Read here

Les Machabées de la Nouvelle-France

Joseph Marmette · 1878 · Free in the US

40,340 words · about 2 h 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1878 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Machabées_de_la_Nouvelle-France&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Joseph Marmette
Language
French
Published
1878
Length
40,340 words · about 2 h 49 min
Sections
11 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (11)
  1. Front matter about 1 h 25 min
  2. Introduction about 1 min
  3. Sources - Ouvrages imprimés under 1 min
  4. Chapitre premier about 5 min
  5. Chapitre deuxième about 8 min
  6. Chapitre troisième about 8 min
  7. Chapitre quatrième about 8 min
  8. Chapitre cinquième about 14 min
  9. Chapitre sixième about 8 min
  10. Chapitre septième about 15 min
  11. Chapitre huitième about 18 min

Continue:

Front matter

Enregistré conformément à l’Acte du Parlement du Canada, en l’année 1878, par Joseph Marmette, au bureau du ministre d’agriculture, à Ottawa.

-

-

Introduction

Quand j’étais enfant, mon père, me prenant sur ses genoux, me racontait le soir quelque fait de la grande épopée de l’Ancien Testament. Il me souvient encore que ma jeune imagination se plaisait surtout aux récits de ces combats merveilleux où la justice et le bon droit, bien que souvent représentés par la faiblesse ou par l’infériorité du nombre, finissent par triompher de la force et de la supériorité numérique des méchants. David enfant, qui tue le géant Goliath, Samson qui se bat seul contre des armées de Philistins et massacre des milliers d’ennemis avec une mâchoire d’âne, Judas Machabée et ses frères luttant avec avantage, quoique toujours en nombre inférieur, contre les puissants rois de Syrie et prodiguant leur sang pour la défense de la religion et de la patrie, tous les hauts faits de ces chefs du peuple de Dieu sont encore aussi vivement présents à ma mémoire que dans ces beaux jours où mon père me les racontait au coin du feu.

La vivacité de ces souvenirs me démontre combien le cerveau de l’enfant est impressionnable et comme les faits qui le frappent à cet âge éveillent dans son imagination naissante une extrême curiosité, et restent à jamais imprimés dans sa mémoire. J’ai donc songé à raconter à la jeunesse canadienne l’histoire d’une famille du pays, dont les exploits sont aussi propres à nous étonner qu’à flatter notre patriotisme ; c’est l’histoire de la famille LeMoyne dont l’un des fils sut mériter, de son vivant, par ses vertus héroïques, le glorieux surnom de Machabée de Montréal ; tandis que la postérité, étendant cette dénomination à tous les membres de la famille de cet homme illustre, les nomme avec orgueil Les Machabées de la Nouvelle-France.

Dispersées de ci et de là dans l’histoire ou enfouies dans des mémoires manuscrits, les nobles actions qui valent aux frères LeMoyne une si belle appellation, méritent d’être groupées en faisceaux lumineux et d’être offertes en exemple à la jeunesse, afin d’éveiller en elle l’admiration des grandes choses et l’amour de la patrie.

-

Sources - Ouvrages imprimés

-

Chapitre premier

LES MACHABÉES

DE LA NOUVELLE-FRANCE

Une colonie naissante. — Fondation de Montréal. — Chiens-sentinelles. — Première attaque des Iroquois contre Montréal. — Belle conduite de . — Il tue un chef iroquois. — Ruses des sauvages.

Au printemps de 1641, un gentilhomme champenois, Paul de Chaumedy, sieur de Maisonneuve, chargé par la Société de Notre-Dame de Montréal d’aller établir au Canada une colonie consacrée à la sainte Vierge, faisait voile de avec deux vaisseaux, tandis qu’un troisième navire, qui devait aussi faire partie de la même expédition, s’éloignait des blanches falaises de Dieppe et voguait avec les deux autres bâtiments vers les côtes lointaines de la Nouvelle-France. Ces trois vaisseaux portaient la fortune naissante de Montréal et les deux personnes qui devaient le plus contribuer à en assurer la fondation et l’existence : , nommé gouverneur de la colonie qu’il allait établir, et mademoiselle Mance, fille d’un procureur royal à Nogent-le-Roi, et chargée par madame de Bullion, veuve d’un surintendant des finances, d’aller établir un hôpital à Montréal.

