Épître dédicatoire
C’est à vous que j’offre cet ouvrage ; à vous à qui je dois le bonheur d’aimer. J’ai le plaisir de vous rendre un hommage public, qui cependant ne sera connu que de vous.
Partie 1
de Vienne, issu d’une des plus illustres maisons de Bourgogne, n’eut qu’une fille de son mariage avec mademoiselle de Chauvirey.
La naissance, la richesse, et surtout la beauté de mademoiselle de Vienne, lui donnèrent pour amants déclarés tous ceux qui pouvaient prétendre à l’alliance de Vienne. Granson, dont la naissance n’était pas inférieure, fut préféré à ses rivaux. Quoique aimable et amoureux, il n’avait point touché le cœur de mademoiselle de Vienne ; mais la vertu prit la place des sentiments. Elle remplissait ses devoirs d’une manière si naturelle, que Granson put se croire aimé : un bonheur qui ne lui coûtait plus de soins ne le satisfit pas long-temps.
À peine une année s’était écoulée depuis son mariage, qu’il chercha, dans de nouveau amusements, des plaisirs moins tranquilles. Madame de Granson vit l’éloignement de son mari avec quelque sorte de peine ; les intérêts de la beauté ne sont guère moins chers à une jeune personne que ceux de son cœur.
Elle était, depuis son enfance, liée d’une tendre amitié avec la comtesse de Beaumont, sœur de Canaple. Un jour que la compagnie avait été nombreuse chez madame de Granson, et que madame de Beaumont s’était aperçue qu’elle ne s’était prêtée à la conversation que par une espèce d’effort : J’ai envie, lui dit madame de Beaumont, aussitôt qu’elles furent seules, de deviner ce qui vous rend si distraite. Ne le devinez point, je vous prie, répondit madame de Granson ; laissez-moi vous cacher une faiblesse dont je suis honteuse. Vous avez tort de l’être, répliqua madame de Beaumont ; vos sentiments sont raisonnables ; Granson a fait tout ce qu’il fallait pour se faire aimer de vous ; il fait présentement tout ce qu’il faut pour vous donner de la jalousie. Je vous assure, dit madame de Granson, que, si j’aimais mon mari de la façon que vous le pensez, je ne serais point honteuse de me trouver sensible à sa conduite présente ; mais je ne l’ai jamais aimé qu’autant que le devoir l’exigeait : son cœur n’est point nécessaire au bonheur du mien ; c’est le mépris de ce que je puis avoir d’agréments qui m’irrite. Je suis humiliée qu’une année de mariage ait éteint l’amour de mon mari, et je me reproche de me trouver des sentiments qui ne sont excusables que lorsque la tendresse les fait naître.
Monsieur votre frère, qui ne m’a jamais vue, continua-t-elle, mais qui a été le confident de la passion de Granson, et à qui, dans les commencements de notre mariage, il a peut-être vanté son bonheur, sera bien étonné de le trouver, à son retour, amoureux d’une autre femme. Il devrait en être étonné, dit madame de Beaumont, et je vous assure cependant qu’il ne le sera pas ; il croit qu’on ne peut être longtemps amoureux et heureux ; mais aussi il est bien éloigné de penser, comme la plupart des hommes, qu’on peut, sans intéresser la probité, manquer à une femme ; il est persuadé, au contraire, qu’on ne saurait trop mettre de vertu dans un engagement qui trouble souvent toute la vie d’une malheureuse à qui l’on a persuadé qu’on l’aimerait toujours. Aussi, ajouta madame de Beaumont, mon frère ne s’est-il jamais permis d’engagement sérieux.
Je suis tout à fait fâchée, répondit madame de Granson, de ce que vous m’apprenez : la liaison qui est entre Canaple et Granson, et celle qui est entre vous et moi, m’avaient fait naître l’espérance d’en faire mon ami ; mais je crains qu’il ne soit aussi inconstant en amitié qu’il l’est en amour. Ce n’est pas la même chose, répliqua madame de Beaumont : l’amitié n’a point, comme l’amour, un but déterminé ; et c’est ce but, une fois gagné, qui gâte tout chez mon frère ; mais je doute qu’il s’empresse d’être de vos amis ; il craint de voir les femmes qu’il pourrait aimer, et vous êtes faite de façon à lui donner très légitimement cette crainte : je crois même que, quoiqu’il soit fort aimable, il ne vous le paraîtra point du tout ; car il faut encore dire ce petit trait de son caractère ; son esprit ne se montre jamais mieux que quand il n’a rien à craindre pour son cœur. C’est-à-dire, répliqua madame de Granson, qu’il fait injure toutes les fois qu’il cherche à plaire, et qu’il faudrait l’en haïr. En vérité, vous avez un frère bien singulier, et, si vous lui ressembliez, je ne vous aimerais pas autant que je vous aime.
