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Les affaires sont les affaires

Octave Mirbeau · 1921 · Free in the US

26,682 words · about 1 h 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Octave Mirbeau
Language
French
Published
1921
Length
26,682 words · about 1 h 52 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Front matter under 1 min
  2. Personnages about 1 min
  3. Acte I about 38 min
  4. Acte II about 36 min
  5. Acte III about 37 min

Continue:

Front matter

COMÉDIE EN TROIS ACTES

Représentée pour la première fois sur le théâtre de la Comédie-Française le 20 avril 1903.

Personnages

MM.

ISIDORE LECHAT, directeur de journal, homme d’affaires, cinquante-sept ans | de Féraudy.

LE MARQUIS DE PORCELLET, soixante ans | Leloir.

XAVIER LECHAT, fils d’Isidore Lechat, vingt et un ans | Georges Berr.

LUCIEN GARRAUD, chimiste, employé chez Isidore Lechat, trente ans | Raphaël Duflos.

PHINCK, ingénieur-électricien, trente-cinq ans | Pierre Laugier.

GRUGGH, ingénieur-électricien, trente-cinq ans | Garry.

LE VICOMTE DE LA FONTENELLE, intendant du château de Vauperdu, soixante-quatre ans | Henri Mayer.

LE JARDINIER CHEF | Ravet.

LE JUGE DE PAIX | Ch. Esquier.

LE GARÇON JARDINIER | Laumonier.

JEAN | Falconnier.

ISIDORE LECHAT, cinquante-sept ans | Pierson.

GERMAINE LECHAT, sa fille, vingt-cinq ans | Lara.

LA FEMME DU JUGE DE PAIX | Rachel Boyer.

LA FEMME DU DOCTEUR | Linnès.

LA FEMME DU PERCEPTEUR | Faylis.

MM. GAUDY, LATY ; LHERBAY.

Les trois actes de la pièce se passent au château de Vauperdu, domaine historique et propriété d’Isidore Lechat.

De nos jours.

Acte I

Germaine !…

Eh bien ?…

Pourquoi ne parles-tu pas ?…

C’est sans doute que je n’ai rien à dire.

Tu as assez lu.

Je ne lis pas.

Tu rêves ?

Je ne rêve pas…

Alors… qu’est-ce que tu fais ?…

Rien… je m’ennuie…

Oui… oui… je connais ça… Eh bien… écoute-moi… Cela te distraira… Quelle heure est-il ?

Six heures…

Six heures… déjà… Comme le temps passe !… … Qu’est-ce que c’est ?

Une dépêche, madame.

Une dépêche ?… Qui peut m’envoyer une dépêche !… C’est drôle… je ne puis recevoir une dépêche sans que cela me donne un coup dans l’estomac… Attendez… D’Ostende… C’est de ton frère… … « Viendrai déjeuner demain à Vauperdu… Xavier… » Qu’est-ce que vous faites là, vous ?… C’est bien… … Demain… jour de courses… Xavier ?… … Ça n’est pas naturel. … Il y a encore, là-dessous, quelque chose qui n’est pas bon… En tout cas… ce n’est pas la tendresse qui l’étouffe… Et je parie qu’il n’a pas payé l’exprès… … Parbleu !… j’en étais sûre… … Enfin !… Quelle heure est-il ?

Je te l’ai déjà dit… six heures…

Ah ! oui… Comme le temps passe !… Et ton père ?… Je suis très inquiète… Avec sa manie d’inviter tous les gens qu’il rencontre… qu’est-ce qu’il va encore nous ramener de Paris aujourd’hui ?… Tu le sais, toi !…

Comment veux-tu que je le sache ?

Il aurait pu te le dire…

Je ne l’ai pas vu ce matin… D’ailleurs… mon père ne me dit jamais rien…

Dame, tu as une façon de le rabrouer…

Et puis… sait-il à neuf heures, le matin, ce qu’il fera le soir à six heures ?