On sait que , mademoiselle Mance et leur suite passèrent l’hiver de 1641 à Sillery, près de Québec, et qu’ils ne jetèrent les fondations de Montréal, nommée d’abord Ville-Marie, qu’au printemps de l’année suivante, le 18 mai 1642.

remplaçait alors comme gouverneur-général de la Nouvelle-France qui, depuis six ans, reposait dans cette terre , le premier, il avait réussi à coloniser, et sur laquelle il avait jeté le fructueux grain de sénevé de l’évangile et de la civilisation.

Le temps étaient alors des plus difficiles au Canada, et de cette époque date ce que l’on est convenu d’appeler la période héroïque de notre histoire.

Au milieu des fatigues du défrichement, à plus de mille lieues de la patrie, le colon, perdu au sein de forêts profondes, avait à lutter, sous un climat extrêmement rigoureux, contre les Iroquois, ces implacables ennemis des Français. Membres de la grande confédération des cinq cantons d’Agnier, d’Onneyout, d’Onnontagué, de Goyogouin et de Tsonnontouan, situés entre le lac Ontario et la rivière Hudson, les Iroquois n’avaient pu oublier que Champlain avait pris contre eux fait et cause pour les Hurons ; aussi, avaient-ils juré une haine mortelle aux alliés de leurs ennemis, et leur disputaient-ils pied à pied l’immense contrée que les nouveaux venus tentaient d’arracher à la barbarie et d’ à la domination française.

s’aperçut, en arrivant à Québec, qu’il lui faudrait déployer la plus grande vigilance ; car les Iroquois, qui déjà commençaient à harceler les colons de Québec et des Trois-Rivières, ne manqueraient certainement pas de faire tous leurs efforts pour empêcher les Français de s’établir encore plus près des Cinq-Cantons. C’est ce que les événements ne tardèrent pas à démontrer.

Une bande d’Iroquois, ayant reconnu le fort de Montréal dans l’automne de 1643, revint en plus grande force pour attaquer la place, dès le commencement de l’année suivante. Le 30 mars 1644, les chiens « qui faisaient tous les matins une grande ronde sous la conduite d’une chienne nommée Pilote, » pour découvrir les ennemis qui pouvaient être cachés aux environs, se mirent à aboyer vivement. Chacun courut aux armes et vint se ranger sous les ordres de , qui, à la tête de trente hommes seulement, sortit bravement du fort pour charger deux cents Iroquois que l’on voyait rôder sous les bois. Outre leur grande infériorité numérique, les Français avaient aussi contre eux l’énorme difficulté de marcher dans une neige molle, dans laquelle ils enfonçaient à chaque pas, tandis que les sauvages, chaussés de leurs , couraient aussi facilement que s’ils eussent été sur la terre dure. C’était comme une charge d’infanterie contre un corps de cavalerie.

Tous ces désavantages n’empêchèrent pas la petite troupe de courir à la rencontre des ennemis. déploya son monde derrière les arbres et l’on commença à se fusiller vivement de part et d’autre. Accablés cependant par le nombre et manquant de munitions, et ses hommes durent songer à la retraite. Elle commença avec ordre et lentement, les blessés passant les premiers, les hommes valides ensuite, et enfin, à l’extrême arrière-garde, qui voulait être le dernier à se retirer.

À ce moment, les Iroquois quittent le lieu où ils sont embusqués, et s’élancent vers les fugitifs qui, se voyant suivis de trop près, précipitent leur course vers le fort, et laissent leur commandant loin derrière eux. Sans un chemin de traînage, qui servait à transporter le bois destiné à la construction de l’hôpital et offrait une surface assez ferme pour les porter, tous les nôtres eussent été faits prisonniers ou massacrés sur les lieux. continuait de retraiter bravement en faisant face, de temps à autre, aux poursuivants qu’il maintenait à une certaine distance au moyen de ses deux pistolets braqués sur eux.

