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Le véritable Saint Genest

Jean de Rotrou · 1820 · Free in the US

15,446 words · about 1 h 5 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean de Rotrou
Language
French
Published
1820
Length
15,446 words · about 1 h 5 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice about 2 min
  3. Personnages under 1 min
  4. Acte I about 11 min
  5. Acte II about 13 min
  6. Acte III about 13 min
  7. Acte IV about 14 min
  8. Acte V about 11 min

Continue:

Front matter

Notice

Personnages

Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V

Notice

L’empereur Dioclétien accorde sa fille à Maximin, revenu vainqueur de l’Inde. Des fêtes ont lieu à l’occasion de ce mariage, et une représentation théâtrale en fait partie. Le martyre d’Adrien, que Maximin avoit condamné à mort en haine de la foi, est le sujet d’une tragédie dont Genest, acteur célèbre, remplit le principal rôle. Un théâtre s’élève au fond de la scène, où, après une répétition et des préparatifs dans lesquels le machiniste et les décorateurs paroissent, la cour vient assister à la tragédie. Genest commence son rôle avec les applaudissemens des spectateurs ; mais au moment où dans la pièce qu’il représente on lui promet des honneurs s’il veut renoncer au vrai Dieu, frappé tout à coup de la grâce, ce n’est plus Adrien, c’est Genest qui parle pour lui-même : il insulte aux dieux du Capitole ; ses interlocuteurs troublés attendent en vain leur réclame, la pièce est interrompue : il déclare enfin qu’il adopte les sentimens qu’il n’avoit fait qu’exprimer. Dioclétien irrité le condamne au supplice, et Genest reçoit la couronne du martyre.

Le talent original de Rotrou se décèle tout entier dans la conception de cette singulière tragédie qui renferme, ce me semble, plusieurs des conditions de ce que l’on nomme aujourd’hui le romantique. À des événemens politiques, Rotrou a su joindre des peintures exactes et naïves d’intrigues de coulisses et des discussions littéraires dans lesquelles il a su faire entrer avec adresse l’éloge des ouvrages de Corneille, son élève et son ami : l’intérêt que l’on porte à son personnage principal n’est point affoibli par ces digressions, que l’on a reprochées à Rotrou comme étrangères à son sujet, mais qui cependant s’y rattachent naturellement. Il est peut-être digne de remarque que cette variété de tons employée par Rotrou, que la vérité des divers sentimens qu’il a décrits et mis en jeu, furent la cause principale de l’oubli dans lequel est tombée cette tragédie ; cette même raison deviendroit aujourd’hui un sujet d’éloges de la part des littérateurs qui cherchent à introduire une plus grande liberté dans notre système dramatique. Rotrou pourroit du moins les dispenser de chercher des exemples chez l’étranger.

Voltaire a comparé plusieurs endroits de Polyeucte avec quelques-uns de Saint Genest, et souvent à l’avantage de cette dernière tragédie.

Personnages

DIOCLÉTIEN, empereur.

MAXIMIN, empereur.

VALÉRIE, fille de Dioclétien.

CAMILLE, suivante de Valérie.

PLANCIEN, préfet.

GENEST, comédien.

MARCELLE, comédienne.

OCTAVE, comédien.

SERGESTE, comédien.

LENTULE, comédien.

ALBIN, comédien.

UN DÉCORATEUR.

UN GEÔLIER.

ADRIEN, | représenté | par Genest.

NATALIE, | — | par Marcelle.

FLAVIE, | — | par Sergeste.

MAXIMIN, | — | par Octave.

ANTHISME, | — | par Lentule.

UN GARDE, | — | par Albin.

UN PAGE.

Suite de soldats et Gardes.

Acte I

VALÉRIE, CAMILLE.

Quoi ! vous ne sauriez vaincre une frayeur si vaine ! Un songe, une vapeur, vous cause de la peine, À vous sur qui le ciel déployant ses trésors, Mit un si digne esprit dans un si digne corps !

Le premier des Césars apprit bien que les songes Ne sont pas toujours faux et toujours des mensonges ; Et la force d’esprit dont il fut tant vanté, Pour l’avoir conseillé, lui coûta la clarté.