Ça… c’est vrai… ça… c’est bien lui… … Des rédacteurs de son journal… mon Dieu !… je ne me gêne pas avec eux… Mais des cinq ou six personnes comme l’autre jour ?… Quand il se met à inviter… il ne s’arrête plus… Et toujours des gens qu’on ne connaît pas… Et c’est samedi… par conséquent… dimanche demain… Bien sûr qu’il faudra coucher toutes ces personnes-là, et leur prêter des chemises de nuit… comme la semaine dernière… Ah ! quelle affaire !… … C’est que nous avons un tout petit dîner… ce soir… les restes d’hier, pas plus… Je crains que ce ne soit un peu court… Oui… oui… moque-toi de ces détails de maison… Ah ! tu fais bien de ne pas te marier… Tu aurais un joli ménage… Je ne te donnerais pas deux ans, avant d’être complètement ruinée… … Je ne sais pas pourquoi tu ris… Il n’y a là rien de risible, en vérité…

Veux-tu que je pleure ?… … C’est mieux dans mon genre…

On ne peut pas parler… sérieusement… deux minutes… avec toi… Est-ce ennuyeux que ton père ne m’avertisse jamais… quand il ramène quelqu’un ?… Ce serait si simple qu’il téléphone… Eh bien non… … Avec tout cela… j’ai envie de faire tuer un poulet… qu’en penses-tu ?…

Puisque tu sais que mon père ramène toujours quelqu’un… ce qui serait plus simple… c’est que tu eusses toujours un dîner prêt.

Tu arranges les choses… toi !… On voit bien que tu n’as pas la charge de la maison… Et si… par hasard… il ne ramenait personne — enfin cela peut arriver — je serais bien avancée avec mon poulet… On a beau être riche… je n’aime pas qu’on gaspille la nourriture… J’ai horreur des gâcheries…

Il y a les chiens…

Bonté divine !…

Il y a les pauvres…

Les pauvres ?… Ah ! bien sûr… les pauvres… ce n’est pas ce qui manque ici… Je n’ai jamais vu un pays où il y eût tant de pauvres… C’est dégoûtant…

Quand il y a, quelque part, un homme trop riche… il y a, par cela même, autour de lui… des gens trop pauvres…

Nous n’y pouvons rien… Et ce n’est pas une raison pour les nourrir… avec du poulet… S’ils travaillaient, ils seraient moins pauvres…

S’ils travaillaient ?… À quoi ?…

Comment… à quoi ?…

Nous leur avons tout pris… leurs petits champs… leurs petites maisons… leurs petits jardins… pour arrondir… ce que mon père appelle son domaine… Ceux qui ont pu partir… sont partis…

Ne les avons-nous pas payés ?

Ceux qui restent… … Voilà !

Ton père leur offre du travail à l’année… ils n’en veulent pas… ils préfèrent mendier… c’est leur affaire.

Mon père leur offre de mourir de faim à l’année… ils…

Ah ! et puis en voilà assez !… Je suis bien bonne de discuter avec toi… Qu’est-ce que tu dis ?…

Rien…

C’est inconcevable… Je ne sais qui te met ces sottes idées dans la tête… … M.Lucien Garraud… sans doute ?…

Qu’est-ce que M.Garraud vient faire ici ?

Parbleu !… un homme qui ne parle jamais…

Si M.Garraud ne parle jamais… comment veux-tu qu’il me mette des idées dans la tête ?…

Je m’entends… Ceux qui ne parlent jamais… en disent beaucoup plus que ceux qui parlent toujours… D’ailleurs… il ne me revient pas… ton M.Garraud…

Ton ?… Pourquoi… ton ?…

Dame ! vous êtes toujours ensemble… Et une jeune fille comme toi… la fille d’un homme qui possède un domaine historique, comme celui-là… avec un employé de ton père… presque un domestique !…

Oh ! un domestique…

Presque… j’ai dit presque… Est-ce convenable ?… Il ferait bien mieux de s’occuper de notre distillerie et de ses engrais… Ah ! je ne sais pas où ton père l’a encore déniché, celui-là… Un chimiste… ça ?… Allons donc !… Ses engrais ? Cela doit être une fameuse blague… Lorsqu’il est venu ici… il n’avait même pas une chemise à se mettre au corps… Enfin !… De l’École centrale ?… Ah oui !… De maison centrale plutôt…

Ah ! maman… pourquoi être si méchante ?

