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Fig. 1. — Vue idéale de palmiers aquitaniens.
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C’est à l’aide de débris épars des anciens organes, entraînés jadis au fond des eaux, tantôt recouverts de matières sédimentaires plastiques, tantôt encroûtés par le dépôt de substances minérales variées, et conservés à l’état d’empreinte ou bien encore incorporés à la roche elle-même, que les botanistes-paléontologues ont essayé depuis un demi-siècle, mais surtout dans le cours des vingt dernières années, de reconstituer les éléments de la végétation qui a recouvert la surface du globe aux diverses époques de la formation de son écorce. Ces dernières expressions sont empruntées aux premiers travaux d’Adolphe Brongniart, une de nos gloires nationales, dont la botanique fossile, qu’il avait eu l’honneur de fonder en France, a déploré récemment la perte. On conçoit que l’eau ayant été le véhicule principal et des sédiments et des végétaux dont les sédiments ont empâté les fragments et gardé les vestiges, les empreintes fossiles se soient multipliées de préférence au fond de certaines lagunes et de certains estuaires, dont les bords étaient à la fois favorables au développement des plantes et à l’apport des argiles, de la vase ou du sable fin, dans lesquels ces plantes ont pu aisément laisser tomber leurs feuilles, leurs fleurs, leurs fruits ou des portions de leur lige, entassés à l’état de résidus. L’idée d’attribuer cette conservation à des déluges, à des catastrophes subites, à des destructions violentes et universelles, a été abandonnée à mesure que les fossiles végétaux ont été examinés de plus près. Les lits qui recouvrent ou accompagnent les charbons minéraux de toutes les époques sont généralement riches en empreintes végétales, non pas par l’effet de quelque submersion rapide de l’ancien sol où elles croissaient, mais uniquement par la raison que les combustibles tir&s du sol : anthracites, houilles ou lignites, n’ont pu se produire qu’à la façon de nos tourbes par l’accumulation lente, au sein de vastes marécages, de tous les débris carbonisés des plantes qui les encombraient. Lors donc qu’un terrain se trouve riche en lits de charbon, il faut simplement en conclure que la région au sein de laquelle ces charbons se sont formés était couverte à un moment donné de lagunes peuplées de plantes aquatiques et que l’état de choses qui favorisait le développement de ces plantes eut autrefois une durée suffisante pour permettre aux détritus provenant de leurs débris décomposés de s’accumuler au fond des eaux. Ces résidus se sont ensuite convertis, au moyen d’une opération chimique bien connue, favorisée par la présence de l’eau, en un lit plus ou moins épais de combustible. Si d’autres lits, schisteux ou compactes, ont recouvert les premiers et renferment des empreintes, c’est qu’à l’action des seuls végétaux livrés à eux-mèmes, s’entassant et se décomposant peu à peu, est venue se joindre celle d’un apport de sédiment, susceptible de recouvrir les végétaux vivants ou récemment détachés et de les soustraire à la destruction, en leur fournissant un moyen de conservation.
Il est parfaitement naturel que les terrains et les dépôts dont nous parlons aient attiré l’attention avant les autres, non-seulement comme les plus riches, mais aussi comme ayant été l’objet d’explorations et de travaux suivis, entrepris dans un but d’utilité pratique. C’est ainsi que les houillères et les plantes si nombreuses et si curieuses qui les accompagnent ont été connues depuis très-longtemps et étudiées, alors que les espèces des terrains plus récents étaient encore ignorées ou négligées comme insignifiantes.
