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Le Témiscamingue à la Baie-d’Hudson

Charles-Alfred-Marie Paradis · 1884 · Free in the US

36,757 words · about 2 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Charles-Alfred-Marie Paradis
Language
French
Published
1884
Length
36,757 words · about 2 h 34 min
Sections
13 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (13)
  1. Front matter about 1 h 17 min
  2. Préface about 3 min
  3. Chapitre 1-1 about 4 min
  4. Chapitre 1-2 about 12 min
  5. Chapitre 1-3 about 3 min
  6. Chapitre 2-0 about 1 min
  7. Chapitre 2-1 about 6 min
  8. Chapitre 2-2 about 14 min
  9. Chapitre 2-3 about 7 min
  10. Chapitre 2-4 about 7 min
  11. Chapitre 2-5 about 5 min
  12. Chapitre 2-6 about 4 min
  13. Conclusion about 11 min

Continue:

Front matter

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Monsieur le Ministre,

En sincère Canadien que je suis, j’ai toujours eu une haute opinion de l’avenir de mon pays ; mais jamais je n’ai été plus frappé de l’idée de cette future grandeur qu’en parcourant d’un œil attentif la vaste et belle région qui s’étend vers le Nord depuis le bassin du Lac Témiskaming jusqu’au 52° parallèle qui forme la latitude d’Albani, sur la côte sud-ouest de la Baie James.

Préface

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Monsieur le Ministre,

En sincère Canadien que je suis, j’ai toujours eu une haute opinion de l’avenir de mon pays ; mais jamais je n’ai été plus frappé de l’idée de cette future grandeur qu’en parcourant d’un œil attentif la vaste et belle région qui s’étend vers le Nord depuis le bassin du Lac Témiskaming jusqu’au 52° parallèle qui forme la latitude d’Albani, sur la côte sud-ouest de la Baie James.

Quel pays immense ! Quelles plaines riches et fertiles ont été mises là en réserve pour les enfants et les petits enfants de notre génération contemporaine ! Oui, c’est là une réserve providentielle, une nouvelle terre-promise ; il n’y a pas à en douter.

Qu’un pays si beau, si fertile, si immense et tout près de nous soit resté jusqu’ici inconnu ?… voilà la grande question que l’on s’adresse et qui ferait peut-être douter de la véracité de mes paroles si à l’heure présente, des centaines de témoins n’étaient prêts à se lever pour raconter ce qu’ils ont vu et admiré de leurs propres yeux.

Je n’ai rien découvert. Je ne viens qu’en qualité d’humble missionnaire confirmer ce qu’ont écrit avant moi et le savant Docteur Bell et et tant d’autres intrépides voyageurs, qui n’avaient pas intérêt à enfouir dans l’ignorance et l’oubli les trésors que la main libérale du Bon Dieu a semés à profusion jusque dans les coins les plus reculés de notre cher Canada.

Il court malheureusement de vieux préjugés répandus par les traiteurs anciens et modernes sur le sol et surtout sur le climat de ce qu’on appelle ordinairement Le territoire de la Baie-d’Hudson !

Ces idées ont tellement pris racine chez notre peuple même parmi nos géographes, que le premier qui ait osé les contredire a été qualifié d’optimiste et d’exagéré. C’est toujours l’histoire des « quelques arpents de neige. »

Mais plus heureux qu’au temps de et de la Pompadour, nous avons à la tête de notre Gouvernement des hommes qui ont à cœur l’agrandissement de notre nation et qui savent par expérience que c’est des frimas du Nord que sont toujours sorties les races vigoureuses appelées à regénérer les sociétés mourantes.

Canadiens-Français, descendants de Celtes, de Saxons ou de Scandinaves, le Nord est notre patrie, comme il fut celle de nos pères ; et si le Pôle a des rigueurs propres à repousser les lâches, il conservera toujours la vertu de l’aimant sur notre race au courage de fer et aux bras d’acier.

Mais après tout, ces épouvantails de gelées, de frimas et d’hivers interminables reposent-ils sur des données bien exactes ?

