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L’Année galante, ou les intrigues secrètes du marquis de L***

attribué à Auteur:Louis-Armand Prévost Létorière · 1786 · Free in the US

43,150 words · about 3 h 1 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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attribué à Auteur:Louis-Armand Prévost Létorière
Language
French
Published
1786
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43,150 words · about 3 h 1 min
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Front matter

A LIEGE, chez LEMARIÉ,

Imprimeur-Libraire, proche l’Hôtel-de-Ville.

L’ANNÉE GALANTE ;

01

L’ANNÉE GALANTE ;

OU

LES INTRIGUES SECRETES

DU MARQUIS DE L***.

E fut dans ce mois qui commence par deux fêtes antiques, les cérémonies du nouvel an, & celles de la fêve, que ma bonne ou mauvaiſe étoile me conduiſit à Paris, pour y devenir du jour, & pour ſervir de modele aux élégans. Je ſortois d’une province où je naquis peu riche, très-noble, parfaitement beau. Mes bons parens avoient entendu dire, qu’on n’a point d’exiſtence, ſi l’on ne balbutie du latin, & l’on s’empreſſa de me mettre au college ; là, je me vis obligé d’y former mes premieres liaiſons avec MM. Virgile & Cicéron, ces braves gens ſi capables d’intéreſſer des hommes faits ; mais ſi faſtidieux pour la jeuneſſe, par la violence qu’on lui fait de les étudier.

En vrai papillon, je ne me fixai ſur aucun objet ; les livres paſſerent entre mes mains comme des balles entre celles d’un joueur de paume.

Je pris le train du monde après ma rhétorique, & cela me parut mille fois plus agréable que des thêmes & des leçons. Quelques romans me montrerent la route du cœur, pour arriver à d’heureuſes jouiſſances ; & le comte de ***, officier au régiment du Roi, me vantoit ſouvent les doux momens qu’on paſſoit à Paris.

Ma joie fut extrême, quand on me fit entrer dans un corps qui m’attachoit à ce délicieux ſéjour, théâtre de la fortune & de la volupté.

J’y pris en croiſſant toutes les graces & tous les goûts qui manierent & ſentimentent un jeune homme bien né ; mes exercices ſe firent à vol d’oiſeau ; les armes, la danſe, l’équitation, autant d’avantages qui me donnerent de la célébrité. Les plus favorables recommandations m’introduiſirent dans les meilleures ſociétés, & bientôt je vis par moi-même, qu’avec quelques intrigues, de la figure, un nom, l’on en amour tout oſer ; j’avois déja fortement la paſſion du jeu, & la modicité d’une fortune, qui ne montoit qu’a dix mille livres de rente, me cauſoit une véritable peine.

Un jour qu’aux Tuileries je ruminois mon chagrin, un mercure me remit ce billet :

« Adorable étranger, je ſuis, malgré mes richeſſes & mes honneurs, la femme la plus infortunée, ſi vous ne venez promptement me viſiter : je ſerai ce ſoir à neuf heures chez moi, ſoyez diſcret autant que vous êtes les dieux vous ont fait trop beau pour mon malheur, & peut-être pour le vôtre ». Signé, la Comteſſe de ** ( c’en étoit une).

Je crayonnai tout en courant : « Vos biens, vos honneurs : rien de tout cela ; mais le bonheur de vous connoître. J’irai vous en aſſurer moi-même, & vous porter la clé de mes levres & de mon cœur ».

Mes parens ne m’envoyoient de l’or qu’avec une meſquine réſerve, & mon goût décidé pour les plaiſirs ruineux, en exigeoit par lingots. Jaloux de faire honneur à ma figure, ainſi qu’au rendez-vous, j’endoſſe le plus élégant déshabillé. Qu’a-t-on beſoin d’ornemens quand on eſt beau ? Je le dis ſans orgueil, on douteroit de mes brillantes aventures, ſi je n’en découvrois le motif ; d’ailleurs, c’étoit un don de la nature, & l’on ſait qu’elle les accorde gratuitement.

J’arrive à l’heure marquée. L’on m’introduit dans l’appartement le plus riche & le plus voluptueux ; le ſignal étoit donné. Les glaces me multiplioient de toutes parts, & j’avoue que je ne fus pas inſenſible à cette vanité. La déeſſe parut avec un air radieux ; mais en criant : « Je ſuis folle & vous en conviendrez ».

