Read here

Les Contes de Jacques Tournebroche

Anatole France · 1921 · Free in the US

20,062 words · about 1 h 24 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1921 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Contes_de_Jacques_Tournebroche&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Language
French
Published
1921
Length
20,062 words · about 1 h 24 min
Sections
10 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (10)

Continue:

Front matter

LES CONTES DE JACQUES TOURNEBROCHE

Le Gab d’Olivier

L’empereur Charlemagne et ses douze pairs, ayant pris le bourdon à Saint-Denis, firent un pèlerinage à Jérusalem. Ils se prosternèrent devant le tombeau de Notre-Seigneur et s’assirent devant les treize chaires de la grande salle où Jésus-Christ et les apôtres s’étaient réunis afin de célébrer le saint sacrifice de la messe. Puis ils se rendirent à Constantinople, désireux de voir le roi Hugon, qui était renommé pour sa magnificence.

Le roi les reçut dans son palais, où, sous une coupole d’or, des oiseaux de rubis, d’un artifice merveilleux, chantaient dans des buissons d’émeraudes.

Il fit asseoir l’empereur de France et les douze comtes autour de sa table chargée de cerfs, de sangliers, de grues, d’oies sauvages et de paons roulés dans le poivre. Et il offrit à ses hôtes, dans des cornes de bœuf, les vins de Grèce et d’Asie. Charlemagne et ses compagnons burent tous ces vins en l’honneur du roi et de sa fille Hélène. Après le souper, Hugon les mena dans la chambre qui leur était destinée. Cette chambre était ronde ; une colonne, qui s’élevait au milieu, en soutenait la voûte. On ne pouvait rien voir de plus beau. Contre les murs, couverts d’or et de pourpre, douze lits étaient rangés ; et un treizième se dressait proche la colonne, plus grand que les autres. Charlemagne s’y coucha et les comtes s’étendirent alentour. Le vin qu’ils avaient bu leur chauffait le sang et faisait fumer leur cerveau. Ne pouvant goûter le sommeil, ils se mirent à gaber, selon la coutume des chevaliers de France, et ils firent à l’envi des gageures où se montrait leur grand cœur. L’empereur fit le premier gab. Il dit :

— Qu’on m’amène à cheval et tout armé le meilleur chevalier du roi Hugon. Je lèverai mon épée et l’abattrai sur lui d’une telle force qu’elle fendra heaume, haubert, selle et cheval, et que la lame s’ira enfoncer d’un pied sous terre.

Guillaume d’Orange parla après l’Empereur et fit le deuxième gab.

— Je prendrai, dit-il, une boule de fer que soixante hommes ont peine à porter et je la lancerai si rudement contre le mur du palais qu’elle en abattra soixante toises.

Oger de Danemark parla ensuite.

— Vous voyez cette fière colonne qui soutient la voûte. Demain, je l’arracherai et la briserai comme un fétu de paille.

Après quoi Renaud de Montauban s’écria :

— Pardieu ! Comme Oger, tandis que tu renverseras la colonne, je prendrai la coupole sur mes épaules et la porterai jusqu’au rivage de la mer.

C’est Gérard de Roussillon qui fit le cinquième gab.

Il se vanta de déraciner seul, en une heure, tous les arbres du jardin royal.

Aimer prit la parole après Gérard.

— J’ai, dit-il, un chapeau merveilleux, fait de la peau d’un veau marin et qui rend invisible. Je le mettrai sur ma tête, et demain, quand le roi Hugon sera à son dîner, je mangerai son poisson, je boirai son vin, je lui pincerai le nez, je lui donnerai des soufflets, et ne sachant à qui s’en prendre, il fera mettre en prison et fouetter tous ses serviteurs, et nous rirons.

— Moi, fit à son tour Huon de Bordeaux, je suis assez agile pour m’approcher du roi et lui couper la barbe et les sourcils sans qu’il s’en aperçoive. C’est un spectacle que je vous donnerai dès demain. Et je n’aurai pas besoin d’un chapeau de veau marin.