Jusqu’à ces dernières années comment connaissions-nous tout le Nord de l’Amérique, et même le Nord-Ouest devenu si fameux ? — Presqu’uniquement par les récits fabuleux de quelques voyageurs, ou sur les rapports intéressés d’une Compagnie séculaire dont la devise a toujours été « Pro pelle cutem. »

C’est l’intérêt qui gouverne le monde. Aussi, ne faut-il pas être trop sévère si ceux qui leur compte dans la traité des pelleteries, n’ont jamais publié au son de la trompette que la patrie de la marte, du vison et du castor est, à la fois, le pays le plus riche peut-être qui soit au monde en ressources , et .

Le Nord-Ouest a fourni ses preuves, maintenant nous allons voir dans le cours de cet ouvrage que le Nord ne lui cède en rien sous tous les rapports. Examinons d’abord le sol et le climat à un point de vue général, ensuite nous parcourerons chaque zone en particulier, afin d’apprendre ce qui est propre à chacune d’elles.

Chapitre 1-1

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Sur cette vaste contrée, j’ai une idée fixe, l’avenir dira si je me trompe :

C’est ma conviction interne que tout le terrain situé entre le Lac Témiskaming et la Baie-James n’est qu’une prolongation des fameuses plaines du Nord-Ouest. Deux raisons surtout me portent à appuyer cette hypothèse, savoir :

La configuration du terrain, la nature du sol.

Une fois dépassé, je ne dirai pas même la hauteur des terres, mais la chaine des Laurentides, on entre jusqu’aux rivages de la Baie-d’Hudson, c’est-à-dire, pour des centaines de lieues au nord et à l’ouest, dans une plaine de glaise ou les montagnes n’apparaissent plus qu’à titre d’exceptions sous forme d’ondulations assez insignifiantes ou bien de pics isolés dans le genre du Mont. Royal ou de la Montagne de Belœil dans la vallée du Saint-Laurent.

Certes, je m’attends bien à un cri de surprise et à ne pas me trouver en tout point d’accord avec les récits de bien des voyageurs, car j’en distingue trois catégories bien différentes, qu’il importe de faire connaître pour l’intelligence de cet ouvrage.

La première, celle des savants, amis du progrès dont le but est d’étudier et de faire connaître. Quoi que le missionnaire ait en vue une fin encore plus élevée que celle-là, il ne trouve cependant pas indigne de son sublime ministère d’allier l’une à l’autre en associant dans un même élan de charité, l’amour de Dieu et celui de la Patrie.

Mais, il est une autre classe de voyageurs beaucoup plus nombreuse : c’est celle des spéculateurs attirés par l’appât de la fortune, soit vers la traite des pelleteries ou le commerce du bois. Cette classe parle peu, parcequ’elle a des secrets à taire, ou plutôt des intérêts à sauvegarder par le silence.

Mauvaise enseigne, par conséquent.

De cette seconde catégorie, en ressort une autre qui s’appelle : c’est celle des aventuriers, qui louent leurs bras et leurs épaules pour l’exploitation du bois ou le transport des marchandises, pelleteries, provisions, etc., etc…

Cette classe connait peu, et comme conséquence, parle beaucoup et fort mal.

À ces derniers, il ne faut pas s’adresser pour savoir s’il y a des montagnes, car ils vous répondront invariablement : « C’est un pays , Monsieur ;… c’est effrayant de ce que c’est , ce n’est rien que des rapides, des roches, des crans à se casser le cou ! »

Pauvres gens il faut les plaindre, mais ne prendre à la lettre que juste la moitié de ce qu’ils disent. Pour eux rien de plus naturel que de trouver le pays tout à rebours. Peu enclins à la science, encore moins à la poésie, sans cesse en lutte avec les éléments déchainés sous forme de vents, de courants ou de rapides ; les pieds endoloris aux cailloux du portage ; la tête courbée sur la rame ou écrasée sous le paqueton, ils ne remarquent dans la nature que ce qui peut les faire souffrir. Pour eux cent milles d’eau paisible ne représentent que trois jours de galère, et une roche en travers du portage se transforme en montagne. En voilà assez pour qu’un pays soit condamné à tout jamais.