Quand madame de Granson fut seule, elle ne put s’empêcher de repasser dans son esprit tout ce qu’elle venait d’entendre sur le caractère de Canaple. Il croit donc, disait-elle, qu’il n’a qu’à aimer pour être aimé. Ah ! que je lui prouverais bien le contraire, et que j’aurais de plaisir à mortifier sa vanité ! Ce sentiment, que madame de Granson ne se reprochait pas, l’occupait plus qu’il ne méritait. Elle s’informait, avec quelque sorte d’empressement, du temps où Canaple devait venir.
Ce temps ne tarda guère. Granson annonça à sa femme l’arrivée de son ami, et la pria de trouver bon qu’ils logeassent ensemble, comme ils avaient toujours fait. À quelques jours de là, il lui présenta Canaple. Peu d’hommes étaient aussi bien faits que lui ; toute sa personne était remplie de grâce, et sa physionomie avait des charmes particuliers dont il était difficile de se défendre.
Madame de Granson, quoique prévenue sur son caractère, ne put s’empêcher de le voir tel qu’il était. Pour lui, ses yeux seuls la trouvèrent belle ; et, dans cette situation où il ne craignait rien pour son repos, il ne contraignit point le talent qu’il avait naturellement de plaire. Attentif, rempli de soins, il voyait madame de Granson à toutes les heures, et il se montrait toujours avec de nouvelles grâces ; elles faisaient leur impression. Madame de Granson fut quelque temps sans s’en apercevoir ; elle croyait, de bonne foi, que le dessein qu’elle avait de lui plaire n’était que le désir de mortifier sa vanité ; mais le chagrin de n’y pas réussir l’éclaira sur ses sentiments. Est-il possible, disait-elle, que je ne doive les soins du comte de Canaple qu’à son indifférence ! Mais pourquoi vouloir m’en faire aimer ? Qui m’assure que je serais insensible ? hélas ! le dépit que me cause son indifférence ne m’apprend que trop combien je suis faible ! loin de chercher à lui plaire, il faut au contraire éviter de le voir. Je suis humiliée de n’avoir pu le rendre sensible ; eh ! que serais-je donc, s’il m’inspirait des sentiments que je dusse me reprocher ?
Ce projet de fuir Canaple n’était pas aisé à exécuter : la maison de Granson était devenue la sienne ; elle-même y avait consenti ; que penserait le public si elle changeait de conduite ? Mais, ce qu’elle craignait beaucoup plus, que penserait Canaple ? Ne viendrait-il point à soupçonner la vérité ?
Il était difficile qu’elle conservât, au milieu de tant d’agitations, toute la liberté de son esprit. Elle devint triste et distraite avec tout le monde, et inégale et presque capricieuse avec Canaple. Quelquefois, entraînée par son penchant, elle avait pour lui des distinctions flatteuses ; mais, dès qu’elle s’en était aperçue, elle le punissait en le traitant tout à fait mal. Il était étonné et même affligé de ce qu’il regardait comme une inégalité d’humeur dans madame de Granson. Il lui avait reconnu tant de mérite, que, sans prendre d’amour pour elle, il avait pris du moins beaucoup d’estime et même beaucoup d’amitié.
Cependant les mauvais traitements augmentaient à mesure qu’il plaisait davantage. Il craignit à la fin d’avoir déplu, et il en parla à sa sœur. Je suis persuadée, lui dit madame de Beaumont, que madame de Granson aime son mari plus qu’elle ne croit. Elle est jalouse ; peut-être vous soupçonne-t-elle d’avoir part à des galanteries dont elle est blessée. Voilà ce qui est cause de son chagrin contre vous. Elle est bien injuste, répliqua Canaple, mais je n’en travaillerai pas moins pour son repos. Je vais mettre en usage tout le crédit que j’ai sur son mari pour l’engager à revenir à elle. En vérité, dit en riant madame de Beaumont, un homme qui croit que la vivacité de l’amour finit où le bonheur commence me paraît peu propre à prêcher la fidélité à un mari.