Doolin de Mayence fit aussi son gab. Il promit de dévorer en une heure toutes les figues, toutes les oranges, tous les citrons des vergers du roi.

Puis, le duc Naisme parla de la sorte :

— Par ma foi, j’irai dans la salle du festin, je prendrai hanaps et coupes d’or, et les lancerai si haut qu’ils ne retomberont plus que dans la lune.

Bernard de Brabant éleva alors sa grande voix :

— Je ferai mieux, dit-il. Écoutez-moi, mes pairs. Vous savez que le fleuve qui coule à Constantinople y est large, car il approche de son embouchure après avoir traversé l’Égypte, Babylone et le paradis terrestre. Or, je le détournerai de son lit et le ferai couler sur la grande place.

Gérard de Viane dit :

— Qu’on mette en ligne douze chevaliers. Et je les fais tomber ensemble sur le nez, seulement par le vent de mon épée.

C’est le comte Roland qui fit le douzième gab, en la manière que voici :

— Je prendrai mon cor, je sortirai de la ville et je soufflerai d’une telle haleine que toutes les portes de la cité en perdront leurs gonds. »

Olivier seul n’avait encore rien dit. Il était jeune et courtois. Et l’Empereur l’aimait tendrement.

— Mon fils, lui dit-il, ne voulez-vous point gaber aussi ?

— Volontiers, sire, répondit Olivier. Connaissez-vous Hercules de Grèce ?

— On m’en a fait quelques discours, dit Charlemagne. C’était une idole des mécréants, à la manière du faux dieu Mahom.

— Non point, sire, dit Olivier. Hercules de Grèce fut chevalier chez les païens et roi de quelque royaume. Il était homme bon et bien formé de tous ses membres. S’étant rendu à la cour d’un empereur qui avait cinquante filles pucelles, il les épousa toutes la même nuit, si bien que le lendemain matin elles se trouvèrent toutes femmes bien satisfaites et instruites. Car il n’avait fait injure à aucune. Or, s’il vous plaît, sire, je ferai mon gab à l’exemple d’Hercules de Grèce.

— Gardez-vous-en, mon fils Olivier, s’écria l’Empereur. Ce serait péché. Je pensais bien que ce roi Hercules était un Sarrasin.

— Sire, reprit Olivier, sachez que je compte faire dans le même temps, avec une seule pucelle, ce que Hercules de Grèce fit avec cinquante. Et cette pucelle sera la princesse Hélène, fille du roi Hugon.

— À la bonne heure ! dit Charlemagne, ce sera agir honnêtement et de façon chrétienne. Mais vous avez eu tort, mon fils, de mettre les cinquante pucelles du roi Hercules dans votre affaire, où, quand le diable y serait, je n’en vois qu’une.

— Sire, répondit doucement Olivier, il n’y en a qu’une à la vérité. Mais elle recevra de moi telle satisfaction que, si je nombre les témoignages de mon amour, on verra le lendemain matin cinquante croix au mur. C’est là mon gab.

Le comte Olivier parlait encore quand la colonne qui soutenait la voûte s’entr’ouvrit. Cette colonne était creuse et disposée de telle sorte qu’un homme pût s’y cacher à l’aise pour tout voir et tout entendre. C’est ce que ne savaient point Charlemagne et les douze comtes. Aussi furent-ils bien surpris d’en voir sortir le roi de Constantinople. Il était pâle de colère, ses yeux étincelaient.

Il dit d’une voix terrible :

— C’est donc ainsi que vous reconnaissez l’hospitalité que je vous donne, hôtes discour- tois. Voilà une heure que vous m’offensez par vos vanteries insolentes. Or, sachez-le, sire et chevaliers, si demain vous n’accomplissez tous vos gabs, je vous ferai couper la tête.

Ayant parlé de la sorte, il rentra dans la colonne, dont l’ouverture se referma exactement sur lui. Les douze pairs restèrent quelque temps étonnés et muets. L’empereur Charlemagne rompit le premier le silence.