Le ciel comme il lui plaît nous parle sans obstacle ; S’il veut, la voix d’un songe est celle d’un oracle, Et les songes, surtout tant de fois répétés, Ou toujours, ou souvent, disent des vérités. Déjà cinq ou six nuits à ma triste pensée, Ont de ce vil hymen la vision tracée, M’ont fait voir un berger avoir assez d’orgueil, Pour prétendre à mon lit qui seroit mon cercueil ; Et l’empereur mon père, avec violence, De ce présomptueux appuyer l’insolence. Je puis, s’il m’est permis, et si la vérité Dispense les enfans à quelque liberté, De sa mauvaise humeur craindre un mauvais office ; Je connois son amour, mais je crains son caprice, Et vois qu’en tout rencontre il suit aveuglément La bouillante chaleur d’un premier mouvement. Sut-il considérer, pour son propre hyménée, Sous quel joug il baissoit sa tête couronnée, Quand, empereur, il fit sa couche et son état Le prix de quelques pains qu’il emprunta soldat, Et, par une foiblesse à nulle autre seconde, S’associa ma mère à l’empire du monde ? Depuis, Rome souffrit, et ne réprouva pas Qu’il commît un Alcide, au fardeau d’un Atlas, Qu’on vît sur l’univers deux têtes souveraines, Et que Maximien en partageât les rênes. Mais pourquoi pour un seul tant de maîtres divers, Et pourquoi quatre chefs au corps de l’univers ? Le choix de Maximin et celui de Constance Étoient-ils à l’état de si grande importance Qu’il en dût recevoir beaucoup de fermeté, Et ne pût subsister sans leur autorité ?

Tous deux différemment altèrent sa mémoire ; L’un par sa nonchalance, et l’autre par sa gloire. Maximin, achevant tant de gestes guerriers, Semble au front de mon père en voler les lauriers ; Et Constance, souffrant qu’un ennemi l’affronte, Dessus son même front en imprime la honte. Ainsi, ni dans son bon, ni dans son mauvais choix, D’un conseil raisonnable il n’a suivi les lois ; Et, déterminant tout au gré de son caprice, N’en prévoit le succès ni craint le préjudice.

Vous prenez trop l’alarme, et ce raisonnement N’est point à votre crainte un juste fondement. Quand Dioclétien éleva votre mère Au degré le plus haut que l’univers révère, Son rang qu’il partageoit n’en devint pas plus bas, Et l’y faisant monter, il n’en descendit pas ; Il put concilier son honneur et sa flamme, Et, choisi par les siens, se choisir une femme. Quelques associés qui règnent avecque lui, Il est de ses états le plus solide appui : S’ils sont les matelots de cette grande flotte, Il en tient le timon, il en est le pilote, Et ne les associe à des emplois si hauts Que pour voir des Césars au rang de ses vassaux. Voyez comme un fantôme, un songe, une chimère, Vous fait mal expliquer les mouvemens d’un père, Et qu’un trouble importun vous naît mal à propos, D’où doit si justement naître votre repos.

Je ne m’obstine point d’un effort volontaire Contre tes sentimens en faveur de mon père ;

Et contre un père enfin l’enfant a toujours tort : Mais me répondras-tu des caprices du sort ? Ce monarque insolent, à qui toute la terre Et tous ses souverains sont des jouets de verre, Prescrit-il son pouvoir ? et quand il en est las, Comme il les a formés, ne les brise-t-il pas ? Peut-il pas, s’il me veut dans un état vulgaire, Mettre la fille au point dont il tira la mère, Détruire ses faveurs par sa légèreté, Et de mon songe enfin faire une vérité ? Il est vrai que la mort, contre son inconstance, Aux grands cœurs, au besoin, offre son assistance, Et peut toujours braver son pouvoir insolent ; Mais, si c’est un remède, il est bien violent.

La mort a trop d’horreur pour espérer en elle ; Mais espérez au ciel qui vous a fait si belle, Et qui semble influer avecque la beauté, Des marques de puissance et de prospérité.

Les mêmes ; UN PAGE.