Je ne suis pas méchante… Mais c’est vrai aussi… Quand je pense qu’on a construit pour ce particulier tout un pavillon… avec un laboratoire qui nous a coûté les yeux de la tête… et que, depuis trois mois… je ne puis obtenir de ton père… qu’on répare le fruitier !… C’est un peu fort, tout de même… Quelle heure est-il ?

Six heures un quart…

Comme le temps passe !… Ton père ne va pas tarder à rentrer… Avec qui !… le diable le sait… Ma foi… tant pis… je ne ferai pas tuer de poulet… Ils s’arrangeront avec ce qu’il y a… Germaine ?

Quoi ?…

Il est temps que tu descendes à la cave… chercher le vin…

Je t’ai déjà dit… que je n’irai plus à la cave… Tu as des domestiques…

Des domestiques qui me volent… oui. Hier encore… il manquait cinq bouteilles… dans le tas du milieu… Et c’est tous les jours la même chose… Et comment font-ils… puisque c’est moi qui ai la clef ?

Si tu leur montrais plus de confiance… ils te voleraient peut-être moins… Que veux-tu qu’ils fassent d’autre dans une maison où ils n’entendent jamais parler que de rouler les gens ? Sois tranquille… jamais ils ne voleront autant de bouteilles de vin… que… des personnes que je connais… ont… gagné de millions…

Germaine !…

Pourquoi te fâcher ?… J’ai dit… gagné…

Je te défends de parler de la sorte… Depuis quelque temps… tu as des mots… des attitudes !… En vérité… je ne les supporterais pas…

Je supporte bien… moi… depuis que j’ai l’âge de comprendre et de sentir… tout ce qu’on dit… tout ce qu’on fait ici… Dieu sait pourtant si…

Tais-toi !… Ça n’a pas de nom… … C’est pour ton père, n’est-ce pas ?… … Eh bien… parlons-en… une bonne fois…

Oh !… je t’en prie !…

Si… si… je le veux… Ton père a des défauts… de grands défauts… Je suis la première à en souffrir et à les lui reprocher… Il est vaniteux… gaspilleur… insolent… inconsidéré… menteur… oui, il est menteur… et fou aussi quelquefois… c’est possible… Il renie souvent sa parole ?… il aime à tromper les gens ?… Dame !… dans les affaires !… Mais c’est un honnête homme… entends-tu ?… un honnête homme… Et quand même il ne le serait pas ?… quand même ce serait le dernier des derniers… est-ce que cela te regarde ?… Ton père est ton père… ce n’est pas à toi à le juger…

À qui donc alors ?

Qu’est-ce que tu dis ?… … Oui… oui… hausse les épaules… Et sache que sa fortune ne doit rien à personne… à personne… Est-ce clair ?… Sa fortune… il l’a gagnée en travaillant… Il a eu de la chance… il a été servi par les événements… je le veux bien… mais il a eu encore plus d’adresse et de courage… S’il a fait deux fois faillite… n’a-t-il pas obtenu son concordat ?… S’il a été en prison… eh bien… quoi !… ne l’a-t-on pas acquitté ?… Ah ! il a eu de rudes moments, le pauvre garçon… D’autres, moins énergiques, se fussent brûlé la cervelle… Lui, pas… À chaque chute, il s’est relevé pour gagner davantage… et atteindre plus haut… Il a fondé un grand journal lui qui savait à peine écrire… Enfin… voyons… si ton père était une canaille… est-ce qu’il serait l’ami d’un ministre !…

De deux ministres…

De deux ministres… parfaitement… Heuh !… Et moi aussi… par mon esprit d’ordre… mes habitudes d’économie… mes conseils… j’ai ma part dans le gain de cette fortune que tu méprises… Et je m’en vante… Est-ce parce que nous sortons du peuple… lui et moi ?… Est-ce parce que nous avons été pauvres que mademoiselle rougit de nous aujourd’hui ?… A-t-on vu cette petite sotte… cette orgueilleuse… cette péronnelle… qui se permet de juger ses parents !…

Mieux vaut que ce soit moi qui les juge…

C’est odieux… Tu es une fille dénaturée… Si quelqu’un t’entendait… ce serait à ne jamais plus se montrer devant personne…

Il te sied vraiment de me reprocher aussi durement des actes… que tu commets… toi… tous les jours…

Moi ?…

Oui, toi… Avec cela que tu te gênes pour te plaindre de mon père… pour étaler… devant tout le monde… devant les étrangers mêmes, tes rancunes et ses… défauts… Tu vois que je suis modérée.