— Mes compagnons, dit-il, il est vrai que nous avons largement gabé. Et peut-être avons-nous dit des choses qu’il aurait mieux valu taire. Nous avons bu trop de vin, et avons manqué de sagesse. La plus grande faute en est à moi qui suis votre empereur et qui vous ai donné le mauvais exemple. J’aviserai demain avec vous aux moyens de nous tirer de ce pas dangereux ; en attendant il nous convient de dormir. Je vous souhaite une bonne nuit. Dieu nous garde !

Un moment après, l’Empereur et les douze pairs ronflaient sous leurs couvertures de soie et d’or.

Ils se réveillèrent au matin, l’esprit encore tout brouillé et croyant avoir fait un rêve. Mais bientôt des soldats les vinrent prendre pour les conduire au palais afin d’y accomplir leurs gabs devant le roi de Constantinople.

— Allons, dit l’Empereur, allons ! et prions Dieu et sa sainte mère. Avec l’aide de Notre-Dame, nous accomplirons facilement nos gabs.

Il marcha le premier avec une majesté surhumaine. Parvenus au palais du roi, Charlemagne, Naisme, Aïmer, Huon, Doolin, Guillaume, Ogier, Bernard, Renaud, les deux Gérard et Roland s’étant mis à genoux, firent, les mains jointes, cette prière à la Sainte Vierge :

« Madame, qui êtes au paradis, regardez-nous en cette extrémité ; pour l’amour du royaume des Lis, qui est tout vôtre, protégez l’Empereur de France et ses douze pairs et donnez-leur la force d’accomplir tous leurs gabs. »

Puis ils se relevèrent réconfortés, tous brillants de courage et d’audace ; car ils savaient que Notre-Dame exaucerait leur prière.

Le roi Hugon, assis sur un trône d’or, leur dit :

— L’heure est venue d’accomplir vos gabs. Et si vous y manquez, je vous ferai couper la tête. Rendez-vous donc, tout de suite, accompagnés de mes soldats, chacun à l’endroit convenable pour faire ces belles choses dont vous vous êtes insolemment vantés. »

Sur cet ordre, ils se dispersèrent, suivis par de petites troupes d’hommes armés. Les uns allèrent dans la salle où ils avaient passé la nuit, les autres dans les jardins et les vergers. Bernard de Brabant s’en fut vers le fleuve, Roland gagna les remparts, et tous ils marchaient hardiment. Seuls Olivier et Charlemagne restèrent dans le palais, attendant, celui-ci le chevalier qu’il avait juré de pourfendre, l’autre la pucelle qu’il devait épouser.

Au bout de très peu de temps une rumeur terrible comme celle qui annoncera aux hommes la fin du monde gronda jusque dans la salle du palais, fit trembler les oiseaux de rubis sur leurs grappes d’émeraude et secoua le roi Hugon dans son trône d’or. C’était un bruit de murailles écroulées et de flots mugissants, que dominait le son déchirant d’un cor. Cependant des messagers accourus de tous les coins de la ville se prosternaient en tremblant aux pieds du roi, apportant d’étranges nouvelles.

— Sire, disait l’un, soixante toises des remparts sont tombées d’un coup.

— Sire, disait l’autre, la colonne qui soutenait votre salle voûtée est rompue et l’on a vu la coupole marcher comme une tortue vers la mer.

— Sire, disait un troisième, le fleuve, avec ses navires et ses poissons, traverse les rues et vient battre les murs de votre palais.

Le roi Hugon, pâle d’épouvante, murmura :

— Par ma foi, ces gens sont des enchanteurs.

— Eh bien, sire, lui dit Charlemagne, en souriant, le chevalier que j’attends tarde à venir.

Hugon le manda. Il vint. C’était un chevalier d’une haute taille et bien armé. Le bon Empereur le coupa en deux, comme il l’avait dit.

