1
Le petit roman qu’on va lire est vrai dans ses moindres détails, et parfaitement conforme aux faits établis par les enquêteurs judiciaires. La réalité a paru assez piquante pour qu’on jugeât à propos de n’y joindre aucune invention.
2
Le 5 prairial an VI, vers cinq heures du soir, la diligence de Strasbourg, venant de Châlons, arrivait à grand fracas dans le village de Mairy-sur-Marne. On sait que les conducteurs n’ont pas besoin du prétexte d’un relai pour faire halte aux auberges ; aussi le sieur Pérotte arrêta-t-il bravement ses chevaux au cabaret accoutumé. Pendant qu’il se fortifiait contre les fatigues futures de la route, un enfant ouvrit la portière, descendit, et s’esquiva. Quelques minutes après, la lourde voiture reprenait sa course et abandonnait le jeune voyageur : on ne pouvait se mettre en retard pour attendre, et d’ailleurs le fugitif avait payé sa place jusqu’au terme du voyage.
Lorsque le bruit des roues fut évanoui au loin, l’enfant, qui d’abord s’était dissimulé, sortit de sa cachette, et par une petite rue transversale se dirigea vers la rivière ; il paraissait ne point connaître le pays, et marcher à l’aventure ; ses hésitations et ses regards incertains prouvaient assez bien qu’il ignorait les lieux et ne savait où il allait. Il n’en faut point tant pour provoquer la curiosité défiante des villageois ; quelques femmes le virent, l’observèrent ; une heure après, devant la mairie, sur le seuil des portes, au coin du feu, autour du souper fumant, chacun s’entretenait du nouveau-venu.
L’enfant avait aperçu une ferme isolée ; il prit à travers champs, arriva derrière la grange, entra dans la basse-cour. Madame Lacroix, la fermière, était occupée à traire ses vaches dans l’étable. Il s’approcha, et s’arrêta près de la porte, sans mot dire. Lorsque la bonne femme leva les yeux, elle vit devant elle le plus joli tableau que jamais peintre ait rêvé. Sur un fond lumineux que dorait le soleil couchant, une figure exquise se détachait en tons assombris ; l’inconnu semblait avoir treize ou quatorze ans à peine ; petit, délicatement svelte ; des cheveux bruns, un teint blanc, pâle ; des yeux calmes et profonds, dont les paupières estompées d’un reflet bleuâtre avaient une indéfinissable expression de douceur ; toute l’habitude du corps, tous les traits de la physionomie, empreints de la grâce adolescente et de l’élégance aristocratique ; un de ces enfants, en un mot, que les mères ne regardent pas sans une tendre et secrète envie.
Surprise et charmée de cette vision imprévue, la fermière offrit au jeune étranger une tasse de lait. Il accepta d’une voix douce, argentine, qui pénétrait au cœur, et, lorsqu’il voulut payer, madame Lacroix se défendit bien fort d’accepter la moindre monnaie. Le petit débat qui s’en suivit fut l’entrée en matière d’une longue causerie, pleine de questions affectueuses et de réponses réservées. L’enfant avoua qu’il était sans gîte, qu’il n’avait pas de passeport, qu’il ne pouvait dire son nom ; il avait fait un long voyage, et l’on s’en doutait bien à voir ses vêtements distingués, mais salis. La fermière lui offrit de partager la chambre d’un « homme de secours » ; il refusa de coucher avec un domestique. Elle mit du linge blanc à son service ; il répondit que, habitué aux chemises de coton, il souffrirait de cette grosse toile. Tout cela si simplement et de si bonne façon, qu’on ne pouvait point s’en fâcher. « Mangez au moins la soupe avec nous, dit la femme ; voici que la nuit tombe ; vous vous logerez ce soir à votre guise, et repartirez demain. » Il y consentit volontiers, après le repas se retira dans la grange, et sur un lit de paille s’endormit profondément.