Madame.

Que veux-tu ?

L’Empereur qui m’envoie Sur mes pas avec vous vient partager sa joie.

Quelle ?

L’ignorez-vous ? Maximin, de retour Des pays reculés où se lève le jour, De leurs rebellions par son bras étouffées, Aux pieds de l’Empereur apporte les trophées ; Et de là se dispose à l’honneur de vous voir.

(Il sort.)

Sa valeur vous oblige à le bien recevoir. Ne lui retenez pas le fruit de sa victoire : Le plus grand des larcins est celui de la gloire.

Mon esprit agité d’un secret mouvement, De cette émotion chérit le sentiment ; Et cet heur inconnu, qui flatte ma pensée, Dissipe ma frayeur et l’a presque effacée ; Laissons notre conduite à la bonté des dieux. (Voyant Maximin.) Ô ciel ! qu’un doux travail m’entre au cœur par les yeux !

DIOCLÉTIEN, MAXIMIN, VALÉRIE, CAMILLE, PLANCIEN, Gardes, Soldats.

(bruit de tambours et de trompettes.)

Déployez, Valérie, et vos traits et vos charmes ; Au vainqueur d’Orient faites tomber les armes ; Par lui l’empire est calme et n’a plus d’ennemis. Soumettez ce grand cœur qui nous a tout soumis ; Chargez de fers un bras fatal à tant de têtes,

Et faites sa prison le prix de ses conquêtes. Déjà par ses exploits il avoit mérité La part que je lui fis de mon autorité ; Et sa haute vertu, réparant sa naissance, Lui fit sur mes sujets partager ma puissance. Aujourd’hui que, pour prix des pertes de son sang, Je ne puis l’honorer d’un plus illustre rang, Je lui dois mon sang même ; et, lui donnant ma fille, Lui fais part de mes droits sur ma propre famille. (À Maximin.) Ce présent, Maximin, est encore au-dessous Du service important que j’ai reçu de vous ; Mais pour faire vos prix égaux à vos mérites, La terre trouveroit ses bornes trop petites ; Et vous avez rendu mon pouvoir impuissant, Et restreint envers vous ma force en l’accroissant.

La part que vos bontés m’ont fait prendre en l’empire, N’égale point, seigneur, ces beaux fers où j’aspire. Tous les arcs triomphans que Rome m’a dressés, Cèdent à la prison que vous me bâtissez ; Et de victorieux des bords que l’Inde lave, J’accepte plus content la qualité d’esclave, Que dépouillant ce corps vous ne prendrez aux cieux Le rang par vos vertus acquis entre les dieux ; Mais oser concevoir cette insolente audace, Est plutôt mériter son mépris que sa grâce ; Et quoi qu’ait fait ce bras, il ne m’a point acquis Ni ces titres fameux, ni ce renom exquis Qui des extractions effacent la mémoire : Quant à sa vertu seule il faut devoir sa gloire, Quelque insigne avantage et quelque illustre rang

Dont vous ayez couvert le défaut de mon sang, Quoi que l’on dissimule, on pourra toujours dire, Qu’un berger est assis au trône de l’empire, Qu’autrefois mes palais ont été des hameaux, Que qui gouverne Rome a conduit des troupeaux, Que pour prendre le fer j’ai quitté la houlette ; Et qu’enfin votre ouvrage est une œuvre imparfaite. Puis-je, avec ce défaut non encor réparé, M’approcher d’un objet digne d’être adoré, Espérer de ses vœux les glorieuses marques, Prétendre d’étouffer l’espoir de cent monarques, Passer ma propre attente, et me faire des dieux, Sinon des ennemis, au moins des envieux ?