Et tandis que ces choses s’accomplissaient, Olivier songeait :

« L’intervention de la très Sainte Vierge est visible en ces merveilles ; et je me réjouis des signes manifestes qu’elle donne de son amour pour le royaume de France. L’Empereur et ses compagnons n’ont pas imploré en vain Notre-Dame, mère de Dieu. Hélas ! je payerai pour tous les autres et j’aurai la tête coupée. Car je ne puis demander à la Vierge Marie qu’elle m’aide à accomplir mon gab. Ce gab est d’une telle nature qu’il serait indiscret d’y vouloir entremettre Celle qui est le lis de pureté, la Tour d’Ivoire, la Porte close et le Verger ceint de haies. Et, faute d’un secours céleste, je crains bien de n’en pas faire autant que j’ai dit. »

Ainsi songeait Olivier quand le roi Hugon l’interpella brusquement :

— À vous, comte, d’accomplir votre promesse.

— Sire, répondit Olivier, j’attends avec grande impatience la princesse votre fille. Car il faut bien que vous me fassiez la précieuse grâce de me la donner.

— Cela est juste, dit le roi Hugon. Je vais donc vous l’envoyer avec un chapelain pour célébrer le mariage.

À l’église, pendant la cérémonie, Olivier songeait :

« Cette pucelle est gracieuse et belle à souhait, et j’ai trop de désir de l’embrasser pour regretter d’avoir fait ce gab. »

Le soir, après souper, la princesse Hélène et le comte Olivier furent conduits par douze dames et douze chevaliers dans une chambre où ils furent laissés seuls.

Ils y passèrent la nuit, et le lendemain des gardes les amenèrent tous deux devant le roi Hugon. Il était sur son trône, entouré de ses chevaliers. Près de lui se tenaient Charlemagne et les pairs.

— Eh bien, comte Olivier, demanda le roi, le gab est-il tenu ?

Olivier gardait le silence, et déjà le roi Hugon se réjouissait de faire trancher la tête de son gendre. Car de tous les gabs c’est celui d’Olivier qui l’avait le plus fâché.

— Répondez, s’écria-t-il. Osez-vous dire que le gab est tenu ?

Alors la princesse Hélène, rougissant et souriant, dit, les yeux baissés, d’une voix faible mais distincte :

— Oui.

Charlemagne et les pairs furent bien contents d’entendre la princesse dire ce mot.

— Allons, dit Hugon. Ces Français ont Dieu et le diable pour eux. Il était dit que je ne couperais la tête à aucun de ces chevaliers… Approchez, mon gendre.

Et il tendit la main à Olivier, qui la baisa.

L’empereur Charlemagne embrassa la princesse et lui dit :

— Hélène, je vous tiens pour ma fille et ma bru. Vous nous accompagnerez en France, et vous vivrez à notre cour.

Puis, comme il avait les lèvres sur les joues de la princesse, il lui dit à l’oreille :

— Vous avez parlé comme il fallait, en femme de cœur. Mais confiez-moi cela en grand secret : Avez-vous dit la vérité ?

Elle répondit :

— Sire, Olivier est vaillant homme et courtois. Il m’a distrait, par tant de gentillesses et de mignardises, que je n’ai point songé à compter. Il n’y a pas songé davantage. Je devais donc le tenir pour quitte.

Le roi Hugon fit de grandes réjouissances pour les noces de sa fille. Puis Charlemagne et ses douze pairs retournèrent en France, emmenant la princesse Hélène.

Le Miracle de la pie

I

Le Carême de l’année 1429 offrait une merveille du calendrier, une conjonction admirable, non seulement pour le commun des fidèles, mais aussi pour les clercs, instruits dans l’arithmétique. Car l’astronomie, mère du calendrier, était alors chrétienne. En 1429, le Vendredi saint tombait le jour de la fête de l’Annonciation, en sorte qu’une même journée ramenait la commémoration des deux mystères qui avaient commencé et terminé le rachat des hommes et superposait merveilleusement Jésus conçu dans le sein de la Vierge à Jésus mourant sur la croix. Ce vendredi, dans lequel le mystère joyeux s’ajustait avec exactitude au mystère douloureux, était nommé le Grand Vendredi et célébré par des fêtes solennelles sur le mont Anis, dans l’église de l’Annonciation. Les papes avaient depuis longtemps attaché les indulgences plénières d’un grand jubilé au sanctuaire ancien, et le défunt évêque du Puy, Élie de Lestrange, avait obtenu du pape Martin le rétablissement de ce pardon. C’était une de ces faveurs que les papes accordaient toujours quand elles étaient demandées convenablement.