Mais, pendant que notre troupe retraitait de la sorte, un autre danger la menaçait du côté du fort. Une pièce de canon était pointée en plein sur le chemin qui menait à la place, de manière à le prendre en enfilade. Un de ceux qui étaient restés dans le fort, voyant accourir les nôtres en désordre, sans distinguer Français d’Iroquois, mit dans sa frayeur le feu à la pièce. Heureusement que l’amorce se trouva mauvaise et que le coup ne partit point, car cette belle équipée nous eût tué tout notre monde.

Quant aux Iroquois, qui voulaient faire prisonnier , qu’ils avaient reconnu pour le gouverneur de Montréal, ils se gardaient bien de tirer sur lui et se contentaient de le poursuivre pour le prendre vivant. Serré de trop près par eux, se retourne soudain et ajuste son homme. Le pistolet rate, et l’Iroquois qui s’était baissé pour éviter le coup, se relève pour sauter à la gorge du commandant. Celui-ci saisit son second pistolet, fait feu sur le sauvage qu’il étend raide mort à ses pieds, et bondit dans le fort dont la porte se ferme aussitôt sur le dernier des fugitifs.

Pendant les années qui suivirent, il ne s’écoula presque pas un mois sans que les Iroquois vinssent rôder aux portes de Montréal et y fissent de nombreuses victimes parmi ceux des habitants que la nécessité ou une trop grande témérité en faisaient sortir. « L’hôpital ne fut pas plutôt fait, » dit l’auteur de l’Histoire du Montréal, « qu’il se trouva assez de malades et de blessés pour le fournir tous les jours, les Iroquois par leurs boucheries y fournissant sans cesse de nouveaux hôtes. » Et plus loin : « Tantôt les ennemis venaient par ruse afin de nous surprendre dans un pourparler spécieux ; tantôt ils se cachaient dans des embuscades où ils passaient sans broncher des journées entières, chacun derrière sa souche, afin de faire quelque coup ; enfin, un pauvre homme, à dix pas de sa porte, n’était point en sûreté. Il n’y avait pas un morceau de bois qui ne pouvait être pris pour l’ombre ou la cache d’un ennemi. Il ne faut pas s’étonner si empêchait tout le monde de monter ici pour s’y établir, disant qu’il n’y avait pas d’apparence que ce lieu pût subsister ; car humainement parlant cela ne se pouvait point si Dieu n’eût été de la partie. »

-

Chapitre deuxième

Charles LeMoyne. — Il fait prisonnier deux Iroquois et sauve la vie à . — Il s’empare de deux autres Iroquois. — Acharnement des Iroquois contre Montréal. — La surprise du 6 mai 1651 — Français massacrés. — Un homme scalpé vif. — Le combat du 18 juin 1651. — Belle action d’un nommé Lavigne. — Charles taille les Iroquois en pièces. — Il est nommé garde-magasin à Montréal. — Terreur inspirée par les Iroquois.

qui ne négligeait aucun moyen d’assurer la durée de l’établissement qu’il venait de fonder, ayant demandé au gouverneur de la Nouvelle-France de lui fournir un bon sujet qui pût servir à la fois comme interprète et comme soldat, lui envoya Charles LeMoyne, jeune homme de vingt ans, mais qui promettait déjà beaucoup.

Charles LeMoyne, né à Dieppe, le 2 août 1626, était fils de Pierre LeMoyne et de Judith Duchesne. Il n’avait encore que quinze ans lorsque, sollicité par sa nature ardente, il se décida à venir s’établir dans la Nouvelle-France où les relations curieuses de l’époque poussaient déjà plusieurs esprits aventureux. Il arriva à Québec en 1641 avec son oncle, , et entra immédiatement au service des Jésuites qui l’envoyèrent dans les missions qu’ils avaient établies au pays des Hurons. Après quatre années de services rendus à la religion et à la petite colonie que les Pères Jésuites tentèrent d’établir sur les bords éloignés du lac Huron, et pendant il apprit à fond la langue huronne, dont la connaissance lui devait être si utile par la suite et allait lui permettre de rendre les plus grands services à la colonie, Charles LeMoyne était depuis quelque temps de retour à Québec, lorsque l’envoya à Ville-Marie, où le jeune homme ne devait pas tarder à se distinguer.

