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MÉMOIRES
DE MONSIEUR
LE PERGAMI
Présentation
Ces mémoires sont une mystification littéraire de Sophie Gay et Jean Vatout sur le sujet du procès en adultère de Caroline de Brunswick intenté par le roi George IV. Il prend le point de vue du baron de Pergami, fidèle serviteur de la princesse, accusé d’en être l’amant, ce dont il se défend dans ces mémoires imaginaires.
Texte entier
MÉMOIRES
DE MONSIEUR
LE PERGAMI
Chambellan, chevalier de Malte, chevalier du Saint-Sépulcre, etc.
TRADUITS
d’après le manuscrit italien
Par M.***
—
PARIS, BRISSOT-THIVARS, rue Neuve-des-Petits-Champs, N.° 22 ; PONTHIEU, Libraire, Palais-Royal, galerie de bois, n.° 201. LEROY, au Cabinet littéraire, passage Beaujolais, rue de Richelieu, N.° 52.
1820.
Après avoir reçu cette lettre, je me suis empressé de satisfaire aux désirs de mon ami, en traduisant ces Mémoires, convaincu qu’ils peuvent jeter un jour salutaire sur la cause célèbre qui fixe aujourd’hui l’attention générale.
J’espère que le public daignera accueillir avec bienveillance cette , qui aurait été moins défectueuse, si je n’avais pas mis autant d’empressement à la faire paraître.
Si des circonstances extraordinaires ne m’avaient point condamné à devenir le prétexte d’un procès qui fixe aujourd’hui les regards des deux mondes, je n’aurais jamais échangé contre les funestes honneurs de la célébrité, la douceur de jouir en paix de mes souvenirs ; mais, puisqu’une politique artificieuse abuse de mon nom pour flétrir la dignité d’une des plus belles couronnes de l’Europe, et pour perdre une grande princesse, non moins respectable par ses longues infortunes que par l’éclat de son rang, je dois parler. Mon silence enhardirait la calomnie : mes révélations vont la faire pâlir.
Les journaux ont discuté en sens divers sur mon origine ; je ne me crois pas obligé à rectifier leurs erreurs. Qu’importe ma naissance, si j’ai honorablement rempli les jours que, comme tous les autres hommes j’ai reçus du ciel ? Lorsque Jeanne-d’Arc sauva son roi lui demanda-t-on compte de son obscurité ? Pour moi, sans vouloir sacrifier à un vain préjugé du monde, j’éprouve cependant quelque satisfaction à pouvoir dire aujourd’hui qu’avant les malheurs qui l’ont frappée, au sein de nos orages politiques, la maison de mes ancêtres n’était pas sans fortune ni sans quelque considération ; mais le tombeau de mon père s’est élevé bien près de mon berceau, et le souvenir de ses vertus et une noble pauvreté composaient tout l’héritage que sa mort m’appela à recueillir.
Livré aux soins d’une mère dont la piété n’était pas sans superstition, je fus de bonne heure versé dans la méditation des livres saints, et mon imagination ardente plongeait avec tant de ferveur dans les mystères de la religion, que, si j’avais suivi les conseils de ma mère, il est probable que je serais entré dans les ordres. Mais on ne commande pas à la destinée ; un pouvoir irrésistible nous entraîne, et Pergami était réservé à accomplir les vues que la providence avait jetées d’en haut sur Pergami.
Un jour, à mon réveil, j’entends une musique guerrière ; c’était celle d’un régiment français qui, vainqueur des Autrichiens, faisait son entrée triomphale. Un mouvement soudain fait tressaillir mes nerfs et battre mon cœur ; je m’élance vers la fenêtre ; et la joie qui brillait sur le front des soldats, l’éclat des uniformes, et ce charme glorieux attaché au mépris de la vie, tout agita mon âme de sensations jusqu’alors inconnues ; tout m’avertit que la carrière des armes était ma vocation. Vainement j’essayai de lutter contre l’ascendant qui dominait tout mon être ; la nuit, avec ses songes, me rendit le spectacle qui avait fait sur moi une impression si profonde. Le son des trompettes retentissait encore à mon oreille ; mes yeux voyaient encore flotter ces étendards parés des lauriers de la victoire, et ma main s’étendait comme pour saisir une épée…… Deux jours après j’étais enrôlé dans les rangs de l’armée d’Italie.