L’histoire du globe et des êtres vivants qu’il renferme remonte à une antiquité prodigieuse ; les siècles se comptent par milliers, peut-être même par centaines de milliers, dans la succession de ces sortes d’annales ; la végétation s’est modifiée lentement et graduellement à travers les âges ; elle s’est enrichie et complétée peu à peu ; d’autre part, elle a perdu, en se complétant, des types qu’elle possédait originairement, pendant que se déroulait la durée immense des périodes successives. La végétation est maintenant plus complexe, plus variée qu’elle ne l’était dans les époques primitives, mais elle ne comprend plus depuis longtemps la plupart des végétaux, simples de structure, grandioses de stature, originaux d’aspect, qui lui servaient alors d’ornement ; leurs descendants amoindris, ceux du moins qui les représentent dans la nature vivante, sont réduits à n’être plus que des herbes humbles et subordonnées ou bien si l’on en rencontre encore quelques exemples, ce ne sont que des exceptions et des singularités, perdues au milieu de la foule de nos végétaux modernes, plus parfaits comme organisation, doués d’un tempérament plus robuste et en tout moins exigeants que ceux des premiers temps.
On a souvent parlé des cryptogames et des gymnospermes, des prèles, des fougères, des lépidodendrées, des sigillariées et dernièrement des cordaïtées de l’époque des houilles ; on a également décrit à bien des reprises les cycadées, les conifères et les fougères des temps secondaires. Mais ou a plus rarement insisté, pour la répandre et la vulgariser, sur la physionomie revêtue par la végétation dans un âge moins reculé, je veux parler de l’âge tertiaire, c’est-à-dire d’un temps où la flore se composait à peu près des mêmes éléments que de nos jours, où les arbres et les plantes, sur le penchant des montagnes, dans les plaines, dans le fond des vallées ou sur le bord des eaux se trouvaient combinés comme maintenant, mais où l’Europe cependant était loin encore de ressembler à ce qu’elle est devenue, puisqu’elle gardait un climat relativement chaud et que longtemps elle posséda des palmiers jusqu’au delà du 55 degré de latitude nord.
Dans un court et modeste article je ne saurais avoir la prétention de tout dire ni de tout expliquer. Il me faut bien élaguer et choisir, tellement la moisson des faits est immense ; je veux examiner quelques-uns d’entre eux, parmi les plus saillants et les moins obscurs. Dans ce que je dirai, le lecteur trouvera certainement des traits qu’il ne soupçonne pas, des détails qui l’étonneront, des phénomènes à peine entrevus par les hardis pionniers de la science : c’est que la botanique fossile, loin d’être enfermée dans un cadre immuable, l’agrandit et le déplace chaque jour. Elle voit ses aspects varier, ses perspectives s’étendre, ses horizons s’écarter pour en découvrir d’autres plus éloignés, destinés à fuir à leur tour un peu plus tard. Cette science mobile obéit à l’éternel devenir du philosophe Hegel ; elle est en train de se faire ; mais, tout en cheminant avec elle et sans chercher à l’arrêter, ceux qui s’intéressent à ses progrès peuvent en résumer l’enchaînement et la portée. C’est bien ce que je voudrais essayer, n’ignorant pas combien il est difficile d’effleurer tant de choses, en m’efforçant de n’être pas trop technique. Il faut bien, malgré mon désir d’éviter les développements, procéder par ordre et poser les termes de la question, avant d’en aborder les détails. — L’époque tertiaire, dans laquelle je vais me renfermer, a succédé à celle de la craie, dernier terme de la série secondaire. Celle-ci comprend trois grandes divisions, le trias, le jura et la craie ; le jura se partage en deux divisions : le lias et l’oolithe, subdivisés eux-mêmes en un certain nombre d’étages. La craie a été également sectionnée en étages ; je ne les mentionnerai pas ici et j’ajouterai que cette mention serait inutile. Dès que l’on se propose uniquement de suivre la marche et de décrire les manifestations de la vie, il ne faut pas attacher à ces noms d’étages et de terrains une signification trop absolue, comme s’ils répondaient vraiment à des barrières entre lesquelles les divers êtres ou collections d’être auraient été parqués de manière à ne pouvoir les franchir. En réalité, ce sont là des chapitres de l’histoire du globe, des périodes plus ou moins habilement limitées par le génie parfois heureux, souvent étroit, et systématique, de l’homme, à qui il faut des sections, des lignes divisoires, des commencements et des tins ; tandis qu’en dehors de lui, sous le regard de l’infini, la nature marche librement, à pas inégaux, sans entraves, continuant sou œuvre, poussant la vie dans le labyrinthe des sentiers multiples où elle s’engage insouciante, se faisant un jeu des catastrophes partielles, avançant toujours vers le terme qui fuit incessamment devant elle, mais vers lequel, sans se lasser, elle gravite éternellement.