Piqué d’un pareil début, je gagne l’eſcalier ; on ſonne, on m’appelle, on m’arrête, & l’on me dit : « Faut-il que j’oublie ce que je dois à mon ſexe, parce que vous êtes l’objet le plus ſéduiſant ? Nous autres femmes nous avons une rubrique de galanterie qui regle nos propos. »

La converſation s’engage ; les yeux parlent autant que la voix ; mais on héſite, on tremble ; & c’eſt un contraſte de craintes & de déſirs.

Voilà bien un autre embarras. Le comte, parti pour Verſailles, revient. Sa voiture briſée cauſoit ce fâcheux contre-tems. Il rentre, & dans le moment même je répands une caraffe d’eau ſur mon habit. (La façade de l’hôtel donnoit ſur la rue.) Je prends l’air & le ton d’un homme qu’on vient d’arroſer en paſſant, & qui monte pour ſe plaindre.

La comteſſe me comprend, fait un ſigne qu’on entend à demi-mot, & bientôt tout le monde, juſqu’au ſuiſſe, réaliſe l’aventure, en diſant qu’on ne ſait d’où part le coup.

J’inſiſte beaucoup ſur le paiement de mon habit, lorſque le comte vient au bruit de cette étrange ſcene. Je lui rends juſtice : il fut touché ſur-tout quand je lui expoſai que j’étois petit commis aux fermes, que je n’avois pour toute parure les dimanches & fêtes qu’un pareil frac. « Un commis des fermes, un ſi joli habit, marmotoit-il tout bas ; » dans ce pays, les conditions comme les figures, tout eſt confondu ; car, devroit-on avoir un viſage de la ſorte, quand on n’eſt que roturier » ? Il dit à qui faiſoit la hautaine & la difficile, il faut payer ; mais aller à la découverte du domeſtique auteur du dommage, pour qu’il en porte la perte. Je réponds que j’enverrai mon tailleur, qu’il évaluera la choſe au plus juſte, que je me repoſe ſur l’équité de , & que ſa préſence m’a parfaitement tranquilliſé. Dès le lendemain, la comteſſe enchantée de mon adreſſe à la tirer d’embarras (car étoit cruellement jaloux), me fit tenir une bague de prix, me marquant que c’étoit un taliſman, que je ſerois obligé de le repréſenter toutes les fois que nous nous verrions.

Hélas ! le jour même ſa bague fut jouée ; & quand nous allâmes à la cour, où ſon devoir l’appelloit, je lui dis qu’on m’avoit volé l’anneau myſtérieux. Elle inſiſta pour me faire prendre un laquais de ſa façon, qui, par ſa vigilance, me garantiroit d’un ſemblable malheur.

Je n’eus garde de l’accepter. On m’avoit prévenu que toute coquette aime à s’aſſurer des démarches d’un amant par le moyen d’un eſpion.

Mon adoratrice me fit ſouper avec des femmes, tant marquiſes que baronnes, & ce fut ſa défaite ; elle compta trop ſur ſes charmes & ſur ma conſtance. Mes nouvelles conquêtes me firent inſenſiblement connoître Verſailles & Paris. On me conſeilla de prendre le coſtume des ſeigneurs ; & lorſque j’eus leſte équipage, magnifique garde-robe, il fallut dire, mes terres, mes gens, & ſur-tout faire des dettes ; j’avois malheureuſement la ſoupleſſe & la fierté propres à multiplier des créanciers. Cela m’amena meſſages, épîtres, billets, viſites de toutes couleurs. Les ſonnettes appelloient ſans ceſſe valets-de-chambres, coureurs, laquais, pour qu’on vînt ſavoir comment j’avois paſſé la nuit (c’étoit mon ſecret). Ma vie devint bientôt un tourbillon, où tantôt au levant, tantôt au couchant, je n’avois pas le loiſir de me reconnoître ; il eût fallu me multiplier ; & quand je m’aviſois de m’iſoler un ſeul jour pour enfin réfléchir, j’en payois cruellement l’intérêt. Soit jalouſie, ſoit curioſité, l’on venoit de toutes parts me chercher.