Suffit que c’est mon choix, et que j’ai connoissance Et de votre personne et de votre naissance, Et que si l’une enfin n’admet un rang si haut, L’autre par sa vertu répare son défaut, Supplée à la nature, élève sa bassesse, Se reproduit soi-même et forme sa noblesse. À combien de bergers les Grecs et les Romains Ont-ils pour leur vertu vu des sceptres aux mains ? L’histoire, des grands cœurs, la plus chère espérance, Que le temps traite seule avecque révérence, Qui ne redoutant rien ne peut rien respecter, Qui se produit sans fard et parle sans flatter, N’a-t-elle pas cent fois publié la louange De gens que leur mérite a tirés de la fange, Qui par leur industrie ont leurs noms éclaircis, Et sont montés au rang où nous sommes assis ? Cyrus, Sémiramis sa fameuse adversaire, Noms, qu’encor aujourd’hui la mémoire révère,

Lycaste, Parasie, et mille autres divers, Qui dans les premiers temps ont régi l’univers ; Et récemment encor dans Rome, Vitellie, Gordian, Pertinax, Macrin, Probe, Aurélie, N’y sont-ils pas montés, et fait de mêmes mains Des règles aux troupeaux et des lois aux humains ? Et moi-même, enfin moi, qui de naissance obscure Dois mon sceptre à moi-même et rien à la nature, N’ai-je pas lieu de croire en cet illustre rang Le mérite dans l’homme et non pas dans le sang, D’avoir à qui l’accroît fait part de ma puissance, Et choisi la personne et non pas la naissance ? (À Valérie.) Vous, cher fruit de mon lit, beau prix de ses exploits, Si ce front n’est menteur, vous approuvez mon choix, Et tout ce que l’amour imprime d’allégresse Sur le front d’une fille amante, mais princesse, Y fait voir sagement que mon élection Se trouve un digne objet de votre passion.

Ce choix étant si rare, et venant de mon père, Mon goût seroit mauvais s’il s’y trouvoit contraire. Oui, seigneur, je l’approuve, et bénis le destin, D’un heureux accident que j’ai craint ce matin. (Se tournant vers Camille.) Mon songe est expliqué : j’épouse en ce grand homme Un Berger, il est vrai, mais qui commande à Rome. Le songe m’effrayoit, et j’en chéris l’effet ; Et ce qui fut ma peur est enfin mon souhait.

Ô favorable arrêt, qui me comble de gloire, Et fait de ma prison ma plus belle victoire !

Ainsi souvent le ciel conduit tout à tel point Que ce qu’on craint arrive, et qu’il n’afflige point ; Et que ce qu’on redoute est enfin ce qu’on aime.

Les mêmes ; UN PAGE.

Genest attend, seigneur, dans un désir extrême, De s’acquitter des vœux dûs à vos Majestés.

Qu’il entre. (Le page sort.)

Il manquoit seul à vos prospérités ; Et quel que soit votre heur, son art, pour le parfaire, Semble en quelque façon vous être nécessaire. Madame, obtenez-nous ce divertissement Que vous-même estimez et trouvez si charmant.

GENEST, DIOCLÉTIEN, MAXIMIN, PLANCIEN, VALÉRIE, CAMILLE, Gardes, soldats.

Si parmi vos sujets une abjecte fortune, Permet de partager l’allégresse commune, Et de contribuer en ces communs désirs, Sinon à votre gloire, au moins à vos plaisirs,

Ne désapprouvez pas, ô généreux monarques, Que notre affection vous produise ses marques, Et que mes compagnons, vous offrent par ma voix, Non des tableaux parlans de vos rares exploits, Non cette si célèbre et si fameuse histoire Que vos heureux succès laissent à la mémoire (Puisque le peuple grec non plus que le romain, N’a point pour les tromper une assez docte main), Mais quelque effort au moins par qui nous puissions dire, Vous avoir délassés du grand faix de l’empire, Et par ce que notre art aura de plus charmant, Avoir à vos grands soins ravi quelque moment.