Dans le printemps de 1648 les Iroquois, qui rôdaient sans cesse autour de Montréal, dont l’établissement leur inspirait à bon droit les plus grandes craintes pour l’avenir, lancèrent un nouveau parti de guerre contre la ville naissante. Mais les chaudes réceptions qu’on leur avait déjà faites les ayant détournés d’employer la force, ils étaient résolus cette fois de recourir à la ruse pour mener à bonne fin leurs projets.

Plusieurs d’entre eux se présentèrent en face du fort sous prétexte d’un pourparler. et étant sortis de la place pour les rencontrer, trois Iroquois se détachèrent du groupe de leurs amis comme pour s’aboucher avec les deux Français. , qui voyait que les trois parlementaires s’approchaient sans armes, ne voulut pas être en reste de confiance avec des sauvages, et se dirigea vers le gros des Iroquois seulement avec une pique en main.

Charles LeMoyne avait appris à mieux connaître la fourberie des sauvages, et il sentit aussitôt toute l’imprudence de son compagnon.

— Ne vous avancez donc pas ainsi vers ces traîtres ! lui cria-t-il.

Le trop crédule Normentville avait un faible pour les Iroquois, bonté de cœur qu’il devait chèrement payer par la suite, puisqu’il finit par trouver la mort entre leurs mains. Il ne continua donc pas moins d’avancer vers eux. Mais à peine les avait-il rejoints, qu’ils l’enveloppèrent en lui montrant bien qu’il n’était plus libre de retourner vers les siens.

À peine Charles LeMoyne s’aperçut-il de cette trahison, qu’il coucha en joue les trois Iroquois qui étaient près de lui, en leur disant qu’il tuerait le premier qui s’aviserait de bouger. Et puis s’adressant à l’un d’eux.

— Toi, dit-il, va chercher mon compagnon.

L’Iroquois s’en alla vers les siens, mais se donna bien garde de revenir. Ce que voyant, Charles LeMoyne signifia aux deux autres qu’il tenait au bout de son mousquet de marcher devant lui jusqu’au château. La gueule du fusil braqué sur eux les persuada aisément de se rendre à cette invitation. Les deux prisonniers ne furent relâchés que le lendemain, lorsque les Iroquois se décidèrent à renvoyer .

Quelques semaines plus tard, on aperçut deux Iroquois sur une batture vis-à-vis du château. Comme ils paraissaient avoir le désir de parler à nos gens, ordonna à Charles LeMoyne et à un nommé Nicholas Godé d’aller en canot vers ces deux hommes. Mais en voyant approcher les Français, l’un des Iroquois, dont la conscience n’était sans doute pas tranquille, se jeta dans son canot et s’enfuit en laissant son compagnon sur un rocher et dans l’impossibilité de s’enfuir. et son camarade s’en emparèrent et le conduisirent à terre. Interrogé sur le motif de la fuite de son camarade, le captif répondit qu’il avait été certainement pris d’une terreur panique, vu qu’il n’avait aucun mauvais dessein.

Tandis qu’on emmenait celui-là au château, le fuyard reparut criant et pagayant au loin sur le fleuve. On le laissa faire et comme il s’approchait et que le courant l’entraînait un peu, LeMoyne et Godé sautèrent dans leur canot et donnèrent la chasse au fugitif. Celui-ci s’efforça de leur échapper nouveau. Mais contre deux adversaires la joute ne pouvait être longue, et, bientôt rejoint, notre homme vint tenir compagnie à son camarade qu’il avait si lâchement abandonné.

Pendant les trois années qui suivirent, les Iroquois laissèrent quelque répit aux habitants. Charles LeMoyne profita de ce moment de tranquillité pour commencer à défricher des terres qu’on lui avait accordées dans les environs de Ville-Marie. Mais il lui fallut reprendre les armes dans le printemps de 1651, les Iroquois ayant recommencé les hostilités avec plus de fureur que jamais.