Moi… ce n’est pas la même chose…

Naturellement…

Je tombe des nues… Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?… Il ne te manque aussi que d’exciter les domestiques au pillage… C’est complet… Veux-tu descendre à la cave… Oui ou non ?…

Non…

C’est bien… J’irai… moi… J’irai malgré mes rhumatismes… … malgré mes rhumatismes… fille sans cœur… … C’est incroyable ! Ah ! tu as raison de ne pas te marier… … Qu’est-ce que tu fais là ?… Va t’habiller au moins… S’il vient du monde… je ne veux pas qu’on te voie fagotée de la sorte… On dirait… ma parole… qu’on te refuse des toilettes… … As-tu entendu ? As-tu compris ?…

Je suis très bien, ainsi…

Après tout… comme tu voudras… Si tu tiens à être ridicule ?… C’est incroyable !…

Mademoiselle Germaine…

Comme vous voilà beau !… Vous êtes donc de noce, mon bon Jules ?…

De noce… Ah ! mademoiselle Germaine…

C’est vrai !… Pourquoi cette figure triste… cet air embarrassé ?… Voyons… il y a encore quelque chose ?…

Alors ?… mademoiselle ne sait pas ?…

Mais non… je ne sais pas…

C’est donc ça… Je me disais aussi… c’est pas naturel que je n’aie point vu Mlle Germaine, aujourd’hui… dans le jardin.

Pourquoi… aujourd’hui ?…

Parce que… avec votre permission… mademoiselle Germaine… ça me coûte de vous dire ça… je viens vous faire mes adieux…

Vos adieux ?… Qu’est-ce que cela signifie ?…

J’ai donné… mes huit jours… à monsieur… ce matin…

Vous ?

Oui… mademoiselle…

Ce n’est pas possible…

Si fait… mademoiselle… si fait… Ça devait arriver… Ah ! j’en ai eu du deuil…

Vous ne vous plaisez donc plus ici ?

Ce n’est pas ça… ce n’est pas ça… J’ai été forcé… là !…

Et pourquoi ?…

Il n’y a pas moyen de vivre avec monsieur… Monsieur vous cherche des raisons à propos de tout… Ainsi quand une planche de légumes est à droite… eh bien, monsieur demande qu’elle soit à gauche… Si elle est à gauche… va te promener… faudrait qu’elle soit à droite… Ça n’est plus du travail… Et puis, monsieur a des idées !… Longtemps… je n’ai rien dit… j’ai gardé ça pour moi… parce que… ça m’ennuyait de quitter mademoiselle qui a toujours été si bonne pour ma femme et pour moi… À la fin… n’est-ce pas ?… on en a trop sur le cœur… ça vous échappe…

Dites-moi ce qui s’est passé entre mon père et vous…

Il ne s’est quasiment rien passé…

Mais encore ?…

On s’est dit des mots… on s’est monté… on s’est donné… chacun… ses huit jours… Il a été convenu que je partirais ce soir… Quand on quitte une place… voyez-vous… il est préférable que ce soit tout de suite… Ça vaut mieux pour tout le monde…

Vous êtes peut-être… un peu trop susceptible… et vous avez, sans doute, mal pris une observation sans importance… que vous faisait mon père ?

Susceptible ?… depuis quatre ans que je sers monsieur ?… Ah !… mademoiselle Germaine… … Je sais bien que je n’ai pas d’instruction… çà !… Pourtant… je connais mon métier… le marais… la taille… la serre… les fleurs… et je l’aime… Mademoiselle Germaine était contente de moi… elle ?…

Vous le savez bien.

Le petit… jardin des clématites…

Il était si joli !…

Et il nous avait donné tant de mal… mademoiselle se souvient ?… Et les iris japonais… au bord du grand bassin ?… une idée de mademoiselle.

Oui… oui…

Et le fleuriste où mademoiselle allait… tous les jours… cueillir des bouquets, des bouquets !… Les bouquets… c’est pourtant vous, mademoiselle Germaine, qui m’avez appris à les faire… Et les roses ?… Et nos semis ?… Et tout, quoi ?… Dieu sait pourtant si monsieur était chiche de fumier pour les fleurs… Enfin… on s’arrangeait…

Avez-vous pensé que vous alliez quitter tout cela ?