Quelle que soit ma façon de penser, répliqua Canaple, il est bien sûr du moins que je ne pourrais me résoudre à rendre malheureuse une femme dont je serais aimé et que j’aurais mise en droit de compter sur ma tendresse.
Cependant madame de Granson, toujours obligée à voir Canaple, ne pouvait se guérir de son inclination pour lui. Elle résolut de passer une partie de l’été à Vermanton, dans une terre de son mari. Granson, que la présence de sa femme contraignait un peu, consentit sans peine à ce qu’elle voulait ; mais il ne la laissa pas longtemps dans sa solitude. Il se brouilla peu de temps après avec sa maîtresse. Canaple profita de cette conjoncture, et lui représenta si vivement ce qu’il devait à sa femme, qu’il l’obligea de l’aller retrouver.
L’absence de Canaple, et les reproches qu’elle ne cessait de se faire d’être sensible, malgré son devoir, pour un homme dont l’indifférence ne laissait même aucune excuse à sa faiblesse, avaient produit quelque effet. Granson la trouva embellie, et il se remit à l’aimer avec autant de vivacité que jamais. Elle recevait les empressements de son mari avec plus de complaisance qu’elle n’avait encore fait ; il lui semblait qu’elle lui devait ce dédommagement, et qu’elle n’en pouvait trop faire pour réparer le tort secret qu’elle se sentait.
Tant qu’elle avait été seule, elle avait évité, sous ce prétexte, de recevoir du monde ; la présence de Granson le fit cesser, et attira dans le château tous les hommes et toutes les femmes de condition du voisinage. Canaple, pressé par son ami, y vint aussi. Madame de Granson, qui s’était bien promis de ne le plus distinguer des autres, par le bien ou le mal traiter, le reçut, et vécut avec lui très poliment. Il crut devoir ce changement au conseil qu’il avait donné, et se confirma par là dans l’opinion où il était déjà de la passion de madame de Granson pour son mari.
Granson aimait les plaisirs ; sa femme, attentive à lui plaire, se prêtait à tous les amusements que la campagne peut fournir. On chassait, on allait à la pêche, et souvent on passait les nuits entières à danser. Le comte de Canaple faisait voir, dans tous ces différents exercices, sa bonne grâce et son adresse : il était galant avec toutes les femmes ; il plaisait à toutes, et parmi celles qui étaient chez madame de Granson, il y en avait plus d’une auprès de laquelle il eût pu réussir, s’il eût voulu ; mais il était bien éloigné de le vouloir.
Châlons, dont les terres étaient peu éloignées, vint des premiers voir monsieur et madame de Granson : il avait fait ses premières armes avec le comte de Canaple : ils se revirent avec plaisir, et renouèrent une amitié qui avait commencé dès leur plus tendre jeunesse. Châlons engagea le comte de Canaple de venir passer quelque temps avec lui dans une terre qu’il avait à une lieue de Vermanton. La chasse était leur principale occupation : le comte de Canaple, entraîné à la poursuite d’un cerf, se trouva seul au commencement de la nuit dans la forêt. Comme il en connaissait toutes les routes, et qu’il se vit fort près de Vermanton, il en prit le chemin. Il était si tard, quand il y arriva, et celui qui lui ouvrit la porte était si endormi, qu’à peine put-il obtenir qu’il lui donnât de la lumière. Il monta tout de suite dans son appartement, dont il avait toujours une clef. La lumière qu’il portait s’éteignit dans le temps qu’il en ouvrit la porte ; il se déshabilla, et se coucha le plus promptement qu’il put.
Mais, quelle fut sa surprise quand il s’aperçut qu’il n’était pas seul, et qu’il comprit, par la délicatesse d’un pied qui vint s’appuyer sur lui, qu’il était couché avec une femme. Il était jeune et sensible : cette aventure, où il ne comprenait rien, lui donnait déjà beaucoup d’émotion, quand cette femme, qui dormait toujours, s’approcha de façon à lui faire juger très avantageusement de la beauté de son corps.
De pareils moments ne sont pas ceux des réflexions. Le comte de Canaple n’en fit aucune, et profita du bonheur qui venait s’offrir à lui. Cette personne, qui ne s’était presque pas éveillée, se rendormit aussitôt profondément ; mais son sommeil ne fut pas respecté. Mon dieu, dit-elle d’une voix pleine de charmes, ne voulez-vous pas me laisser dormir ? La voix de madame de Granson, que le comte de Canaple reconnut, le mit dans un trouble et dans une agitation qu’il n’avait jamais éprouvés. Il regagna la place où il s’était mis d’abord, et attendit, avec une crainte qui lui ôtait presque la respiration, le moment où il pourrait sortir. Il sortit enfin, et si heureusement, qu’il ne fut vu de personne, et regagna la maison de Châlons.