« À peine nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes, dit l’auteur de l’Histoire du Montréal ; incessamment nous les avions sur les bras, il n’y a pas de mois cet été [1651] où notre livre des morts ne soit marqué en lettres rouges par les mains des Iroquois. Il n’est pas moins marqué de leur côté ; ils perdaient bien plus de gens que nous, mais comme leur nombre était incomparablement plus grand que le nôtre, les pertes aussi nous étaient bien plus considérables qu’à ceux qui avaient toujours du monde pour remplacer les hommes qu’ils avaient perdus dans les combats. »

Le 6 mai, Jean Boudart étant sorti de chez lui avec un nommé Chicot, tous deux furent surpris par huit ou dix Iroquois qui se jetèrent sur eux à l’improviste. Les deux Français de prendre leurs jambes à leur cou. En passant près d’un gros arbre renversé, Chicot se blottit dessous. Les Iroquois passent sans l’apercevoir et continuent de suivre Boudart de près. À quelques pas de son logis, le fugitif rencontre sa femme :

— La porte de la maison est-elle ouverte ? lui crie-t-il.

— Non, je l’ai fermée en partant, répond-elle.

— Alors nous sommes morts !

Et il continue de fuir avec sa femme à ses côtés. Mais celle-ci ne pouvant courir aussi vite que son mari, se sent bientôt saisie par les sauvages. Aux cris désespérés qu’elle pousse, Boudart s’arrête, et, quoique désarmé, se jette sur les Iroquois auxquels il dispute sa malheureuse femme à grands coups de poing. Ce dévouement ne leur est guère utile à tous deux, car le pauvre Boudart est assommé sur place et sa femme enlevée.

En ce moment, , attirés par le bruit, arrivent sur les lieux ; mais quarante Iroquois embusqués derrière l’Hôpital s’élancent vers eux, en poussant leur terrible cri de guerre. Les trois Français doivent battre en retraite, ce qui ne laisse pas que d’offrir quelque difficulté, les Iroquois leur barrant le passage. Qu’importe, ils s’élancent, passent à la barbe de leurs ennemis, essuient quarante coups de feu, dont un perce le bonnet de Charles LeMoyne, et arrivent sains et saufs à l’Hôpital, qu’ils trouvent tout ouvert et où est seule en ce moment. L’Hôpital était bâti à quelque distance du fort et entouré d’une palissade.

Ce fut un heureux hasard que la porte de l’enclos se trouvât ouverte ; car si elle eût été fermée, les trois fugitifs auraient été pris, et si les Iroquois étaient passés devant la maison avant que les Français y fussent entrés, ils auraient pris , et pillé ou brûlé l’Hôpital. LeMoyne et ses compagnons s’y étant barricadés, les sauvages retraitèrent et se mirent à chercher Chicot qu’ils avaient vu se cacher. Ils le découvrirent enfin, et voulurent s’en

mais il se mit à les frapper si fort

à coups de pied et à coups de poing, qu’ils ne purent réussir à s’en rendre maître. Alors, comme la garnison commençait à s’agiter dans le fort et qu’une sortie paraissait imminente, les Iroquois renversèrent Chicot, lui enlevèrent, en un tour de main, la chevelure avec un morceau du crâne, et, le laissant tout sanglant sur place, s’enfuirent avec la femme de l’infortuné Boudart, qu’ils finirent par brûler après l’avoir affreusement torturée. L’horrible blessure qu’avait reçue Chicot et la perte de son cuir chevelu ne l’empêchèrent pourtant pas de vivre quatorze ans de plus, ce qui est bien admirable, ajoute la relation.

Le combat qui eut lieu quelques semaines plus tard, le 18 juin, se termina plus à notre avantage et donna à une belle occasion de se signaler. Les Iroquois revenus en plus grand nombre, surprirent aux environs du fort, quatre Français qui se jetèrent dans une méchante petite redoute située entre le château et la Pointe Saint-Charles, au milieu d’un abattis d’arbres. Résolus de vendre chèrement leur vie, nos quatre hommes ouvrirent une fusillade des mieux nourries. À ce bruit un des plus anciens habitants de Ville-Marie, nommé Lavigne, qui se trouvait auprès, accourut aussitôt avec une audace admirable et un bonheur étonnant ; car en passant à la course par-dessus tous les arbres abattus, pour venir au secours de ses camarades, il donna dans quatre embuscades iroquoises, et, après avoir essuyé soixante ou quatre-vingts coups de feu, sauta dans la redoute sans avoir reçu la moindre blessure. Animés par le courage de cette nouvelle recrue les autres continuent de fusiller rondement l’ennemi.