Puisque mademoiselle Germaine a été contente de moi… je partirai… le cœur moins gros…

Voyons… Il n’y a peut-être qu’un malentendu… facile à dissiper… Je parlerai… ce soir… à mon père…

Merci… mademoiselle… Ce qui est fait… est fait… allez !…

Pourtant ?…

Demain… ce serait la même chose… ou autre chose… Non… c’est fini… D’abord…

Quoi ?… Allons…

D’abord… … Tant pis !… faut que je dise tout à mademoiselle… Mademoiselle sait que ma femme est enceinte… sauf vot’ respect ?…

Sans doute… Eh bien ?

Et qu’elle doit accoucher dans deux mois ?…

Oui.

Eh bien… voilà… monsieur ne veut pas d’enfants chez lui… « Toutes réflexions faites qu’il m’a dit, ce matin… pas d’enfants… pas d’enfants dans la maison… Ça abîme les pelouses… ça salit les allées… ça fait peur aux chevaux… » … Bien sûr… qu’on n’a pas des enfants exprès… pour son plaisir… Dans notre condition… on a déjà bien de la peine… à vivre deux… Mais quand les enfants viennent… on ne peut pourtant pas les tuer… dites… mademoiselle Germaine ?…

Voilà donc la raison… Qu’allez-vous devenir, maintenant ?…

Je vais chercher une place… Ça n’est guère la saison… En plein travail… les bonnes sont toutes prises… Et avec une femme enceinte… il va falloir en faire des maisons et des maisons !… C’est pas commode, allez !… Ah ! sapristi !… c’est pas commode…

Avez-vous au moins des économies… pour attendre ?

J’ai mes bras…

Mon pauvre Jules… je ne puis rien pour vous… je ne puis que vous plaindre et vous aimer. Adieu !

Mademoiselle Germaine… je voudrais bien vous dire quelque chose… … quelque chose qui est là… Je n’ose pas…

Dites… je vous en prie…

Mademoiselle Germaine… vous non plus… vous n’êtes guère heureuse…

Vous vous trompez… je suis très heureuse…

Non, mademoiselle… je vous connais bien… Quand on a un cœur comme le vôtre… on ne peut pas être heureux ici…

Et votre femme ?

Elle est à la ville… Elle est allée chercher une voiture pour emmener nos meubles et nos pauvres frusques…

Pourquoi ?… Il ne manque pas de voitures ici.

Chacun pour soi, mademoiselle… Ça vaut mieux comme ça…

La verrai-je ?

Ah ! bien sûr, mademoiselle… Mais depuis ce matin… avec tout ce tracas… vous pensez… elle n’a pas eu le temps…

Adieu !

Adieu, mademoiselle…

Mais où sont-ils ?… Mais qu’est-ce qu’ils font ? Pas un seul domestique à l’antichambre !… C’est incroyable !… Plus on en a, de cette engeance, moins on est servi… Ah ! M.Garraud, maintenant… … Mon mari n’est pas encore rentré, monsieur Garraud…

Excusez-moi, madame… J’avais cru entendre la voiture.

Vous avez mal cru… vous avez quelque chose à dire à mon mari ?

Oui, madame.

Tu ne viendrais même pas m’aider à descendre les marches du perron… … C’est heureux… … Ces domestiques… a-t-on vu…? J’espère bien que ton père va me mettre tout ce joli monde à la raison…

Comme ce pauvre Jules…

Ce pauvre Jules… Naturellement… Toi, tu n’as de pitié que pour les fainéants, les ivrognes… et les voleurs.

Pas pour tous…

Heuh !… Dès qu’ils sont restés seulement un an dans une place, les domestiques deviennent les maîtres… On n’est plus chez soi… Ce pauvre Jules !… Ouf !… … Dire qu’il faut que ce soit moi… à mon âge… dans mon état… qui aille… maintenant… tous les soirs… à la cave ! Ah ! le monde est bien changé… Eh bien… monsieur Garraud ?…

Madame…

Il paraît que vous en faites de belles avec mon mari… et que vous lui fourrez dans la tête un tas de folies… comme s’il n’avait pas assez des siennes… mon Dieu !…

Moi… madame ?