J’eus des points d’appui dans les différens quartiers, pour mieux courir la de la fortune & de l’amour ; des femmes de qualité, pour me donner du relief ; des femmes en crédit, pour aider mon ambition ; des femmes riches, pour ſuppléer à mes dépenſes. J’allai de la haute nobleſſe à la bourgeoiſie, de la robe à la finance, & quelquefois… Mais chut, plume indiſcrete ! cela n’arriva preſque jamais ; j’eus toujours dans mes plaiſirs de la dignité ; je ne peux néanmoins diſconvenir qu’une certaine frénéſie contribua beaucoup à ſuccès ; & qu’aujourd’hui je n’aurois peut-être pas la même célébrité, tout eſt circonſtance, & l’affaire du moment.

Le tableau de ma vie n’eſt offert au public, que pour en faire connoitre l’illuſion. Je prie mes lecteurs de s’en ſouvenir.

Texte entier

L’ANNÉE GALANTE ;

OU

LES INTRIGUES SECRETES

DU MARQUIS DE L***.

E fut dans ce mois qui commence par deux fêtes antiques, les cérémonies du nouvel an, & celles de la fêve, que ma bonne ou mauvaiſe étoile me conduiſit à Paris, pour y devenir du jour, & pour ſervir de modele aux élégans. Je ſortois d’une province où je naquis peu riche, très-noble, parfaitement beau. Mes bons parens avoient entendu dire, qu’on n’a point d’exiſtence, ſi l’on ne balbutie du latin, & l’on s’empreſſa de me mettre au college ; là, je me vis obligé d’y former mes premieres liaiſons avec MM. Virgile & Cicéron, ces braves gens ſi capables d’intéreſſer des hommes faits ; mais ſi faſtidieux pour la jeuneſſe, par la violence qu’on lui fait de les étudier.

En vrai papillon, je ne me fixai ſur aucun objet ; les livres paſſerent entre mes mains comme des balles entre celles d’un joueur de paume.

Je pris le train du monde après ma rhétorique, & cela me parut mille fois plus agréable que des thêmes & des leçons. Quelques romans me montrerent la route du cœur, pour arriver à d’heureuſes jouiſſances ; & le comte de ***, officier au régiment du Roi, me vantoit ſouvent les doux momens qu’on paſſoit à Paris.

Ma joie fut extrême, quand on me fit entrer dans un corps qui m’attachoit à ce délicieux ſéjour, théâtre de la fortune & de la volupté.

J’y pris en croiſſant toutes les graces & tous les goûts qui manierent & ſentimentent un jeune homme bien né ; mes exercices ſe firent à vol d’oiſeau ; les armes, la danſe, l’équitation, autant d’avantages qui me donnerent de la célébrité. Les plus favorables recommandations m’introduiſirent dans les meilleures ſociétés, & bientôt je vis par moi-même, qu’avec quelques intrigues, de la figure, un nom, l’on en amour tout oſer ; j’avois déja fortement la paſſion du jeu, & la modicité d’une fortune, qui ne montoit qu’a dix mille livres de rente, me cauſoit une véritable peine.

Un jour qu’aux Tuileries je ruminois mon chagrin, un mercure me remit ce billet :

« Adorable étranger, je ſuis, malgré mes richeſſes & mes honneurs, la femme la plus infortunée, ſi vous ne venez promptement me viſiter : je ſerai ce ſoir à neuf heures chez moi, ſoyez diſcret autant que vous êtes les dieux vous ont fait trop beau pour mon malheur, & peut-être pour le vôtre ». Signé, la Comteſſe de ** ( c’en étoit une).

Je crayonnai tout en courant : « Vos biens, vos honneurs : rien de tout cela ; mais le bonheur de vous connoître. J’irai vous en aſſurer moi-même, & vous porter la clé de mes levres & de mon cœur ».

Mes parens ne m’envoyoient de l’or qu’avec une meſquine réſerve, & mon goût décidé pour les plaiſirs ruineux, en exigeoit par lingots. Jaloux de faire honneur à ma figure, ainſi qu’au rendez-vous, j’endoſſe le plus élégant déshabillé. Qu’a-t-on beſoin d’ornemens quand on eſt beau ? Je le dis ſans orgueil, on douteroit de mes brillantes aventures, ſi je n’en découvrois le motif ; d’ailleurs, c’étoit un don de la nature, & l’on ſait qu’elle les accorde gratuitement.

J’arrive à l’heure marquée. L’on m’introduit dans l’appartement le plus riche & le plus voluptueux ; le ſignal étoit donné. Les glaces me multiplioient de toutes parts, & j’avoue que je ne fus pas inſenſible à cette vanité. La déeſſe parut avec un air radieux ; mais en criant : « Je ſuis folle & vous en conviendrez ».