En considérant les choses de près, on reconnaît qu’il n’y a pas d’étages nettement limités, pas d’âge qui débute ni qui se termine ; il y a des êtres vivants et, en dehors de ces êtres, des phénomènes physiques. Les premiers sont influencés par les seconds ; ils avancent ou reculent selon les circonstances, luttant ensemble, s’excluant ou s’associant, profitant, pour s’avantager de tous les incidents qui favorisent leur essor, se modifiant dans des proportions dont la mesure nous échappe, ou bien s’arrêtant pour traverser presque sans varier des périodes entières. Finalement une portion de ces êtres finit par succomber et disparaître à jamais. Au dehors d’eux cependant, le ciel, les climats, les agents physiques, le sol, les continents et les mers, tout change, tout varie, tout se modifie, sans doute sous l’empire d’une loi générale, dont il n’est pas impossible que nous ne finissions par saisir le secret.
Avant l’époque tertiaire, le règne végétal, longtemps pauvre et monotone, bien que puissant par intervalles, s’était cependant complété par l’adjonction de la classe des Dicotylédones angiospermes, et, à côté de cette classe, celle des Monocotylédones, longtemps faible et subordonnée, avait également grandi, quoique dans une moindre proportion. Au moment où s’ouvre cette grande époque, le climat est tempéré plutôt que très-chaud ; l’hiver est encore nul ou presque nul ; la mer échancre l’Europe sur bien des points d’où elle s’est ensuite retirée. Notre continent est plus découpé que de nos jours ; pourtant l’Europe est déjà une terre continentale d’une étendue considérable. La grande chaîne qui constitue actuellement son ossature principale n’existe pas ou ne forme encore que des hauteurs presque insignifiantes ; peut-être à sa place d’autres montagnes, maintenant ruinées, élevaient-elles leur cime ; mais ce sont là des conjectures que les recherches futures auront pour tâche de confirmer. Ce qui est certain, c’est que peu de temps après le début des temps tertiaires, c’est sur la ligne des Alpes et le long des Pyrénées que la mer s’établit et s’avance, laissant des îlots, comme pour jalonner la direction selon laquelle se prononceront plus tard ces massifs, dont le rôle et l’aspect ont si fort changé depuis lors.
Pendant la durée des temps tertiaires, non-seulement l’Europe est découpée pur des mers qui la pénètrent à plusieurs reprises et dans plus d’un sens, mais elle se couvre de lacs dont l’emplacement varie, comme celui des mers elles-mêmes, et dont il est difficile, justement à cause de cette circonstance, de dresser la carte, puisque beaucoup d’entre eux n’ont pas existé simultanément et que souvent, dans les oscillations qui se produisaient, il s’est trouvé que le fond d’un lac, soulevé, a servi de littoral et de terre ferme, soit à une mer, soit à un autre lac, venant occuper la place de ce qui n’avait été jusque là qu’un sol émergé. Ces mouvements oscillatoires, comparés à ceux d’une charnière, sont bien connus des géologues, et, quant aux lacs tertiaires, la Botanique fossile leur doit, de même qu’aux tufs ou calcaires concrétionnés, aux cendres volcaniques consolidées ou cinérites, ainsi qu’aux divers limons déposés par les cours d’eau, la conservation des plantes fossiles de chaque couche ou étage successifs, dont la réunion constitue la série des formations tertiaires. C’est à l’aide de ces moyens que l’on a pu recomposer la chronologie des phases par lesquelles la végétation a passé, en retrouvant à chacun des échelons de la série, au moins quelques vestiges des plantes que possédait l’Europe contemporaine. C’est un ensemble presque sans lacunes que l’on obtient de cette façon, puisqu’il n’est pas, pour ainsi dire, d’étages ni de sous-étages qui n’aient fourni quelques spécimens ; mais cet ensemble est inégal et imparfait en ce sens que nos connaissances ne s’appuient que sur des documents partiels, que le hasard seul a mis entre nos mains et qui font succéder, sans raison apparente, à une profusion parfois étonnante, une pénurie presque absolue, faite pour désespérer, sans que l’on ait pour cela le droit d’en être surpris.
