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Les Malheurs de l’amour

Claudine Guérin de Tencin · 1820 · Free in the US

40,573 words · about 2 h 50 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Claudine Guérin de Tencin
Language
French
Published
1820
Length
40,573 words · about 2 h 50 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Épître dédicatoire under 1 min
  2. Partie 1 about 1 h 16 min
  3. Partie 2 about 1 h 35 min

Continue:

Épître dédicatoire

Je n’écris que pour vous ; je ne désire des succès que pour vous en faire hommage ; vous êtes l’univers pour moi.

Partie 1

grand-père avait acquis de grands biens dans une charge de finance, et laissa mon père à portée de les accroître par la même voie. Des richesses acquises avec tant de facilité persuadent volontiers à ceux qui les possèdent qu’elles leur sont dues, et ne leur laissent qu’une espèce de mépris pour ceux que la fortune n’a pas aussi bien traités.

Mon père était né pour penser plus raisonnablement ; il ne lui manquait, pour avoir de l’esprit et du mérite, que la nécessité d’en faire usage ; mais on ne sent guère cette nécessité, quand on jouit d’une grande fortune qu’on n’a pas eu la peine d’acquérir. Les talents et les pensées saines sont presque toujours le fruit du besoin ou du malheur.

Ma mère était d’une condition pareille à celle de mon père. Ils joignirent, par leur mariage, des richesses à des richesses, et je naquis dans le sein d’une abondance, que ma qualité de fille unique ne me donnait à partager avec personne.

Mon éducation s’en ressentit. À peine avais-je les yeux ouverts, que je savais déjà que j’étais une grande héritière. Non seulement on satisfaisait mes fantaisies ; on les faisait naître. On m’accoutumait à être fière et dédaigneuse. On voulait que je dépensasse, mais on se gardait bien de m’apprendre à donner. Enfin, on n’oubliait rien pour me rendre digne de l’état de grande dame, que je devais avoir un jour.

L’usage est établi de mettre, à un certain âge, les filles dans un couvent, pour leur faire remplir les premiers devoirs de la religion. La vanité décida de celui où je devais être. Une abbaye célèbre fut choisie, parce qu’on y mettait toutes les filles de condition, et qu’il était du bon air d’y être élevée. Le faste me suivit dans le couvent ; on n’eut garde de me laisser à la nourriture ordinaire, dont toutes les pensionnaires, qui valaient mieux que moi, s’accommodaient ; il me fallait des mets particuliers. Ma fille est délicate, disait ma mère (car il est de l’essence d’une riche héritière de l’être) ; elle ne serait pas nourrie. Cette santé, prétendue délicate, était cependant très robuste ; mais, ce qu’elle ne demandait pas, la vanité de mes parents le demandait. Il me fallait, à toute force, des distinctions ; on voulut que j’eusse, par le même principe, outre une femme pour me servir, une gouvernante en titre. Quoique ce ne fût pas l’usage de la maison, les religieuses, éblouies de la grosse pension, consentirent à tout.

Il n’est guère de lieu où les richesses imposent plus que dans les couvents : les filles qui y sont renfermées, dans le besoin continuel où elles sont d’une infinité de petites choses, regardent avec respect celles dont elles espèrent de les recevoir ; aussi eus-je bientôt une cour assidue. Loin de s’occuper à me corriger, on me louait à l’envi. J’étais la plus aimable enfant qu’on eût jamais vue. On me donnait partout la première place, et on me remplissait la tête de mille impertinences. Mon père et ma mère, charmés de ce qu’on leur disait de moi, redoublaient leurs présents, et j’en étais encore mieux gâtée. J’étais parvenue à ma quatorzième année, que je n’avais encore reçu ni chagrin, ni instruction. Une petite aventure qui m’arriva me donna l’un et l’autre.

Ma gouvernante me faisait manger quelquefois au réfectoire, pour étaler aux yeux de mes compagnes ma magnificence. Je faisais part à mes complaisantes de ce qu’on me servait ; les autres n’en tâtaient pas : c’était une leçon que ma gouvernante m’avait donnée, que je suivais cependant avec peine : il y avait dans le fond de mon cœur quelque chose qui répugnait à tout ce qu’on me faisait faire.