À Mairy, on ne dormait guère, et les langues marchaient bon train. C’est merveille comme au village les secrets courent, s’insinuent et se propagent : chacun savait déjà que l’inconnu n’avait point voulu se nommer, grave indice ! Les lois sur les émigrés, sur les suspects revenaient à tous les esprits ; on avait conté naguère de si étranges histoires sur les complots des ci-devant nobles contre la patrie ! Il y avait peut-être une conspiration nouvelle. Après tout, pourquoi prétendait-il cacher son nom ? Il n’est point naturel qu’un enfant se promène seul sur les grandes routes. Et puis, ce silence dissimulait sûrement une coupable intrigue : c’était un émissaire ou un espion, qu’il fallait arrêter sans retard. Dès l’aube, plusieurs hommes de bonne volonté coururent jusqu’à Cernon pour prévenir le juge de paix ; celui-ci se transporta immédiatement sur les lieux avec son adjoint ; et, lorsqu’il arriva à la ferme, il trouva l’enfant qui prenait dans la cuisine son premier déjeuner.
« Au nom de la loi, lui dit-il, où est votre passeport ? qui êtes-vous ? »
« Je ne puis répondre », répliqua l’étranger.
Sur-le-champ, le juge décerna un mandat d’arrêt, qui déclarait le prévenu « gravement soupçonné de suspicion ». L’enfant fut donc arrêté, conduit sous bonne escorte jusqu’à la brigade voisine, remis entre les mains des gendarmes, et finalement ramené à Châlons, où on l’écroua dans les prisons de la ville. Le lendemain (7 prairial), il comparut devant le directeur du jury. Interpellé de nouveau sur ses nom, âge, lieu de naissance et demeure, il répartit tranquillement : « que son intention n’était point de découvrir tout cela, qu’on le chercherait assez, et qu’on le trouverait trop vite. » Le directeur, qui comptait sur les ennuis de la geôle pour faire parler son prisonnier, n’insista pas davantage, et laissa passer plusieurs jours avant de le rappeler en sa présence. Au second interrogatoire, le prévenu en effet répondit à tout ce qu’on lui demanda : « il s’appelait Louis-Antoine-Joseph-Frédéric de Longueville ; son père était mort ; sa mère, la dame de Sainte-Émilie, habitait ordinairement Beuzeville, dans l’arrondissement de Pont-Audemer ; lui-même était bien connu chez la marquise d’Herbignac et chez le prince de Monaco. »
Le magistrat se frotta les mains : il avait donc pris la piste de quelque gibier rare dont la capture lui ferait honneur. Mais il comptait sans son hôte, et ne se doutait guère que la chasse allait durer plus de six mois.
Le 7 messidor, le maire de Beuzeville, consulté, répondit qu’il ne connaissait dans le canton ni Longueville, ni d’Herbignac, ni Sainte-Émilie. Ce fut une première déception, que beaucoup d’autres allaient suivre.
Il est vrai qu’une lettre, envoyée de Pont-Audemer (10 messidor), en constatant la même ignorance, donnait une utile indication : elle signalait un second Beuzeville dans le pays de Caux, et conseillait d’y prendre des renseignements. On en prit ; et cette démarche n’eut pas plus de résultat que la précédente. Piquée au jeu, l’instruction se mit en frais de science géographique ; elle découvrit coup sur coup trois ou quatre Beuzeville : Beuzeville-sur-le-Vez, Beuzeville-au-Plain, Beuzeville-sur-Douve. Mais, après une active correspondance, on eut le dépit de s’apercevoir qu’on n’était pas plus avancé qu’au premier jour : l’enfant s’était amusé du juge.
L’affaire prenait dès lors un tour plus mystérieux, un intérêt plus pressant, et il parut indispensable de demander en haut lieu quelques conseils sur la conduite à suivre. Le ministre de la police fut intrigué, mécontent, et même inquiet : il craignait les redoutables caprices de l’opinion publique, qui d’un petit incident peut faire un gros embarras ; sa réponse, brève et impérieuse, ordonnait de continuer les recherches et de tenir le général commandant la division au courant de tout le détail du procès.