Ce vacarme éveilla bientôt l’attention des habitants du fort et envoya et plusieurs hommes à la rescousse de ces braves.

Charles LeMoyne attendit que les Iroquois eussent fait une décharge générale et fondit sur eux avec les siens. Les sauvages se voyant désarmés ne songèrent plus qu’à prendre la fuite. Mais à mesure qu’il s’en levait un derrière les arbres on l’abattait à coups de fusil. Il en resta vingt-cinq ou trente sur place, sans compter les blessés qui parvinrent à s’enfuir avec le reste de la bande.

C’est à la suite de cette belle action que , dont le mérite était de plus en plus apprécié, fut nommé Garde-Magasin à Montréal.

Cette année-là, fut obligée de quitter l’hôpital et de chercher un refuge plus sûr au château. Les attaques des Iroquois se multiplièrent tellement que tous les habitants des environs furent obligés d’abandonner leurs demeures, et qu’il fallut mettre des garnisons dans tous les endroits qu’on voulait conserver. « Tous les jours, » dit la relation, « on ne voyait qu’ennemis ; la nuit on n’eût pas osé ouvrir sa porte, et le jour on ne se fût pas aventuré à quatre pas de sa maison sans avoir son fusil, son épée et son pistolet. »

-

Chapitre troisième

Lambert Closse et les Iroquois. — Mariage de Charles LeMoyne. — Les Iroquois forcés de demander la paix. — Hardi coup de main de .

Les attaques réitérées des Iroquois contre Montréal avaient tellement réduit la petite garnison de la place que, dans l’automne de 1651, se décida à passer en France pour aller y chercher des secours. Pendant son absence il fut remplacé dans ses fonctions de gouverneur particulier par à qui venait de succéder comme gouverneur de la Nouvelle-France. est le seul gouverneur du Canada qui soit resté dans le pays après s’être démis de ses fonctions.

L’année 1652 vit se continuer les incursions des Iroquois dans le pays, et couler le sang de plus d’un brave défenseur de la colonie. Nous ne pouvons résister au désir de faire le récit de la belle défense opérée dans une de ces rencontres, par le brave major Lambert Closse qui commandait en second la garnison de Montréal. Lambert Closse était venu dans le pays avec M. de Maisonneuve en 1641. Les écrits du temps le désignent comme sergent-major ou major de la garnison de Montréal ; et son nom est écrit en lettres d’or dans les annales de . Le 11 octobre 1652, les aboiements furieux des chiens indiquèrent qu’il y avait des ennemis en embuscade aux environs de Montréal. Le major Closse, qui était toujours aux aguets sortit de la place avec vingt-quatre hommes pour faire une reconnaissance. Mais, avec la prudence que commandait la situation, il détacha La Lochetière, Baston et un autre, trois bons soldats, qui marchaient en avant-garde, à portée de fusil. Emporté par son courage, La Lochetière s’aventura trop loin et fut renversé d’un coup de mousquet par les Iroquois ; ce qui ne l’empêcha pas de tuer son adversaire avant de tomber mort. Les deux autres se rabattirent sur le gros de la troupe qui tint bon pendant quelque temps.

Mais les ennemis étaient si supérieurs en nombre que les nôtres auraient certainement été enveloppés et défaits, si , ancien habitant de Ville-Marie, ne les eût appelés d’une chétive maisonnette où il se trouvait, leur criant de se retirer vite, parce qu’on les environnait. Lambert Closse commandant à ses gens d’enfoncer les rangs des Iroquois et d’entrer dans la masure à tout prix, les nôtres se fraient un passage jusqu’à la maisonnette où ils se barricadent en un tour de main. On pratique des meurtrières et chacun se met à fusiller à l’envie les Iroquois forcés de combattre à découvert.