Longtemps on ne s’est enquis ni des causes véritables, ni de la signification réelle de cette pénurie intermittente. On recueillait des espèces pour les enregistrer et les décrire, mais sans leur attribuer un sens autre que celui qui résulte du fait même de leur existence. Parfois on a poussé l’esprit de système jusqu’à croire que les empreintes fossiles traduisaient exactement le passé et qu’une flore appauvrie ou des spécimens clair-semés étaient l’indice de l’indigence de la végétation contemporaine. Enfin on a également admis, sans preuves et comme de confiance, qu’une flore fossile locale nous faisait connaître l’association de plantes qui couvrait alors tout un pays et que ce pays ne possédait pas une foule d’autres espèces, à côté de celles dont ou observait les vestiges. De cette manière de raisonner sont nécessairement sorties une quantité d’appréciations erronées, que les recherches et les découvertes futures redresseront peu à peu. Dans les détails que je vais donner je suivrai une marche et j’adopterai une méthode bien différentes. Je m’efforcerai avant tout de particulariser les découvertes et d’appliquer aux divers dépôts d’où proviennent les plantes fossiles le sens vrai qu’ils comportent, celui de représenter autant d’associations d’espèces végétales, localisées et restreintes, dont il s’agit avant tout de fixer la physionomie et de définir la portée, en évitant toutes les tendances exagérées.
Au point de vue exclusif des modifications que la végétation a éprouvées, l’époque tertiaire prise dans son ensemble se partage en cinq divisions ou périodes secondaires, désignées dans l’ouvrage d’un éminent paléophytologue, à partir de la plus ancienne, sous les noms de Paléocène, Éocène, Oligocène, Miocène, Pliocène. Ce sont là des phases précédées ou suivies de passages et de liaisons, n’ayant elles-mêmes rien d’absolument fixe dans leur physionomie d’un bout à l’autre de leur durée ; mais enfin ces phases mobiles, si peu nettement limitées qu’on les suppose, sont cependant des étapes qui marquent le chemin que la nature végétale a suivi en Europe, dans sa marche à travers les temps tertiaires. Elle ne l’a pas accomplie, cette marche si longue, sans éprouver des vicissitudes de toutes sortes, sans se modifier peu à peu ; elle a remplacé successivement chacune des formes qu’elle possédait à l’origine par des formes voisines, alliées de près à leurs devancières et cependant différentes de celles-ci à certains égards ; puis, à partir d’un certain moment, sous l’influence d’une température qui devenait insensiblement plus froide et moins égale, la végétation européenne s’est vue dépouiller peu à peu de ses éléments les plus précieux, d’une foule de types dont la présence ne lui laissait rien à envier aux pays méridionaux les plus richement favorisés ; alors seulement un âge est venu où, par l’effet des progrès lentement accomplis de cette élimination, la flore de notre continent est restée telle que nous la connaissons, peuplée d’espèces appropriées aux exigences climatériques de la zone tempérée froide dans le Nord et le Centre, moins dévastée dans le Midi où l’on rencontre encore çà et là un certain nombre de types échappés à la destruction, réfugiés sur quelques points et attestant par leur persistance le souvenir d’un état de choses depuis longtemps change, mais dont ils furent pourtant les témoins.