Ainsi stimulé, le magistrat-instructeur reprit son enquête avec une ardeur nouvelle, et les dépêches officielles recommencèrent leur course précipitée à travers la France. Mais de Montmartin (25 fructidor), de Coutances (24 fructidor), et encore de Montmartin (29 fructidor), et encore de Coutances (2 jour complémentaire), il ne revenait qu’un même refrain : « nous ignorons tout, nous ne pouvons rien vous dire ! »
Cette fois, le Ministre se fâcha « … Il me semble, écrivit-il, qu’avec un peu d’attention il ne doit pas être difficile de faire parler un jeune homme peu familiarisé avec la dissimulation et les formes judiciaires… » Les interrogatoires se multiplièrent, les témoins furent rappelés, récolés, confrontés : rien n’y fit ; le prévenu maintenait simplement ses déclarations primitives, et répliquait aux interpellations du juge que sans doute on n’avait pas bien cherché.
3
À vrai dire, Louis-Antoine-Joseph-Frédéric de Longueville n’avait pas lieu de désirer impatiemment sa délivrance ; dès le jour de son arrivée, il avait comme par miracle séduit tout le monde : ses geôliers d’abord, puis ses compagnons de prison, et enfin une bonne partie de la société distinguée de la ville. Aussi était-il soigné, choyé, entouré de prévenances ; on avait pour lui des attentions si délicates qu’apparemment il regrettait à peine les châteaux de la marquise d’Herbignac et du prince de Monaco.
La garde de la prison était confiée à une honnête famille, le père Vallet, sa femme Rosalie, et leur fille Catherine, presque bonne à marier. Ces braves gens, à travers la fenêtre grillée de leur loge, voyaient journellement bien des misères ; par exception aux lois de l’habitude, ils continuaient à y compatir. Lorsque l’enfant fut amené par les gendarmes, Rosalie ne put se défendre de le trouver bien jeune et bien joli pour un coupable ; cette sympathie spontanée s’accrut, lorsqu’on sut que l’accusation n’articulait contre lui aucun grief positif, qu’il n’avait commis ni crime ni délit, qu’il était seulement frappé de soupçons vagues, dont le juge lui-même eût été embarrassé de donner l’exacte formule : il n’est pas facile de déclarer sans rire, ou sans faire rire, qu’un petit garçon de treize ans est un dangereux aristocrate. Et puis, les violentes haines de 1793 s’étaient émoussées depuis deux ou trois ans : les grands noms reprenaient sourdement leur prestige ; après avoir maudit les rois, les nobles et les prêtres avec plus ou moins de sincérité, plusieurs se reprenaient à les honorer en secret ; une grande naissance, suspecte encore à la police, n’effarouchait plus l’opinion publique ; et le souvenir des persécutions récentes contribuait à surexciter cette bienveillance respectueuse.
En arrivant à la prison, l’inconnu ne possédait qu’un écu de six francs. Rosalie l’employa pour lui, avec une économie intelligente, ce qui n’empêcha point de voir bientôt la fin de ce mince trésor ; pour satisfaire aux besoins de l’enfant, elle puisa dans sa propre bourse. Mais le petit, qu’elle avait eu l’innocent orgueil de prévenir de sa charité, refusa toute nourriture. Touchée jusqu’au fond de l’âme, l’excellente femme feignit une sévérité qu’elle ne ressentait guère, et menaça son prisonnier du cachot, s’il ne se décidait point à manger. Ce fut pour elle un bonheur, lorsqu’il consentit enfin à recevoir ses bienfaits : tant d’honnêteté, de réserve et de douceur avait éveillé en elle toute la nature maternelle. Plus tard, elle avoua naïvement qu’à partir de cet instant elle l’avait considéré comme son fils : « Je l’adoptai, dit-elle, comme s’il m’appartenait ; je le fis asseoir à ma table ; je l’aimai comme mon enfant ! » Les jours, les mois passèrent sans que cette généreuse bienfaisance se fatiguât jamais : une fois qu’on a commencé, on ne se dégoûte plus de faire le bien.