Mademoiselle de Renonville, d’une des premières maisons de Picardie, aussi sottement fière de sa noblesse qu’on voulait que je le fusse de mes richesses, ne s’était jamais abaissée à venir chez moi : elle fit plus ce jour-là ; elle s’empara de la place que j’avais coutume d’occuper. J’allais en prendre une autre, quand ma gouvernante, offensée de ce manque de respect, s’avisa de vouloir me faire rendre la mienne.

Cette dispute fut longue et vive. La Renonville exagéra les avantages de sa naissance, et n’épargna point les traits les plus piquants sur la mienne. Pendant ce temps-là, j’avais les yeux baissés ; je ne savais que faire de toute ma personne : je sentais confusément du dépit, de la colère et de la honte. Ce que j’entendais m’était tout nouveau, et me faisait naître des idées qui étonnaient mon petit orgueil.

Une religieuse plus raisonnable que les autres, et véritablement raisonnable, vint me tirer de cette embarrassante situation, et m’emmena dans sa chambre. Dès que nous y fûmes, je me mis à pleurer de tout mon cœur. Savez-vous ce qu’il faut faire, me dit la religieuse ? il faut, au lieu de pleurer, être bien aise de n’avoir point de tort. Hélas ! non, je n’en ai aucun, répondis-je en continuant de pleurer ; si ma gouvernante ne m’en avait empêchée, je me serais mise ailleurs, et je n’aurais pas le chagrin que j’ai ; ce qui me fâche, c’est que les pensionnaires qui me font le plus de caresses étaient bien aises de me voir mortifiée. Que veut dire mademoiselle de Renonville, que je lui dois du respect ? pourquoi lui en devrais-je ? Vous ne lui en devez point aussi, répondit la religieuse ; mais elle est fille de qualité, et vous ne l’êtes pas.

Ces distinctions étaient toutes nouvelles pour moi ; mais, par une espèce d’instinct, je craignais d’en demander l’explication. Eugénie (c’était le nom de la religieuse) n’attendit pas mes questions. Vous avez le cœur bon, me dit-elle, et je vous crois l’esprit assez avancé pour être capable de ce que j’ai à vous dire. On ne vous a mis jusqu’ici que des idées fausses dans la tête, et il faut vous en défaire.

Votre père a acquis son bien par des voies et dans des emplois peu honorables : c’est une tache qui ne s’efface jamais entièrement. Mais pourquoi, demandai-je, cette noblesse est-elle tant estimée ? C’est, me répondit-elle, que son origine est presque toujours estimable : d’ailleurs il a fallu quelques distinctions parmi les hommes ; celle-là était la plus facile.

Ma mère, qui vint me voir, interrompit cette conversation. Ma gouvernante s’empressa de lui exagérer l’affront que je venais de recevoir : ma sortie fut résolue sur-le-champ ; je n’en fus pas fâchée. J’éprouvais avec mes compagnes à peu près la même honte que si elles m’avaient vue toute nue. Je regrettais pourtant Eugénie : elle m’avait dit, à la vérité, des choses fâcheuses ; mais elle ne m’avait pas méprisée ; une lueur de raison, qui commençait à m’éclairer, me faisait sentir que j’avais besoin de ses instructions.

J’allai la trouver dans sa cellule ; je l’embrassai de tout mon cœur, et à plusieurs reprises. Ce que vous faites, me dit-elle, ma chère enfant, prouve votre heureux naturel : il serait bien triste que vous ne fussiez pas raisonnable ; vous êtes faite pour l’être ; mais les exemples que vous allez avoir devant les yeux vont vous séduire ; vous êtes encore bien jeune pour y résister. Je vous aime : je veux que vous m’aimiez aussi. Venez me voir souvent, je vous donnerai mes avis ; et, si vous avez confiance en moi, je vous ferai éviter des ridicules, et peut-être des malheurs réels.

Je l’embrassai une seconde fois : nous pleurâmes toutes deux en nous quittant, et cette conversation fut le commencement d’une liaison à laquelle je dois le peu que je vaux. Eugénie m’a éclairée sur la plupart des choses ; elle me les a fait voir telles qu’elles sont ; et, si elle ne m’a pas empêchée de faire de grandes fautes, elle me les a du moins fait sentir.

Dès que je fus retournée dans la maison paternelle, on songea à me donner des maîtres que je n’avais pu avoir dans le couvent : les plus chers furent préférés. On se persuade, quand on est riche, que les talents s’achètent comme une étoffe. Heureusement la nature avait mis ordre que la dépense ne fût pas perdue avec moi. J’étais née avec les plus heureuses dispositions : je fus bientôt la meilleure écolière de mes maîtres. J’avais, outre cela, une figure charmante : il y a si longtemps que j’étais belle, qu’il n’y a plus de vanité à dire que je l’étais en perfection.