Genest, ton soin m’oblige, et la cérémonie Du beau jour où ma fille à ce prince est unie, Et qui met notre joie en un degré si haut, Sans un trait de ton art auroit quelque défaut. Le théâtre aujourd’hui, fameux par ton mérite, À ce noble plaisir puissamment sollicite, Et dans l’état qu’il est ne peut, sans être ingrat, Nier de te devoir son plus brillant éclat : Avec confusion j’ai vu cent fois tes feintes Me livrer malgré moi de sensibles atteintes ; En cent sujets divers, suivant tes mouvemens, J’ai reçu de tes feux de vrais ressentimens ; Et l’Empire absolu que tu prends sur une âme, M’a fait cent fois de glace, et cent autres de flamme. Par ton art les héros, plutôt ressuscités, Qu’imités en effet et que représentés, De cent et de mille ans après leurs funérailles, Font encor des progrès et gagnent des batailles, Et sous leurs noms fameux établissent des lois ;

Tu me fais en toi seul maître de mille rois. Le comique où ton art également succède, Est contre la tristesse un si présent remède, Qu’un seul mot, quand tu veux, un pas, une action, Ne laisse plus de prise à cette passion, Et, par une soudaine et sensible merveille, Jette la joie au cœur par l’œil ou par l’oreille.

Cette gloire, seigneur, me confond à tel point…

Crois qu’elle est légitime, et ne t’en défends point. Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage Aujourd’hui dans la scène a le plus haut suffrage, Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit S’est acquis dans le cirque un plus juste crédit.

Les goûts sont différents, et souvent le caprice Établit ce crédit bien plus que la justice.

Mais entre autres encor, qui l’emporte en ton sens ?

Mon goût, à dire vrai, n’est point pour les récens : De trois ou quatre au plus, peut-être la mémoire Jusqu’aux siècles futurs conservera la gloire ; Mais de les égaler à ces fameux auteurs Dont les derniers des temps seront adorateurs, Et de voir leurs travaux avec la révérence Dont je vois les écrits d’un Plaute et d’un Térence, Et de ces doctes Grecs, dont les rares brillans Font qu’ils vivent encor si beaux après mille ans,

Et dont l’estime enfin ne peut être effacée, Ce seroit vous mentir et trahir ma pensée.

Je sais qu’en leurs écrits l’art et l’invention, Sans doute ont mis la scène en sa perfection ; Mais ce que l’on a vu n’a plus la douce amorce, Ni le vif aiguillon, dont la nouveauté force ; Et ce qui surprendra nos esprits et nos yeux, Quoique moins achevé, nous divertira mieux.

Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome, Et les plus grands efforts des veilles d’un grand homme À qui les rares fruits que la muse produit, Ont acquis dans la scène un légitime bruit, Et de qui certes l’art comme l’estime est juste, Portent les noms fameux de Pompée et d’Auguste ; Ces poëmes sans prix, où son illustre main D’un pinceau sans pareil a peint l’esprit romain, Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, Et sont aujourd’hui l’âme et l’amour du théâtre.

J’ai su la haute estime où l’on les a tenus, Mais leurs sujets enfin sont des sujets connus ; Et quoi qu’ils aient de beau, la plus rare merveille Quand l’esprit la connoît ne surprend plus l’oreille ; Ton art est toujours même, et tes charmes égaux Aux sujets anciens aussi-bien qu’aux nouveaux ; Mais on vante sur tout l’inimitable adresse Dont tu feins d’un chrétien le zèle et l’allégresse, Quand le voyant marcher du baptême au trépas, Il semble que les feux soient des fleurs sous tes pas.

L’épreuve en est aisée.

Elle sera sans peine, Si votre nom, seigneur, nous est libre en la scène ; Et la mort d’Adrien, l’un de ces obstinés Par vos derniers arrêts naguère condamnés, Vous sera figurée avec un art extrême, Et si peu différent de la vérité même, Que vous nous avoûrez de cette liberté, Où César à César sera représenté ; Et que vous douterez si dans Nicomédie, Vous verrez l’effet même ou bien la comédie.

Oui, crois qu’avec plaisir je serai spectateur En la même action dont je serai l’acteur. Va, prépare un effort digne de la journée Où le ciel, m’honorant d’un si juste hyménée, Met, par une aventure incroyable aux neveux, Mon bonheur et ma gloire au-dessus de mes vœux.

FIN DU PREMIER ACTE.

Acte II

(Le théâtre s’ouvre.)

GENEST, s’habillant, et tenant son rôle ; LE DÉCORATEUR.