La meilleure des femmes, dit-on, a encore un gros défaut : elle cause. Madame Vallet fit donc part aux voisins de ses impressions. En quelques jours, malgré les efforts du tribunal pour tenir secrètes ses recherches inutiles, toute la ville sut que la prison renfermait un mystérieux personnage, que le gouvernement s’occupait de lui avec une inquiète ardeur, que l’on n’avait point réussi à constater son identité, que les gens de justice attribuaient à cette prise une importance singulière, que tout dans le prisonnier annonçait une origine et des destinées extraordinaires. Lorsqu’il fut bien démontré par les résultats négatifs de l’enquête que, malgré sa déclaration, il n’appartenait point aux ci-devant ducs de Longueville, les esprits étaient déjà tournés en sa faveur, et l’on supposa qu’il n’avait pris ce nom que pour en cacher un plus illustre encore. Dans cet embarras, les prénoms qu’il s’était attribués parurent un symptôme significatif : Louis-Antoine-Joseph-Frédéric, cela ne rappelait-il pas Louis XVI, Marie-Antoinette, Joseph empereur d’Allemagne, et Frédéric roi de Prusse ? Plus de doute ; il était le Dauphin lui-même, providentiellement soustrait au martyre du Temple. Souvent il suffit qu’un bruit circule de la bouche à l’oreille pour paraître vraisemblable : la rumeur se propagea de porte en porte, de salon en salon. Après tout, qui connaît les ténébreux recoins de la politique ? Rien n’est impossible aux jeux du hasard, aux mensonges des hommes d’État, aux desseins de la prudence divine. Il y eut des incrédules, mais il y eut des croyants ; et les sceptiques mêmes désirèrent voir de leurs yeux l’objet de ces suppositions étranges.
La prison ne s’ouvrit point pour tout le monde. Les simples curieux furent éconduits en vertu du règlement ; les fidèles seuls pénétrèrent jusqu’au jeune prisonnier, le virent, lui parlèrent, et s’en allèrent absolument convaincus. On ne lui avait fait aucune question indiscrète ; il n’avait rien dit qui ressemblât à un aveu ; mais sa beauté, sa jeunesse, la distinction de ses manières avaient une éloquence si persuasive ! À partir de ce moment, sa cellule fut un salon de réception, sa prison un palais en miniature ; chacun rivalisait à son égard de générosité ; une commerçante notable fit meubler et tapisser sa chambre ; un marchand lui offrit des étoffes ; un tailleur confectionna des vêtements ; Madame de B., la comtesse de L. envoyèrent des paniers de fruits. De la ville, des faubourgs, des châteaux voisins affluaient les présents. De vieilles filles dévotes faisaient entre elles des quêtes à son profit. Et, de part et d’autre, la raison de cette charité luxueuse était passée sous silence : il ne fallait pas compromettre le royal enfant par d’inopportunes démonstrations.
Il ne fallait pas non plus que les ennuis d’une longue détention lui fussent trop cruels, et on s’ingénia pour le distraire. Tantôt quelques-uns de ses plus dévoués partisans étaient admis à sa table, qui, pour la circonstance, se chargeait de mets délicats ; les convives quittaient leur hôte, fort avant dans la nuit, heureux de son sourire et du bon tour joué au gouvernement. Tantôt ils se réunissaient dans sa cellule, pour lui tenir compagnie et l’amuser de leur complaisante causerie. Quelquefois, on le trouvait tout triste de sa captivité, il avait des larmes dans les yeux. Que ne faisait-on point alors pour éclaircir ce front soucieux, pour faire rire ces lèvres charmantes ! Il aimait les bijoux : on lui en donnait à pleines mains ; les visiteurs le paraient de leurs montres, les visiteuses lui passaient leurs bagues aux doigts ; par enfantillage, il les gardait un jour ou deux, puis les rendait négligemment, comme un enfant qui ne prend plus de plaisir à ses joujoux.
