverser toutes les idées fondamentales et immuables ; et ils ont fait errer la raison des citoyens dans une mer inconnue de conceptions abstraites et versatiles. Aux notions si simples de la raison et de la justice éternelles, qui s’exprimoient dans un langage également simple, lequel tous les membres de la société pouvoient connoître facilement leurs devoirs et leurs droits avec les bases sur lesquelles ils réposoient, pratiquer les uns, jouir des autres et les défendre, on substitua de prétendus principes, inconnus jusqu’alors, dont on persuada la nécessité sous le prétexte des circonstances difficiles et extraordinaires qui mettoient de tous côtés la patrie en peril. On exprima, dans un jargon obscur, dans un néologisme inintelligible, des vues tout-à-fait éversives de la liberté publique ; on perfectionna l’art de Machiavel pour amener le peuple à ne plus tenir compte de ses droits de souveraineté, à croire qu’il étoit nécessaire au salut de la patrie qu’il s’en dépouillât pour un tems, afin d’en jouir plus dans un autre, et que pour être sûr de sa liberté alors, il falloit commencer par y renoncer. Le peuple s’accoutuma insensiblement aux renversées, singulières ; à prendre pour toutes choses le contre-pied de la première morale qu’il s’étoit faite d’après la déclaration des droits : à suivre les fluctuations perpétuelles des réglemens qui se pressoient, s’enchèvetroient, s’amonceloient, et qui étoient toujours la contradiction, la subversion des principes éternels. Il oublia ceux-ci. L’incohérence, le défaut de base équitable des autres, les brouilla confusément dans sa tête ; on ne sut plus rien, on ne vit plus que le cahos ; on laissa tout à démêler à ceux qu’on pensa bien qui avoient tout désordonné ainsi pour se rendre exclusivement nécessaires.
Tel est l’historique que j’ai cru pouvoir faire du point de déréglement auquel on étoit parvenu à amener nos idées à l’époque du 10 thermidor. N’en rougissons pas, il est très vrai que dans toutes nos conceptions politiques, nous étions égarés jusqu’à prendre toujours le contre du sens naturel de chaque chose. Nous en avons fait de même en matière de liberté de la presse, et c’est ce qui explique le phénomène d’un procès entre nous à cette occasion.
S’il est constant qu’il fut réservé à l’époque présente de mettre ce sujet en problème ; s’il est vrai lors de la déclaration des droits de 1789, au sortir des chaînes du despotisme monarchique, le droit passa sans réclamation, avec garantie qu’il ne pourroit être en aucun cas interdit, suspendu ni limité ; s’il est encore vrai que depuis lors, personne ne se soit avisé de lui déclarer la guerre, sur tout une guerre polémique, et que la tyrannie de Robespierre n’ elle même osé l’anéantir qu’indirectement et par astuce, il faut convenir que c’est parce que nous sommes redescendus dans l’enfance des idées de liberté, depuis que nous sommes dépouillés de toutes les sortes de droits, depuis que nous sommes retombés en servitude ; il faut convenir que nous recom- nos rôles révolutionnaires depuis le 10 thermidor, depuis notre sortie du plus dur esclavage, et que nous ne sommes, comme je l’ai dit, que des hommes d’un mois.
Réapprendre est plus difficile qu’apprendre, parce qu’il faut perdre les mauvaises habitudes, et parce qu’à force de persévérance on se fatigue : nous avons toutes ces expériences. Nos premières révolutions ont marché à pas de géant ; celle du 10 thermidor s’est à peine traînée pour abattre un tyran et quelques complices. Cette révolution devoit avoir un complément simultané ; elle devoit à l’instant rompre en mille éclats, les indignes fers qui enchaînent la presse, qui laissent à la tyran nie son existence continue, ou tout au moins son germe reproducteur. Je vois une masse imposante qui ne cesse pas d’être tourmentée du besoin d’étouffer ce germe, sans quoi dans cette journée du 10, elle n’auroit guères que renversé un homme. Faut-il pour cela des pétitions multipliées ? Faut-il un journal consacré exprès pour discuter longuement sur la légitimité de cette réclamation ? Croit-on qu’en publiant cette feuille, je n’aie eu que le projet d’écrire intarissablement sur la presse ? Non, cette cause parle seule et n’a pas besoin d’un plaidoyer éternel. Il me suffiroit peut-être d’avoir démontré dans ce numéro la manière dont on doit traiter par-tout cette question, il me suffiroit de garantir qu’on ne peut s’égarer dans la discussion qu’en s’écartant des principes simples et éternels, qu’en se perdant dans la langue nouvelle des abstractions politiques.