Le pardon du Grand Vendredi attira au Puy-en-Velay une foule de pèlerins et de marchands. Dès la mi-février, des gens des contrées lointaines se mirent en route, par le froid, la pluie et le vent. Pour la plupart, ils cheminaient à pied, le bourdon à la main. Autant qu’ils le purent, ces pèlerins voyagèrent en troupe pour n’être point trop pillés et rançonnés par les routiers qui tenaient la campagne, et par les seigneurs qui prélevaient des péages à l’entrée de leurs terres. Comme le pays des monts était particulièrement , ils attendirent dans les villes environnantes, Clermont, Issoire, Brioude, Lyon, Issingeaux, Alais, qu’ils se trouvassent ensemble en grand nombre, puis ils achevèrent leur route dans la neige. Durant la Semaine Sainte, une multitude étrange se pressa dans les rues montueuses du Puy : marchands forains du Languedoc, de la Provence et de la Catalogne, qui conduisaient leurs mules chargées de cuirs, d’huiles, de laine, de tissus ou de vins d’Espagne conservés dans des peaux de boucs ; seigneurs à cheval et dames en chariots, artisans et bourgeois sur leur mulet, avec leur femme et leur fille en croupe ; puis le pauvre peuple des pèlerins qui, boitant, clochant et clopinant, un bâton à la main, le sac au dos, soufflait sur la rude montée, suivi par les troupeaux de bœufs et de moutons qu’on poussait aux boucheries.

Or, appuyé contre la muraille de l’évêché, Florent Guillaume, long, sec et noir comme une vigne en espalier, l’hiver, mangeait des yeux pèlerins et bétail.

« Voilà, dit-il à Marguerite la dentellière, voilà de grosses têtes d’aumailles. »

Et Marguerite, accroupie devant ses bobines, lui répondit :

— Voire ! bien belles et bien grasses.

Ils étaient tous deux fort dénués et dépourvus des biens de ce monde, et, pour l’heure, avaient grand’faim. Et l’on disait que c’était de leur faute. C’est ce que répétait, à l’instant même, en les montrant du doigt, Pierre Grandmange, le tripier, dans sa triperie. « Ce serait péché, s’écriait-il, de faire la charité à de si méchants garnements. » Ce tripier aurait été très aumônier, mais il craignait de perdre son âme en donnant à des pécheurs, et tous les bourgeois du Puy avaient les mêmes scrupules. Pour être véridique, nous dirons que, sans doute, en sa claire jeunesse, maintenant éteinte, Marguerite la dentellière n’avait pas égalé sainte Lucie en pureté, sainte Agathe en constance, et sainte Catherine en sagesse. Quant à Florent Guillaume, ç’avait été le meilleur écrivain de la ville. Longtemps il n’avait pas eu son pareil pour écrire les heures de Notre-Dame-du-Puy. Mais il avait trop aimé les fêtes et les repas. Maintenant sa main était moins sûre et sa vue moins nette ; il ne traçait plus sur le vélin les lettres avec assez de fermeté. Encore, aurait-il gagné sa vie en instruisant des apprentis dans son échoppe, au chevet de l’Annonciation, à l’image de Notre-Dame, car il était homme de bon conseil et d’expérience. Mais ayant eu le malheur d’emprunter à maître Jacquet Coquedouille six livres dix sous et lui ayant restitué en plusieurs termes quatre-vingts livres deux sous, il s’était trouvé finalement devoir encore six livres dix sous au compte de son créancier, lequel compte fut trouvé exact par les juges, car Jacquet Coquedouille était bon arithméticien. C’est pourquoi l’écrivinerie de Florent Guillaume, au chevet de l’Annonciation, fut vendue, le samedi 5 mars, jour de Saint-Théophile, au profit de maître Jacquet Coquedouille. Depuis lors, le pauvre écrivain n’avait plus de gîte. Par le secours de Jean Magne, le sonneur, et avec la protection de Notre-Dame, dont il avait écrit les heures, il nichait la nuit dans le clocher de la cathédrale.