Et qui voulez-vous que ce soit ?… Il ne parle que de révolutionner l’agriculture maintenant… Plus de blé… d’avoine… de betteraves… Il prétend que c’est usé… que ce n’est plus moderne… Je vous demande un peu… Il rêve de semer… de planter… je ne sais quoi…

C’est parfaitement exact… Mais je n’en suis pas la cause. J’ai tout fait, au contraire, pour démontrer à M.Lechat son erreur… Il ne veut rien entendre… et me traite de bourgeois… … de sale bourgeois, même.

Et… vous… vous voudriez me faire croire que mon mari est fou ?

Oh ! madame !… Mais M.Lechat est très hardi… très novateur… très obstiné…

Oui… et cela va nous coûter en engrais, en expériences inutiles et ridicules… des mille francs et des dix mille francs ?…

Je le crains…

Eh bien, merci… Sa nouvelle méthode de culture… et les élections dans deux mois… ah ! nous allons avoir une jolie année…

Rappelez-vous, madame, que, le mois dernier, pour la fête du pays, M.Lechat voulut faire peindre en tricolore… tous les troncs des vieux et admirables ormes de la grande avenue… Vous l’en avez dissuadé, … Peut-être réussirez-vous — et je le souhaite — à le détourner de sa grande révolution agronomique…

En tricolore… nos beaux ormes !… C’est vrai, pourtant… On ne peut pas être tranquille une minute avec un pareil homme… Mais enfin… vous qui êtes, paraît-il, très savant, monsieur Garraud… à quoi attribuez-vous ces manières bizarres qu’il a, maintenant ?… Car enfin, Isidore est très intelligent… très fort même… Il a la réputation… méritée, d’être un homme d’affaires remarquable… le premier de Paris…

Incontestablement…

Et en dehors de ses affaires… il ne dit et fait que des bêtises… Si… si… des bêtises…

Mon Dieu ! madame… il m’est fort difficile de répondre… Le cas de M. Lechat est, du reste, assez fréquent chez les gros remueurs d’affaires… Une extrême confiance en soi-même… l’habitude de la domination et du succès… le besoin de créer toujours quelque chose de nouveau… la joie grisante de l’obstacle à franchir… je ne sais pas… … Un peu trop d’orgueil aussi… un besoin d’idéal… peut-être.

Oh ! d’idéal…

Chacun a le sien… Seulement, on ne manie pas un sol comme on manie la pauvre âme des hommes… Le sol est moins plastique et plus résistant…

Je vous demande un peu… … Je croyais que vous aviez une certaine influence sur mon mari ?…

Aucune, madame…

M. Garraud est trop pauvre… il a trop de scrupules…

Je ne te parle pas, à toi… … J’entends la voiture… Cette fois, c’est bien lui…

Je vais au-devant de M. Lechat.

Tâchez de lui faire comprendre…

Et qu’est-ce qu’il va nous ramener de Paris ?… Quelle heure est-il ?… Quelle heure est-il ?

Je ne sais pas.

Naturellement… Mes gants ?… Ah !… Et toi… arrange un peu tes cheveux… Voyons !… Tu as l’air de je ne sais quoi… Et ta chemisette qui bouffe dans le dos… Viens ici… À ton âge, tu n’as pas encore appris à t’habiller… Ah ! tu ne fais guère d’honneur à une mère… Et mon dîner, mon Dieu ?… Pourvu que ce ne soit pas des personnages !… Il ne me manquerait plus que ça… Dire, avec ce diable d’homme, que c’est, tous les soirs, les mêmes transes !…

Vive Isidore Lechat !… Vive le citoyen Isidore Lechat !…

Allons… bon ! le voilà qui se fait encore acclamer par les ouvriers de la ferme. Alors, ce doit être pour le moins un ministre… le ministre de l’Agriculture, qui doit toujours venir… Mon Dieu !

