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Les Névroses (Janet)

Pierre Janet · 1909 · Free in the US

113,090 words · about 7 h 55 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1909 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Névroses_(Janet)&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Pierre Janet
Language
French
Published
1909
Length
113,090 words · about 7 h 55 min
Sections
14 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (14)
  1. Front matter under 1 min
  2. Introduction about 2 min
  3. Chapitre I about 45 min
  4. Chapitre II about 30 min
  5. Chapitre III about 31 min
  6. Chapitre IV about 33 min
  7. Chapitre V about 1 h 5 min
  8. Chapitre VI about 35 min
  9. Chapitre VII about 40 min
  10. Chapitre I about 1 h 11 min
  11. Chapitre II about 30 min
  12. Chapitre III about 35 min
  13. Chapitre IV about 25 min
  14. Chapitre V about 32 min

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Front matter

Introduction

PREMIÈRE PARTIE - LES SYMPTÔMES NÉVROPATHIQUES

DEUXIÈME PARTIE - LES ÉTATS NÉVROPATHIQUES

Introduction

Les ouvrages courts qui résument en quelques idées générales un très grand nombre d’études scientifiques sont fort difficiles à écrire et fort dangereux pour l’auteur. Ils suppriment les observations des faits particuliers qui peuvent être exactes et intéressantes même si les théories sont insuffisantes, ils ne permettent pas d’indiquer les exceptions, les restrictions que tout auteur même systématique ajoute toujours à ses thèses et qui en atténuent la fausseté inévitable. Ils grossissent et mettent en évidence cette fausseté inhérente à tout système qui essaie de classer et de fixer les formes innombrables et changeantes des phénomènes naturels. Cependant de tels ouvrages sont utiles; ils instruisent rapidement et éveillent la curiosité ainsi que le désir d’étudier mieux les questions dont ils traitent. Ils montrent ce qu’il y a d’inté-ressant et d’utile dans une conception d’ensemble, dans une méthode; ils indiquent la voie à suivre pour critiquer et pour perfectionner. Un auteur qui a longtemps poursuivi les études de détail doit peut-être quelquefois affronter de tels ouvrages.

Voici vingt ans que je publie de gros volumes d’études particulières sur les Névroses, ces volumes contiennent plus de cinq cents observations détaillées de malades de toutes espèces et de nombreuses analyses psychologiques et physiologiques de leurs troubles si variés. Ces analyses me paraissent constituer la partie la plus intéressante de mes recherches, elles serviront de matériaux à ceux qui dans quelques années édifieront la théorie des maladies de l’esprit humain. Mais je n’ai pas pu accumuler tant d’observations sans avoir quelque conception générale, au moins quelque idée directrice pour grouper les faits et pour présenter un résumé à la mémoire. Ce sont ces quelques idées générales sur les Névroses que, sur la demande de M. le Dr Gustave Le Bon, je voudrais résumer dans ce livre, en priant le lecteur de m’excuser si je ne puis les accompagner ici des démonstrations et des discussions que j’ai souvent présentées ailleurs.

Ces études ne peuvent pas porter sur tous les phénomènes appelés à tort ou à raison névropathiques, mais elles doivent se borner à étudier les plus importants et les plus fréquents et surtout les mieux connus. La première partie de ce livre présentera une description rapide d’un certain nombre de symptômes qui me paraissent devoir rester longtemps encore dans le cadre des Névrose et qui se rattachent à deux maladies névropathiques fréquemment étudiées aujourd’hui. Dans la seconde partie, j’essayerai de tirer de ces études quelques notions d’ensemble sur ces deux névroses intéressantes, l’Hystérie et la Psychasténie et une conception au moins provisoire de ce qu’on peut appeler en général une névrose.