Chacune des cinq périodes que je viens de signaler, malgré le peu de précision de leurs limites respectives, revêt pourtant une physionomie saisissable et se rattache à une configuration spéciale du sol européen, souvent très-différente de ce qu’elle était dans la période antérieure ou suivante et souvent aussi bien éloignée de ce qu’elle est maintenant sous nos yeux. Mais il convient d’ajouter pourtant que l’ensemble des terrains tertiaires répond à une si longue durée, qu’il serait inexact de croire que la distribution des terres et des mers soit demeurée stable dans l’intérieur de chaque période ; le contraire est vrai, du moins pour quelques-unes d’entre elles, et pendant l’éocène, comme pendant le miocène et le pliocène, les mers ont changé de lit et d’assiette à diverses reprises, ou même les nappes lacustres ont été remplacées par des bassins marins et réciproquement, sur les mêmes lieux, sans que ces variations, immenses lorsqu’on les considère en elles-mêmes, aient entraîné dans la végétation contemporaine aucune perturbation assez sensible pour justifier l’établissement d’une période à part, correspondant au temps précis où elles s’accomplirent. C’est ainsi que dans le cours du miocène, la Suisse fut d’abord couverte de lacs (étage aquitanien), puis envahie par la mer de la mollasse (étage molassique ou helvétien), dont le retrait partiel donna plus tard lieu à l’établissement de nouvelles nappes lacustres (étage œningien).
Malgré ces vicissitudes, dont le midi de la France reproduit également le tableau, la végétation miocène conserva assez d’unité et les traits caractéristiques de sa physionomie sont assez persistants, assez uniformes d’un bout à l’autre de la période, pour qu’il n’y ait ni avantage ni motif sérieux à vouloir la scinder ; il est probable en effet que malgré ces alternatives d’envahissement et de retrait des eaux les conditions régulatrices du climat européen restèrent à peu près les mêmes, sauf une légère diminution de la chaleur primitive. Celle-ci tendit constamment à s’abaisser par l’effet du temps écoulé et par suite d’un phénomène d’un ordre, à ce qu’il semble, purement cosmique et dont la vraie cause n’a pu être saisie jusqu’à présent. Mais les réflexions seraient interminables et la pensée s’égarerait à la poursuite d’une multitude de détails, si je ne me bâtais de rentrer au cœur du sujet et de revenir aux lignes principales, en reprenant une à une les cinq périodes dont j’ai parlé. J’essayerai donc de les passer en revue et d’en tracer au moins une légère esquisse. G. de Saporta Correspondant de l’Institut.
— La suite prochainement. —
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(Suite. — Voy. p. 1.)
Cette première période correspond au suessonien de d’Orbigny ; elle succède à la craie, non pas cependant d’une façon tout à fait immédiate, car, en Europe au moins, elle est séparée de la craie la plus récente ou craie de Maëstricht par une lacune dont il est difficile d’apprécier l’étendue et d’estimer la durée. La période paléocène est assez mal connue, non-seulement parce que les dépôts qui nous en ont transmis les vestiges sont peu puissants, et qu’ils n’ont été observés jusqu’ici que sur un petit nombre de points, mais aussi parce que la mer d’alors, au lieu d’entrer en Europe et de l’occuper jusqu’au centre, comme le firent les mers nummulitique, tougrienne et mollassique, s’était retirée de telle façon que l’espace continental était presque aussi vaste que de nos jours.
Le climat, de même que la physionomie des formes végétales avaient peu changé depuis la fin de la craie. C’est au nord-est de Paris, vers l’Aisne et la Marne, dans le Soissonnais et la Champagne, du côté de Sézanne, de Reims, de Vervins et, en continuant dans la même direction, en Belgique, dans le Hainaut et la province de Liège, que les formations tertiaires paléocènes ont été observées. Elles consistent en des marnes, des sables, des calcaires, généralement peu épais, souvent recouverts par des dépôts postérieurs ; et par conséquent difficiles à atteindre, tantôt marins, tantôt d’origine lacustre ou saumâtre ; on rencontre encore ces formations à l’état d’argiles accompagnées de minces couches de lignites et supportant des grès, comme dans le Soissonnais, ou bien ce sont des sables inconsistants comme ceux de Bracheux ou encore des calcaires concrétionnés, comme les tufs de Sézanne.