En trois mots, l’utilité, la nécessité de la presse, son inséparation de la liberté, peuvent être prouvées. Elle a pour but de surveiller les mauvais agens, d’ le mal, d’indiquer le bien Et puisque ce n’est que par elle que nous pouvons avoir la garantie de nos droits, que nous pouvons cesser d’être esclaves, pourquoi Merlin de Douai ne trouve-t-il pas facile de consacrer cette garantie également en trois mots : Que celui qui portera la moindre atteinte à la liberté d’écrire, soit puni comme le plus grand ennemi de la société. Mais, une loi contre les calomniateurs ! Elle est faite, à mon avis. Si la loi est égale pour tous, le décret contre Lecointre de Versailles dénote le genre de que doivent subir tous ceux qui tomberont dans la ligne où il a été classé. Mais aussi, le gouvernement révolutionnaire ! C’est la tâche que je vais désormais entreprendre, que celle de prouver que des loix et des principes peuvent très-bien marcher ensemble ; je parle des principes, tant pour la presse que pour tous les autres droits éternels : car, il faut que je le déclare, ce sont eux tous ensemble que je me voue à défendre. Ma proposition n’est pas isolée, comme a dit Dufourni de Châles. Je ne me suis constitué défenseur de la presse, que pour défendre ensuite tous les autres principes conservateurs de la liberté, parce que la presse est le premier de ces principes, et le type et la base dont sortent tous les autres. Or donc, j’avertis que quand il ne sera plus convenant que ma feuille porte le titre de Journal de la liberté de la presse, elle recevra celui de Conservateur de la presse, ou Défenseur des principes. Cette déclaration est mon Prospectus, que j’aurais dû donner dans mon premier numéro ; mais j’étois gros de battre un grand hérésiarque de la liberté des opinions.
On sait actuellement tout ce qu’on doit attendre de moi. Je prends l’engagement de combattre les adversaires de tous les principes, et je me rallie autour de tous les hommes courageux et vraiment libres, pour m’aider à soutenir cette grande lutte. Assez et trop long-tems, une armée de feuillistes, vendue par argent ou par peur, a joui du droit pernicieux de tromper le peuple sur les hommes et sur les choses. Le moment est venu qu’un homme que tous les ennemis du peuple réunis sont trop pauvres pour acheter, dise par lui même toutes les vérités et qu’il pulvérise les mensonges de tous ceux des périodstes qui savent en dire. Ce ne seront point des nouvelles fraiches que je donnerai. Nous avons trop de gazettes et de gazetiers. C’est un journal pour les penseurs que je prétends faire, c’est la théorie des loix successivement rendues et l’examen de leurs divers rapports avec la liberté et le bonheur du peuple. Je remonterai en 10 thermidor. C’est de cette nouvelle époque révolutionnaire que je partirai pour examiner si tout ce qu’on a fait est au mieux. Je crois que dès que je me suis dévoué à la défense de la presse, il doit m’être déjà permis de parler de tout sans contrainte ; et au surplus, l’article 7 de la déclaration des droits, existe. Aucun acte portant le saint caractère de loi, n’en a encore consommé le sacrilège formel. Dans un moment où je dois croire que la tyrannie a cessé d’être à l’ordre du , me mettre sous l’égide de cet article 7, me paroit une assez bonne garantie provisoire, en attendant celle que tout le peuple demande.
P. S. On distribue ce journal, qui paroît tous les jours, à l’imprimerie de Guffroy, rue Honoré, numéro 35, cour des ci-devant Capucins. On annoncera la .
Ce Journal est le grand livre ouvert à toutes les vérités, la boëte aux lettres de tous les surveillans de la patrie, et la tribune publique des hommes libres, énergiques et amis des principes. Tous les bons citoyens sont donc appellés à faire parvenir à la adresse, les avis, lettres et documens qu’ils croiront utiles, et qui seront dans l’esprit, les vues, et dans le caractère libre et courageux du Journal.
Numéro 3
JOURNAL
DE LA
LIBERTÉ DE LA PRESSE.
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Du 22 fructidor, l’an 2 de la Republique.