Chapitre I

Dès le début des études médicales, les observateurs avaient noté avec étonnement un trouble particulier de l’intelligence, une sorte de délire bizarre que l’on ne pouvait ranger dans l’aliénation proprement dite, parce qu’il était très passager et ne troublait guère les rapports du malade avec la société. Ce délire passager se présentait chez les Pythonisses, chez les Sybilles, sur le trépied sacré de Delphes : il réapparut plus tard chez les possédés du Diable et chez les extatiques possédés de Dieu, il se montra souvent chez une foule de malades tourmentés par un chagrin, une passion ou un remords. Shakespeare nous donne, dans le drame de Macbeth, une excellente description de la conception populaire que l’on se faisait alors de ce trouble mental. Lady Macbeth marche dans son sommeil les yeux ouverts, mais sans voir les témoins ; elle raconte tout haut le meurtre de Banco sans s’apercevoir de la présence du médecin et de la dame suivante, elle pousse des cris de terreur, quand elle croit voir sur son doigt la fameuse tache de sang : « damnée tache, tous les parfums de l’Arabie ne t’enlèveront pas ». C’est ce phénomène de l’idée fixe que nous considérons encore aujourd’hui comme le type de ces symptômes surprenants que l’on range dans les névroses. Nous verrons les principales formes qu’il prend chez différents malades ; ses variétés, ou du moins deux d’entre elles, sont assez distinctes pour caractériser dès le début deux groupes de malades différents. Les caractères de ces troubles devront ensuite être compris avec quelque précision, car ils se trouveront, si je ne me trompe, dans un grand nombre d’autres manifestations névropathiques.

1. - Les idées fixes de forme somnambulique.

Dans un premier groupe d’observations, l’idée qui trouble l’esprit se présente d’une manière exagérée et souvent assez dramatique pendant des états de conscience anormaux, des sortes de crises qui méritent le plus souvent d’être appelées des somnambulismes. Dans les cas les plus simples, cette idée est le souvenir d’un événement de la vie du sujet, souvenir exact mais qui se reproduit mal à propos sans rapport avec les circonstances environnantes.

Voici un premier exemple : une jeune femme de vingt-neuf ans, Gib…, intelligente, vive, impressionnable, reçoit un jour un peu trop brusquement une fatale nouvelle : on lui annonce que sa nièce, habitant la maison voisine et déjà malade depuis quelque temps, vient de succomber dans des conditions terribles. Elle se précipite au dehors et arrive malheureusement à temps pour voir, sur le trottoir, le cadavre de cette jeune fille qui, dans un accès de délire, s’était précipitée par la fenêtre. Gib…, quoique très émue, conserve en apparence son sang-froid, aide à tous les funèbres préparatifs, assiste à l’enterrement, etc. Mais, à partir de ce moment, son humeur s’assombrit de plus en plus, sa santé s’altère et l’on voit commencer les singuliers accidents suivants. Très souvent, presque tous les jours, la nuit ou le jour, elle entre dans un état bizarre, elle paraît être dans un rêve : tout doucement elle bavarde avec une personne absente qu’elle appelle Pauline (c’était le nom de la nièce morte récemment), elle lui dit qu’elle admire sont sort, son courage, que sa mort a été très belle, elle se lève et s’approche des fenêtres, elle les ouvre, les referme, les essaye les unes après les autres, monte sur l’appui de la fenêtre, et évidemment si on ne l’arrêtait pas, se précipiterait. Il faut la retenir, la surveiller sans cesse, jusqu’à ce qu’elle se secoue, se frotte les yeux et reprenne ses occupations ordinaires comme si rien ne s’était passé.

Un homme de trente-deux ans, Sm., présente un cas encore plus étrange, il est d’ordinaire toujours couché sur son lit, car il a les deux jambes paralysées. Ne nous occupons pas aujourd’hui de cette paralysie, quoiqu’elle soit bien singulière. Au milieu de la nuit le voici qui se redresse tout doucement, il saute en bas de son lit avec légèreté, car la paralysie précédente a totalement disparu ; il prend son oreiller, le serre précieusement dans ses bras et lui parle comme à un enfant ; il croit en effet tenir son petit garçon et veut l’enlever pour le faire échapper aux persécutions d’une belle-mère. En portant ce fardeau, il sort de la salle sans faire de bruit, ouvre les portes, se sauve au travers des cours, puis en s’accrochant à une gouttière, il grimpe sur les toits, et le voici qui, avec une agilité merveilleuse, emporte son oreiller autour de tous les bâtiments de l’hôpital. C’est toute une affaire que le rattraper, de le faire descendre avec précaution, car il se réveille avec un air tout hébété, et dès l’instant où il se réveille de son rêve, il est de nouveau paralysé des deux jambes, et on est obligé de le porter jusqu’à son lit. Il ne comprend rien à ce qu’on lui dit, et ne peut pas s’expliquer qu’on ait été obligé de chercher sur les toits un pauvre homme qu’une paralysie totale des deux jambes retient sur son lit depuis des mois.