Dans les prairies du Nord-Ouest, les voyages sont faciles mais ennuyants : on trouve la prairie bien plate mais grande.

Dans la forêt on ne voyage guère autrement que par les lacs et les rivières : Haro ! donc sur les rapides et les portages. Si, quelquefois on s’ouvre un chemin à travers le bois, l’horizon, naturellement borné par les arbres, empêche de juger des distances ; monte-t-on sur une colline ? — ce qui frappe aussitôt le regard, c’est la plus prochaine élévation.

D’ailleurs, c’est une illusion commune à tous de juger montagneux un sol recouvert de forêts, à cause, peut-être, de l’habitude où nous sommes dans nos contrées civilisées de ne voir de bois que sur les montagnes, ou autres endroits impropres à la culture. Mais c’est aussi une matière d’expérience qu’avec le défrichement les aspérités du terrain semblent si fondre, s’égaliser sous le soc de la charrue, et là où on s’attendait à voir une montagne, “.”

Aussi n’hésité-je pas à croire qu’au jour où auront disparu nos immenses forêts, nos petits neveux resteront stupéfaits de se trouver sur une plaine continue avec leurs frères du Manitoba, plus cette différence en notre faveur que nous avons l’eau limpide et le bois en abondance.

Voilà pour la configuration du terrain. Un argument non moins convaincant à mon avis, peut se tirer de la nature même du sol.

Ceux qui ont vu Manitoba et Témiskaming n’hésitent pas à reconnaître ici absolument la même nature de terrain qu’au Nord-Ouest.

Une glaise profonde de 20 à 30 pieds et au-delà, surchargée d’une épaisse couche de terre végétale, tantôt noire, moins souvent jaunâtre, mais toujours excessivement riche et friable. Dans les endroits moins élevés surnagent d’épais sédiments d’alluvion qui semblent indiquer le fond de quelques grands lacs aujourd’hui écoulés. Il est impossible de supposer rien de plus riche.

Olivier Armstrong, ce vaillant pionnier de la colonisation du Pacifique Canadien et qui fait certainement autorité dans cette matière, m’a déclaré avec enthousiasme qu’il n’avait rien vu de plus beau depuis Manitoba jusqu’aux Montagnes Rocheuses.

Et ! bien, ce que je dis de Témiskaming, je l’affirme également de toute la contrée qui s’étend des deux côtés de la hauteur-des-terres jusqu’au delà du 52 parallèle, latitude d’Albani sur la Baie d’Hudson.

Tout ce parcours, qui est de 537 milles, ne serait peut-être que la largeur d’une zone de glaise bornée à l’Ouest par les Montagnes Rocheuses et qui se réunirait à l’Est au plateau du Lac St Jean.

Cette hypothèse m’est suggérée moins encore par mon expérience personnelle que par le témoignage collectif de tous mes confrères, les missionnaires oblats qui ont sillonné ces diverses régions depuis les glaces de l’Alaska jusqu’aux pics arides qui séparent le Labrador du versant oriental de la Baie-d’Hudson. C’est aussi l’opinion de l’Abbé Proulx, ancien missionnaire de la Rivière Rouge qui, à la suite de sa Grandeur Mgr Lorrain fit avec nous cet été le voyage à la Baie-d’Hudson.

Les rapports des géologues sont ici d’accord avec les données des Missionnaires et tous sont unanimes à dire que les chaînes des montagnes n’occupent qu’une portion fort insignifiante des steppes de l’Amérique du Nord et que le sol y est généralement une glaise profonde et fertile.

Chapitre 1-2

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Ce fait une fois admis, nous nous trouvons en face d’une conclusion dont l’importance ne saurait être trop méditée au point de vue de notre intérêt national. La voici :

Si la beauté du climat correspond à la richesse et à l’immensité de notre sol, ce jeune pays est appelé à prendre rang parmi les plus grandes nations du monde parcequ’il sera tôt ou tard le siège d’un grand peuple agricole.