Être belle, être excessivement riche, c’était plus qu’il n’en fallait pour attirer les prétendants ; aussi vinrent-ils en foule : heureusement mon père s’était mis dans la tête de ne me marier qu’à dix-huit ans.

Ma mère seule eût été bien capable d’attirer du monde chez elle : si elle n’était pas aussi régulièrement belle que moi, elle ne laissait pas de l’être beaucoup ; et, si elle n’eût voulu être que ce qu’elle était, elle eût été tout à fait aimable : mais elle voulait être une femme de condition ; elle en prenait, autant qu’elle pouvait, les airs et les manières ; ce n’est pas tout : elle voulait avoir plus d’esprit que la nature ne lui en avait donné. Il y a de certaines expressions que les gens du grand monde mettent de temps en temps à la mode, qui signifient tout ce qu’on veut, qui ont été plaisantes la première fois qu’on en a fait usage, mais qui deviennent précieuses ou ridicules, quand on s’avise de les trop répéter.

Ma mère tombait à tout moment dans cet inconvénient : les façons communes de parler n’étaient point de son goût ; les élégantes ne lui étaient pas familières ; elle s’y méprenait presque toujours : je ne sais si c’était pour se donner le temps de les trouver, ou si elle y entendait finesse ; mais elle traînait toutes ses paroles.

Que la façon libre dont je parle de ma mère ne prévienne point contre moi : je n’ai jamais manqué à ce que je lui devais ; je l’ai aimée tendrement, et j’étais quelquefois au désespoir du soin qu’elle prenait de gâter tout ce qu’elle avait de bon et d’aimable : je m’imaginais que mon exemple la corrigerait ; j’avais pour cela une attention continuelle à éviter tout ce qui avait la plus légère apparence d’affectation.

Du caractère dont je viens de la dépeindre, on juge bien qu’elle ne voulait vivre qu’avec les personnes de qualité : les noms, les titres faisaient tout auprès d’elle. Avec quel soin, avec quelle dépense allait-elle se chercher parmi ces gens-là des ridicules et des dégoûts ! N’importe, tout était supporté pour avoir le plaisir de se montrer aux spectacles avec une duchesse, et pour dire à quelques complaisants du second ordre : La duchesse une telle, le duc un tel, viennent souper chez moi.

Ces jours si agréables n’étaient cependant pas sans embarras : il fallait écarter de la maison ces mêmes complaisants à qui mon père avait donné le droit de venir familièrement, et dont ma mère aurait eu honte. Quelques petits parents étaient dans le même cas, et augmentaient les embarras ; car on ne voulait point absolument les montrer, et ils n’étaient nullement disposés à se cacher.

Je me rappelle encore, avec une sorte de honte, ce qui se passait les jours où les grandes compagnies devaient venir. Tout était dès le matin en l’air dans la maison. Les instructions que ma mère distribuait commençaient par mon père : on ne pouvait le renvoyer comme les autres ; il fallait du moins tâcher de lui donner les manières convenables. C’était, comme je l’ai dit, un bon homme qui aurait eu naturellement le sens droit, si sa femme lui en avait laissé le pouvoir ; mais, à force de lui vanter l’excellence de vivre dans ce qu’elle appelait la bonne compagnie, il s’en était coiffé presque autant qu’elle. On lui avait sur-tout recommandé des airs aisés : il est difficile de ne pas confondre une liberté honnête avec la familiarité ; l’usage du monde apprend seul ces différentes délicatesses ; aussi mon père et ma mère s’y méprenaient-ils toujours.

Jamais de titres, jamais de monsieur, même en leur parlant : ils n’en venaient pas avec moins d’empressement dans la maison. La liberté d’y amener qui on voulait, et plus encore peut-être le plaisir de se moquer de nous, ne laissaient pas sentir à ces grands seigneurs et à ces grandes dames, qu’il y avait autant d’indécence à eux d’y venir, qu’à nous de sottise de les recevoir.