J’assistai, d’abord comme simple soldat, aux grandes qui ont immortalisé les armes françaises. Une action d’éclat me fit décorer de l’épaulette ; et je servais comme officier sous les ordres du général Pino, lorsqu’il m’arriva une de ces aventures, vulgaires en apparence, mais qui, réagissant sur une imagination facile à s’exalter, décident par fois du sort de la vie entière.
J’étais allé, avec quelques officiers de mes amis, à la Villa F***, aux environs de Milan, où la comtesse C*** donnait une fête brillante pour le mariage de sa fille. Il n’était bruit à cette époque que d’une bohémienne dont les prédictions semblaient autant d’émanations du ciel. La puissance de ses mystères était devenue une sorte de divinité nouvelle que la curiosité publique s’empressait d’aller consulter. La comtesse C*** crut jeter une agréable variété dans les plaisirs de la fête, en invitant cette bohémienne à venir rendre ses oracles au château. Elle lui avait consacré une grotte mystérieuse dans la partie du parc la plus ombragée ; des colonnes antiques en soutenaient la voûte ; et, pour compléter l’illusion, on avait suspendu aux rochers un rameau d’or ; l’intérieur de la caverne était à peine éclairé par la faible lueur d’une lampe sépulcrale. En approchant de ce lieu, tout disposait l’âme à la méditation ; et quand le hasard ou plutôt quelqu’une de ces inspirations dont le secret n’appartient pas à l’homme, me conduisit vers cet antre , je ne pus me défendre d’une sorte de terreur religieuse. Il me semblait que l’avenir allait se dérouler devant mes yeux. J’étais plongé dans une rêverie profonde, lorsque j’en fus tiré tout-à-coup par l’arrivée de la comtesse C***, suivie de toute sa société.
Je me plaçai de manière à tout voir. La jeune mariée s’étant emparée du rameau d’or, la sybille parut : elle prononça quelques mots magiques, et je compris que les mystères allaient commencer. Alors, joignant les mains des nouveaux époux, elle y attacha ses regards en souriant, et je devinai qu’elle leur prédisait un heureux avenir ; mais ils reçurent cet avis du ciel avec indifférence, tant l’amour avait d’avance rassuré leurs cœurs sur les prédictions de l’oracle ! Après avoir joui de ce tableau grâcieux, je vis la comtesse présenter à son tour sa main à la bohémienne ; mais, à peine celle-ci y eut-elle porté les yeux, que, prenant un air farouche, elle proféra quelques mots que je ne pus entendre, mais qui répandirent la pâleur de la mort sur tous les traits de la comtesse. Je la vis chanceler ; on s’empressa autour d’elle ; chacun lui prodigua ses soins ; on la transporta au château. La foule se dispersa, et je restai seul en présence de l’être magique dont la parole venait d’exercer une si inconcevable puissance.
Convaincu que la vérité seule pouvait produire autant d’effet, je m’élançai vers la bohémienne, et la conjurai de m’éclairer aussi sur mes destins. Soit qu’elle fût importunée de la scène qui venait de se passer, soit peut-être que, décidée ce jour-là à n’accorder ses oracles qu’à de grands personnages, elle crut devoir dédaigner ma prière. Elle se disposait à rentrer dans la grotte ; mais, jetant tout-à-coup un regard sur moi, elle s’arrêta comme frappée d’un aspect inattendu, et sa surprise me laissa présumer que j’étais sans doute un de ces êtres sur lesquels le ciel se plaît quelque-fois à donner de secrets avertissemens.