On voit, en réunissant ces notions, que l’observateur se trouve transporté le long des plages d’une mer peu étendue et peu profonde, s’avançant ou se retirant tour à tour, recevant des cours d’eau dont on retrouve les sédiments d’embouchure ou s’éloignant de façon à permettre aux eaux douces et jaillissantes de vivifier le sol et d’y favoriser l’essor des grands végétaux. Il est donc possible, quelque restreint que soit le théâtre où nous transporte la pensée, d’obtenir, en interrogeant certaines localités des renseignements de plus d’une sorte ; c’est ce que les explorateurs n’ont pas manqué de faire et, tandis que les marnes de Gelinden, près de Liège, nous dévoilent la composition d’une forêt paléocène, les tufs de Sézanne, les végétaux servant à la même époque de ceinture et de couronnement aux eaux limpides d’une cascade, les grès du Soissonnais nous découvrent de leur côté quelques-unes des plantes qui croissaient, vers la fin de la période, dans les vallées et le long des plages.
Voici quelques détails très-précis sur les trois localités que je viens de mentionner et dont la flore est aussi riche que curieuse à bien des égards.
La forêt de Gelinden s’élevait sur des pentes crayeuses dont les flancs ravinés par les eaux pluviales ont abandonné aux courants de l’époque les dépouilles des arbres et des plantes qui les recouvraient. Ces dépouilles emportées par des eaux limoneuses, au moment des crues, allèrent s’ensevelir dans les vases dont l’embouchure d’un petit fleuve était encombrée, pêle-mêle avec des plantes marines que le remous des vagues rejetait vers la côte. La forêt ne pouvait être bien éloignée du point où le fleuve heersien (c’est le nom de l’étage auquel le dépôt de Gelinden appartient) venait se jeter dans la mer, mais elle occupait sans doute une station accidentée, au sein d’une région plus ou moins élevée et montagneuse. Non-seulement la nature des arbres dont elle était composée le prouve, mais le limon dont le dépôt a donné naissance au lit marno-crayeux d’où proviennent les plantes a du être arraché par les eaux fluviatiles à des escarpements assez abrupts pour être aisément entamés.
Fig. 1. — Chênes paléocènes de la forêt de Gelinden.
Les arbres les plus répandus de cette forêt étaient des Quercinées, dont on a pu recueillir une douzaine d’espèces, et ensuite des Laurinées. Parmi les premières, las unes étaient, à ce qu’il paraît, de vrais chênes semblables à ceux des régions montagneuses de la zone tempérée chaude ; les autres se rapprochent de nos châtaigniers, mais avec des feuilles persistantes comme les Castanopsis de l’Inde. Les Laurinées comprennent un vrai Laurus, L. Omalii Sap. et Mar., des Litsæa, des Persea ou avocatiers, des canneliers et des camphriers ; elles différent du reste fort peu des formes du même groupe qui se montrent en Europe dans un âge bien plus récent, c’est-à-dire jusqu’à la fin du miocène et même dans la première moitié de la période suivante (fig. 1, 2, 3). Des viornes, un lierre, une sorte d’hellébore, plusieurs araliacées, des ménispermées, des célastrinées et des myrtacées achevaient l’ensemble (fig. 4, 5, 6). Il faut y ajouter un thuya assez rare et quelques fougères, dont une bien connue, l’Osmonde (fig. 7), sous une forme à peine différente, fait encore l’ornement de nos ruisseaux, au fond des bois et au pied des berges humides et ombragées.