Une dernière observation, car je tiens à multiplier les exemples instructifs. Nous revenons au cas banal d’une jeune fille, Irène, âgée de vingt ans, qui tombe malade à cause du désespoir causé par la mort de sa mère. Il faut se rappeler que la mort de cette femme a été réellement très impressionnante et très dramatique. La pauvre femme, au dernier degré de la phtisie, était restée seule avec sa fille dans une pauvre chambre d’ouvrier, la mort est venue peu à peu avec les étouffements, les vomissements de sang et tout son cortège effrayant de symptômes. La jeune fille a lutté désespérément contre l’impossible, elle est restée soixante nuits près de sa mère, sans se coucher, travaillant à la machine à coudre pour gagner quelques sous pendant les instants où la mourante la laissait libre. Elle a essayé de faire revivre le cadavre, de le faire respirer ; dans ces essais, elle a fait tomber le corps hors du lit et au eu une peine infinie à le remonter. Ce fut toute une scène macabre que l’on peut aisément imaginer.

Quelque temps après l’enterrement, ont commencé chez Irène des accidents très curieux et vraiment très impressionnants. Ce fut un des plus beaux cas de somnambulisme auquel j’aie assisté : il se prolongeait pendant des heures entières et il présentait un admirable spectacle dramatique, car aucune actrice ne pourrait jouer ces scènes lugubres avec tant de perfections. La jeune fille, en effet, avait la singulière habitude de rejouer tout entière, dans tous ses détails, les scènes qui avaient eu lieu au moment de la mort de sa mère ; tantôt elle parlait et alors elle racontait tout ce qui s’était passé avec une grande volubilité, faisant les demandes et les réponses, ou bien en faisant seulement les demandes et ayant l’air d’écouter les réponses. Tantôt elle se bornait à voir devant elle ces mêmes spectacles, les yeux fixes, devant les scènes auxquelles elle assistait et en prenant des attitudes en rapport avec ces scènes. Mais le plus souvent elle réunissait tout, hallucinations, paroles et actions, et semblait jouer alors une comédie bien singulière. Quand dans son drame, la scène de la mort était achevée, elle continuait la même série d’idées en préparant son propre suicide. Elle le discutait tout haut, en ayant l’air de causer avec sa mère et d’en recevoir des conseils et elle imaginait de se faire écraser par un locomotive de chemin de fer. Ce détail d’ailleurs était encore en rapport avec le souvenir d’un événement réel de sa vie. Elle croyait être sur la voie et s’étendait de tout son long sur le plancher de la salle en se disant sur les rails. Elle attendait avec impatience et effroi, elle avait des poses et des expressions de physionomie admirables qui restaient figées pendant plusieurs minutes. Le train arrivait devant ses yeux dilatés par la terreur, elle poussait un grand cri et restait immobile, comme morte. D’ailleurs elle ne tardait pas à se relever et à recommencer la comédie à l’une des scènes précédentes. Un caractère en effet de ces somnambulismes, c’est qu’ils se répètent indéfiniment : non seulement les divers accès successifs sont toujours exactement les mêmes avec les mêmes poses, les mêmes expressions et les mêmes paroles, mais encore au cours d’un même accès assez prolongé la même histoire peut être répétée une dizaine de fois exactement semblable. Enfin l’agitation paraissait s’épuiser, le rêve était moins net et graduellement ou brusquement suivant les cas, le sujet revenait à son état normal de conscience. Il reprenait ses occupations antérieures sans se préoccuper le moins du monde de ce qui venait de se passer.

Des exemples de ce genre pourraient être répétés indéfiniment, tous les événements de la vie peuvent être reproduits dans des scènes semblables. Celui-ci répète un incident dans lequel il a été mordu par un chien, celui-là reproduit dans son rêve l’émotion qu’il a éprouvée quand il a été blessé par la chute d’un ascenseur ; cette petite fille recommence une scène qui s’est passée à la pension et dans laquelle elle avait été punie gravement ; cette jeune fille reproduit une scène de viol, ce jeune homme une bataille dans la rue, cet autre un chapitre de roman qu’il a lu et dans lequel des voleurs entrent par une lucarne et le ligottent sur son lit.