L’écrivain et la dentellière avaient à vivre. Marguerite n’y réussissait que par hasard, car elle n’était plus belle et n’aimait guère à faire de la dentelle. Ils s’aidaient l’un l’autre. On le disait, pour les en blâmer ; on aurait eu meilleure grâce à le dire à leur louange. Florent Guillaume était savant. Connaissant par le menu l’histoire de la belle Dame noire du Puy et l’ordre des cérémonies du grand pardon, il avait imaginé de servir de guide aux pèlerins, pensant qu’il s’en trouverait quelqu’un assez pitoyable pour lui donner de quoi souper en reconnaissance de ses belles histoires. Mais les premiers auxquels il avait offert ses services l’avaient repoussé parce que son habit percé ne décelait ni sens ni clergie, et il était revenu, dolent et rebuté, au mur de l’évêché, où il y avait un peu de soleil et son amie Marguerite.

— Ils estiment, dit-il amèrement, que je ne suis pas assez savant pour leur nombrer les reliques et conter les miracles de Notre-Dame. Croient-ils donc que mon esprit s’en est allé par les trous de mon gippon ?

― Ce n’est pas l’esprit, répondit Marguerite, qui s’en va par les trous des habits, mais la bonne et naturelle chaleur. J’ai grand froid. Et il n’est que trop vrai qu’homme et femme, on nous juge sur l’habit. Les galants me trouveraient assez belle encore si j’étais nippée comme madame la comtesse de Clermont.

Cependant, tout le long de la rue, devant eux, les pèlerins se poussaient âprement au sanctuaire, où ils devaient recevoir le pardon de leurs péchés.

— Ils vont sûrement suffoquer tout à l’heure, dit Marguerite. Il y a vingt-deux ans, au Grand Vendredi, deux cents personnes furent mortes étouffées sous le porche de l’Annonciation. Dieu ait leur âme ! C’était le bon temps : j’étais jeune.

― Rien n’est plus vrai, l’année que tu dis, deux cents pèlerins, par compression réciproque, trépassèrent de ce monde en l’autre. Et le lendemain il n’y paraissait plus.

En parlant ainsi, Florent Guillaume avisa un pèlerin fort gras qui ne s’allait point faire absoudre avec autant d’emportement que les autres, et qui tournait d’un air d’embarras et de crainte ses gros yeux de droite et de gauche. Florent Guillaume s’approcha de lui et le salua bien humblement.

— Messire, lui dit-il, on voit tout de suite que vous êtes sage et plein d’usage, et que vous n’allez pas au pardon comme un mouton à la boucherie. Car ils y vont le museau de l’un sous la queue de l’autre. Vous avez meilleures façons. Accordez-moi la grâce de vous servir de guide, et vous ne vous en repentirez point.

Le pèlerin, qui se trouvait être un gentilhomme de Limoges, répondit en limousin qu’il n’avait que faire d’un mauvais pauvre et qu’il irait bien tout seul à l’Annonciation recevoir le pardon de sa coulpe. Et il se mit résolument en route. Mais Florent Guillaume se jeta à ses pieds, et s’arrachant les cheveux :

— Arrêtez ! arrêtez ! messire, par Dieu, par tous les saints, n’allez pas plus avant ! car vous seriez mort, et vous n’êtes pas un homme qu’on voit sans regret ni douleur aller à son trépassement. Encore quelques pas sur cette montée et vous êtes mort. Car ils s’étouffent là-haut. Déjà bien six cents pèlerins ont rendu l’âme. Et ce n’est qu’un petit commencement. Ne savez-vous point, messire, qu’il y a vingt-deux ans, en l’an de grâce mil quatre cent sept, à pareil jour, à pareille heure, sous ce porche, neuf mille six cent trente-huit personnes, sans compter les femmes et les petits enfants, s’entr’écrasèrent et périrent tous ? Si vous éprouviez le même sort, messire, je ne m’en consolerais jamais. Car on vous aime dès qu’on vous voit, et l’on ressent un subit et violent désir de se dévouer à vous.