Il est beau ; mais encore, avec peu de dépense, Vous pouviez ajouter à la magnificence, N’y laisser rien d’aveugle, y mettre plus de jour, Donner plus de hauteur aux travaux d’alentour, En marbrer les dehors, en jasper les colonnes, Enrichir leurs tympans, leurs cimes, leurs couronnes, Mettre en vos coloris plus de diversité, En vos carnations plus de vivacité ; Draper mieux ces habits, reculer ces paysages, Y lancer des jets d’eau et marquer leurs ombrages ; Et surtout en la toile où vous peignez vos cieux, Faire un jour naturel au jugement des yeux ; Au lieu que la couleur m’en semble un peu meurtrie.

Le temps nous a manqué plutôt que l’industrie ; Joint qu’on voit mieux de loin ces raccourcissemens, Ces corps sortant du plan de ces refondremens ; L’approche à ces desseins ôtent leurs perspectives, En confond les faux jours, rend leurs couleurs moins vives, Et, comme à la nature, est nuisible à notre art, À qui l’éloignement semble apporter du fard : La grâce une autre fois y sera plus entière.

Le temps nous presse ; allez préparer la lumière. (Il lit son rôle.) (Le décorateur sort.) « Ne délibère plus, Adrien, il est temps » De suivre avec ardeur ces fameux combattans : » Si la gloire te plaît, l’occasion est belle ; » La querelle du ciel à ce combat t’appelle, » La torture, le fer, et la flamme t’attend : » Offre à leurs cruautés un cœur ferme et constant ; » Laisse à de lâches cœurs verser d’indignes larmes, » Tendre aux tyrans les mains et mettre bas les armes ; » Offre ta gorge au fer, vois-en couler ton sang, » Et meurs sans t’ébranler, debout et dans ton rang. (Il répète encore ces quatre derniers vers.) » Laisse à de lâches cœurs verser d’indignes larmes, » Tendre aux tyrans les mains et mettre bas les armes ; » Offre ta gorge au fer, vois-en couler ton sang, » Et meurs sans t’ébranler, debout et dans ton rang. »

MARCELLE, achevant de s’habiller, et tenant son rôle ; GENEST.

Dieux ! comment en ce lieu faire la Comédie ? De combien d’importuns j’ai la tête étourdie ! Combien à les ouïr je fais de languissans ! Par combien d’attentats j’entreprends sur les sens ! Ma voix rendroit les bois et les rochers sensibles ; Mes plus simples regards sont des meurtres visibles ; Je foule autant de cœurs que je marche de pas ; La troupe, en me perdant, perdroit tous ses appas ; Enfin, s’ils disent vrai, j’ai lieu d’être bien vaine. De ces faux courtisans, toute ma loge est pleine ; Et, lasse au dernier point d’entendre leurs douceurs, Je les en ai laissés absolus possesseurs. Je crains plus que la mort cette engeance idolâtre De lutins importuns qu’engendre le théâtre, Et que la qualité de la profession Nous oblige à souffrir avec discrétion.

Outre le vieil usage où nous trouvons le monde, Les vanités encor dont votre sexe abonde, Vous font avec plaisir supporter cet ennui, Par qui tout votre temps devient le temps d’autrui. Avez-vous repassé cet endroit pathétique Où Flavie en sortant vous donne la réplique, Et vous souvenez-vous qu’il s’y faut exciter ?

J’en prendrai votre avis, oyez-moi réciter. (Elle répète.) « J’ose à présent, ô ciel, d’une vue assurée, » Contempler les brillans de ta voûte azurée, » Et nier ces faux dieux qui n’ont jamais foulé » De ce palais roulant le lambris étoilé. » À ton pouvoir, seigneur, mon époux rend hommage ; » Il professe ta foi, ses fers t’en sont un gage ; » Ce redoutable fléau des dieux sur les chrétiens, » Ce lion altéré du sacré sang des tiens, » Qui de tant d’innocens crut la mort légitime, » De ministre qu’il fut, s’offre enfin pour victime, » Et, patient agneau, tend à ses ennemis » Un col à ton saint joug heureusement soumis. »

Outre que dans la cour que vous avez charmée, On sait que votre estime est assez confirmée, Ce récit me surprend, et vous peut acquérir Un renom au théâtre, à ne jamais mourir.