Vive Isidore Lechat !…

C’est bon… c’est bon… Fichez-moi la paix… Mais, nom d’un chien… fichez-moi la paix… Ce n’est pas l’homme qu’il faut acclamer… c’est l’idée, sapristi !… acclamez l’idée !…

Vive Isidore Lechat !…

Va te promener !… Eh bien… tenez… voilà pour l’idée… Et fichez-moi la paix, hein ?… En voilà assez… Ah !… ces dames… Tableau champêtre… un vrai Watteau… Bonsoir, mes enfants…

Ils sont enragés… ces bougres-là… Ah ! l’idée marche, ici… Mazette !… De braves gens ! Quinze minutes… De la gare au château, mes enfants, nous avons mis exactement quinze minutes… Du vingt-quatre à l’heure… Hé ! hé !… C’est assez coquet… pour des chevaux… Et l’engrais ?…

Rien de nouveau, monsieur.

Sapristi !… mon cher garçon… pressez… pressez… J’ai annoncé notre découverte à la Société d’agriculture, à Méline… à tout le monde… Je commence la campagne dans le Petit tricolore… Et puis… il me le faut… pour les élections… diable !… Marchez !… marchez… Monsieur Phinck !…monsieur…

Gruggh… Wilhelm Gruggh.

Gruggh… C’est vrai… Ce vieux Gruggh… Elle est bonne… Ma parole… j’allais oublier son nom… Monsieur Gruggh !…

Messieurs…

Des ingénieurs électriciens… des amis… de vieux amis… Regarde bien ces gaillards-là… À eux deux, sans en avoir l’air, ils représentent une chute de dix mille chevaux…

Pardon… de vingt mille…

De vingt mille chevaux… Une chute de vingt mille chevaux… Ah ! les gaillards… … Isidore Lechat… ma femme…

Messieurs…

Germaine Isidore Lechat… ma fille… Un beau parti… ah ! ah !… Mauvaise tête quelquefois… mais bon cœur… comme son père… Et une intellectuelle, s’il vous plaît ! La maladie du jour… demandez la maladie du jour… N’est-ce pas, fillette ?… Les marquis décavés et les princes sans le sou… n’ont pas besoin d’affronter le mal de mer pour se payer une forte dot… L’Amérique chez soi… Ah ! ah !…

Ah ! mon père, je t’en prie !…

Et modeste… Ça va bien… ça va bien… … Mes enfants… un fameux numéro… aujourd’hui… Il y a un article… un éreintement du blé… je ne vous dis que ça… Lisez-le… À la seconde page… trois colonnes… signées : Parsifal… … Il est de ton protégé… le petit Rampon… Il monte… il monte beaucoup… le petit Rampon… Charmante nature… d’ailleurs… Et une plume !…

Je te l’avais bien dit… Il ira loin…

Figurez-vous… qu’il a débuté chez moi… l’année dernière… en rédigeant la température… Puis, je l’ai mis aux Échos de théâtre… Et maintenant… je l’essaye à l’Économie politique… Il y est inouï… Parce que… moi… vous savez… dans mon journal… pas de littérature… pas d’écrivains et de leurs phrases… Ah ! non… Des choses claires… des faits… de la galette… Et voilà !…

Un journal… ça doit être un grand plaisir…

Non, c’est un levier… … De qui cette dépêche ?

De Xavier…

Ah ! ah !… … Bravo ! … Je vous présente Xavier-Isidore Lechat de Vauperdu… mon fils… Un vrai gaillard… et moderne… Il commence la grande lignée des Vauperdu… … Lechat de Vauperdu… ah mais !… Vous le verrez demain…

Alors… ces messieurs couchent ?…

Bien entendu… ils couchent… ils ne perchent pas… Vous connaissez mon fils ?…

Non…

Non…

Comment… non ?… Mais il est très connu… On ne parle que de lui dans les journaux sportifs… Il a une écurie de courses… un yacht… une automobile de cinquante mille francs… des amis dans la haute société… les plus belles actrices de Paris… Il n’a que vingt et un ans, le mâtin !… et il a déjà figuré dans deux ou trois scandales extrêmement chics… Il est de l’Épatant…

Il est de beaucoup trop de choses… Et il nous donne bien du fil à retordre… à moi… principalement… Car cet enfant-là… messieurs… c’est la folie de son père… Isidore lui passe tout… Et le gamin en profite… Dieu sait !…

Il s’amuse, la petite canaille… C’est de son âge.

Il pourrait s’amuser… à moins de frais, surtout qu’il est si beau garçon.