Le gentilhomme limousin s’était arrêté, surpris, et avait pâli en entendant ce discours et en voyant cet homme s’arracher les cheveux à poignées. Dans son épouvante il rebroussait chemin. Mais Florent Guillaume, agenouillé, le retint par un pan de sa jaquette.

— N’allez point par là ! messire, n’allez point. Vous pourriez rencontrer Jacquet Coquedouille et vous seriez tout soudain changé en pierre. Mieux vaut rencontrer le Basilic que Jacquet Coquedouille. Savez-vous ce que vous ferez, si, prudent et sage, comme il paraît à votre visage, vous voulez vivre longtemps et faire votre salut ? Écoutez-moi. Je suis bachelier. Ce jour les saintes reliques seront promenées à travers les rues et les carrefours. Vous éprouverez un grand soulagement à toucher les châsses qui renferment la coupe en cornaline dans laquelle a bu l’Enfant Jésus, une des amphores des Noces de Cana, la nappe de la Cène et le saint Prépuce. Si vous m’en croyez, nous irons les attendre au chaud dans une rôtisserie que je connais et devant laquelle elles passeront sans faute.

Et d’une voix persuasive, sans lâcher le bout de la jaquette, il dit en montrant la dentellière :

— Messire, vous donnerez six sous à cette femme de bien, pour qu’elle aille acheter du vin. Car elle connaît le bon endroit.

Le gentilhomme limousin, qui était d’un naturel ingénu, se laissa conduire, et Florent Guillaume soupa d’un quartier d’oie, dont il emporta les os pour les offrir à madame Ysabeau, qui logeait avec lui dans la charpente du clocher. C’était la pie de Jean Magne le sonneur.

Il la trouva, la nuit, sur la poutre où elle avait coutume de dormir, près du trou du mur qui lui servait de magasin, et où elle amassait noix et noisettes, amandes et faînes. Comme elle s’était réveillée en l’entendant venir et avait battu des ailes, il la salua très doucement et lui tint ces propos gracieux :

— Pie très pie, dame recluse, agasse claustrale, nonne Margot, jaquette abbesse, oiselle d’église, vêtue en clarisse, ave !

Et lui offrant les osselets proprement enveloppés dans une feuille de chou :

— Madame, dit-il, je vous présente les reliefs d’un bon repas que me fit faire un gentilhomme de Limoges. Les Limousins sont mangeurs de raves, mais j’ai instruit celui-là à préférer aux raves limousines l’oie anicienne.

Le lendemain et le reste de la semaine, Florent Guillaume, faute d’avoir pu retrouver son Limousin ou quelque autre bon voyageur portant viatique, jeûna a solis ortu usque ad occasum. Marguerite la dentellière fit pareillement. C’était à propos, puisqu’on était dans la Semaine Sainte.