Je passe sous silence les premiers événemens de ma vie, les malheurs de ma famille, qu’elle me retraça avec une fidélité qui redoubla ma confiance dans ses oracles : je ne rappellerai que celles de ses prédictions qui se rattachent à la grande circonstance pour laquelle j’écris, et qui ont eu tant d’influence sur ma destinée. Je crois sentir encore le frémissement qui me saisit lorsqu’elle me dit d’une voix solennelle :
« Tu t’abaisseras pour t’élever : tu sauveras une grande princesse au péril de tes jours. L’injustice des hommes te punira de la reconnaissance d’une femme : ta fortune semera la discorde dans un grand empire, et ton nom remplira le monde. »
Depuis le jour de cette prédiction, il s’opéra en moi un changement que je ne pus définir ; l’esprit sans cesse préoccupé du sort bizarre qui m’était promis, j’appelai vainement ma raison pour combattre cette brillante chimère ; tous mes efforts pour la chasser de mon imagination ne servaient qu’à m’y rattacher davantage. Dès-lors, plongé dans une rêverie mélancolique, j’étais comme étranger au milieu des intérêts ordinaires de la vie ; je devins insensible à tous les plaisirs de mon âge ; l’ambition même, qui jusqu’alors avait rempli mon âme, s’éteignit ; et, comme délié de ma première existence, je me sentis transporté tout entier dans le monde nouveau que la sybille avait créé pour moi.
Dans cette disposition, je quittai le service, et j’allai m’enfermer dans une chaumière, aux environs de Turin. Là, rompant avec toutes mes relations de société, je me livrai sans contrainte aux rêves de mon imagination, et à l’espoir de les réaliser. Le bruit de l’arrivée d’une jeune princesse dont le ciseau de Canova venait d’immortaliser la beauté, vint m’arracher à ma retraite, et je crus que le moment était venu de remplir ma destinée.
Je me rendis à Turin. En passant sur la place du Grand-Théâtre, je fus frappé de la foule qui en assiégeait les portes. Je devinai que cet empressement avait pour but de voir la princesse, et je me mêlai à la foule des curieux qui venaient pour l’admirer. Elle parut bientôt, et sa présence justifia les éloges qu’on avait faits de sa grâce et de son éclat ; mais le sentiment que j’éprouvai à sa vue n’étant mêlé d’aucun trouble, et son image n’ayant pas même le pouvoir de me distraire un seul instant de l’objet de mes méditations, je sentis que cette princesse n’était pas celle qui devait avoir tant d’influence sur mon avenir. Je quittai Turin pour retourner à Milan, où j’embrassai ma famille, et un enfant chéri, seul lien qui m’attachait encore à une existence vague et malheureuse.
Commençant à douter de l’oracle, j’avais tout disposé pour un voyage lointain ; l’arrivée de la princesse de Galles vint suspendre mes nouveaux projets, et me rendre à mes idées premières. Curieux, d’ailleurs, d’apprendre les motifs qui l’avaient engagée à quitter l’Angleterre, je me liai avec une personne de sa maison. Ce qu’elle me dit des qualités aimables de la princesse, de la générosité de ses sentimens, et plus encore ce qu’elle me raconta de ses chagrins, redoubla le désir ardent que j’avais de la voir : à ce désir se joignit bientôt un intérêt plus vif, et qui s’accordant avec la pensée qui me poursuivait, me porta à plusieurs démarches dont le résultat fut de m’apprendre que la princesse était entourée d’ennemis intéressés à la perdre. M’exagérant peut-être les dangers qu’elle pouvait courir, et la mémoire toujours frappée de la prédiction de la bohémienne, je ne cherchai plus qu’un moyen de parvenir jusqu’à S. A. R. L’ami que j’avais dans sa maison m’apprit bientôt que la princesse faisait chercher un courrier italien qui pût lui servir de guide et d’interprète dans ses voyages. Ma fierté naturelle répugnait à un emploi aussi obscur ; mais, subjugué par la fatalité et le souvenir de ces mots : tu t’abaisseras pour t’élever, je n’hésitai plus à présenter ma demande. S. A. R. daigna l’accueillir avec bienveillance, et je fus sur-le-champ admis au nombre des gens de sa suite.