Ainsi que bien on pense, Catherine, la fille du gardien, n’avait pas été la moins sensible au gentil visage et au doux parler du prévenu : il était trop jeune pour qu’elle se fit scrupule de l’aimer, et trop malheureux pour que cet amour ne lui semblât point une bonne action. Dans sa tendre sollicitude, elle imagina, pour adoucir la détention de son petit ami, le plus aimable stratagème du monde. Comme ils étaient à peu près de même taille, elle lui offrit un jour de revêtir une de ses robes, et de faire avec elle une promenade le long de la rivière. À cette proposition l’enfant bondit de joie. Et tous les soirs, bras dessus bras dessous, le frère adoptif, déguisé en sœur gracieuse, riant et babillant à tromper les plus fins, prenait pour une heure ou deux la clef des champs.
Les passants se retournaient pour suivre de l’œil ce couple coquet, où un artiste eût admiré le plus délicieux contraste : de ces deux fillettes, l’une vive, hardie, friponne, semblait un chevreau en liberté ; l’autre timide, craintive, rougissante, s’effarouchait soudainement sous un regard indiscret.
4
Tandis que les Châlonnais travaillaient consciencieusement à faire mentir le vieux proverbe « il n’est pas de belle prison », dame justice se donnait mille peines pour leur prouver qu’ils plaçaient mal la bienfaisance, et que leur respect se trompait d’adresse. Le ministre lui-même s’était mis de la partie ; grâce à ce renfort puissant, la machine judiciaire, si longtemps arrêtée, démarra.
Ce fut le 21 brumaire an VII, qu’une dépêche de Paris, en style laconique, fit soupçonner quelque progrès dans les recherches. Le ministre demandait des détails précis sur l’âge de l’enfant, sur l’époque de son arrestation, sur ses compagnons de voyage, et, sans rien ajouter de plus, paraissait se charger personnellement du reste. Quelques semaines passèrent ; puis tout à coup, ce fut un déluge de lettres officielles ou privées, de renseignements, d’actes authentiques, qui firent tomber comme un château de cartes la fragile royauté du prévenu : il n’était ni Longueville ni Dauphin, mais simplement fils, – fils légitime, – d’un petit tailleur, natif de Saint-Lô, et possesseur d’un nom très-prosaïque ; le hasard malin avait voulu qu’il s’appelât Jean-Marie Hervagault. Lorsque la vérité fut ainsi manifeste, le prisonnier l’accepta de bonne grâce, et en homme qui, sachant son métier, évite les protestations superflues. Soumis à un nouvel interrogatoire, il avoua immédiatement. Mais les juges sont horriblement curieux ; ceux de Châlons voulurent tout savoir : ils surent tout.
L’histoire de ce bambin était déjà une odyssée. À quatorze ans, il s’était trouvé pris de la passion des voyages ; le travail, la petite boutique, la vie monotone l’ennuyaient ; et il se sentait un goût irrésistible pour l’imprévu, pour les lointaines pérégrinations, et l’indépendance vagabonde. Donc, un beau matin, il avait délogé sans tambour ni trompette, et s’était mis à courir le monde, n’ayant sou vaillant dans sa poche. Mais sa mine éveillée valait mieux qu’une bourse garnie : l’argent qu’on a s’épuise vite ; celui des autres est un intarissable Pactole pour ceux qui savent s’en servir. Je ne sais quelle idée, suggérée peut-être par des questions bienveillantes, ou inspirée par le souvenir des princes errants qui peuplent les contes, lui vint fort à propos dans l’esprit ; à ceux qu’intéressaient son jeune âge et sa jolie figure, il répondait que « les événements avaient rendu sa famille malheureuse ». Tous le croyaient sur parole, l’accueillaient, l’entouraient de soins. La police ne lui laissa pas le loisir d’achever ainsi son tour de France ; il fut arrêté à Cherbourg et rendu aussitôt à son père.