L’extase et le ravissement l’occupèrent d’abord tout entier. Madame de Granson se présentait à son imagination avec tous ses charmes ; il se reprochait de n’y avoir pas été sensible ; il lui en demandait pardon. Qu’ai-je donc fait jusqu’ici ? disait-il. Ah ! que je réparerai bien, par la vivacité de mes sentiments, le temps que j’ai perdu ! Mais, ajoutait-il, me pardonnerez-vous mon indifférence ? oublierez-vous que j’ai pu vous voir sans vous adorer ?
La raison lui revint enfin, et lui fit connaître son malheur. Il vit avec étonnement et avec effroi qu’il venait de trahir son ami, et de faire le plus sensible outrage à une femme qu’il respectait bien plus alors qu’il ne l’avait jamais respectée. Son âme était déchirée par la honte et le repentir, qu’il sentait pour la première fois. Il ne pouvait durer avec lui-même : cette probité, dont il avait fait une profession si délicate, s’élevait contre lui, lui exagérait son crime, et ne lui permettait aucune excuse.
J’ai donc mérité, disait-il, la haine de la seule femme que je pouvais aimer ! Comment oserai-je me présenter à ses yeux ? irai-je braver sa colère ? irai-je la faire rougir de mon crime ? non, il faut m’éloigner pour jamais, et lui donner, en me condamnant à une absence éternelle, la seule satisfaction que je puisse lui donner.
Cette résolution ne tenait pas longtemps : l’amour reprenait ses droits, et l’idée même de ce crime qu’il détestait ramenait malgré lui quelque douceur dans son âme. Il allait jusqu’à espérer qu’il ne serait jamais connu. Mais, si cette pensée le consolait, elle n’augmentait pas sa hardiesse. Comment osera-t-il la revoir en se sentant si coupable ?
Madame de Granson ne s’était éveillée que longtemps après le départ du comte de Canaple. Elle avait été obligée de céder son appartement à madame la comtesse d’Artois, qui avait passé chez elle en allant dans ses terres. Granson était parti, avant l’arrivée de la duchesse, pour une affaire pressée, et avait assuré sa femme qu’il reviendrait la même nuit. Elle avait cru qu’instruit par ses gens il était venu la trouver dans l’appartement de Canaple. Comme elle était prête de se lever, elle aperçut quelque chose dans son lit qui brillait, et vit avec surprise que c’était la pierre d’une bague qui avait été donnée par le roi, Philippe de Valois, au comte de Canaple, pour le récompenser de sa valeur, et qu’il ne quittait jamais. Troublée, interdite à cette vue, elle ne savait que penser ; les soupçons qui lui venaient dans l’esprit, l’accablaient de douleur. Il lui restait pourtant encore quelque incertitude ; mais l’arrivée de Granson ne la lui laissa pas longtemps.
Il vint dans la matinée, et vint en lui faisant mille caresses, et en lui demandant pardon de lui avoir manqué de parole. Quel coup de foudre ! Son malheur, qui n’était plus douteux, lui parut tel qu’il était ; la pâleur de son visage et un tremblement général qui la saisit firent craindre à Granson qu’elle ne fût malade ; il le lui demanda avec inquiétude, et la pressa de se remettre au lit. Loin de l’écouter, elle sortit avec précipitation d’un lieu qui lui rappelait si vivement sa honte.
Madame la comtesse d’Artois voulut partir cette même matinée. Madame de Granson ne fit nul effort pour la retenir. Le départ de Granson, qui se crut obligé d’accompagner madame la comtesse d’Artois jusque chez elle, lui donna la triste liberté de se livrer à sa douleur ; il n’y en eut jamais de plus sensible ; elle se voyait offensée, de la manière la plus cruelle, par un homme qu’elle avait eu la faiblesse d’aimer. Elle s’en croyait méprisée, et cette pensée lui donnait tant de ressentiment contre lui, qu’elle le haïssait alors autant qu’elle l’avait aimé.