Ô vous dont les âmes glacées n’ont jamais compris le trouble d’un pressentiment accompli, je vous dirais vainement ce qui se passa dans tout mon être la première fois que j’eus l’honneur de recevoir un ordre de la bouche même de la princesse ! On ne m’aurait pas prévenu de sa bonté touchante, que le son de sa voix me l’aurait révélée, comme son regard doux et mélancolique m’aurait appris ses vertus et ses peines.
Nous partîmes pour Naples, où nous arrivâmes le 8 octobre 1814. Je ne dirai point par quel événement heureux ou funeste j’eus deux fois l’occasion, soit en traversant la Calabre, soit pendant les premiers momens de notre séjour à Naples, de sauver la princesse d’un péril imminent : son héroïque générosité m’a commandé le secret sur ces faits, que les gens qui lui sont restés fidèles attesteront un jour, et qui légitiment assez les bienfaits dont elle m’a honoré et dont on voudrait en vain lui faire un crime.
Un soir que j’attendais, dans un cabinet voisin de l’appartement de Son Altesse, les dépêches qui devaient m’être remises, on annonça la visite d’un très-grand personnage. Comme ce prince nouveau m’inspirait une vive curiosité, au lieu de retourner dans les antichambres, j’eus l’indiscrétion, je l’avoue, de prêter l’oreille pour entendre son entretien avec la princesse. Il ne m’offrit d’abord qu’un très-faible intérêt ; mais le roi ayant témoigné tout celui qu’il prenait à la situation de Son Altesse Royale, je redoublai d’attention pour écouter l’aveu qu’elle lui fit de ses premiers chagrins ; des tristes motifs qui l’avaient séparée du seul objet qui l’attachât à l’existence, de cette fille adorable qu’elle ne devait plus revoir ; des tourmens qui assiégeaient sa vie, et de la tyrannie qui la condamnait à traîner de ville en ville ses inquiétudes et son malheur. Le prince parut si touché de ce récit, il adressa tant de choses consolantes et flatteuses à la princesse, qu’elle ne mit plus de bornes à sa confiance, et alla jusqu’à lui raconter les deux faits que j’ai cités plus haut, et mon nom fut prononcé. Il ne m’appartient pas de répéter ici les éloges que S. A. R. daigna prodiguer à mon zèle ; mais je ne saurais oublier qu’elle me dépeignit au prince sous des couleurs qui me firent croire un moment qu’elle avait pénétré mon secret. Ces mots : « Non, je ne le crois pas né pour la place qu’il remplit auprès de moi », me causèrent un trouble extrême, et ils expliquent sans doute l’audience qui me fut accordée par le prince huit jours après, lorsque je lui portai une invitation pour la fête que voulait lui donner S. A.
J’allais me retirer après avoir remis ma dépêche à un chambellan ; on me rappelle, et je suis introduit dans le cabinet du roi, qui m’adresse ces mots : « Je sais votre dévouement pour S. A., et j’ai voulu connaître celui qu’elle nomme son sauveur. De pays êtes-vous ? — De Milan, sire. — Votre famille ? — Je demande à votre majesté la permission de ne point la nommer. — Quoi ! auriez-vous à rougir de la conduite d’un père, ou ne seriez-vous entré chez S. A. R. qu’à la faveur d’une ruse coupable ? » Ces questions, prononcées d’un ton qui tenait du mépris et de la menace, révoltèrent ma fierté, et, pour échapper au soupçon flétrissant d’être mis au nombre de ces traîtres et de ces vils mercenaires gagés pour espionner ou plutôt calomnier la conduite de cette honorable princesse, je me décidai à faire au prince le sincère aveu des motifs qui m’avaient conduit auprès de S. A., et je lui racontai en peu de mots les principaux événemens de ma vie. Tout en souriant à la prédiction qui avait eu tant de part à ma détermination, le prince ne me parut point surpris de l’effet qu’elle avait produit sur moi ; il se rappelait sans doute l’exemple de prédestinations plus mémorables ! Après l’avoir rassuré sur la pureté et le désintéressement de mes intentions, je me jetai à ses pieds pour le supplier de respecter mon secret, et de ne pas m’enlever le moyen de servir, de secourir peut-être encore la princesse, enfin d’accomplir toute ma destinée.