Les véritables vocations sont irrésistibles. Après quelques jours de pénitence et de pain sec dans la maison paternelle, l’ oiseau sauvage trouva moyen de s’envoler encore. Instruit par l’expérience, plus sûr de soi, et averti des avantages pratiques d’un grand nom, il se décerna résolument un double titre de noblesse : pour les uns, il était le fils du prince de Monaco, pour les autres le fils du duc d’Ursel. Cette dernière généalogie avait d’ailleurs ses préférences, et il en exposait volontiers tout le détail : le duc son père avait épousé en France la fille du roi de Portugal après un enlèvement ; né de cet amour, lui-même était parent de plusieurs souverains ; le comte d’Artois avait été son parrain et Marie-Antoinette sa marraine ; il revenait d’Angleterre, où il avait porté de l’argent à son père émigré. Il va sans dire que nul ne révoquait en doute l’exactitude de ce récit. Et comme, en temps de République, un pareil état civil pouvait avoir des désagréments, il se plaisait dès lors à revêtir des habits féminins. Sous ce costume équivoque il paraissait plus charmant, et sa grâce ambiguë ne trouva de cœur insensible que celui du juge de paix de Hottot : arrêté encore (26 ventôse an V), et conduit à la prison de Bayeux, il fut retenu quatre mois (jusqu’au 29 messidor), et finalement renvoyé à sa roturière famille.
Il paraît que le tailleur lui adressa cette fois une verte semonce ; c’était un bon patriote, muni des meilleurs certificats, nullement suspect d’aristocratie, et qui ne s’accommodait point du tout d’avoir un petit prince, vrai ou faux, au nombre de ses enfants. Il s’empressa de demander à Jean-Marie s’il n’avait pas joint l’incivisme au mensonge, et si, habitué à ces grandeurs factices, « il n’avait pas servi des hommes ennemis du gouvernement républicain ». Le bonhomme répondit, les larmes aux yeux, « qu’il n’avait jamais eu qu’un dessein, celui de se promener ; qu’à la vérité les ci-devant nobles lui donnaient tout ce qu’il voulait ; mais qu’il se moquait d’eux, et ne servirait jamais leur parti ». Précieuse assurance, qui dût adoucir la colère et les chagrins paternels !
Un titre, pris à tort ou à droit, bien ou mal porté, exerce sur le caractère une irrésistible influence. Jean-Marie avait été pour plusieurs duc et prince ; en somme, toute la noblesse n’est-elle point affaire d’opinion ? Il lui déplut bientôt de passer ses journées au milieu de six ou sept petits frères barbouillés, et d’apprendre vulgairement à manier l’aiguille ; par intuition, il comprit que la fidèle Bretagne le recevrait à bras ouverts, et, le 26 germinal an VI, décampa pour la troisième fois. Lorsque la voiture de Laval l’amena dans Alençon, il était en fort médiocre équipage : petite veste de drap bleu râpée, pantalon à la hongroise, bonnet de police sur la tête. Et pourtant, le soir même, il trouvait dans un village voisin, aux Joncherets, bon souper, bon gîte et le reste. Mademoiselle Lacombe, âgée, pieuse, et riche, pouvait-elle faire moins pour le fils de la princesse de Matignon-Montmorency ? Trois jours après, le pauvre enfant lui avait raconté ses malheurs avec de si gentils sourires suppliants, qu’il était habillé à la dernière mode : souliers fins, bas de soie, carmagnole de nankin ; et l’argent sonnait dans ses poches, ce qui inspire toujours la confiance et le respect.