Or, le saint jour de Pâques, maître Jacquet Coquedouille, notable bourgeois de la ville, regardait par le trou d’un volet, en sa maison, passer dans la rue montueuse les pèlerins innombrables. Ils allaient, contents d’avoir gagné leur pardon ; et leur vue accrut grandement sa vénération pour la Vierge Noire. Car il estimait qu’une dame tant visitée devait être une puissante dame. Il était vieux et n’avait plus d’espoir qu’en Dieu. Encore doutait-il de son salut éternel, parce qu’il lui souvenait d’avoir souvent dépouillé sans pitié la veuve et l’orphelin. Il venait encore d’ôter à Florent Guillaume son écrivinerie à l’enseigne Dame. Il prêtait à intérêt sur bons gages. On n’en pouvait pas induire qu’il fût usurier, puisqu’il était chrétien et que les Juifs seuls faisaient l’usure, les Juifs, et, si l’on veut, les Lombards et les Cahorsins. Jacquet Coquedouille en usait tout autrement que les Juifs. Il ne disait pas, à la manière de Jacob, d’Ephraïm et de Manassé : « Je vous prête de l’argent. » Il disait : « Je mets de l’argent dans votre négoce et trafic », ce qui était bien différent. Car l’usure et le prêt à intérêt étaient interdits par l’Église ; mais le négoce était licite et permis. Et pourtant, à la pensée qu’il avait réduit un grand nombre de chrétiens à la misère et au désespoir, Jacquet Coquedouille éprouvait du remords, pensant à la justice divine suspendue sur sa tête ; et, en ce saint jour de Pâques, il lui vint l’idée de s’assurer, pour le Jugement dernier, la protection de Notre-Dame. Il pensait qu’elle plaiderait pour lui, au tribunal de son divin Fils, s’il lui donnait des épices. Il alla donc au grand coffre où son or était renfermé, et après s’être assuré que sa porte était close, il ouvrit le coffre plein d’angelots, de florins, d’esterlins, de nobles, de couronnes d’or, de saluts d’or, d’écus au soleil et de toutes monnaies chrétiennes et sarrasines. Il en tira en soupirant douze deniers d’or fin qu’il mit sur la table toute couverte de balances, de limes, de cisailles, de trébuchets et de livres de comptes. Ayant refermé son coffre à triple clé, il nombra les deniers, les renombra, les regarda longuement avec amitié, et leur adressa des paroles tant suaves, polies, accortes, humbles, gracieuses et courtoises, que c’était moins langage humain que musique céleste.

— Oh ! petits agnels, soupirait le bon vieillard, oh ! mes chers agnelets, oh ! mes beaux et précieux moutons d’or à la grande laine.

Et prenant les pièces entre ses doigts avec autant de respect que si ç’eût été le corps de Notre-Seigneur, il les mit dans la balance et s’assura qu’elles pesaient le poids, ou à peu près, bien qu’un peu rognées déjà par les Lombards et les Juifs aux mains desquels elles avaient passé.

Après quoi il leur parla plus doucement encore que devant :

— Oh ! mes gentils moutons, mes agneaux gentils, çà ! que je vous tonde ! Vous n’en éprouverez nul mal.

Et saisissant ses grands ciseaux, il rogna de-ci de-là des pièces d’or, comme il avait coutume de rogner toute pièce de monnaie avant de s’en séparer. Et il recueillit soigneusement les rognures dans une sébile déjà à demi pleine de petits morceaux d’or. Il voulait bien donner douze agnelets à la Sainte Vierge. Mais il ne se croyait pas dispensé d’agir selon l’usage. Cela fait, il s’en fut quérir dans l’armoire aux gages une petite bourse bleue, brodée d’argent, qu’une dame loudière et meschinette lui avait laissée en sa détresse. Il savait que le bleu et le blanc sont les couleurs de Notre-Dame.

Ce jour-là et le suivant il n’en fit pas davantage. Mais dans la nuit du lundi au mardi il eut des crampes et rêva que des diables le tiraient par les pieds. Il tint ce songe pour un avertissement de Dieu et de Notre-Dame, le médita, en son logis, tout le long du jour, puis il s’en alla vers le soir porter son offrande à la belle Dame Noire.

Ce même jour, à la nuit close, Florent Guillaume songea tristement à regagner son gîte aérien. Il avait jeûné tout le jour, à contre-cœur, estimant qu’un bon chrétien ne doit pas jeûner en la semaine glorieuse. Avant de se coucher dans son clocher, il alla prier dévotement la belle dame du Puy. Elle se montrait encore, au milieu de l’église, à la place où elle s’était offerte, le Grand Vendredi, à la vénération des fidèles. Petite et noire, couronnée de gemmes, dans un manteau resplendissant d’or, de pierreries et de perles, elle tenait sur ses genoux son Enfant qui, noir comme elle, passait la tête par une fente de son manteau. C’était l’image miraculeuse que saint Louis avait reçue en présent du soudan d’Égypte et portée lui-même dans l’église d’Anis. Tous les pèlerins s’en étaient allés.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…