Peu de jours après cet entretien, un jeune enfant, qui accompagnait la princesse et auquel elle s’intéressait beaucoup, étant tombé malade, je fus appelé pour le veiller pendant la nuit. Cette preuve de confiance inespérée, une sorte de bienveillance affectueuse, et quelques-uns de ces ménagemens que la fierté apprécie, tout me fit présumer que le roi m’avait trahi ; mais je me gardai bien de laisser entrevoir le trouble que cette idée faisait naître en mon âme, et je me contentai de chercher à justifier de plus en plus l’estime et l’intérêt dont la princesse daignait m’honorer.
Ces preuves d’une bienveillance particulière produisirent l’effet accoutumé, en me rendant l’objet de l’envie de tous ceux qui entouraient la princesse ; mais, tout en médisant du crédit qu’on me supposait, chacun voulait en tirer parti, et c’est ce qui m’attira les agaceries d’une des femmes de S. A. Je fus long-temps sans m’en apercevoir ; mais, un jour, désirant sans doute éprouver jusqu’où pouvait aller mon indifférence, elle m’invita à passer la soirée chez elle avec quelques-uns de ses amis. Je m’y rendis en effet, et ne tardai point à m’apercevoir que cette soirée, qui devait réunir plusieurs personnes, n’était consacrée qu’à moi seul. ne me laissa pas ignorer le véritable but de ce tête-à-tête ; et, comme il ne me convenait point de me prêter à une semblable intrigue, je sortis, en la laissant étonnée ou de l’excès de ma raison ou du peu de pouvoir de ses charmes. Je vis bientôt que la haine avait succédé, dans le cœur de , aux tendres sentimens que je lui avais inspirés ; mais je ne savais pas encore jusqu’où une femme dédaignée pouvait porter la vengeance.
Quelques momens avant de partir pour ce fameux bal masqué qui fut donné au théâtre Saint-Charles, la princesse me fit appeler, et me montrant les différens costumes sous lesquels elle devait se déguiser, elle me donna les ordres nécessaires pour la faire entourer des personnes sur la fidélité desquelles elle pouvait le plus compter. Elle convint avec moi d’un signe par lequel je pourrais la reconnaître, quelque fût son déguisement, et m’indiqua celui sous lequel je devais la suivre.
Le bal était déjà fort avancé, lorsque je fus accosté par un masque, sous l’habit d’une paysanne, parfaitement semblable à l’un de ceux que j’avais vus préparés pour S. A. Je crus au premier abord que c’était elle-même ; mais, au ton familier, aux airs d’abandon, aux manières presque caressantes du masque, je vis bientôt que je m’étais abusé, et je n’en doutai plus, lorsque, levant les yeux sur la loge du roi, je reconnus au signe convenu que la princesse était auprès de lui. Alors je ne cherchai plus qu’à deviner la personne qui avait adopté ce déguisement, et comme était la seule dans le secret, je ne pus me méprendre ; et voulant savoir le motif de cette ruse, je m’y prêtai de bonne grâce. Alors le masque, prenant ma complaisance pour un autre sentiment, m’adressa les mots les plus flatteurs, et y joignit même des aveux fort tendres auxquels je m’amusais à répondre dans le même style, lorsque je m’aperçus que nous étions suivis par un domino qui nous écoutait très-attentivement. Dans la crainte de voir cette plaisanterie mal interprétée par un tiers, ou peut-être même signalée par quelque espion dangereux qu’aurait trompé l’habit de , je m’éloignai, en lui disant à l’oreille : « C’est assez prolonger la méprise : en prenant les habits de votre maîtresse, vous auriez bien dû en prendre aussi la décence et le ton. » Elle ne répondit à ces mots que par un regard furieux, et je la quittai brusquement pour rejoindre la princesse, que je trouvai entourée d’un cercle brillant où je distinguai, entre autres, deux lords qui siègent aujourd’hui dans la chambre des pairs.