Piqué d’un pareil début, je gagne l’eſcalier ; on ſonne, on m’appelle, on m’arrête, & l’on me dit : « Faut-il que j’oublie ce que je dois à mon ſexe, parce que vous êtes l’objet le plus ſéduiſant ? Nous autres femmes nous avons une rubrique de galanterie qui regle nos propos. »

La converſation s’engage ; les yeux parlent autant que la voix ; mais on héſite, on tremble ; & c’eſt un contraſte de craintes & de déſirs.

Voilà bien un autre embarras. Le comte, parti pour Verſailles, revient. Sa voiture briſée cauſoit ce fâcheux contre-tems. Il rentre, & dans le moment même je répands une caraffe d’eau ſur mon habit. (La façade de l’hôtel donnoit ſur la rue.) Je prends l’air & le ton d’un homme qu’on vient d’arroſer en paſſant, & qui monte pour ſe plaindre.

La comteſſe me comprend, fait un ſigne qu’on entend à demi-mot, & bientôt tout le monde, juſqu’au ſuiſſe, réaliſe l’aventure, en diſant qu’on ne ſait d’où part le coup.

J’inſiſte beaucoup ſur le paiement de mon habit, lorſque le comte vient au bruit de cette étrange ſcene. Je lui rends juſtice : il fut touché ſur-tout quand je lui expoſai que j’étois petit commis aux fermes, que je n’avois pour toute parure les dimanches & fêtes qu’un pareil frac. « Un commis des fermes, un ſi joli habit, marmotoit-il tout bas ; » dans ce pays, les conditions comme les figures, tout eſt confondu ; car, devroit-on avoir un viſage de la ſorte, quand on n’eſt que roturier » ? Il dit à qui faiſoit la hautaine & la difficile, il faut payer ; mais aller à la découverte du domeſtique auteur du dommage, pour qu’il en porte la perte. Je réponds que j’enverrai mon tailleur, qu’il évaluera la choſe au plus juſte, que je me repoſe ſur l’équité de , & que ſa préſence m’a parfaitement tranquilliſé. Dès le lendemain, la comteſſe enchantée de mon adreſſe à la tirer d’embarras (car étoit cruellement jaloux), me fit tenir une bague de prix, me marquant que c’étoit un taliſman, que je ſerois obligé de le repréſenter toutes les fois que nous nous verrions.

Hélas ! le jour même ſa bague fut jouée ; & quand nous allâmes à la cour, où ſon devoir l’appelloit, je lui dis qu’on m’avoit volé l’anneau myſtérieux. Elle inſiſta pour me faire prendre un laquais de ſa façon, qui, par ſa vigilance, me garantiroit d’un ſemblable malheur.

Je n’eus garde de l’accepter. On m’avoit prévenu que toute coquette aime à s’aſſurer des démarches d’un amant par le moyen d’un eſpion.

Mon adoratrice me fit ſouper avec des femmes, tant marquiſes que baronnes, & ce fut ſa défaite ; elle compta trop ſur ſes charmes & ſur ma conſtance. Mes nouvelles conquêtes me firent inſenſiblement connoître Verſailles & Paris. On me conſeilla de prendre le coſtume des ſeigneurs ; & lorſque j’eus leſte équipage, magnifique garde-robe, il fallut dire, mes terres, mes gens, & ſur-tout faire des dettes ; j’avois malheureuſement la ſoupleſſe & la fierté propres à multiplier des créanciers. Cela m’amena meſſages, épîtres, billets, viſites de toutes couleurs. Les ſonnettes appelloient ſans ceſſe valets-de-chambres, coureurs, laquais, pour qu’on vînt ſavoir comment j’avois paſſé la nuit (c’étoit mon ſecret). Ma vie devint bientôt un tourbillon, où tantôt au levant, tantôt au couchant, je n’avois pas le loiſir de me reconnoître ; il eût fallu me multiplier ; & quand je m’aviſois de m’iſoler un ſeul jour pour enfin réfléchir, j’en payois cruellement l’intérêt. Soit jalouſie, ſoit curioſité, l’on venoit de toutes parts me chercher.