Ma mère ne pouvait se dispenser d’être coquette ; l’état de jolie femme et de femme du grand monde l’exige : la difficulté était d’avoir des amants de bon air. Un homme qui eût été de la cour lui eût fait tourner la tête ; mais ces messieurs ont aussi leurs maximes : il serait du dernier ridicule d’accorder des soins suivis à une bourgeoise, et de s’y attacher sérieusement.

Ma présence ne nuisait à rien. L’usage qui ne permettait pas à une mère d’avoir des prétentions quand sa fille paraissait dans le monde était changé dès ce temps-là ; chacune avait ses adorateurs : il arrivait même assez souvent que l’on commençait par la mère, surtout lorsqu’il était question de mariage.

Entre les familiers de la maison, le chevalier de Dammartin était le plus autorisé ; c’est lui qui donnait le ton. La malignité, plus encore la vanité, le rendaient caustique et médisant ; il méprisait tout le monde, pour s’estimer plus à son aise. À force de parler contre la noblesse des autres, on s’était persuadé l’excellence de la sienne : la même voie lui avait acquis la réputation de vertu et de probité. Il s’était établi juge. Il décidait souverainement en tout genre ; mais il ne parlait pas tous les jours. Il était établi qu’il avait de l’humeur, on la respectait ; je crois en vérité qu’on lui en faisait un mérite. Mon père était le seul pour qui il n’en eût point ; il lui souriait même quelquefois : il est vrai que cette faveur précédait toujours quelques emprunts, qu’on ne rendait jamais.

Les autres hommes qui nous faisaient l’honneur de venir se moquer de nous étaient la plupart des petits-maîtres : beaucoup de suffisance, un babil intarissable, une très grande ignorance, un souverain mépris pour les mœurs, nuls principes : vicieux par air, et débauchés par oisiveté ; voilà ce qu’ils étaient tous.

Je passai près d’une année après ma sortie du couvent, sans être admise dans les grandes compagnies : on voulut auparavant me laisser acquérir la bonne grâce du maître à danser, m’instruire de ce qu’on appelle le savoir-vivre, la politesse, et surtout me donner le bon ton.

Si je voulais me laisser aller aux réflexions, cette matière m’en fournirait beaucoup ; mais elles seraient également inutiles à ceux qui sont capables d’en faire, et à ceux qui n’en font jamais.

Je regagnais mon appartement aussitôt qu’on avait dîné ; j’y passais peut-être les plus doux moments que j’ai passés de ma vie. Dès que mes maîtres m’avaient quittée, je lisais des romans que je dévorais. Un fonds de tendresse et de sensibilité que la nature a mis dans mon cœur me donnait alors des plaisirs sans mélange. Je m’intéressais à mes héros ; leur malheur et leur bonheur étaient les miens. Si cette lecture me préparait à aimer, il faut convenir aussi qu’elle me donnait du goût pour la vertu : je lui dois encore de m’avoir éclairée sur mes amants.

Le marquis du Fresnoi, qui s’attacha à moi dès que je parus dans le monde, fut le premier qui donna lieu à mes remarques ; je lui plaisais plus qu’il ne voulait qu’on le crût ; aussi n’avait-il garde d’employer les petits soins et les complaisances ; il cachait au contraire, autant qu’il lui était possible, l’attention qu’il avait à me suivre et à me regarder.

Je crois qu’il eût voulu me le cacher à moi-même ; du moins, s’il eût osé, il m’en eût demandé le secret. Rien n’était plus plaisant que les peines qu’il prenait pour donner à ses galanteries un air cavalier ; c’était comme s’il m’eût dit : Je vous conseille de m’aimer ; mais le ton devenait différent, quand le hasard lui fournissait l’occasion de me parler en particulier. L’amour, qui n’avait rien alors à démêler avec la vanité, se montrait tendre et devenait timide.

Toute jeune que j’étais, le contraste de cette conduite me paraissait parfaitement ridicule, et me donnait pour Fresnoi des sentiments très différents de ceux qu’il voulait m’inspirer. Il ne fut pas longtemps sans avoir des rivaux : ma beauté et la qualité de grande héritière lui en donnaient de deux espèces : ceux qui voulaient m’épouser, et ceux qui croyaient leur honneur intéressé à attaquer toutes les jolies femmes. Je ne sais auquel de ces deux motifs je dus l’amour du marquis de Crevant ; il était assez aimable, sans être cependant exempt des airs et des défauts des gens de son âge.