Cette circonstance, si frivole en apparence, me fournit des réflexions bien sérieuses. Rentré chez moi, je cherchai quel motif avait pu porter à jouer un rôle semblable, et je ne pus me dissimuler que son amour-propre humilié avait interprété ma froideur d’une manière aussi injurieuse pour la princesse que dangereuse pour moi. Cette idée me donna l’éveil sur certains bruits qui circulaient déjà et qui ne m’avaient pas paru mériter d’attention ; mais, rassuré par ma conscience et plus encore par la dignité du caractère de la princesse, je dédaignai de l’importuner par le récit d’une folie qui aurait pu lui donner de fâcheuses impressions contre une femme qui paraissait alors lui être si dévouée, et dont le service lui était si agréable.
La princesse avait l’habitude de se promener à cheval dans les environs de Naples. Un soir, son cheval effrayé s’emporta tout à coup ; m’étant élancé pour l’arrêter, je reçus du cheval un si violent coup de pied, que je tombai sans connaissance. On me transporta à Naples dans un des appartemens voisins de celui de S. A. R. Là je reçus les soins les plus empressés ; la princesse elle-même ne dédaigna pas de venir s’informer de mes nouvelles, et de me parler avec le plus vif intérêt d’une blessure dont elle était la cause innocente…… Auguste princesse ! pouviez-vous croire que cette généreuse pitié, digne d’une âme vraiment royale, deviendrait un jour la source de la plus odieuse calomnie !
Au mois de mars, la reine, après avoir pris lecture d’une lettre qui portait le timbre de l’Angleterre, donna l’ordre de tout préparer pour son prochain départ, et deux jours après, nous nous mîmes en route pour Rome ; de là nous allâmes à Gênes, où nous restâmes jusqu’au mois de mai. Partout la princesse reçut un accueil digne de son
rang et de sa personne. J’avais remarqué que, depuis l’arrivée de la lettre dont elle m’avait laissé ignorer le contenu, son esprit paraissait agité d’une inquiétude vague ; elle laissait entrevoir des craintes qu’elle cherchait en vain à dissimuler, et c’est à ces secrètes alarmes que j’attribue la recommandation qu’elle me fit de redoubler de surveillance. Je fus dès lors chargé du service particulier de sa maison.
De retour à Milan, la princesse, satisfaite sans doute de mes soins et de mon zèle, me témoigna le désir de les récompenser. Je la suppliai de vouloir bien faire tomber sur ma famille les bienfaits qu’elle me destinait ; c’est alors que j’eus l’honneur de lui présenter ma sœur et cette petite Victorine dont les grâces enfantines eurent le bonheur d’intéresser S. A., au point qu’elle daigna la fixer près d’elle, en permettant sa tante de continuer son éducation.
La surveillance inquisitoriale que la commission de Milan exerçait envers de la princesse, la dégoûta du séjour de cette ville, et nous partîmes pour Venise. C’est là, qu’un jour Victorine étant dans mes bras, sur le passage de la princesse, S. A. détacha de son col une chaîne d’or qu’elle daigna mettre au col de mon enfant. Cette nouvelle preuve de générosité n’a pas été moins calomniée que les autres !