J’eus des points d’appui dans les différens quartiers, pour mieux courir la de la fortune & de l’amour ; des femmes de qualité, pour me donner du relief ; des femmes en crédit, pour aider mon ambition ; des femmes riches, pour ſuppléer à mes dépenſes. J’allai de la haute nobleſſe à la bourgeoiſie, de la robe à la finance, & quelquefois… Mais chut, plume indiſcrete ! cela n’arriva preſque jamais ; j’eus toujours dans mes plaiſirs de la dignité ; je ne peux néanmoins diſconvenir qu’une certaine frénéſie contribua beaucoup à ſuccès ; & qu’aujourd’hui je n’aurois peut-être pas la même célébrité, tout eſt circonſtance, & l’affaire du moment.

Le tableau de ma vie n’eſt offert au public, que pour en faire connoitre l’illuſion. Je prie mes lecteurs de s’en ſouvenir.

L n’y a point à Paris un carnaval univerſel comme à Veniſe, où toute la ville ſe traveſtit, & ſe livre aux convulſions de la folie. Excepté quelques bals d’opéra qui ſont narcotiques, à moins qu’il n’y ait de l’intrigue & du rendez-vous, chacun ſe réjouit à ſa maniere, l’un en ſoupant, l’autre en danſant, &c.

Une courtiſanne, tant il eſt vrai qu’on n’eſt pas maître de ſon cœur, prend le ton d’une princeſſe, & m’ôtant ſon maſque dans un bal particulier, me ſéduit par un viſage dont je n’ai jamais trouvé la répétition. Quelle bouche ! quels yeux ! quels cheveux ! quelle majeſté ! Il ne lui manquoit que le nom qu’elle avoit pris, pour être vraiment déeſſe. Elle en avoit tous les charmes & tout le jeu.

Dans ce moment, je l’avoue, Plutus fut oublié, & je n’apperçus plus la fortune, que pour fondre la mienne au ſervice de cette nouvelle Vénus. Elle n’avoit que vingt-trois ans ; mais quarante pour les intrigues, comme j’en fus bientôt inſtruit. Elle avoit déja paſſé comme une lettre circulaire, chez tous les princes de l’Europe, & c’eſt ainſi qu’elle étoit devenue princeſſe ; mais, choſe étrange, cela n’avoit point encore altéré ſa figure, ni fatigué ſes traits.

La Marquiſe de *** que je venois de connoitre, & qui déja ſe changeoit en pluie d’or, me pria de me rendre à ſon hôtel pour l’affaire la plus preſſée.

J’arrive, on éclate, on ſévit, on fulmine ; & ſi la ſcene ſe fût paſſée en Italie, je finiſſois par le ſtilet ou par le poiſon ; mais en France, les femmes ne ſont point méchantes, leur indifférence eſt pire que leur colere. On ordonna tout ſimplement au ſuiſſe, aux valets de ne plus me connoître ; des bavards, il n’en manque pas dans Paris, avoient irrité la marquiſe en lui racontant d’une maniere alarmante mes nouvelles amours.

Nous boudâmes ſix mois, cinq jours ; il m’en ſouvient, & c’eſt bien peu pour la vengeance d’une femme qui conſerve de la froideur ; la belle inconnue fut enlevée ou plutôt emmenée par un demi-abbé qui ſervoit Dieu & le monde par ſemeſtre, & qui la conduiſit en Amérique où il alloit, diſoit-il, ſe mettre en poſſeſſion d’un héritage immenſe.

Ma bourſe ſe vidoit. Quelques femmes diſtinguées voloient par fois leurs maris à mon intention, & certainement à mon inſu ; car je ne l’aurois pas ſouffert ; mais la divine marquiſe étoit une mine du Pérou.

Je penſai dès-lors à me réconcilier. L’intérêt ne trompe guere : je pris ſon conſeil ; & paſſant devant ſon hôtel, je trouvai le moyen d’y pénétrer. Je ſavois qu’elle m’aimoit toujours ; mais on m’arrête : on me dit que je choiſis mal mon tems ; qu’on pleure à chaudes larmes ; qu’on a perdu ce qu’on avoit de plus cher, l’objet des complaiſances, les délices de la vie ; qui donc, Céſar ? Oui, Céſar, le plus beau Danois qu’on eût jamais vu.