Dans d’autres cas de ce genre, les idées fixes porteront sur des faits tout à fait imaginaires comme on peut le voir chez les sujets qui se figurent être en Enfer, au milieu des démons ou qui se croient transportés dans le Ciel, ou qui jouent comme Louise Lateau la scène de la crucifixion. Un exemple amusant de cette forme du phénomène nous est donné dans l’observation du jeune Vi… Ce jeune homme de dix-sept ans est employé dans une pharmacie, ce qui lui a permis d’acquérir quelques vagues connaissances médicales ; à la suite de différents bouleversements, en particulier après la mort de son jeune frère, il présente le délire suivant. Presque tous les jours et souvent plusieurs fois par jour, on le voit quitter ses occupations, changer d’attitude et de langage. Il se tient debout, les yeux ouverts et marche au milieu de la salle avec dignité : il s’arrête contre le mur, se baisse un peu, frappe avec ses doigts comme s’il percutait la poitrine d’une personne imaginaire ; il s’incline et couche son oreille sur cette personne. Il se relève et d’un ton doctoral se met à dire : « il va mieux aujourd’hui, mais il a encore une forte toux et de la température ; on entend des bruits crépitants, vous savez, comme du sel mis sur le feu ; il a mal aux reins, mal à la tête, toujours soif, quelques suffocations ; c’est bien la broncho-pneumonie, une inflammation du parenchyme du poumon. Écrivez : teinture de digitale 20 gouttes, des cachets de thiocol, pour lui cicatriser le poumon… » Il avance dans la salle et continue son manège et ses démonstrations. Cette fois, il s’agit d’un prétendu épileptique : « épilepsie idiopathique, messieurs… les circonvolutions du cerveau sont convexes, séparées par le conduit médullaire… il a de l’épilepsie double, la tonique et la clonique. Écrivez : KBr, LaBr, KI, aaa 5 grammes, sirop d’écorces d’oranges amères 30 grammes, eau, q.s. pour 300 grammes… », etc. Il continue ainsi pendant des heures. On voit qu’il joue le rôle d’un médecin d’hôpital qui fait la visite d’une salle, s’arrête devant chaque lit, dit quelques mots d’explication aux élèves et dicte l’ordonnance. Au bout d’un certain temps Vi… paraît fatigué, il parle plus lentement, il ferme les yeux, puis il a quelques secousses, il reprend ses occupations ordinaires ou sa lecture sans s’excuser de ce qui vient de se passer : si on lui en parle, il prétend qu’on se moque de lui cependant dans quelque temps la même crise va recommencer, il va se retrouver dans la même salle avec les mêmes malades qui n’ont aucunement changé, et il va répéter au même endroit les mêmes gestes et les mêmes paroles.

Enfin dans un autre groupe nous pourrions placer des idées fixes portant moins sur une représentation que sur une action. Le sujet ne semble plus songer qu’à une action qu’il cherche à exécuter malgré tous les obstacles. Bien des impulsions à voler, à frapper les autres, à attenter à sa propre vie, ou simplement à boire, se présentent sous la même forme que les crises précédentes. J’ai souvent insisté sur l’observation de Maria, une femme de trente ans, qui se met à boire pendant des journées entières tout à fait de la même manière que les somnambules précédents jouaient leur comédie. Elle finit par tomber dans quelque ruisseau et se réveille dans un hôpital ou dans une prison sans savoir pourquoi elle se trouve là et sans pouvoir comprendre ce qu’elle a fait pendant les huit jours précédents. Plus souvent qu’on ne le croit, de véritables crimes sont exécutés dans ces conditions et on peut en voir un bel exemple dans l’observation récemment publiée par le Dr Biaute.

Dans les cas précédents, l’idée fixe se manifestait d’une manière complète à la fois par des actes, des paroles, des attitudes, des perturbations émotionnelles, des hallucinations, des rêves. Mais le syndrome peut être moins complet et les premiers termes de ces manifestations peuvent être supprimés. Par exemple, l’action proprement dite disparaît souvent, le sujet au lieu de jouer son rêve se borne à le parler : il décrit la rivière où il a failli se noyer, le bateau qui chavire, le froid de l’eau. Sans doute il manifeste par ses expressions de physionomie et ses contorsions les émotions qu’il ressent, mais il ne joue pas la scène, il ne nage pas sur le parquet, il se borne à raconter qu’il le fait. Su… est bien amusante quand elle se figure monter au ciel, quand elle décrit les nuages qui se rapprochent d’elle, les hommes qui deviennent tout petits, la terre qui est bien loin et les anges qui viennent au-devant d’elle : « ils volent, ils agitent leurs ailes bleues, les voici tous qui m’entourent ; cher ange, garde-moi dans tes bras, c’est si doux, laisse-moi toujours dans ce bonheur ! »