Tu te plains… toujours… ma pauvre vieille. Et qu’est-ce que cela fait ?… Je suis assez riche pour me payer la gloire d’un fils… lancé comme Xavier… à pleines guides… dans la grande existence parisienne… Avec cela que tu n’es pas heureuse… quand tu apprends par les journaux que ton enfant a conduit… dans son automobile… à Ostende… le Jockey-Club ?… Le cœur d’une mère… voyons… sapristi !

Je ne dis pas… si ça coûtait moins d’argent…

Allons donc !… … Elle ne voit même pas que Xavier est une constante et vivante réclame pour mes affaires… … Tu ne comprendras donc jamais, sacré mâtin, que ce que je lui donne… c’est de l’argent placé à plus de cent pour cent… Ah ! les femmes… Du sentiment ?… à la pelle… Mais les affaires ?… … Tenez !… Tout ce que vous voudrez que ce grand escogriffe de duc de Maugis… que je vous ai montré à la gare… n’est pas encore arrivé à Marécourt… Celui qui dépassera mes trotteurs… je l’attends… Qu’est-ce que vous dites de mes trotteurs ?…

Étonnants…

Vingt-huit mille… mon vieux…

Étonnants…

Et encore, madame… nous avons, sur la route, écrasé un mouton…

Deux… deux moutons… La semaine dernière… j’ai aussi… ma foi… culbuté une vache et son veau… J’ai même failli écraser un enfant… un enfant de cantonnier…

Tu ne devrais pas t’en vanter…

Qu’est-ce que cela fait ?… Je paie… … C’est vrai… aussi… Ils sont là, dans le pays… trois méchants hobereaux… qui n’ont pas, à eux trois, cent cinquante mille francs de rentes… et qui voudraient lutter avec mes trotteurs ?… Écoute… tu vas voir… Dimanche dernier… Mais cela ne t’ennuie pas que je te tutoie ?…

Au contraire…

Bravo !… Tu es rond, toi… J’aime qu’on soit rond… j’aime qu’on se tutoie… Nous ne sommes pas des gens de l’ancien régime… nous autres… des comtes… des ducs… Nous sommes de francs démocrates… pas vrai ?… des travailleurs… … Tu vas voir… Dimanche dernier… je revenais de Sainte-Gauburge… par la forêt… et j’avais pris… un petit … étroit… praticable à une seule voiture… Qu’est-ce que j’aperçois… à cinquante mètres devant moi ? Le duc de Maugis… ce grand serin que tu as vu à la gare… et qui a le toupet de se présenter contre moi… aux élections… … oui !… Je ne veux pas être dépassé par personne… surtout par le duc de Maugis… tu comprends ?… Je dis au cocher : « Dépasse, nom d’un chien !… — Il n’y a pas de place… répond le cocher. — Alors… bouscule et jette-moi… duc, voiture… chevaux… dans le fossé… Sinon, je te flanque à la porte… ce soir… » Tu vas rire… Le cocher lance ses chevaux… Patatras !… Le duc d’un côté… moi de l’autre… le cocher… à dix mètres… dans le taillis… Quelle marmelade !… Je ne perds pas la carte… je ne perds jamais la carte… Prestement… je me remets sur pied… dégage les chevaux… relève la voiture… et je passe… pendant que le duc… les quatre fers en l’air… Ah ! ah ! ah !… voilà comment je les traite… moi… les ducs… Qu’en dis-tu ?…

C’est admirable !…

Et c’est juste… J’ai cinquante millions… moi… et le duc… à peine s’il en a deux… Un pouilleux… Ah ! elle en voit de dures avec moi, la noblesse.

Mais, dites-moi… avec ces manières-là… vous devez être très populaire ?…

Si je suis populaire ?… Tu les as entendus tout à l’heure ?… De braves gens !… Et puis, tu verras cela aux élections… (Il fait le geste de bousculer une voiture dans le fossé.)… Tu verras ça !… Et sais-tu comment on m’appelle ici, moi, Lechat ?… Le Chat-Tigrrre… … On voit… tout de suite… à qui on a affaire… hein ?… Le Chat-Tigre ! Mais il ne s’agit pas de ça… Voyons… voyons… … Cette valise… dans la chambre … Ça te va ?…

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