Vous en croyez bien plus que je ne m’en présume.

La Cour viendra bientôt, commandez qu’on allume. (Il repasse son rôle.) (Marcelle sort.) « Il serait, Adrien, honteux d’être vaincu ; » Si ton dieu veut ta mort, c’est déjà trop vécu ; » J’ai vu, ciel, tu le sais, par le nombre des âmes » Que j’osai t’envoyer, par des chemins de flammes, » Dessus les grils ardents, et dedans les taureaux, » Chanter les condamnés, et trembler les bourreaux.

(Il répète ces quatre vers.) » J’ai vu, ciel, tu le sais par le nombre des âmes » Que j’osai t’envoyer par des chemins de flammes, » Dessus les grils ardens et dedans les taureaux, » Chanter les condamnés, et trembler les bourreaux. » Dieux, prenez contre moi ma défense et la vôtre ; D’effet comme de nom je me trouve être un autre ; Je feins moins Adrien que je ne le deviens, Et prends avec son nom des sentiments chrétiens ; Je sais, pour l’éprouver, que par un long étude L’art de nous transformer nous passe en habitude ; Mais il semble qu’ici des vérités sans fard, Passent et l’habitude et la force de l’art, Et que Christ me propose une gloire éternelle Contre qui ma défense est vaine et criminelle ; J’ai pour suspects vos noms de dieux et d’immortels ; Je répugne aux respects qu’on rend à vos autels ; Mon esprit, à vos lois secrètement rebelle, En conçoit un mépris qui fait mourir son zèle ; Et, comme de profane enfin sanctifié, Semble se déclarer pour un crucifié. Mais où va ma pensée, et par quel privilége Presque insensiblement au sacrilége, Et du pouvoir des dieux perds-je le souvenir ? Il s’agit d’imiter, et non de devenir.

(Le ciel s’ouvre.)

Poursuis, Genest, ton personnage, Tu n’imiteras point en vain ; Ton salut ne dépend que d’un peu de courage, Et Dieu t’y prêtera la main.

Qu’entends-je, juste ciel, et par quelle merveille, Pour me toucher le cœur me frappes-tu l’oreille ? Souffle doux et sacré, qui me viens enflammer, Esprit saint et divin qui me viens animer, Et qui me souhaitant m’inspires le courage, Travaille à mon salut, achève ton ouvrage, Guide mes pas douteux dans le chemin des cieux, Et pour me les ouvrir dessille-moi les yeux. Mais, ô vaine créance, et frivole pensée, Que du ciel cette voix me doive être adressée ! Quelqu’un s’apercevant du caprice où j’étois, S’est voulu divertir par cette feinte voix, Qui d’un si prompt effet m’excite tant de flamme, Et qui m’a pénétré jusqu’au profond de l’âme. Prenez, dieux, contre Christ, prenez votre parti, Dont ce rebelle cœur s’est presque départi ; Et toi contre les dieux, ô Christ, prends ta défense, Puisqu’à tes lois ce cœur fait encor résistance ; Et dans l’onde agitée où flottent mes esprits Terminez votre guerre, et m’en faites le prix. Rendez-moi le repos dont ce trouble me prive.

LE DÉCORATEUR, GENEST.

Hâtez-vous, il est temps ; toute la cour arrive.

Allons, tu m’as distrait d’un rôle glorieux Que je représentois devant la Cour des cieux,

Et de qui l’action, m’est d’importance extrême, Et n’a pas un objet moindre que le ciel même. Préparons la musique, et laissons-les placer.

Il repassoit son rôle et s’y veut surpasser.

(Ils sortent.)

DIOCLÉTIEN, MAXIMIN, VALÉRIE, CAMILLE, PLANCIEN, Soldats, Gardes.

Mon goût, quoi qu’il en soit, est pour la tragédie ; L’objet en est plus haut, l’action plus hardie ; Et les pensers pompeux et pleins de majesté Lui donnent plus de poids et plus d’autorité.