Il me faut donc parler du climat ! Ici, je touche à une question délicate. Les préjugés sont si invétérés, si universels. Pauvre Baie d’Hudson, on en a tant médit que je ne me sens pas le courage de relever sa réputation. Mais sincèrement, je crois qu’on lui en a un peu trop mis sur le dos.

Laissons-lui ses banquises errantes, ses vents glaciaux, ses neiges intempestives, mais, ne la rendons pas complice de toutes les gelées qui nous surprennent, et surtout, n’exagérons pas son influence sur la température des pays circonvoisins.

Nous allons bientôt découvrir quel est le vrai coupable, je l’ai pris sur le fait. Pourquoi ne pas le déclarer tout de suite ?

L’auteur de nos longs hivers, de nos revers printaniers, de nos givres d’été, de nos gelées de Septembre, ce n’est pas la Baie d’Hudson, c’est la forêt.

Pour quiconque n’a pas mené la vie des bois, il est assez difficile de se faire une idée de ce que c’est qu’une forêt vierge et de l’influence qu’elle exerce sur la température d’un pays ; surtout quand ces forêts s’étendent sur une superficie de plusieurs centaines de lieues.

Que l’on veuille bien encore remarquer que les forêts qui recouvrent cette partie de l’Amérique du Nord sont presqu’exclusivement composées de conifères, arbres qui ne perdent jamais leur feuillage. Parmi ces essences, l’épinette est l’espèce prédominante.

Or tout le monde sait que l’épinette blanche surtout (la plus commune dans ces régions) a les branches fournies, serrées et compactes ; que ces arbres croissent très-rapprochés les uns des autres et n’admettent pas d’étrangers dans l’intimité de leurs cercles.

Ajoutons que ces monopoleurs de la forêt ont envahi tout le territoire qui s’étend depuis la hauteur-des-terres jusqu’à la Baie-James, où ils se sont tellement fortifiés depuis des siècles, qu’ils y ont atteint des proportions colossales.

L’épinette blanche est donc là dans sa patrie, c’est l’arbre indigène par excellence, elle s’y déploie avec une magnificence vraiment incroyable. Nous reviendrons sur ce fait en parlant du commerce. Pour le moment, il ne s’agit que d’étudier les effets produits sur la température du sol et de l’atmosphère par cette couche immense de verdure impénétrable aux rayons du soleil. Par un beau soleil d’été nous voguons sur la rivière Abittibi entre deux haies de 90 à 100 pieds de hauteurs. Le soleil de midi nous plombe sur la tête et le thermomètre marque 98°. C’est à tel point que dans une boîte de fer-blanc soigneusement fermée, ma chandelle se tourne en liquide et mes allumettes en charbon. Il ; mais la Rivière Abittibi assez semblable à la rivière Rouge sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, ne roule à nos côtés qu’une eau boueuse et tiède. Comment rafraîchir nos poitrines haletantes ? — Plusieurs s’en souviennent,… nous nous croyions sous la zone torride… Mais attendez ; le canot s’approche du rivage, et sans sortir de notre embarcation, nous puisons à plein gobelet une eau pure et glacée qui s’élance du taillis avec un agréable murmure.

Mettons-nous pied à terre, et faisons-nous quelques pas dans la forêt, un frisson nous saisit, vous vous croyez dans une cave ou plutôt dans une véritable glacière. D’où vient ce phénomène ? — Creusez la terre et vous aurez la solution du problème. Quand vous aurez enlevé 18 ou 20 pouces de détritus, et, qu’à une profondeur d’une couple de pieds, la glaise vous apparaîtra dure et crystallisée comme au cœur de l’hiver, vous comprendrez si c’est la Baie-d’Hudson qui nous gèle, ou bien les millions d’âcres de forêts qui retiennent à leur pied la neige jusqu’à la mi-juin, et qui, d’un bord à l’autre de l’été, repoussent obstinément tous les efforts des pour arriver au sol.