Quoi ! disait-elle, cet homme qui craindrait de manquer à la probité, s’il laissait croire à une femme qu’il a de l’amour pour elle, cesse d’être vertueux pour moi seule ! encore si j’avais dans mon malheur l’espérance de me venger ! Mais il faut étouffer mon ressentiment pour en cacher la honteuse cause. Que deviendrais-je, grand Dieu, si ce funeste secret pouvait être pénétré ?
Elle passa le jour et la nuit abîmée dans sa triste pensée. Son mari revint le lendemain, et avec lui plusieurs personnes de qualité, à qui il avait fait promettre de le venir voir. Madame de Beaumont était du nombre. Dans toute autre circonstance madame de Granson l’aurait vue avec plaisir : mais madame de Beaumont était sœur de Canaple ; sa présence redoublait l’embarras de madame de Granson. Pour y mettre le comble, elle demanda à son amie des nouvelles de son frère. Madame de Granson répondit, en rougissant et d’un air interdit, qu’il n’était pas dans le château, et se pressa de changer de conversation.
Madame de Beaumont ne fut pas longtemps sans s’apercevoir de la tristesse profonde où son amie était plongée. Ne me direz-vous point, lui dit-elle un jour qu’elle la trouva baignée dans ses larmes, ce qui cause l’affliction où je vous vois ? Je ne le sais pas moi-même, répondit madame de Granson. Madame de Beaumont fit encore quelque instance ; mais elle vit si bien qu’elle augmentait le chagrin de son amie, qu’elle cessa de lui en parler.
Il y avait déjà plusieurs jours que Canaple était absent. Granson lui écrivit pour le presser de revenir. Il en conclut que madame de Granson n’était pas instruite ; et, pressé par le désir de la revoir, il se mit promptement en chemin ; mais, à mesure qu’il approchait, ses espérances s’évanouissaient et sa crainte augmentait, et peut-être serait-il retourné sur ses pas, s’il n’avait été rencontré par un homme de la maison.
Il arriva si troublé, si éperdu, qu’à peine pouvait-il se soutenir. Tout le monde était occupé au jeu. Madame de Granson seule rêvait dans un coin de la chambre ; il alla à elle d’un pas chancelant ; et, sans oser la regarder, dit quelques paroles mal articulées. Le trouble où elle était elle-même ne lui permit pas de faire attention à celui du comte de Canaple.
Ils gardaient le silence l’un et l’autre, quand elle laissa tomber un ouvrage qu’elle tenait ; il s’empressa pour le relever, et, en le lui présentant, sans en avoir le dessein, sa main toucha celle de madame de Granson. Elle la retira avec promptitude, et jeta sur lui un regard plein d’indignation. Il en fut terrassé, et, ne pouvant plus être maître de lui-même, il alla s’enfermer dans sa chambre. Ce lieu, où il avait été si heureux, présentait en vain des images agréables à son souvenir, il ne sentait que le malheur d’être haï.
La façon dont madame de Granson l’avait regardé, son air embarrassé, son silence, tout montrait qu’elle connaissait son crime. Hélas ! disait-il, si elle pouvait aussi connaître mon repentir ! Mais il ne m’est pas permis de le lui montrer : il ne m’est pas permis de mourir à ses pieds. Que je connaissais mal l’amour, quand je croyais qu’il ne subsistait qu’à l’aide des désirs ! Ce n’est pas la félicité dont j’ai joui que je regrette ; elle ne serait rien pour moi, si le cœur n’en assaisonnait le don. Un regard ferait mon bonheur. Il résolut ensuite de faire perdre à madame de Granson, par son respect et sa soumission, le souvenir de ce qui s’était passé, et de se conduire de façon qu’elle pût se flatter que lui-même ne s’en souvenait plus. L’amitié qui était entre lui et Granson ne mettait point d’obstacle à son dessein. Il ne s’agissait pas d’être aimé ; il voulait seulement n’être pas haï.
Madame de Beaumont apprit, à son retour de la promenade, l’arrivée de son frère ; elle alla le chercher avec empressement. Ils se demandèrent compte l’un à l’autre de ce qu’ils avaient fait depuis qu’ils ne s’étaient vus ; et ce fut pour la première fois que le comte de Canaple se déguisa à une sœur qu’il aimait tendrement.