À Côme, la princesse, qui savait que ma naissance ne m’en rendait pas indigne, m’honora du titre de chambellan, et la comtesse Oldi, ma sœur, devint dame du palais.
Après un assez long séjour dans cette ville, nous nous embarquâmes pour la Grèce ; et, sur le vaisseau, nous reçûmes l’ordre, ma sœur et moi, de ne plus quitter S. A. Une tente fut élevée sur le pont pour la recevoir, et chacun de nous veillait à son tour, pendant son sommeil.
Arrivée à Athènes, au mois d’avril 1816, la princesse nous permit de l’accompagner dans tous les lieux qu’elle visita. Je regrette que ma mémoire ne me permette pas de retracer ici les nobles descriptions que j’entendis, de la bouche même de S. A., sur les belles ruines et les souvenirs historiques qui recommandent cette antique cité à la curiosité du voyageur. Nous visitâmes, tour-à-tour, l’Acropolis, les murailles qui les Propylées, le temple de Thésée, le Pnyx, et surtout ces majestueuses colonnes, nobles débris du temple de Jupiter Olympien, qui attestent encore la splendeur des beaux temps de la Grèce. La princesse récita d’une voix inspirée plusieurs des beaux vers de lord Byron.
Je me souviens qu’à Éphèse, la comtesse Oldi ayant devancé nos pas de quelques instans, lorsque nous parcourions les ruines du temple, nous aperçûmes, dans l’attitude d’une statue, sur les débris d’un autel antique, la petite Victorine qui, les bras étendus vers la princesse, lui présentait une couronne. S. A. daigna sourire à cet hommage de la reconnaissance d’un enfant ; elle prit Victorine dans ses bras et lui prodigua les plus touchantes caresses.
De là nous nous embarquâmes pour la Syrie. À peine fûmes-nous descendus sur le rivage, que je me prosternai et baisai avec un saint transport la terre de la rédemption. L’impression que j’éprouvai en entrant à Jérusalem ne s’effacera jamais de ma mémoire ; je brûlais de visiter le saint sépulcre, et, dès le lendemain de mon arrivée, je me rendis dans le temple, suivi de ma sœur et de la jeune Victorine. Je me précipitai au pied de ce monument qui, comme cette religion impérissable dont il est le plus grand mystère, a traversé tant de siècles, et je rendis grâce à la Providence de m’avoir conduit elle-même par sa main protectrice jusque sur le tombeau du Sauveur pour y déposer le tribut de ma pieuse reconnaissance. Là, je priai le ciel de répandre sur un enfant chéri sa lumière et sa grâce, et d’imprimer dans son âme assez de force pour la faire sortir triomphante de tous les combats de la vie. Prier Dieu pour la continuation de notre bonheur, c’était l’invoquer pour celle à qui nous le devions, et son auguste nom se trouva mêlé tout naturellement à nos prières. La princesse, conduite par le désir de visiter les saints lieux, nous surprit dans cette attitude religieuse, et l’écho des voûtes sacrées lui apporta nos vœux pour elle.
Pendant mon séjour dans la ville sainte, je ne manquai pas de venir tous les jours, dans ce lieu même, rendre grâce à l’Éternel ; je ne mis pas moins d’empressement dans mes visites aux Pères du saint sépulcre. Le révérendissime Antonio S***, homme d’un esprit distingué et d’un noble caractère, me prit en amitié ; et, satisfait de ma piété, désirant peut-être aussi accorder une marque de distinction au chambellan de la princesse, il me décora de l’ordre du Saint Sépulcre, que je reçus de ses mains avec une profonde reconnaissance.
Lorsque je parus devant la princesse avec cette décoration, il lui vint tout-à-coup à l’idée d’en créer une nouvelle, sous le nom de Sainte-Caroline-de-Jérusalem, ordre dont ses plus fidèles serviteurs seraient les premiers chevaliers. Cette institution fut le motif d’une fête solennelle, dans laquelle le jeune Austein et moi, nous prononçâmes à haute voix le serment de rester à jamais fidèles au sort de la princesse, serment qui fut répété par tous ceux qui l’entouraient alors, serment qui, proféré dans le plus saint lieu du monde, devait appeler la colère divine sur tous ceux qui oseraient le trahir… Malheur aux parjures !