J’allais tout conter à mon Eugénie : elle riait de mes dégoûts et de mes surprises. Gardez-vous comme vous êtes, me disait-elle, le plus longtemps que vous pourrez. Votre père vous aime ; profitez de cette tendresse pour choisir un mari qui vous rende heureuse. Votre raison et votre cœur ne parlent encore pour personne. Je voudrais bien que le cœur se tût toujours ; mais je crains qu’il ne se mêle un jour de vos affaires plus qu’il ne faudrait. Vous avez un fonds de sensibilité qui m’alarme pour le repos de votre vie. Vous êtes perdue, mon enfant, si vous trouvez quelqu’un qui sache aimer et vous persuader qu’il vous aime.

Hélas ! je touchais au moment où cette prédiction devait s’accomplir. Ma mère, avide de tous les lieux où l’on pouvait se montrer, retint une loge pour la première représentation d’une pièce. Nous devions y aller avec une duchesse qui nous avait prises pour pis-aller, et qui trouva une compagnie plus convenable.

Nous voilà donc, ma mère et moi, seules dans le premier balcon. Le théâtre était plein de tout ce qu’il y avait de gens de condition à la cour et à la ville. Ma mère, pour jouir de la gloire de connaître la plupart d’entre eux, ne cessait de faire des révérences. Pour moi, uniquement occupée du plaisir d’entendre la pièce, et du soin de cacher les larmes qu’elle me faisait répandre, je ne voyais personne ; mais l’impatience d’entendre le bruit que faisait le marquis du Fresnoi, attira mes regards sur lui. Il disputait sur le mérite de la pièce avec un homme que je ne connaissais point, ou plutôt il lui reprochait de l’écouter ; car ces messieurs condamnent ou approuvent, sans savoir le plus souvent de quoi il est question. Comme il vit que je le regardais, qu’il entendait qu’on se récriait autour de lui sur ma beauté, il crut qu’il pouvait, sans se faire tort, venir un moment dans notre loge.

Je m’aperçus que celui avec qui il avait parlé lui demanda avec empressement, lorsqu’il eut repris sa place, qui nous étions. C’est la fille et la femme d’un homme d’affaires, répondit-il : la fille est jolie, comme vous voyez ; de plus ils ont un bon cuisinier ; voilà ce qui m’a fait faire connaissance avec eux. Vous n’êtes donc point amoureux, dit celui à qui il parlait ? Mais comme cela, répondit Fresnoi. Si vous n’avez rien de mieux à faire, je vous y mènerai souper ce soir ; vous me ferez même plaisir : je vais engager encore deux ou trois hommes de mes amis ; car il n’est pas mal d’être les plus forts dans cette maison.

Quelque répugnance que le comte de Barbasan (c’est le nom de celui à qui il parlait) eût d’être présenté par quelqu’un dont il connaissait tous les ridicules, le désir de me voir l’emporta, et la partie fut acceptée. Ils vinrent tous deux, après la pièce, à la porte de notre loge. La présentation de Barbasan fut faite légèrement : ils nous mirent dans notre carrosse, montèrent dans le leur, et furent aussitôt que nous au logis, où il y avait déjà du monde.

Quelle différence de Barbasan à tout ce que j’avais vu jusque-là. Je ne parle point des grâces de sa figure ; je me flatte que, si elles avaient été seules, elles n’auraient pas fait d’impression sur moi ; mais son esprit, son caractère, voilà ce qui me toucha ; j’eus le temps de prendre bonne opinion de l’un et de l’autre dès ce premier jour.

La conversation roula d’abord sur la pièce : nos petits-maîtres la déclarèrent détestable : je l’ai dit à Barbasan, dit le marquis du Fresnoi. Ajoutez, répliqua Barbasan, que vous me l’avez dit dès le premier acte : pour moi, je ne suis point si pressé de juger ; je vais à la tragédie pour donner de l’occupation à mon cœur ; si je suis touché, je n’en demande pas davantage ; je ne chicane point l’auteur sur la façon ; je lui sais gré, au contraire, des peines qu’il a prises pour me donner un sentiment très agréable.

De la pièce, qui était l’histoire du jour, on passa aux aventures de la cour et de la ville. Barbasan toujours son caractère : il doutait ; il excusait ; enfin, il eût voulu qu’on n’eût point cherché à avoir de l’esprit aux dépens d’autrui.