Une pareille métamorphose avait émerveillé les paysans d’alentour ; et, comme la grande jeunesse du héros inconnu, non moins que le caractère respectable de la demoiselle, excluait l’hypothèse d’une fantaisie suspecte, force fut d’imaginer toutes sortes de mystères. Avec un tact au-dessus de son âge, Jean-Marie sut se taire à propos, agir à propos ; au lieu d’étaler ses prétentions, il ne dit rien à personne, et, en conséquence, fut cru de tout le monde ; son autorité s’établit très-solidement sur l’ignorance des autres ; et il eut l’adresse de la maintenir par des façons un peu fières et tout à fait appropriées à sa situation nouvelle. Une ou deux semaines lui suffirent pour disposer si bien les esprits que partout il put parler en maître et se faire obéir. Avait-il envie de faire une promenade à cheval ? Il entrait dans la première ferme venue, et donnait ordre qu’on lui sellât une monture ; la meilleure bête de l’écurie était pour lui, et, en gentilhomme, il jetait au domestique un louis de pourboire. « Cela donnait à penser qu’il était d’un rang élevé. »
Le jeune Montmorency avait décrit très-exactement à la demoiselle Lacombe l’étendue de ses terres et la magnificence de son château ; mais, au lieu de loger ce beau domaine par-delà les Pyrénées, où il eût été vraiment à sa place, il avait commis l’imprudence de le rapprocher des environ de Dreux. Après trois mois d’hospitalité très-généreuse, la demoiselle eut la malencontreuse idée de ramener son hôte à ses parents. À cette proposition, l’enfant prit sans sourciller son parti, et résolut de pousser l’aventure jusqu’au bout. On monta donc dans une bonne voiture capitonnée, et on courut la poste vers Dreux. Mais là, Jean-Marie eut le regret d’avouer qu’il ne retrouvait ni parents, ni terres, ni château. Moment pénible pour tous deux ! La demoiselle perdait d’un mot bien des illusions, et le prince bien des réalités. La bonne fille pensa d’ailleurs qu’il serait cruel et ridicule de se venger d’une charité maladroite ; et l’on se sépara à l’amiable, sans dénonciations, plaintes ni menaces : elle reprit tristement le chemin des Joncherets, il repartit gaiement pour de nouvelles aventures. C’est quelques jours après qu’il s’était fait prendre à Mairy-sur-Marne et incarcérer à Châlons.
La police est si essentiellement sceptique et douteuse, qu’elle se défie de ses propres découvertes. Aussitôt qu’il fut clair comme le jour que l’inconnu était fils d’un petit tailleur, le ministre s’empressa d’imaginer qu’il pouvait bien en effet être tout autre chose, et que cette tardive reconnaissance cachait un adroit subterfuge pour sauver une tête précieuse. Le tribunal reçut donc du gouvernement des instructions ainsi conçues :
« … Les réclamations d’Hervagault n’offrent point une garantie suffisante pour considérer le détenu comme fils de celui-ci. Avant de procéder ultérieurement contre ce jeune homme, il est nécessaire de l’obliger à prouver sa résidence constante sur le sol de la République, et que son père prétendu justifie dans la meilleure forme, tant par pièces que par témoins, que l’individu qu’il réclame est son fils… Vous ferez donc examiner avec une attention particulière la prévention d’émigration qui s’élève contre le jeune détenu.
« Vous voudrez bien, citoyen, me faire part du résultat de ces nouvelles mesures, et veiller à ce que le prisonnier soit sévèrement surveillé… »
Cet excès de prudence retarda le jugement de deux grands mois, et valut à Jean-Marie un long voyage aux frais de l’État. Il parut indispensable de renvoyer l’enfant jusqu’à Saint-Lô, de brigade en brigade, sous bonne escorte ; et lorsque l’Administration Centrale eut rendu sur le chef d’émigration un arrêt négatif, on le réintégra dans les prisons de Châlons avec les mêmes cérémonies. Enfin, sur l’ordonnance du directeur du jury, il comparut devant le Tribunal correctionnel à l’audience publique du 7 pluviôse.