Le motsallam, qui avait des formes douces et polies, fit à la princesse un accueil gracieux ; il lui offrit lui-même le café, les parfums, et fit distribuer des pipes et des rafraîchissemens à toute sa suite. Il nous donna un drogman pour nous accompagner dans la visite que la princesse désirait faire à la grande mosquée, faveur que l’aga n’accorde pour l’ordinaire qu’à d’illustres personnages, et fit commander l’escorte qui devait suivre S. A. R sur les bords du Jourdan.
En traversant la vallée de Josaphat pour nous rendre sur la montagne des Oliviers, nous fûmes frappés d’un spectacle imposant. C’était le jour de la fête des tombeaux ; la vallée était couverte des descendans de ces familles juives que l’avarice d’un gouvernement despotique condamne à payer au poids de l’or la triste faveur de venir pleurer sur la tombe de leurs aïeux ; mais là, toutes les pierres ne portent pas l’empreinte des âges ; on en voit de fraîchement posées, et l’enfant qui mourut la veille dort à côté du chef qui fonda la tribu de ses pères. Au milieu de ces monumens funèbres, nous vîmes s’avancer lentement un cortége que précédaient de jeunes vierges chantant l’hymne des douleurs ; à la couronne de roses blanches, placée sur le cercueil, aux attributs qui le décoraient, nous devinâmes que c’était le convoi d’une jeune fille ; on allait la déposer dans sa dernière demeure, lorsqu’une femme échevelée, pâle, et dont les cris perçans faisaient retentir les airs, vint se précipiter sur la tombe comme pour s’y ensevelir la première. « Ah ! s’écria la princesse, c’est la mère ! » Aussitôt elle s’élança près de cette infortunée comme pour la secourir ; nous voulûmes l’arrêter. « Ne me retenez pas, dit-elle ; et moi aussi je suis mère, et peut-être qu’en ce moment, la mort… » En disant ces mots, elle tomba évanouie, et nous la ramenâmes à Jérusalem, où elle parut longtemps accablée par cet affreux que le ciel devait trop tôt réaliser.
La caravane étant prête à se mettre en marche, et Victorine ne voulant pas consentir à s’éloigner de la princesse, S. A. lui fit acheter un âne, sur lequel l’enfant traversa le désert : il est à remarquer que, malgré la faiblesse de son âge, la santé de Victorine ne fut pas un moment altérée, tandis que des hommes robustes furent abattus par l’excès de la chaleur. S. A. R. avait imaginé, pour s’en préserver, de partager un pastèque en deux, et de s’en couvrir la tête. La fraîcheur de ce fruit la garantissait de l’action des rayons du soleil ; mais ce moyen, qui lui avait réussi à merveille, causa de violentes douleurs de tête à plusieurs autres personnes qui voulurent le tenter ; je faillis moi-même en tomber malade. À cette époque de l’année, la chaleur était à un tel degré, que le cerveau de plusieurs des gens de la suite de la princesse en fut attaqué. Je me souviens particulièrement qu’un jour, ne voyant point arriver le dîner de S. A. à l’heure accoutumée, j’allai moi-même m’informer des causes de ce retard, et je trouvai le cuisinier, une broche en arrêt, dansant sur le sable brûlant, et défiant les marmitons au combat, en se proclamant le premier chevalier des croisades. Le médecin, que je fis appeler, reconnut que l’extrême ardeur du soleil avait causé ce vertige, et ses soins ne tardèrent pas à rendre ce malheureux à sa raison et à ses fourneaux. Depuis cette époque, ses camarades l’appelaient en riant le Don Quichotte du désert.
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The end
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