Cet ensemble, le plus ancien dont l’époque tertiaire à son début nous ait encore offert le spectacle, n’a donc rien en soi d’insolite, ni même de très-exotique, rien, en un mot, qui détonne sur le fond des paysages de notre zone, pour peu que l’on redescende de quelques degrés vers le sud. Le Japon méridional nous présenterait des bois presque semblables ; il possède encore de nos jours des viornes, des thuyas et des chênes très-ressemblants à ceux de Gelinden, et même, sans aller aussi loin, vers le midi de l’Europe, on rencontrerait un chêne dont une des espèces paléocènes reproduit fidèlement les principaux traits ; je veux parler du Quercus pseudosuber ou chêne faux-liége qui croit en Algérie, comme en Espagne. Jusqu’ici on n’a point observé de palmiers à Gelinden, mais peut-être serait-il possible d’y signaler quelques débris de folioles d’une cycadée, et ces vestiges semblent nous avertir de ne pas conclure hâtivement du particulier au général. À quelques pas de ce bois de chênes et de lauriers toujours verts, bien d’autres végétaux pouvaient s’élever sans que rien ne soit venu nous en révéler l’existence. Nous savons seulement que sur certains points de l’Europe paléocène, vers la province de Liège et le nord de la France actuelle, des bois se rencontraient et que ces bois comprenaient une association végétale assez peu différente de celles qui sont propres aux stations de cette nature dans la partie australe de notre zone. C’est déjà beaucoup que d’avoir à constater une aussi précieuse notion.
Fig. 3. — Laurinées paléocénes de la forêt de Gelinden.
Fig. 4. — Viorne paléocène de la forêt de Gelinden. Viburnum vitifolium, Sap. et Mar.
Les abords de la cascade de Sézanne, entourés d’arbres grandioses, ensevelis dans l’ombre et couverts de plantes amies de la fraîcheur, nous révèlent avec d’autres conditions, un luxe de végétation qui ne saurait nous surprendre. Ici c’est une profusion de fougères, les unes frêles et délicates, les autres aussi robustes qu’élégantes, et quelques-unes au moins arborescentes (fig. 8). Elles croissaient en partie inclinées sur l’eau, les racines plongées dans la mousse humide et sur les rocailles tapissées d’hépatiques, en partie au fond de la forêt attenante.
Fig. 5. — Araliacée paléocéne de la forêt de Gelinden. Aralia Looziana, Sap, et Mar,
Fig. 6. — Helléborée ( ?) paléocène de la forêt de Gelinden. Dewalquea Gelindenensis, Sap. et Mar.
De grands lauriers parmi lesquels on reconnaît un sassafras aux feuilles trilobées (fig. 9)., des noyers opulents, de puissantes tiliacées, des magnolias, des aunes et des saules, entremêlés de viornes, de cornouillers revêtus d’une physionomie exotique et de forme exubérante, se pressaient de toutes parts. Mais au milieu de ces grands végétaux, auxquels il faut joindre des artocarpées, des figuiers, des méliacées, des ptérospermées, des symplocos, d’affinité tropicale, dont on a parfois retrouvé jusqu’aux fleurs conservées dans la substance incrustante, on aurait encore aperçu un lierre à peine distinct de la variété irlandaise de celui d’Europe et même une vigne, analogue aux formes du genre qui habitent les vallées agrestes du Népaul et de l’Asie intérieure (fig. 10 et 11).
Fig. 7. — Fougère paléocène de la forêt de Gelinden. (Sommité d’une fronde.) Osmunda eocenica, Sap. et Mar.
Fig. 8. — Fougère arborescente paléocène de Sézanno (portion de fronde). Alsophila thelypteroïdes, Sap.
Ici donc, comme à Gelinden, malgré l’opulence et la variété des formes, dues à la fraîcheur de l’ancienne localité, nous avons encore à constater, non pas la présence exclusive, mais la prédominance des formes demeurées propres à la partie méridionale de notre zone, surtout en Asie, associées, il est vrai, à des types que l’on rencontre plus habituellement dans des pays tout à fait chauds et à d’autres enfin qui paraissent avoir disparu, comme, par exemple, une curieuse Tiliacée de Sézanne, dont les fleurs seront sans doute décrites quelque jour et figurées à côté des feuilles, grâce aux admirables préparations qu’ont réussi à obtenir MM. Munier-Chalmas et Renault.