Elle l’emporte enfin par les illustres marques, D’exemples des héros, d’ornement des monarques, De règle et de mesure à leurs affections, Par ses événemens et par ses actions.

Le théâtre aujourd’hui, superbe en sa structure, Admirable en son art, et riche en sa peinture, Promet pour le sujet de mêmes qualités.

Les effets en sont beaux, s’ils sont bien imités. Vous verrez un des miens, d’une insolente audace, Au mépris de la part qu’il s’acquit en ma grâce,

Au mépris de ses jours, au mépris de nos dieux, Affronter le pouvoir de la terre et des cieux ; Et faire à mon amour succéder tant de haine, Que bien loin d’en souffrir le spectacle avec peine, Je verrai d’un esprit tranquille et satisfait De son zèle obstiné, le déplorable effet, Et remourir ce traître après sa sépulture, Sinon en sa personne, au moins en sa figure.

Pour le bien figurer, Genest n’oublîra rien ; Écoutons seulement, et trêve à l’entretien.

(On entend une voix accompagnée d’un luth.)

(LA PIÈCE COMMENCE.)

Les mêmes, assis ; ADRIEN, sur un théâtre élevé, représenté par GENEST.

Ne délibère plus, Adrien il est temps, De suivre avec ardeur ces fameux combattans : Si la gloire te plaît l’occasion est belle ; La querelle du ciel à ce combat t’appelle ; La torture, le fer et la flamme t’attend ; Offre à leurs cruautés un cœur ferme et constant ; Laisse à de lâches cœurs verser d’indignes larmes, Tendre aux tyrans les mains, et mettre bas les armes ; Toi, tends la gorge au fer, vois-en couler ton sang, Et meurs sans t’ébranler, debout, et dans ton rang. La faveur de césar, qu’un peuple entier t’envie,

Ne peut durer au plus que le cours de sa vie ; De celle de ton Dieu, non plus que de ses jours, Jamais nul accident ne bornera le cours : Déjà de ce tyran la puissance irritée, Si ton zèle te dure, a ta perte arrêtée. Il seroit, Adrien, honteux d’être vaincu ; Si ton Dieu veut ta mort, c’est déjà trop vécu. J’ai vu, ciel, tu le sais par le nombre des âmes Que j’osai t’envoyer par des chemins de flammes, Dessus les grils ardens et dedans les taureaux, Chanter les condamnés et trembler les bourreaux ; J’ai vu tendre aux enfans une gorge assurée À la sanglante mort qu’ils voyoient préparée, Et tomber sous le coup d’un trépas glorieux, Ces fruits à peine éclos déjà mûrs pour les cieux ; J’en ai vu que le temps prescrit par la nature Étoit prêt de pousser dedans la sépulture, Dessus les échafauds presser ce dernier pas, Et d’un jeune courage affronter le trépas. J’ai vu mille beautés en la fleur de leur âge, À qui jusqu’aux tyrans chacun rendoit hommage, Voir avecque plaisir meurtris et déchirés Leurs membres précieux de tant d’yeux adorés. Vous l’avez vu, mes yeux, et vous craindriez sans honte, Ce que tout sexe brave et que tout âge affronte ! Cette vigueur peut-être est un effort humain. Non, non, cette vertu, Seigneur, vient de ta main ; L’âme la puise au lieu de sa propre origine, Et, comme les effets, la source en est divine. C’est du ciel que me vient cette noble vigueur Qui me fait des tourmens mépriser la rigueur, Qui me fait défier les puissances humaines,

Et qui fait que mon sang se déplaît dans mes veines, Qu’il brûle d’arroser cet arbre précieux, Où pend pour nous le fruit le plus chéri des cieux. J’ai peine à concevoir ce changement extrême, Et sens que, différent et plus fort que moi-même, J’ignore toute crainte, et puis voir sans terreur, La face de la mort en sa plus noire horreur. Un seul bien que je perds, la seule Natalie, Qu’à mon sort un saint joug heureusement allie, Et qui de ce saint zèle ignore le secret, Parmi tant de ferveur mêle quelque regret. Mais que j’ai peu de cœur, si ce penser me touche ! Si proche de la mort, j’ai l’amour en la bouche !

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