Un degré au-dessous et le sujet cesse même de parler, il n’exprime son idée fixe que par l’attitude de son corps et l’expression de sa physionomie, il reste comme figé avec une expression magnifique de joie, d’extase, de peur ou de colère. Ce sont les attitudes cataleptiques qui ont joué un grand rôle dans les épidémies religieuses et dans les études des artistes. Un degré encore au-dessous, les attitudes des membres disparaissent, ils restent immobiles et retombent inertes si on les déplace ; seuls les changements de la physionomie, les grandes modifications de la respiration et des palpitations du cœur indiquent les émotions qui bouleversent l’esprit du sujet. Un pas de plus encore et nous arrivons à un phénomène qui n’est pas toujours bien compris : le malade semble s’être évanoui, il a les yeux fermés, les membres en résolution, la respiration régulière, c’est en vain qu’on essaye de le secouer, il ne réagit en aucune manière. Au bout d’un certain temps, très variable, il se réveille de lui-même et soutient qu’il ne lui est rien arrivé ; souvent même il ne se souvient pas de s’être endormi. Pouvons-nous aussi comparer cet état aux précédents et l’appeler encore une idée fixe de forme somnambulique ? Dans quelques cas, je crois que cela est exact, on peut observer d’abord que ces nouveaux accidents se produisent dans les mêmes conditions que les précédents après un fait émotionnant et après les événements qui le rappellent. Ensuite dans certains états que nous étudierons plus tard on peut rappeler les souvenirs de ce qui s’est passé pendant ces sommeils, on peut forcer les sujets à dire tout haut les rêves qu’ils ont eus. On voit alors que leur immobilité et leur inertie n’étaient qu’apparents, l’idée fixe se développait en dedans d’eux-mêmes par des hallucinations et des images sans se manifester au dehors et le sujet se racontait à lui-même : « je vais mourir, voici mon petit cercueil sur deux chaises, mes amies le couvrent de roses blanches, etc. ». Malgré la dégradation des expressions extérieures, l’idée fixe a toujours conservé ses caractères essentiels.

2. - Les idées fixes partielles ou de forme médianimique

Quand les idées fixes deviennent ainsi incomplètes, il se produit souvent un phénomène remarquable, difficile à expliquer au point de vue clinique. Les idées ne remplissent pas l’esprit tout entier comme dans les cas précédents, d’autre pensées étrangères à l’idée fixe peuvent se développer chez le sujet en même temps ou en apparence simultanément et le sujet quoique en proie à son idée fixe peut continuer à parler d’autre chose. Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que ce sujet qui s’exprime ainsi semble ignorer le délire qui se développe au dedans de lui-même ou n’en connaître que quelques fragments. Non seulement il semble oublier son idée fixe après son développement mais il semble l’ignorer pendant le développement même.

Le cas le plus typique qui fera comprendre le caractère étrange de ce groupe nous est fourni par les délires qui prennent la forme de l’écriture des médiums et c’est pourquoi j’ai proposé d’appeler ces idées fixes partielles des idées fixes à forme médianimique. L’écriture des médiums, cette écriture intelligente qui semble se produire à l’insu du sujet est, dira-t-on, un phénomène artificiel déterminé par une certaine éducation. C’est possible, mais nous n’avons pas à rechercher en ce moment l’origine des accidents, il nous suffit de décrire la forme qu’ils prennent dans certains cas. Or l’écriture des médiums est toujours un délire partiel, d’ordinaire très passager et de peu d’importance, mais dans certains cas elle peut constituer un accident grave et mérite d’être prise comme type de ce groupe de phénomènes. L’observation de My… à laquelle je renvoie est bien remarquable. Cette femme de trente-huit ans, pour charmer ses ennuis, a pris la mauvaise habitude d’interroger les esprits : mais ceux-ci ne tardent pas à lui jouer un mauvais tour. Dès qu’elle est distraite le moins du monde, sa main droite prend un crayon et se met à écrire une phrase qui est malheureusement toujours la même : « Il ne faut pas te tourmenter de ce que je vais transcrire, tu vas mourir ; il est trop tard pour te guérir, rien au monde ne peut guérir cette maladie… ne te révolutionne pas outre mesure, tu vas mourir, etc. ». La pauvre dame trouve cette phrase partout : elle écrit à un professeur relit la lettre il n’y a que deux lignes qui soient correctes et pendant quatre pages s’étale la formule : « tu vas mourir, il est trop tard… » My… soutient qu’elle ne pense pas du tout à la mort, qu’elle n’a aucune envie d’écrire cette phrase et qu’elle ne se sent pas ce que fait sa main quand elle l’écrit ; mais elle beau faire la brave, ces messages la bouleversent et déterminent toutes sortes d’accidents nerveux.