Je feins la douleur & je m’écrie, comment ! Céſar ; ah ! c’eſt préciſément l’heure où les amis doivent paroître ; laiſſez-moi ſeulement pénétrer dans l’appartement de la marquiſe, que vous dites être dans le jardin : elle reviendra ; je contrefais le chien à merveille ; je ne compromettrai perſonne ; elle croira avoir retrouvé Céſar. Ainſi je parle à Marthon, premiere femme-de-chambre ; & me gliſſant ſous un ſopha, j’en ſors (lorſque la comteſſe paroît), marchant à quatre pattes, jappant, faiſant enfin mon rôle tout au mieux.

Ce que peut l’illuſion ! l’on vient à moi, l’on me careſſe, & ma victoire fut ſi complette, que la douleur de madame, oui, ſa douleur ſe paſſa. La ſcene finit par une caſſette qui s’ouvrit, mais où je ne pris rien. La politique ſur-tout en fait d’amour, conſiſte à bien connoître les momens, & perſonne, je puis le dire, ne les connut mieux que moi.

Dès le ſoir il y eut grand ſouper ; mais en tête-à-tête : propos charmans, vins exquis, & des yeux ſur-tout qui s’agrandiſſoient pour me voir ; on regretta le tems où l’on ne m’avoit pas vu ; & j’entendois dire, lorſque je m’en allois : O ciel ! comme il eſt raviſſant ! mon chagrin s’eſt diſſipé comme un nuage ; au reſte, il eſt naturel d’oublier un chien qu’on aime, pour une perſonne qu’on adore.

J’avois dix créanciers qui aſſiégeoient ma porte ; car j’étois déja grand ſeigneur ; ils m’attendoient depuis quatre heures après midi, il en étoit onze. Je les remis au lendemain, aſſuré que ce jour-là même la marquiſe enverroit chez moi : je n’étois pas éveillé, quand un billet de dix mille livres payables à vue, vint ſe repoſer ſur ma commode ; mais pour n’y pas demeurer long-tems. La maniere donc il étoit offert, valoit mieux que la ſomme même. Les ſpectacles m’avoient paru néceſſaires pour meubler ma mémoire de vers ſententieux & ſaillans, & pour me produire avec avantage, tant aux perſonnes curieuſes de me connoître, qu’à celles que je pourrois éblouir. Actrices, ſpectatrices s’accoutumerent bientôt à dire le voilà ; il a le coloris des fleurs, il ſent comme un bouquet : des bagues preſqu’à tous mes doigts annonçoient mes conquêtes & me procuroient les regards des femmes les plus renommées : j’eſſaçois dans les couliſſes, & l’officier-général, & le financier, souvent je courus aux trois théâtres preſqu’en même-tems : cela fait un fracas merveilleux. Il eſt aux François ; non, il eſt aux enfin il eſt par-tout. D’après ce papillonnage, je paſſois chez quelqu’actrice, & pour me venger de quelque ducheſſe ou de quelque marquiſe donc j’avois lieu d’être mécontent, je la priois de faire la déeſſe ; & l’olimpe s’ouvroit à mes yeux.

Je rentrois dans mon appartement parfumé d’eſſences & de bouquets, où après avoir eſſuyé quelques mauvais propos de mon laquais la Verdure, lorſque j’avois perdu mon argent, je me plongeois dans un lit préparé des mains de la molleſſe, & j’appellois à mon ſecours les ſonges les plus gracieux, comme les plus doux berceurs de la vie ; Plutus d’un côté, Vénus de l’autre, ſembloient ſe préſenter à moi, & donnoient à mon ſommeil le baume le plus exquis.

Je me levois pour reparoître ſur la ſcene avec un nouvel éclat, & ma bourſe ainſi que mon cœur, décidoit ſouvent de mes viſites & de mes plaiſirs. Ma toilette avoit l’air d’un parterre. On me faiſoit quelques boucles artiſtement ; tandis que je parcourois la brochure du quart-d’heure ; & c’eſt alors que des paſſoient comme ces nuages rapides, qui viennent intercepter la ſérénité d’un beau jour ; mais ils étoient congédiés avec une politeſſe dont rien n’approche.

Il n’y avoit que leurs femmes, qui, au retour des maris, ſe mettoient en fureur. Chez bien des marchands elles ſont acariâtres, s’oppoſant toujours aux bons procédés de leurs époux.

Les élégans venoient me copier, & l’on trouvoit que je nouois une cravatte, que je relevois un jabot, que je donnois un coup-d’œil, que je faiſois une révérence avec une grace qu’on ne pouvoit imiter.