De la terre à l’atmosphère, et de l’atmosphère à la terre, le froid se trouve donc enfermé comme dans un cercle vicieux.

Maintenant, quand le soir arrive et que le soleil retire ses bienfaisants rayons, comme il ne se trouve aucune provision de calorique ni dans l’atmosphère ni dans le sol, et qu’au contraire, celui-ci laisse échapper ses froides exhalaisons, peu-à-peu, l’air se condense et il n’en faut pas davantage pour qu’au matin vous trouviez la givre sur les branches des arbres et les cailloux du rivage. Heureusement, comme nous le dirons plus tard, que la brièveté des nuits au fort de l’été prévient ordinairement la gelée de se produire, et il est même excessivement rare de voir aucun feuillage endommagé par le froid. Ce qui n’empêche pas que le principe est là toujours perfide et dangereux et que, si de fait la végétation ne souffre aucun dommage à l’époque de son plein épanouissement, ce même épanouissement est de beaucoup retardé et quelquefois compromis.

Si la forêt n’exerce aucune influence sur le retard de la végétation, comment expliquer la floraison relativement précoce des prairies du Nord-Ouest à des latitudes plus septentrionales ?

Or, pour prouver encore plus clairement que c’est la forêt et non pas la Baie-d’Hudson qui nous gèle, je vous prie de remarquer un autre phénomène qui se passe sur la Baie James pendant l’été

D’abord, comme je l’expliquerai dans la suite, les eaux de la Baie-James sont loin d’être froides. En m’y baignant quelquefois j’en ai toujours trouvé la température plus agréable que celle du Lac Témiskaming à la même saison.

Dès qu’il s’élève un vent du Nord, au contact de cet air, les eaux de la Baie se vaporisent comme au-dessus d’une chaudière en ébullition. Naturellement le vent froid se trouve tempéré par ce brouillard qui monte de plus en plus, s’épaissit, se condense et retombe en pluie sur les forêts environnantes.

Il est bien rare, je pense, que ces , comme nous les appellions en plaisantant, se rendent sains et saufs jusqu’à Montréal. La plus grande partie de ces torrents d’humidité, vont s’engouffrer dans les mousses qui tapissent le fond des bois, où privés à jamais des rayons du soleil, ils deviennent un nouvel agent de réfrigération. Voilà des faits incontestables confirmés par la science et par l’expérience.

Supposons maintenant ce qui arrivera quand, un bon jour ces forêts auront disparu pour faire place à des campagnes bien cultivées, à des champs bien égouttés, des villages et même des villes.

Au lieu de rester stationnaire jusqu’à la mi-Juin, la neige disparaîtra vers le milieu, ou tout au plus tard à la fin d’avril.

Disons une superficie d’au moins 200,000 milles carrés de neige, balayée de la surface du sol deux mois plus vite que d’ordinaire. Quelle somme énorme de froid sera déjà retranchée ! Pourtant ce n’est encore que du négatif.

Combien maintenant la quantité de calorique absorbée dans un jour seulement par chaque dix pieds carré de sol mis à découvert. Qui n’a observé au printemps comment une simple petite motte de terre, un brin de paille même, jeté sur la neige en accélère la fonte. Mais ce n’est pas par dix pieds, ni par dix acres qu’il faut compter ici, c’est par centaines de milles.

Il ne faudrait pas être très-avancé en physique pour demander quelle différence peuvent produire sur la température d’un appartement un bloc de glace de trois pieds, ou un poêle de même dimension bien rempli et bien chauffé. Quelques temps même après que le combustible est disparu, le foyer continue à envoyer ses chaudes irradiations. Il en est ainsi du sol : Le calorique qu’il absorbe pendant une belle journée de soleil, maintient la tiédeur de l’air durant la nuit. Le lendemain, si la dose de chaleur se répète, il y aura surplus dans la caisse, et cet excédent sera déversé sur les Provinces environnantes.