La tuerie dura tant que nos gens eurent de la poudre ; mais les munitions commençant à manquer, le major vit qu’il serait bientôt réduit à la dernière extrémité. Comme il faisait part de ses perplexités au sieur Baston, celui-ci, qui était bon coureur, s’offrit d’aller chercher du renfort. Après avoir reçu les marques d’amitiés les plus chaleureuses de ses camarades, Baston, profitant d’une décharge générale des assiégés, s’élança bravement au dehors.

Sous une pluie de balles, il passe comme un éclair au milieu des Iroquois, et parvient au château, d’où il revient bientôt avec huit ou dix hommes conduisant deux petites pièces de campagne chargées à cartouche, à la faveur d’un pli du terrain qui courait du château à la maison attaquée. Arrivés en vue des Iroquois, nos gens pointent leurs pièces et font feu sur l’ennemi, tandis que le major fait une sortie générale pour favoriser l’approche de cette précieuse réserve.

« Leur entrée, » dit la relation, « fut signalée par un redoublement de coups de fusil afin de faire connaître aux ennemis que cette poudre valait bien la précédente ; mais comme ils virent qu’on en était moins chiche qu’avant l’arrivée de Baston, ils jugèrent qu’il valait mieux se retirer que d’user plus amplement de nos libéralités… On ne sait pas au juste le vrai nombre de leurs morts, quoiqu’ils en aient beaucoup perdu en cette occasion, parce qu’ils les emportèrent quasi tous, et qu’ils n’ont pas accoutumé de se vanter des gens qu’ils ont ainsi perdus. est vrai qu’ils n’ont pas pu s’en taire absolument et que, exagérant leurs pertes, ils les ont exprimées en ces termes : « Nous sommes tous morts. » Quant aux estropiés, ils en ont compté le nombre aux Français, leur avouant qu’ils avaient eu trente-sept des leurs parfaitement éclopés. »

Quant aux nôtres, ils n’eurent à regretter que la mort du brave La Lochetière et la « grande blessure du pauvre Laviolette. » Le cadre relativement restreint de ce récit ne nous permettant pas d’y insérer les autres exploits de Lambert Closse, nous dirons de suite que, après maint autre fait d’armes non moins glorieux, il fut tué dix ans plus tard par un parti d’Iroquois qui rôdait aux environs de Montréal. Peu de temps avant sa mort, comme quelqu’un lui représentait qu’en s’exposant continuellement, comme ce n’était que trop son habitude, il finirait par perdre la vie dans quelque rencontre, il fit cette belle réponse que l’histoire nous a transmise : « Je ne suis venu ici qu’afin d’y mourir pour Dieu, en le servant dans la profession des armes ; si je n’y croyais pas mourir, je quitterais le pays pour aller servir contre le Turc et n’être pas privé de cette gloire. »

Découragés par les échecs qu’ils avaient essuyés à Montréal, les Iroquois se décidèrent l’année suivante à porter leurs coups plus au bas du fleuve. Pendant tout l’été de 1653, leurs bandes semèrent la terreur dans les environs des Trois-Rivières qu’elles tinrent même bloquées pendant plusieurs semaines. Enfin, quelques-unes de leurs bandes ayant été défaites, et plusieurs de leurs capitaines capturés près de Montréal par Aouéaté, guerrier huron, les Agniers qui faisaient le siège des Trois-Rivières se décidèrent à demander la paix. Il est à présumer aussi que la nouvelle de la venue de avec une centaine d’hommes déterminés, ne contribua pas peu à pousser les Iroquois à demander la suspension des hostilités. Toujours est-il que, par l’entremise de Charles LeMoyne, on put poser les préliminaires d’une paix qui ne devait pourtant pas être de bien longue durée.

Sur ces entrefaites, ayant été, à cause de ses beaux états de service, gratifié par d’une somme de quatre cents livres, en profita pour reprendre ses défrichements ; et, comme il avait atteint sa vingt-huitième année, il pensa aussi que le moment était venu pour lui de s’établir.