Quand je n’allois pas aux promenades publiques (où l’on étoit en l’air pour me voir), je paſſois chez les ducs, pour avoir droit de les citer ; chez les ducheſſes, pour les intéreſſer, chez quelques préſidentes, pour tuer le tems.

Il y en eut une qui fit l’impoſſible dans l’iſle St-Louis pour m’avoir ; je n’y parus qu’une fois, & dans le plus grand incognito. Le Fauxbourg st-Germain ne me l’eût pas pardonné, & j’avois intérêt de le Toute femme à la mode, qui n’avoit pas quelques heures de ma ſociété, péchoit contre le coſtume. Il falloit me voir pour ſe donner un air d’élégance, & pour être ſur le grand ton.

Les unes me nommoient leur cerf, les autres leur chevreuil. La galanterie ne ſe ſoutient que par ces futilités : rien ſans doute de plus fat qu’une pareille narration ; mais c’eſt moi-même que je veux peindre ; faudra-t-il, parce que j’eus des agrémens & de l’orgueil, donner au public un autre portrait que le mien ? Qu’il parle ce public, & sûrement il dira, s’il ne m’a point encore oublié, que je ſuis modeſte.

La vanité, quoique ſotte en général, n’eſt pas toujours déplacée. Quelques doſes dans le cœur d’un jeune homme, le rendent plus délicat ſur le choix des ſociétés. On ne ſe lie pas facilement, quand on a de la fierté, & cela préſerve ſurtout dans Paris, des écueils les plus dangereux. J’ai connu mille jeunes gens qui devoient réuſſir, & qui ne parurent que pour rentrer dans le néant, par la raiſon qu’ils ſe confioient au premier venu. Il en eſt de la plupart d’entr’eux, comme de ces mouches qui s’attachent à tout ce qu’elles rencontrent, & qui n’exiſtent qu’un été.

N étoit en carême, ſaiſon des bonnes œuvres & des réflexions. Je ne voulus voir que des dévotes. Je débutai chez une baronne à cornettes plates, & qui, ſous des habits rembrunis, cachoit le plus joli minois, & de grandes richeſſes. Il me fallut des atteſtations de vie & de mœurs. On en trouve facilement dans Paris. J’en fus quitte pour lire pendant une ſemaine entiere Marie Alacoque, & les Méditations de Buſée.

La baronne me reçut enfin ſous caution, dans l’idée que j’étois pleinement converti. La deſcription de ſon hôtel formeroit le plus charmant tableau ; les attributs de la pénitence s’y trouvoient ſous de brillantes couleurs ; tous les livres étoient reliés en verd-pomme, en violet, en nacarat.

On ne m’admit qu’au bout de quelques jours aux collations ; la table couverte de tout ce qu’on peut faire de plus friand en ſucreries, annonçoit un repas céleſte : c’étoit le banquet des anges.

Je craignois toujours qu’un regard indiſcret ne vînt à me trahir. J’avois malheureuſement des yeux très-peu faits pour des objets ſérieux ; cependant ils fixerent comme par haſard, celle qu’ils ne devoient qu’entrevoir ; & c’en fut aſſez pour mettre ſon ame en déſordre.

Le ſourire vint à l’appui des regards, le front ſe dérida, le viſage s’épanouit ; & tout en demandant pardon à la pudeur, on dit à voix baſſe quelques petits mots qui tenoient au ſiecle.

Une femme du monde auroit continué ; la dévote leva le ſiege, paſſa dans ſon oratoire, & ſoupira. J’étois trop profane pour la ſuivre dans un lieu ſi ſaint ; on vint me retrouver, & ce fut pour me ſignifier très-ſérieuſement, mais très-ſérieuſement… de revenir le lendemain.

Je reparus coſtumé ſelon la circonſtance : en habit brun. La baronne étoit alors entourée de quelques pédans, qui diſparurent comme l’éclair ; je me trouvai ſeul, & je devins inſenſiblement maître de l’eſprit & du cœur.

J’avois des dettes, très-dévotement on les paya ; & lorſqu’après pluſieurs dons, la bourſe fut entiérement épuiſée, l’on vendit, pour fournir à mon jeu, le ſacrifice d’Iphigénie, magnifique tapiſſerie des Gobelins. Je ne m’en fis aucun ſcrupule, c’étoit trop profane pour une perſonne livrée à la dévotion.