Il eût cependant cédé au désir de parler de madame de Granson, s’il n’avait senti qu’il ne lui serait pas possible de prononcer ce nom comme il le prononçait autrefois. Madame de Beaumont prévint la question qu’il n’osait lui faire. Vous avez réussi, lui dit-elle ; Granson est plus amoureux de sa femme qu’il ne l’a jamais été. Elle est donc bien contente, dit Canaple, avec un trouble qu’il eut de la peine à cacher ! Je n’y comprends rien, répliqua madame de Beaumont : elle aime son mari, elle en est aimée ; cependant elle a un chagrin secret qui la dévore, et qui lui arrache même des larmes.
Ces paroles pénétrèrent Canaple de la plus vive douleur. Il ne voyait que trop qu’il était l’auteur de ces larmes ; et la jalousie, qui commençait à naître dans son cœur contre un mari aimé, achevait de le désespérer. Il eût bien voulu rester seul ; mais il fallait rejoindre la compagnie. Malgré tous ses efforts, il parut d’une tristesse qui fut remarquée par madame de Granson : celle où elle était plongée elle-même en devint un peu moindre.
On soupa ; on passa la soirée à différents jeux ; le hasard plaça toujours Canaple auprès de madame de Granson. Il ne pouvait s’empêcher d’attacher les yeux sur elle ; mais il les baissait d’un air timide dès qu’elle s’en apercevait, et il semblait lui demander pardon de son audace.
Il se rappela qu’elle lui avait écrit autrefois quelques lettres, qu’il avait gardées. L’impatience de les relire ne lui permit pas d’attendre son retour à Dijon. Il envoya un valet de chambre chercher la cassette qui les renfermait. Ces lettres lui paraissaient alors bien différentes de ce qu’elles lui avaient paru autrefois. Quoiqu’elles ne continssent que des bagatelles, il ne pouvait se lasser de les relire. Les témoignages d’amitié qui s’y trouvaient lui donnèrent d’abord un plaisir sensible ; mais ce plaisir fut de peu de durée ; il n’en sentait que mieux la différence du traitement qu’il éprouvait alors.
Madame de Granson était pourtant moins animée contre lui. La conduite respectueuse qu’il avait avec elle, faisait peu à peu son effet ; mais elle ne diminuait ni sa honte ni son embarras ; peut-être même en étaient-ils augmentés. Granson y mettait le comble par les empressements peu ménagés qu’il avait pour elle. Il en coûtait à sa modestie d’y répondre ; et n’y répondre point, c’eût été une espèce de faveur pour le comte de Canaple qui en était souvent le témoin.
Que ne souffrait-il pas dans ces occasions ? il sortait quelquefois si désespéré de la chambre de madame de Granson, qu’il formait le dessein de n’y rentrer jamais. Je me suis plongé moi-même dans l’abîme où je suis, disait-il ; sans moi, sans mes soins, Granson, livré à son inconstance, aurait donné tant de dégoûts à sa femme, qu’elle aurait cessé de l’aimer, et je serais du moins délivré du supplice de la voir sensible pour un autre. Mais, reprenait-il, ai-je oublié que cet homme qui excite ma jalousie est mon ami ? Voudrais-je lui enlever les douceurs de son mariage ? Est-il possible que la passion m’égare jusqu’à ce point ? Je ne connais plus d’autres sentiments, d’autres devoirs que ceux de l’amour. Tout ce que j’avais de vertu m’est enlevé par cette funeste passion, et, loin de la combattre, je cherche à la nourrir. Je me fais de vains prétextes de voir madame de Granson, que je devrais fuir. Il faut m’éloigner, et regagner, si je puis, cet état heureux où je pouvais être avec moi-même, où je pouvais, avec satisfaction, connaître le fond de mon âme.
Canaple n’était pas le seul qui prenait cette résolution ; c’était pour l’éviter que madame de Granson était venue à la campagne. Le même motif la pressait de retourner à Dijon.
Madame de Beaumont et le reste de la compagnie partirent quelques jours avant celui où madame de Granson avait fixé son départ. Le seul comte de Canaple demeura. Il crut que, dans le dessein où il était de fuir madame de Granson pour jamais, il pouvait se permettre la satisfaction de la voir encore deux jours. Elle évitait, avec un soin extrême, de se trouver avec lui ; et, quoiqu’il le désirât, il se craignait trop lui-même pour en chercher l’occasion.