Étrange obstination de la foi ! L’accusé était convaincu d’avoir abusé de faux noms pour faire des dupes ; et personne ne consentit à se reconnaître dupé. On eût juré que les témoins s’étaient donné le mot pour contrecarrer la justice ; tous déclarèrent sous serment qu’ils ne portaient aucune plainte, qu’ils étaient fort satisfaits et recommenceraient au besoin. « Il est vrai, disait la concierge d’une voix attendrie, que le mémoire de mes avances monte à 2,400 francs ; je l’ai nourri, je l’ai habillé, je lui ai donné du linge ; mais je ne réclame rien, il ne m’a jamais trompée ; il est Hervagault, soit ; mais je conserve pour lui la même amitié. » Les fournisseurs, pour la première et sans doute aussi pour la dernière fois, refusaient le paiement de leurs notes, et se contentaient du louable plaisir d’avoir été charitables. Melchior, l’apothicaire, renonçait à ses 200 francs, parce que « ce jeune homme avait un bon caractère ». Hyacinthe, le tailleur, qui avait fait plusieurs habillements d’hiver et d’été, déclarait ne pas connaître son client, mais abandonnait sa créance. La dame Saignes, qui avait donné des meubles et des étoffes, ignorait même ce qui lui était dû. Le défenseur tira parti d’une situation si rare, en apostrophant le commissaire du pouvoir exécutif : « C’est un escroc, dites-vous ? Montrez ses dupes ! Vous cherchez, et ne trouvez que des amis. Prétendra-t-on que les bienfaiteurs n’avaient point le droit de prendre en pitié sa jeunesse ? Lui fera-t-on un crime d’avoir rencontré des âmes compatissantes ? »
Bref, après délibéré, le Tribunal, usant d’indulgence, condamna l’accusé « en un mois d’emprisonnement dans la maison de répression, dite Ostende », lui fit défense de récidiver sous plus fortes peines, et mit les dépens à son compte. Ces dépens étaient liquidés à six francs. Mais l’instruction avait coûté « des sommes énormes » à l’État.
La prison préventive avait duré onze mois et sept jours.
L’administration centrale fut vertement tancée par le ministre pour avoir ignoré, ou toléré, la façon dont Hervagault avait été traité pendant ce temps-là ; elle prit sa revanche en destituant Vallet de ses fonctions de concierge.
5
Le tribunal, dans les considérants de son jugement, avait constaté « que les opinions conçues sur Hervagault n’étaient pas encore entièrement détruites ». On s’en aperçut bien deux ans plus tard.
Sur la fin de thermidor an IX, la dame Saignes, marchande, l’une des bienfaitrices de l’enfant, entrevue déjà au cours de ce récit, fit ses préparatifs de départ. Aux profanes elle annonçait qu’elle se rendait dans le nord pour des achats de marchandises ; aux initiés elle avouait très-confidentiellement que son magasin était pour l’heure le dernier de ses soucis, qu’elle avait en Normandie des affaires autrement importantes, que son voyage intéressait plus qu’elle-même, plus que la ville, plus que le département ; puis, baissant la voix, elle risquait enfin le grand mot : « Je vais à Vire chercher le DAUPHIN ! »
Par les soins prévoyants de la gendarmerie, nous possédons un exact portrait de la dame Saignes ; beaucoup d’hommes célèbres n’ont pas eu comme elle le privilège de laisser leur image aux siècles futurs. Certes, le modèle est peu flatté, et les tons de la peinture ne rappellent en rien la touche délicate de Boucher et de Watteau ; mais on songera qu’un maréchal des logis tenait la palette ; et d’ailleurs, en cette circonstance, l’artiste convenait assez bien au sujet.
Ainsi bâtie, cette grosse personne avait profité de la loi sur le divorce pour se séparer de son époux, qui vraisemblablement s’était résigné sans trop de peine à ce malheur. Pas n’est besoin d’être grand physionomiste pour discerner sous cette figure quasi-virile un caractère obstiné, acariâtre et difficile au montoir. Telle de ces viragos à la rouge chevelure, par une passion entêtée et chicanière, peut accrocher et retenir un amant ; mais un mari, c’est autre chose, et la tranquillité du foyer conjugal ne s’accommode point de ces mégères domestiques. Quand les femmes de cette espèce arrivent à l’âge du retour, quelques-unes se font dévotes, et c’est tant pis pour le curé de leur paroisse ; le plus grand nombre se lance à corps perdu dans le commérage, la coterie et l’intrigue, et c’est tant pis pour les voisins.
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The end
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