D’étape en étape, le froid sera repoussé plus au nord ; et si parfois, il lui prend fantaisie d’user de représailles, il pourra, comme les soldats d’Annibal, se faire amollir dans les délices de Capoue.

Du déboisement de terres découlent donc trois effets incontestables : 1 Printemps plus hâtif ; 2 Été plus long et plus chaud ; 3 Automne plus tardif et moins brusque.

Est-ce que déjà on ne voit point ces résultats dans la Province de Québec depuis une période de 50 ans ? Au dire de nos anciens, il n’était pas rare de voir les récoltes gelées sur les bords du St Laurent. Qui parlait de cultiver la vigne en plein air il y a 25 ou 30 ans ? Aujourd’hui les vignobles semblent devenir à la mode autour de Montréal.

Eh ! bien, c’est ma conviction personnelle, dussé-je passer pour ridicule aux yeux de la génération présente, que le jour où nos petits-neveux auront fait disparaître les immenses forêts du Nord, et les auront converties en champs cultivés : « »

Quand je parle ici du Nord, je ne prétends pas mener mes colons jusque sur les bords du grand lac des Esclaves, quoiqu’ils seront bien libre de s’y rendre ; mais je veux parler de la zone comprise surtout entre le 46 et le 52 parallèles qui atteint depuis les lacs Hurons et Nipissing jusqu’à la Baie-James y compris les lacs St Jean et Mistassini.

Dans ce temps-là, on ne craindra pas non plus d’aventurer ses navires sur la Baie-d’Hudson, parce que la zone des banquises sera reculée. Comme conséquence naturelle du réchauffement de l’atmosphère au-dessus des susdites régions, les lignes isothermes actuelles qui donnent une moyenne estivale de 60° aux environs de Moose, seront peut-être rétrogradées jusqu’à la ligne septentrionale de la Baie-James, et les glaces se fondront en grande partie avant d’atteindre les côtes.

Ici, je m’arrête un peu épouvanté de mon audace. Si plus tard de nouveaux théoriciens veulent reculer encore plus au Septentrion les bienfaits d’un été perpétuel, comme la science fait chaque jour des progrès merveilleux, peut-être auraient-ils alors à leur disposition des moyens plus efficaces que ceux que je propose aujourd’hui. En attendant, faute de mieux, défrichons nos forêts.

Cependant, je désire être bien compris. Quand je parle de défrichement, je n’entends pas une guerre d’extermination. Les forêts comme les montagnes jouent un rôle dans l’économie climatérique d’un pays, et la prudence exige que l’on conserve de ces bois les quantités nécessaires ; comme l’enseigne si bien mon bon ami Chapais.

Il ne faut pas s’imaginer par tout ce que je viens de dire au débit de la forêt que toute la région qu’elle recouvre est un pays inhospitalier, inhabitable. J’ai voulu faire voir, tout simplement que si l’on a quelque reproche à faire au climat de ce territoire, cela est moins attribuable à la situation géographique des lieux qu’à un concours de circonstances purement accidentelles. J’ajouterai même, tout en conservant la vérité de ma première proposition, que le climat de ce pays, pris en général, est loin d’être aussi défavorable qu’on a voulu le faire croire, et c’est ce que je vais maintenant prouver.

D’abord, par la position géographique : Prenant Albani comme point de départ de plus septentrional, je trouve que ce poste n’est qu’à 120 milles plus au Nord que la ville de Winnipeg, tandis que le Lac Népissing, sur la frontière du Sud, correspond à la latitude des Trois Rivières. Le point central de cette région se trouve à la latitude du Lac St Jean à une hauteur de 492’ au-dessus des niveau de la mer. C’est à près la même élévation que la rivière Mattawan à son embouchure dans l’Ottawa.

D’après cette vue d’ensemble, que l’on ouvre nos meilleurs ouvrages géographiques et que l’on compare avec les différents plateaux de l’Europe et de l’Asie situés sous les mêmes parallèles et à des altitudes encore plus considérables, et l’on verra que beaucoup de pays de l’ancien monde, situés dans des expositions en apparence plus défavorables, supportent néanmoins de nombreuses populations agricoles.