Le hasard fit ce qu’il n’eût osé faire. La veille du jour marqué pour leur départ, il alla se promener dans un bois qui était près du château. Sa promenade avait duré déjà assez longtemps, quand il aperçut madame de Granson assise sur le gazon à quelques pas de lui. Sans savoir même ce qu’il faisait, il s’avança vers elle. La vue du comte de Canaple, si proche d’elle, la fit tressaillir ; et, se levant d’un air effrayé, elle s’éloigna avec beaucoup de diligence. Loin de faire effort pour la retenir, l’étonnement et la confusion l’avaient rendu immobile ; et Granson, qui le cherchait pour lui faire part des lettres qu’il venait de recevoir, le trouva encore dans la même place, si occupé dans ses pensées qu’il lui demanda plus d’une fois inutilement ce qu’il faisait là.
Il répondit enfin le mieux qu’il put à cette question. Granson, occupé de ce qu’on lui mandait, ne fit nulle attention à sa réponse. La trêve, lui dit-il, vient d’être rompue entre la France et l’Angleterre. Vienne, mon beau-père, est nommé gouverneur de Calais ; on croit qu’Édouard en veut à la Picardie, et que tout l’effort de la guerre sera de ce côté-là. Il ne me conviendrait pas de rester chez moi, tandis que toute la France sera en armes : je veux offrir mes services au roi ; mais, comme mon beau-père, qui a ordre de partir pour son gouvernement, ne peut me présenter, j’attends ce service de votre amitié.
Un homme comme vous, répondit le comte de Canaple, se présente tout seul ; je ferai cependant ce qui vous conviendra ; mais, si vous voulez que nous allions ensemble à la cour, nous n’avons pas un moment à perdre : la compagnie de gens d’armes que j’ai l’honneur de commander est actuellement en Picardie ; jugez quelle serait ma douleur, si, pendant mon absence, il y avait quelque action. Je ne vous demande, lui dit Granson, que deux jours. J’irai, répliqua le comte de Canaple, vous attendre à Dijon, où j’ai quelque affaire à régler.
Le comte de Canaple, qui craignait, après ce qui venait de se passer, la vue de madame de Granson, trouvait une espèce de consolation dans la nécessité où il était de partir. Mais il pensa bien différemment, lorsqu’en arrivant au château, il apprit que, sous le prétexte d’une indisposition, elle s’était mise au lit, et qu’elle avait ordonné que personne n’entrât dans sa chambre. Cet ordre, dont il ne vit que trop qu’il était l’objet, le pénétra de douleur. Si j’avais pu la voir, disait-il, ma tristesse lui aurait dit ce que je ne puis lui dire. Peut-être m’accuse-t-elle de hardiesse : elle aurait du moins pu lire dans mes yeux, et dans toute ma contenance, combien j’en suis éloigné. L’absence ne me paraissait supportable qu’autant qu’elle était une marque de mon respect ; ce n’est qu’à ce prix que je puis m’y résoudre. Il faut du moins que madame de Granson sache que je la fuis pour m’imposer les lois qu’elle m’imposerait si elle daignait m’en donner.
Il ne pouvait se résoudre à s’éloigner ; il espérait que Granson entrerait dans la chambre de sa femme, et qu’il pourrait le suivre ; mais madame de Granson, qui craignait ce que le comte de Canaple espérait, fit prier son mari de la laisser reposer.
Il fallut enfin, après avoir fait tout ce qui lui fut possible, partir sans la voir. La compagnie des gens d’armes de Châlons était aussi en Picardie. Le comte de Canaple résolut de passer chez son ami pour l’instruire de ce qu’il venait d’apprendre. Châlons n’était pas chez lui : il arriva tard, et retint le comte de Canaple si longtemps, qu’il ne put partir que le lendemain.
Il avait marché une partie de la journée, quand, en montant une colline, un homme à lui lui fit apercevoir un chariot des livrées de Granson, que les chevaux entraînaient avec beaucoup de violence dans la pente de la colline. Il reconnut bientôt une voix dont il entendit les cris. C’était celle de madame de Granson. Il vola à la tête des chevaux : après les avoir arrêtés, il s’approcha du chariot. Madame de Granson y était évanouie ; il la prit entre ses bras, et la porta sur un petit tertre de gazon. Tous ceux de l’équipage, occupés à raccommoder le chariot ou à aller chercher du secours dans une maison voisine, le laissèrent auprès d’elle. Il y était seul : elle était entre ses bras. Quel moment, s’il avait pu en goûter la douceur ! Mais il ne devait qu’à la fortune seule l’avantage dont il jouissait. Madame de Granson n’y aurait pas donné son aveu.
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