Ce délire sous forme d’écriture automatique s’observe très fréquemment et peut prendre des formes très graves. Cependant dans les cas les plus ordinaires il est simplement risible : qui n’a pas connu ces familles éplorées, au désespoir, parce que la jeune fille de la maison voulait évoquer des anges et que sa main, guidée par le démon, n’écrit que des obscénités ?

Cette première forme du phénomène nous permet de mieux comprendre d’autres accidents du même genre. À côté de l’écriture automatique il y a la parole automatique. On connaît l’histoire des petits prophètes cévénols pendant la révolte des Camisards : ils parlaient involontairement en croyant obéir à une impulsion étrangère : « ils écoutaient, dit un témoin, leurs propres paroles comme provenant de l’Esprit. Ils avaient le sentiment que leurs idées leur étaient fournies à mesure que les mots leur étaient dictés, que leur langue était mise en mouvement sans qu’ils y fussent pour rien ». Au XVIIIe siècle, Carré de Montgeron décrivant les convulsionnaires du cloître Saint-Médard racontait le fait suivant : « Il arrive souvent que la bouche des orateurs prononce une suite de paroles indépendantes de leur volonté en sorte qu’ils s’écoutent eux-mêmes comme les assistants et qu’ils n’ont connaissance de ce qu’ils disent qu’à mesure qu’ils le prononcent ». Beaucoup de nos malades présentent aujourd’hui des phénomènes du même genre et quand nous parlerons du mutisme nous verrons plusieurs sujets qui ne peuvent plus parler volontairement, mais qui sont tout étonnés d’entendre leur bouche prononcer des paroles qu’ils n’ont ni voulues, ci conçues.

D’autres actes que la parole peuvent être ainsi en rapport avec ce délire partiel qui semble se développer au-dessous de la conscience normale et qui mérite d’être appelé subconscient. Je rappelle seulement un fait amusant que j’ai décrit autrefois: une femme de vingt ans, B… qui avait déjà présenté toutes sortes d’accidents névropathiques venait se plaindre de ce qu’elle appelait des vertiges. Quand elle marchait dans la rue, le sol se dérobait tout à coup sous ses pieds, elle se sentait précipitée en avant et devait se retenir pour ne pas tomber. Ce vertige qui ne se rattachait à aucun symptôme précis a paru longtemps inexplicable jusqu’à ce que nous ayons pu pénétrer dans les rêveries qui remplissaient la conscience de la malade à son insu. Quelque temps auparavant elle avait fait une visite à ses parents et ceux-ci lui avaient violemment reproché sa conduite irrégulière. En revenant, elle rêvait à ces accusations et prenait dans son rêve une résolution qui simplifie toujours beaucoup les choses, celle de se jeter à la Seine ; elle enjambait alors le parapet et sautait dans l’eau. Mais cette chute imaginaire faite simplement dans la rue déterminait un soubresaut qui la réveillait ; elle se sentait alors tomber en avant sans savoir pourquoi et éprouvait cette impression de vertige dont elle était venue se plaindre.

Une dernière forme bien intéressante de ces idées fixes partielles est la forme hallucinatoire. Au milieu de ses autres pensées, le sujet est tout d’un coup étonné par une hallucination qui lui apparaît sans qu’il en sache l’origine. Il est facile de montrer que cette hallucination n’est qu’un fragment de tout un rêve, de toute une idée fixe dont la plus grande partie reste latente. Il est curieux de voir les deux formes de l’idée fixe chez certains sujets. Cu… par exemple, a des accidents somnambuliques analogues aux précédents dans lesquels elle rencontre un individu nommé Joseph, le voit, s’entretient avec lui et ne lui refuse rien. Mais au milieu de la journée, le même sujet bien tranquille voit subitement apparaître la tête de Joseph, ou sent l’odeur de sa cigarette, ou sent sa joue frôlée par une moustache. Une pauvre mère qui a perdu ses deux enfants voit des draps noirs, des squelettes, un corbillard qui passe dans la salle.