I. Dégré du thermomètre
Mort aux ennemis de la vérité ! ce cri doit retentir aussi haut que celui de mort aux tyrans, mort aux traî- tres ! Et ne sont-ils pas traîtres et tyrans ceux qui veulent tenir la vérité et faire triompher sur elle l’imposture ? Jusques à quand cette lutte durera-t-elle ! jusques à quand se trouvera-t-il des hommes qui auront l’impudeur de prêcher la doctrine du silence en faveur de tous les abus, de tous les attentats, de toutes les perfidies ! Oui, s’il doit être fait des listes de mauvais citoyens, c’est sans contredit de tous ceux qui ont fait entendre leur voix contre le libre essor de la vérité. Qu’ils soient au moins voués à l’ostracisme, comme indignes de siéger dans la société dont ils n’ont pas voulu le bonheur, car le bonheur ne peut résulter que de la connoissance de la vérité, et la vérité que du choc non comprimé de toutes les opinions et de toutes les hunières.
Malgré leurs efforts ils n’arriveront à rien ces hommes tyrans, qui, dignes élèves et partisans inconvertibles du de leur chef qui vient de périr, veulent continuer comme lui d’enchaîner jusqu’à la langue de leurs compatriotes. Malheureux, tremblez, peuple s’, il retourne aux principes, la compression se tait, l’énergie se ranime, les écrivains mâles et courageux se rallient, quelques uns sont en mesure, d’autres préparent leurs
pinceaux, la vérité va se faire jour, et elle confondra tous ceux qui vouloient l’étouffer.
Le thermomètre de l’opinion publique est déjà tout disposé à changer. » L’ennui naquit un jour de l’uniformité. » On est las de lire dans tous les journaux qui contiennent l’article Esprit public, la quirielle monotone d’actions de de la partie de la nation qui applaudit et qui félicite, et l’on aimera de nous la variété d’un article sous le même titre qui transmettra l’opinion de la partie de la nation qui observe et qui raisonne.
La première ouverture de notre boëte à vérités, nous a déjà fait trouver plusieurs morceaux politiques de gens qui pensent tout seuls.
Exemple :
Examen de la question si la liberté de la presse est compatible avec le gouvernement révolutionnaire.
» Avant que d’aborder cette question, qui n’en fera jamais une pour les penseurs, je dois rapeller certains principes avoués par tous les hommes libres.
» . Chez tous les peuples libres, plus le gouvernement est fort et nerveux, plus son action est puissante, plus les citoyens de l’état ont besoin de l’exercice de leur liberté toute entière, pour en surveiller, en censurer tous les agens, quoi il devient nécessairement arbitraire et tyrannique, l’expérience des peuples existans et passés a démontré cette vérité jusqu’à l’évidence. »
» . Dans toutes les révolutions, les moments décisifs sont courts, (quand ils durent trois ou quatre jours c’est ) peu réguliers et souvent désastreux, il s’y commet nécessairement des actes arbitraires. Mais aussitôt que des législateurs organisent un gouvernement quelconque, sous quelque dénomination que ce soit, pour les consommer, pour en recueillir les fruits, il doit être aussi sage que fort, et sous la libre censure de tous les citoyens de l’état, par cela même qu’il est gouvernement. Il n’y a que des tyrans qui puissent avoir une autre pensée.
» D’après ces principes, si familiers aux hommes libres, je demande à tous les amis du peuple si la liberté indéfinie de la presse n’est pas compatible avec le gouvernement révolutionaire ? si même elle n’est pas nécessaire pour éclairer sa direction, et nous préserve de désastres semblables ceux que nous venons d’éprouver, d’un arbitraire aussi . Je demande aux hommes qui ont des mains et des consciences pures, s’ils ont jamais redouté l’œil de leurs concitoyens à quelques postes qu’ils aient été placés et dans quel tems que ce soit ? Je demande à tous les hommes instruits, si chez tous les peuples libres, leurs agens vertueux n’ont pas provoqué eux-mêmes, avec le courage et avec la bonhommie du génie, la surveillance et la censure de leurs concitoyens ».
» Mais si avec ces principes on rassemble dans son imagination, les ravages incalculables et imminens que font tomber sur les peuples la foiblesse de l’homme, l’intrigue, la corruption, les vengeances particulières, l’ivresse de la puissance, toutes les passions qui l’assiègent lorsqu’il tient en main le gouvernail de l’état, on reconnoît bien la nécessité de le rappeler à ses devoirs, de le redresser dans ses torts, de le faire trembler à la seule idée du crime qui pénètre et gangrène si facilement son ».
» Mais si l’on est convaincu que les places éminentes chez tous les peuples ont presque toujours été l’écueil, le tombeau des vertus les plus austères, même à Sparte, et sur-tout chez nous dans le berceau de la liberté ; si l’on se rappelle que plus les hommes sont élevés plus ils ressemblent aux enfans qui commencent à marcher, plus ils ont besoin d’attention et de soutien pour diriger leur marche chancelante ».
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The end
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