L’on reprit les exercices de piété, quand on n’eut plus d’argent, & l’on s’abſtint de me voir, ne voulant pas tout-à-fait ſe damner.

Je vis une autre dévote qui, quoique très-modeſte, ſe croyoit conſcientieuſement obligée de faire une toilette auguſte pour me recevoir ; mais lorſque je ſus qu’elle vouloit me faire de riches préſens aux dépens de quelques pauvres familles qu’elle ſoutenoit, je me retirai ; l’on m’écrivit, je ne répondis point. La galanterie ne doit jamais influer ſur l’honneur & ſur la religion. Je me rendis à le dimanche ſuivant, car je ne fus jamais indévot ; mais n’ayant point de voiture pour ſortir, au moment qu’il pleuvoit à gros bouillons, je m’élance dans celle de la comteſſe à ſon inſu, & je dis à ſon cocher de me mener par ſes ordres dans la rue de Richelieu.

Je n’étois pas aux Théatins, que la comteſſe demande ſon carroſſe & ſes gens : il fallut lui apprendre ma témérité. Furieuſe, elle écrit au commandant de me mettre aux arrêts, pour lui avoir ſi griévement manqué ; & moi je lui fais une viſite à deſſein de la calmer. Le dénouement fut heureux. Je m’y pris ſi bien, que j’eus les arrêts dans ſon hôtel. Cette ſcene fit beaucoup rire mes chefs, & cela valut à la pauvre comteſſe une chanſon très-mordante qu’elle ne méritoit pas. On dit malignement dans le public, que je l’avois miſe à contribution, que j’avois un tarif pour mes heures, pour mes ſoirées, & que, lorſqu’on ſe diſputoit l’honneur de m’avoir, l’or en décidoit : choſe abſolument fauſſe.

Cette recette n’eût été bonne que pour certaines femmes qui, ſans délicateſſe & ſans égards, n’écoutent que leur paſſion.

Quant à celles que je trouvai honnêtes dans leurs procédés, je ne le fus pas moins à leur égard. Je ne reçus d’ailleurs qu’en forme de préſent, ce qu’on voulut m’offrir.

On devinoit mes on interprêtoit mes chagrins, & je ne vois pas que l’amour comme l’amitié, ne puiſſe donner. Celui même qui vous dira qu’il n’accepteroit jamais une obole de quelque femme que ce puiſſe être, croyez qu’il vous ment, ou qu’il n’a jamais joué.

On m’envoya des directeurs à deſſein de me toucher. Hélas ! je ne ſentis que trop ſouvent le néant des plaiſirs. On n’a pas beſoin d’avis pour en connoître la futilité. Mille fois dégoûté de l’univers, je me vis entre le déſeſpoir & l’ennui ; mais une choſe que je n’oublierai jamais, c’eſt une demi-vertu, qui, voulant être au plaiſir, à la morale, demandoit au moment de ſa toilette les Nuits d’Young, les renvoyoit, & après deux phraſes, s’écrioit : Ah ! cela me ſuffoque, je n’en puis plus : puis ſe mettant du rouge, reprenoit l’ouvrage, en liſoit quelques lignes, grondoit ſa femme-de-chambre, de ce qu’elle lui donnoit un livre auſſi ſérieux. On remportoit la brochure, on la faiſoit revenir, & tantôt on apoſtrophoit l’auteur, pour lui reprocher ſa trop ſombre mélancolie, & tantôt on l’exaltoit, le poëte le plus délicieux. Une femme aimable eſt un monde de contrariétés.

La ſcene qui ſe paſſa dans l’égliſe des Petits-Peres, lorſque j’entendois attentivement la meſſe, mérite d’être ici rapportée. Deux jeunes gens s’offrent à ma vue, me diſent à l’oreille qu’ils ſont peintres en miniature, qu’ils ont commiſſion d’une femme de la cour, d’eſquiſſer mon portrait, & que je ſuis maître de leur faire gagner cinquante louis, ſi, pendant l’eſpace d’un demi-quart-d’heure ſeulement, je veux tourner la tête de côté. Je fus toujours bon, malgré ma légéreté. Je me prête à leur déſir ; & lorſque je ſuis de retour chez moi, je reconnois qu’ils ne m’avoient pas menti. Ils gagnerent effectivement douze cens livres qui ſe trouvoient préciſément dans ma bourſe, & qu’ils ſurent très-ſubtilement eſcamoter.

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