Le jeu finit les disputes. Barbasan ne joua point ; je ne jouai point aussi. Nous restâmes seuls désœuvrés : je m’aperçus qu’il avait les yeux attachés sur moi ; j’en fus embarrassée. Pour assurer ma contenance, je m’approchai de la table où l’on jouait. Il n’osa d’abord m’y suivre : heureusement un incident qui attira des contestations, lui en donna le prétexte. Je crois qu’il me regarda toujours ; pour moi, je n’osai lever les yeux, quoique j’en eusse grande envie.

Je n’eus pas besoin de lire avant de me mettre au lit, comme j’en avais la coutume : un trouble agréable, que je n’avais jamais éprouvé, remplissait mon cœur. La figure de Barbasan se présentait à moi. Je repassais tout ce que je lui avais entendu dire ; je m’applaudissais de penser comme lui : je n’osais m’arrêter sur l’attention qu’il avait eue à me regarder ; je n’y pensais qu’à la dérobée. Ma nuit se passa presque entière de cette sorte. Je fus fâchée ensuite de n’avoir pas dormi. Je craignis d’en être moins jolie.

Ma toilette, qui ne m’avait point occupée jusque-là, devint pour moi une affaire sérieuse. Je voulais absolument être bien ; je ne me contentais point sur le choix de mes ajustements. Où devez-vous donc aller, me dit ma femme-de-chambre, étonnée de ce qu’elle voyait ? Sa question m’étonna moi-même et m’embarrassa ; le sentiment qui me faisait agir m’était inconnu.

Quelques-uns de ceux qui avaient soupé le soir avec nous, vinrent y dîner le lendemain. On parla du per. Comment avez-vous trouvé Barbasan, dit un de nos petits-maîtres, en s’adressant à ma mère ? il ne manque pas absolument d’esprit ; et, pour un homme qui n’a pas été dans un certain monde, il n’y est point trop déplacé. Quel est-il, dit ma mère ? On prétend, répondit celui qui avait parlé, qu’il est d’une ancienne maison de Gascogne ; mais je n’en crois rien. Pourquoi n’en parlerait-il point ? pourquoi ne s’en ferait-il pas valoir ? ce secours ne serait-il pas nécessaire à quelqu’un qui n’a aucune fortune ? Il a mieux que la fortune, dit le commandeur de Piennes, qui n’avait pas encore parlé : il a des sentiments d’honneur. À l’égard de sa naissance, je puis vous répondre que tel qui vante la sienne, et qui en rompt la tête à tout propos, lui est très inférieur par cet endroit ; mais, quoiqu’il connaisse le prix que ces sortes de choses ont dans le monde, il n’a pas le courage de leur donner une valeur qu’elles n’ont pas à ses yeux.

Je ne puis dire le plaisir que me fit cet honnête homme ; moins, à ce que je croyais, du bien qu’il avait dit de Barbasan, que de ce qu’il avait humilié l’orgueil du petit-maître.

Nous sortîmes de bonne heure pour faire des visites : jamais elles ne m’avaient paru si ennuyeuses. Ce fut bien pis encore ; ma mère, qui n’avait point de souper arrangé chez elle, s’arrêta dans une maison. Je fus louée, admirée même ; mais ce n’était pas pour tous ces gens-là que j’avais pris tant de peine d’être jolie.

Revenue au logis, je lus avec soin la liste des visites ; le nom que je cherchais ne s’y trouva point ; j’en fus piquée, et n’eus garde de m’avouer la cause de mon dépit ; je le mis sur le compte de l’impolitesse que je trouvais à ne pas venir remercier ma mère : il me parut que c’était la traiter trop cavalièrement.

Nous sortîmes encore plusieurs jours de suite, et Barbasan se trouva enfin au nombre de ceux qui étaient venus à notre porte : il était visible qu’il n’avait voulu que se faire écrire. Je crus qu’il ne nous trouvait pas assez bonne compagnie pour lui : cette pensée me revint plusieurs fois pendant la nuit : il ne me parut plus si aimable ; mais je pensais trop souvent qu’il ne l’était pas. Ce dépit me rendit presque coquette. Je voulais plaire. Mon amour-propre, ébranlé par l’indifférence de Barbasan, avait besoin d’être rassuré.