Qu’il suffise de mentionner que les Îles Britanniques sont situées toutes entières au nord de la latitude de Moose-Factory. Sans doute, celles-ci peuvent invoquer en leur faveur les bienfaisantes influences du ; mais on ne dira pas que le nord de l’Allemagne et une partie de l’Empire Russe, tant en Europe qu’en Asie peuvent revendiquer le même privilège. Pourtant, c’est un fait constant que dans ces contrées le blé murit même au-delà du 53° c’est-à-dire à 50 milles encore plus au nord qu’Albani.

Or, si l’on peut établir en principe que le point le plus septentrional de la région qui nous occupe est favorable à la culture du blé, il en découlera, comme conséquence , que toute la région elle-même jouit d’un climat très-favorable à l’agriculture.

Voilà pourquoi, j’ai pris comme point de comparaison le Fort Moose sur les bords de la Baie-James, lat. . Mais comme il ne suffit pas de poser un principe sans l’étayer sur des faits, voici les données que j’ai recueillies touchant le climat de cette localité.

La moyenne des chaleurs d’été à Moose est de 60°. Dans les jours les plus chauds, la moyenne se tient à 80°. Cet été, 1884, le maximum que j’ai observé moi-même à Albani, à 120 milles plus au nord a été 95°. M MLeod, bourgeois de New-Post, 72½ milles au sud de Moose, m’a assuré avoir compté 100° à son thermomètre le 20 juin. Ce sont là, comme on le voit des chiffres extrêmes. Ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, sur les rivières, surtout dans les parties boisées, les chaleurs sont étouffantes pendant le jour, tandis que la nuit, le mercure descend quelquefois à 26° à la fin de juin. Sur la Baie-James, cependant, la température est plus uniforme que dans l’intérieur des terres ; ce qui semblerait prouver une fois de plus l’influence de la forêt sur les refroidissements subits de l’atmosphère.

Dans les plus grands froids de l’hiver, il n’est pas rare de voir le thermomètre descendre à 40°. Quant à la quantité de neige qui tombe à Moose pendant un hiver, tous s’accordent à dire qu’elle est ordinairement moindre qu’à Ottawa.

Il ne sera pas inutile de mettre en regard quelques chiffres sur la température de Manitoba.

Année 1881

Manitoba | — | Moose-Factory

Chaleur | maximum | 93° | 91°

moyenne | 56° | 60°

Froid | = | maximum | 40° | 39°

N.B. Au moment où j’écris ces lignes, le 20 Décembre 1884, le thermomètre marque 38° de froid, ici à Maniwaki (Upper Gatineau) à 100 milles au nord d’Ottawa.

L’ouverture de la navigation à Moose est entre le 10 et le 26 de Mai. D’après des tables existantes au Fort de la Compagnie B. H. jamais on n’a vu la navigation entravée plus tard que le 1 Juin. Et les mémoires qui font foi de ce fait remontent à près d’un siècle d’observations continues. On rapporte qu’en 1860 la mer était libre le 1 jour de Mai. C’est ordinairement vers la dernière semaine de Novembre que les vaisseaux se mettent en hivernement.

D’après ces compilations qui sont très-exactes et qui remontent à une période d’une soixantaine d’années, il faut donc conclure que la Baie-James offre 6 mois complets de navigation. Ce fait est dû sans doute aux débâcles prématurées des grandes rivières affluentes, qui vont chercher leurs eaux dans les régions méridionales. Or si la rumeur que j’ai recueillie est également vraie, savoir : que la Baie-d’Hudson est libre pendant les douze mois de l’année, ce qui me paraît très-plausible ; et que le courant du détroit est si fort qu’il ne permet à aucune banquise de s’y arrêter, le problème de la navigation de cette importante mer intérieure serait bien vite résolu.