Il y avait alors à Ville-Marie une jeune personne fort distinguée, . Née à Saint-Denis-le-Petit, au diocèse de Rouen, de Guillaume Thierry et d’Élizabeth Messier, elle avait été adoptée par Antoine Primot et Martine Messier qui n’avaient point d’enfant. Au moment de passer dans la Nouvelle-France en 1642, ils l’avaient demandée à ses parents, s’engageant à élever cette nièce comme leur propre fille et à la faire leur héritière. « Catherine n’avait alors qu’un an, dit l’auteur de l’Histoire de la colonie française ; et comme Monsieur et Madame Primot prirent le plus grand soin de l’éducation de cette enfant, ayant pour elle une affection de père et de mère, elle fut considérée dans la colonie comme leur propre fille et appelée de leur nom. Ayant remarqué les heureuses dispositions de cet enfant, Madame Primot s’était plus particulièrement appliquée à former son esprit et son cœur. Elle eut la joie de voir ses efforts couronnés de succès. Dès l’âge de quatorze ans, Catherine annonçait ce qu’elle serait un jour : une mère de famille accomplie et un modèle achevée de vertu pour toute la colonie. »

, qui avait été plus d’une fois à même d’apprécier les belles qualités de Mademoiselle Primot, la demanda en mariage à ses parents. Ceux-ci n’auraient certainement pas pu désirer un gendre plus digne, et ils accueillirent avec joie ses propositions.

Le contrat de mariage fut passé au fort de Ville-Marie, en présence du gouverneur de la place, et de plusieurs notables, et le mariage eut lieu le 28 mai 1654 avec la plus grande solennité. Afin de montrer aux époux le vif intérêt qu’il leur portait, octroya à Charles LeMoyne une propriété située à la Pointe Saint-Charles. En outre il lui donna quatre-vingt-dix arpents de terre dans l’Île de Montréal, à part l’arpent sur lequel avait déjà fait construire une maison près de l’Hôpital.

Pendant l’année qui suivit, les Iroquois s’empressèrent de rompre de nouveau la paix et descendirent jusqu’à l’établissement de l’Isle-aux-Oies, en bas de Québec, qu’ils mirent à feu et à sang, après avoir tué les sieurs Moyen et Macart dont ils emmenèrent les enfants en captivité. Une partie de cette bande s’en vint ensuite rôder près de Ville-Marie. Après plusieurs escarmouches où un Français nommé d’Aubigeon fut tué, les Iroquois allèrent se poster de l’autre côté du fleuve, en face de la ville, et de là feignirent vouloir parlementer.

, qui arrivait en ce moment de Québec, dit à :

— Voilà des gens qui ont saccagé l’Île-aux-Oies et qui viennent de tuer d’Aubigeon. Ils veulent encore nous rendre victimes de quelque trahison. Il faut s’emparer de ces deux fourbes que vous voyez là, sur la batture, en face de nous, et qui semblent nous défier de rien entreprendre contre eux.

— Comment s’y prendre ? demanda .

— Si vous voulez bien me le permettre, j’irai seul vers eux…

— Seul !

— Oui, je traverserai avec deux pistolets cachés au fond de mon canot. Me voyant approcher en si petit équipage, ils me laisseront accoster la batture où ils sont, sans méfiance aucune. Arrivé sur eux, j’exhiberai tout-à-coup mes armes, et je forcerai ces drôles de prendre le courant qui vient vers le château. Et alors, vous les pourrez cerner et vous en emparer tout à votre aise.

Tout hardi qu’il pût être, ce plan fut adopté et réussit à merveille. Mais le gros des Iroquois qui étaient campés de l’autre côté du fleuve goûtèrent peu ce procédé, et après les plus violentes menaces, se décidèrent enfin le lendemain à venir attaquer la place. Mais , secondé par le major Closse et , ne donna pas le temps à ces sauvages de prendre pied à terre. À peine furent-ils en vue qu’on les chargea avec une telle impétuosité, qu’ils s’enfuirent comme une volée de corbeaux. Alors, pour avoir la liberté de leurs compagnons que l’on retenait prisonniers, dans le fort, les Iroquois demandèrent la paix.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…