Les spectacles, les promenades me servaient à merveille ; j’y faisais toujours quelque recrue d’amants. Une espérance secrète d’y trouver mon fugitif, de me montrer à lui environnée d’une foule d’adorateurs, était pourtant ce qui me soutenait. Je le cherchais des yeux dans tous les endroits où j’étais : dès que je m’étais convaincue qu’il n’y était point, mon désir de plaire s’éteignait ; les amants dont je n’avais plus d’usage à faire, me devenaient insupportables.

Le hasard me servit enfin mieux que mes recherches. Nous sortîmes un matin pour aller chez un peintre qui avait des tableaux d’une beauté singulière. Barbasan y était. Quoiqu’il y eût assez de monde, je l’eus bientôt aperçu ; et, en vérité, je crois que je ne vis que lui. Le cœur me battit ; j’avais peur qu’il ne sortît. Ma mère, qui ne voyait là personne de sa connaissance, ne fit pas façon de l’appeler. Il vint à nous d’un air embarrassé. Elle lui fit des reproches de ce qu’il nous avait négligées : il répondit qu’il s’était présenté plusieurs fois à notre porte. Quand on veut me trouver, dit ma mère, il faut venir dîner ou souper avec moi, aujourd’hui, par exemple. Je suis désespéré, répondit Barbasan ; j’ai un engagement indispensable. Demain donc, dit ma mère. Je ne suis pas plus libre demain, répliqua-t-il.

Piquée de tant de refus, je ne pus me tenir de dire, d’un ton qui se ressentait de ce qui se passait en moi : Ma mère, pourquoi le contraindre ? Monsieur a mieux à faire. Je vois encore la façon dont il me regarda alors : ses yeux tendres et timides me disaient : Vous êtes bien injuste !

Les tableaux parcourus, que nous ne regardions ni l’un ni l’autre, nous sortîmes. À peine fûmes-nous de retour au logis, que Barbasan y arriva. Il dit qu’il avait trouvé le moyen de se dégager ; que, si nous voulions de lui, il passerait la journée avec nous.

Le voilà établi dans la maison, et moi d’une gaieté qui ne m’était pas ordinaire. Tout prit une nouvelle face à mes yeux : ceux-mêmes qui ne me donnaient auparavant que de l’ennui, me faisaient naître des idées plaisantes. Je crois que Barbasan était dans la même situation. Nous étions pleins, l’un et l’autre, de cette douce joie que l’on ressent quand on commence d’aimer, et que l’on paie ensuite si chèrement.

La journée se passa comme un moment, et il en fut de même de plusieurs qui lui succédèrent ; car Barbasan n’en passait plus sans nous voir. Comme je n’examinais point mes sentiments, je ne me donnais pas le tourment de les combattre. Il s’établissait cependant une intelligence entre Barbasan et moi. Nous nous faisions de petites confidences sur tous ceux de la société : un coup-d’œil nous avertissait l’un et l’autre que le ridicule ne nous échappait pas. Notre intérêt conduisait nos remarques : les femmes, si elles étaient jolies, attiraient mes railleries ; et les hommes, surtout ceux qui voulaient être amoureux de moi, celles de Barbasan,

Je n’étais plus si pressée d’aller voir Eugénie : l’amitié devient bien faible, quand on commence à être occupé de sentiments plus vifs ; et, si elle reprend ses droits, ce n’est que lorsque le besoin de la confiance la rend nécessaire. Je n’en étais pas encore là. Lorsque je la revis, et que je voulus, comme à mon ordinaire, lui conter ce que j’avais fait et ce que j’avais vu de nouveau, je me trouvai embarrassée ; mon cœur battit bien fort, quand il fallut nommer le comte de Barbasan. Il semblait qu’Eugénie me devinait : elle me fit plusieurs questions sur son compte ; je ne pus résister au plaisir d’en dire du bien ; et, dès que j’eus commencé à parler de lui, je ne sus plus m’arrêter ; je parlai de sa figure, de son esprit, de sa sagesse.

Il se déguise peut-être mieux, dit Eugénie. Oh ! pour cela, non, répondis-je avec vivacité ; je l’ai bien examiné. Pourquoi cet examen, répliqua-t-elle ? Je meurs de peur qu’il ne vous plaise plus qu’il ne faudrait. Prenez garde à vous, mon enfant : quel , si vous alliez vous mettre dans la tête un homme que vous ne pouvez épouser ! car je conclus, par ce que vous venez de me dire, que ce Barbasan n’est pas dans le rang où l’on vous cherche un mari : gardez votre cœur pour celui à qui vous devez le donner.

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