Après tout, je ne vois pas pourquoi le climat de ce fameux territoire de la Baie-d’Hudson serait plus terrible que celui de nos Provinces du Golfe St. Laurent. Je serais même porté à croire que la comparaison est toute à l’avantage du premier, puisque par les cotes du Labrador, il se trouve soustrait à l’influence du grand courant Arctique, si peu aimable, parait-il, qu’un bon jour, on rêva de lui fermer la porte au nez en bouchant le détroit de Belle-Isle.

En voilà assez, je crois, sinon pour convertir tout-à-fait les incrédules, du moins pour leur donner sérieusement à réfléchir. Si malgré cela le seul mot de Baie-d’Hudson, les fait encore frissonner, je leur conseillerai une petite expérience :

Ce serait d’oublier pendant deux ou trois jours qu’ils ont dans la belle ville de Montréal, ou ailleurs, une résidence bien meublée et bien chauffée. Puis, choisissant une de ces charmantes semaines de pluie froide dont nous gratifie ordinairement la fin de Juillet, d’essayer au beau milieu de la rue Craig, les douceurs de la vie sauvage telle qu’on la pratique sur les bords de la Baie-James : Coucher sur la terre nue sans autre abri qu’une petite tente, cuire ses aliments et sécher ses habits à un petit feu de bois vert qui vous lance plus de aux yeux que de chaleur au dos, manger dans d’élégantes écuelles de fer-blanc et mille autres douceurs semblables… et je parie que, sur cent qui tenteront l’expérience, quatre-vingt-dix-neuf .

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Chapitre 1-3

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D’après les rapports du Dr. Bell et autres explorateurs, la Région de la Baie d’Hudson serait une des plus riches du monde en mines de toute espèce. Comme mon expérience sur ce sujet est naturellement très bonne, je laisse la parole à ceux qui font autorité dans cette matière.

Quant aux ressources forestières et agricoles, je me dispenserai de les traiter dans des paragraphes spécifiques vu qu’elles trouvent naturellement leur place parmi les détails propres à chacune des régions que nous allons passer en revue dans la seconde partie de cet ouvrage. C’est pourquoi je ne parlerai dans ce chapitre que des richesses minérales.

Voici ce qu’en dit le Professeur Bell : « Tout autour de la Baie-James et sur la côte Est de la Baie d’Hudson, se trouvent des gisements de fer et de charbon considérables et si rapprochés les uns des autres, qu’en à profit le bon marché des transports offerts par la navigation de ces parages, toute la contrée avoisinant la Baie James peut devenir une nouvelle Pensylvanie. Les mines peuvent devenir plus tard la plus grande richesse de la Baie d’Hudson. De vastes dépôts de fer natif ont été trouvés sur la Rivière Mattagami en 1877 ; et l’on a découvert des quantités inépuisables d’excellent minerai de fer magnétique dans les iles voisines de la Côte Est de la Baie James, ainsi que des indices très-favorables de galène. L’or, l’argent et le cuivre se rencontrent également aux environs de la Rivière à la Baleine, et sur la côte Est quantité de lignite. »

Un autre explorateur, faisant allusion aux riches dépôts de fer, de charbon et d’autres minéraux qui se trouvent dans le voisinage de la Baie James, s’exprime ainsi : « Je déclare sans la moindre hésitation que cette contrée est la plus riche en mines qui existe dans toute la Puissance et peut-être sur tout le Continent. »

L’anthracite et le fer se rencontrent le long des rivières au sud de la Baie James, et des veines de Pétrole sur la Rivière Abittibi.

Borron, magistrat stipendiaire pour le district du Lac Nipissing, fait le rapport suivant au Gouvernement d’Ontario :

« Il y a aussi dans le voisinage de la Baie James, au nord de la hauteur-des-terres, d’immenses et profondes tourbières, peut-être les plus considérables du monde. L’épaisseur de ces couches varie de 8 à 20 pieds. En face d’une si prodigieuse quantité on ne demande pas à quoi cela servira plus tard. Outre le lignite, on y trouve encore le kaolin ou terre à porcelaine et le fer. »

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