Enfin je crois que dans certains cas, la manifestation de ces idées fixes partielles peut être encore plus réduite et qu’il faut quelquefois rattacher à ces phénomènes des émotions subites, des peurs inexplicables qui traversent tout d’un coup la conscience du sujet sans rapport apparent avec les idées qu’il a en ce moment. Telles sont les diverses formes complètes ou incomplètes des idées fixes à forme somnambulique ou à forme médianimique que l’on observe chez les hystériques.

3. - Les obsessions.

Les idées qui troublent l’esprit sont loin de se présenter toujours sous la forme que nous venons de décrire. Chez d’autres névropathes, peut-être plus nombreux que les précédents, que j’ai proposé de désigner sous le nom de psychasténiques, on observe des troubles intellectuels analogues qui consistent aussi dans l’importance exagérée que prend une certaine idée et dans les troubles que cette idées entraîne avec elle ; mais chez eux les idées pathologiques ne se présentent pas de la même manière. Il s’agit des obsessions des psychasténiques, et nous verrons peu à peu en quoi elles différent des idées fixes des hystériques.

L’aspect de ces malades et la manière même dont nous connaissons leurs troubles sont tout à fait différents. On vient de voir que l’hystérique, dans les cas typiques, oublie complètement le sujet de ses rêves et la scène qu’elle a jouée pendant la crise précédente. Quand elle est revenue à l’état normal, elle peut tout au plus nous raconter qu’elle a souvent de singulières attaques, qu’on lui a dit qu’elle parlait, qu’elle remuait, mais elle sait très vaguement de quoi il s’agit. Souvent, il est curieux d’observer que, pendant cet état normal, elle n’est pas du tout préoccupée du sujet qui devient idée fixe dans ses crises, elle l’a quelquefois entièrement oublié. L’autre malade dont il nous reste à parler, est tout à fait différent : il est embarrassé, gêné, il a peine à s’exprimer ; mais, en réalité, il sait parfaitement ce qui le tourmente. Au lieu d’apprendre par l’entourage du malade le sujet de l’idée fixe, c’est par le malade lui-même que nous apprenons le contenu de l’obsession, car il peut en indiquer tous les détails. Il en résulte que la crise dans laquelle cette idée se développe est beaucoup moins nette, elle n’a pas un commencement et une fin bien déterminées. La préoccupation est presque continuelle et présente simplement des moments d’exaspération.

Voyons donc, d’après les dires des malades, les idées qui les préoccupent ; nous reprendrons ensuite les caractères de ces obsessions en même temps que ceux des idées fixe précédentes. Les sujets de ces obsessions peuvent être extrêmement variés et la liste en serait interminable. J’ai cependant essayé de les répartir en quelques groupes qu’il me semble intéressant de conserver pour mettre un peu d’ordre dans l’exposé.

1º Obsessions et impulsions sacrilèges. — Dans un premier groupe, il s’agit évidemment d’obsessions religieuses, mais ce sont des idées religieuses toutes spéciales et ayant un aspect horrible, monstrueux, en dehors de toute croyance raisonnable. Au lieu de se préoccuper des événements de la vie commune, de la mort d’un enfant, de l’absence d’une personne aimée, ces malades songent à des crimes religieux, irréalisables et fantastiques. Un homme de quarante ans, après beaucoup de tergiversations, nous fait l’aveu de ce qui le tourmente jour et nuit. Il vient de perdre, il y a deux ans, son père et son oncle pour qui il avait la pus grande affection et la plus grande vénération : il les pleure, cela est naturel. Va-t-il être obsédé par l’image de leur figure comme une hystérique pleurant son père ? Non. Il est obsédé par la pensée de l’âme de son oncle. Mais ce qui est effroyable, c’est que l’âme de son oncle est associée, juxtaposée ou confondue (nous savons que ces malades s’expriment très mal) avec un objet répugnant : des excréments humains. « Cette âme gît au fond des cabinets, elle sort du derrière de M. un tel, etc., etc. ». Il fait une foule de variations sur ce joli thème et il pousse des cris d’horreur, se frappe la poitrine : « Peut-on concevoir abomination pareille, penser que l’âme de mon oncle c’est de la m… ». Le cas est intéressant par sa grossièreté ; une idée de ce genre présente, à mon avis, un cachet tout spécial : elle avertit déjà le médecin qui ne le rencontrera guère en dehors du délire du scrupule.

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