Fig. 9. — Laurinée paléocène de Sézanne. Sassafras primigenium, Sap.
Fig 10. — Lierre paléocène de Sézanne. Hedera prisca, Sap.
Les sables de Braoheux et les gros du Soissonnais, provenant de plages plus basses, plus découvertes et plus chaudes ont fourni des plantes d’un aspect plus varié et particulièrement des myricées, des araucariées, un bambou et enfin plusieurs palmiers à frondes flabellées dont M. Watelet, à qui en est due la découverte, a publié la description et les figures.
Une particularité de la flore paléocène d’Europe, que je veux mentionner ici parce qu’elle ressort d’observations toutes récentes, c’est de se rattacher par une assez étroite parenté d’aspect et même par la présence de certains types caractéristiques possédés en commun, d’une part à la flore du lignitic-formation de la région américaine située entre le Missouri et les montagnes Rocheuses et, de l’autre, avec la flore tertiaire du Groenland et des autres contrées polaires.
La flore du lignitic, vaste formation tertiaire riche en combustible et qui s’étend sur un espace immense dans les nouveaux territoires de l’Ouest, le Colorado, l’Utah, le Wyoming, est à peine connue. Elle a été récemment soumise, sous la haute direction du géologue Hayden, à l’examen de M. Léo Lesquéreux, qui l’a distribuée en trois niveaux superposés, dont le plus inférieur correspond visiblement à notre éocène. La liaison de celui-ci avec la flore paléocène d’Europe est sensible malgré l’éloignement géographique des localités respectives. Cette liaison se manifeste par l’étroite affinité de quelques-unes des fougères du lignitic avec celles de Gelinden ou de Sézanne, par la présence de types de palmiers très-ressemblants, des deux parts, d’artocarpées ou morées qui rappellent les Protoficus et les Artocarpoides de Sézanne. Les Cinnamomum ou canneliers du lignitic reproduisent l’aspect de ceux de Gelinden, le Viburnum marginatum de Lesquéreux se distingue à peine du Viburnum vitifolium dont on peut consulter ici la figure ; il en est de même de plusieurs autres espèces et la réunion de ces indices d’affinité a quelque chose de trop net et de trop frappant pour ne pas entraîner l’idée d’un lien commun entre les deux flores et les deux régions qui les aurait unies à l’époque où elles possédaient respectivement les plantes dont nous observons les traces.
Fig. 11. — Vigne paléocène de Sézanne (récemment découverte d’après les indications de M. Munier-Chalmas), Vitis sezannensis, Sap.
L’analogie de la flore paléocène d’Europe avec la flore tertiaire des régions arctiques, particulièrement avec le dépôt d’Atanekerdluk, dans le Groenland occidental, n’est pas moins frappante. Elle est de nature à faire penser que celle-ci est réellement antérieure au miocène inférieur, étage dans lequel elle a été provisoirement rangée par M. le professeur Heer, à qui en est due la publication. Il existe, en effet, entre cette flore et celle du paléocène européen une sorte de parallélisme d’espèces que l’on ne saurait attribuer uniquement au hasard. Ce parallélisme, qui va dans plusieurs cas jusqu’à l’identité presque absolue des formes respectives correspondantes, a d’autant plus le droit de fixer l’attention qu’il semble particulier à la période que nous envisageons, tandis qu’il s’altère ou disparaît même tout à fait dans celle qui lui succède, c’est-à-dire dans la période éocène proprement dite. Les phénomènes dont il semble que l’Europe ait été le théâtre dans cette dernière période et sur lesquels je me réserve de revenir expliquent peut-être d’une façon très-naturelle cette discordance dont l’apogée doit être placée vers le début de l’oligocène, mais il faut avouer aussi que les causes génératrices de ces oscillations de l’ancienne végétation européenne sont encore trop obscures et leurs effets trop imparfaitement définis, pour que l’on ose se flatter d’en avoir la clef.
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