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Chapitre. I.
Chap. | II.
Chap. | |III.
Chapitre I
Lève-toi et viens avec moi.
César, ton maître et le mien, m’a chargé de rechercher les philosophes et de les exiler non seulement hors de Rome, mais hors de l’Italie.
Tu parles mal. Il n’y a pas d’exil pour les philosophes ; ils sont citoyens, non d’Athènes, d’Hiéropolis ou de Rome, mais du monde. En outre, nul ne peut être appelé mon maître. Et toi, esclave qui t’adresses à un homme libre, tu ne parles pas au nom d’un maître, mais au nom d’un compagnon d’esclavage. Ce n’est pas à César que tu obéis, c’est aux maîtres même de César.
Insensé, je ne connais point de maître à César.
Serais-tu l’esclave qui ignore ses propres maîtres ? Ou bien désires-tu que j’estime César supérieur à la crainte de la mort, à la crainte de la douleur, à l’amour des richesses, à l’amour des plaisirs ?
Tu as nommé des esclaves dociles de César. La mort et la douleur sont des chiennes de sa meute. Il peut les lâcher sur toi comme Jupiter lança sur Prométhée le vautour, chien des airs. Les richesses, courtisanes désirables entre toutes, les richesses, mères de toutes les voluptés, qui donc, plus que César, peut en faire les épouses fidèles de ceux qu’il aime ?
César est-il indifférent au coup de poignard qui demain peut-être immobilisera pour toujours ses gestes criminels et fous ? Non, n’est-ce pas ? Donc il est esclave de la mort et de la crainte. L’autre jour, on me l’a raconté, pour une rage de dents, il remplit son palais de cris comme un enfant. Il est esclave de la douleur. Après avoir acheté la paix aux Barbares au lieu de les combattre, ce tributaire de Décébale s’est amusé, esclave des apparences, à promener dans la ville appauvrie le faste et le ridicule d’un triomphe vide. Soumis aux plaisirs les plus vils, il est allé reprendre dans un lupanar des bords du Tibre sa Domitia dont les baisers ignobles écœuraient jusqu’aux bateliers. L’homme au nom de qui tu te glorifies de parler, ô préteur, est l’esclave de Domitia, esclave elle-même de Pâris, un histrion.
Si nous n’étions seuls, je serais obligé de punir chacune de tes paroles comme un sacrilège. J’aime mieux rire de ta folie. Mais, maintenant, pars en silence, car je ne t’ai point fait venir pour te demander une leçon de philosophie.
Et moi, est-ce que j’ai prié pour venir ? Est-ce que je t’ai demandé de me parler ? Je supporte ce que tu es. Pourquoi ne supporterais-tu pas ce que je suis ?
C’est que je suis magistrat pour te donner des ordres. Et toi, vil affranchi, tu as pour seul devoir d’écouter et d’obéir.
J’ai une bouche pour te répondre comme j’ai des oreilles pour t’écouter. Et tu as des oreilles pour m’entendre, comme tu as une langue pour répéter.
Tu dis bien : je répète des ordres qui viennent de plus haut. Et, quand tu me réponds, tu es absurde comme le chef barbare qui, au lieu de s’adresser à l’impérator, essaierait de traiter avec la première sentinelle rencontrée.
Il est peut-être vrai que nous n’avons rien à nous dire. Tu joues un rôle. Moi, je ne réplique pas ce que tu attends. D’où ton ennui et ta colère. Je ne sais que des paroles d’homme, non des phrases d’acteur, et je ne me recouvre pas de mots convenus comme d’un costume tragique. Mais toi, ombre et rôle, toi qui répètes les rythmes du mauvais poète César, tu t’irrites quand un homme parle et trouble ta ridicule représentation. Car tu ne sais ni répondre aux hommes ni même entendre ce qu’ils disent.
Orgueilleux, Sais-tu bien que j’ai souvent l’honneur de converser avec César ?
Ton César n’est pas un homme.
Pas un homme ? Lui qui peut te tuer !
Un tigre aussi peut me tuer, et aussi un rocher qui roule.
Le rocher et le tigre n’entendront point tes supplications. Mais César est une divinité généreuse qui exauce parfois les prières. Et il peut te faire du bien comme te faire du mal.
Rien ni personne ne peut me faire du bien ou me faire du mal. Seul je puis me donner les vrais biens ou m’en priver.
Il me semble que tu ne t’es pas donné jusqu’ici de grandes richesses…
C’est que les richesses ne sont pas des biens.
Les richesses procurent des biens nombreux. En ce moment, tu ressembles à l’insensé qui dirait : « Jupiter, père des dieux, n’est pas un dieu. »
Jupiter, père des vrais dieux, est un dieu. Malgré le mensonge de l’apothéose, Vespasien, père du faux dieu Domitien, n’est pas un dieu. Ainsi les richesses, mères de choses indifférentes, ne sont pas des biens. Et seule ma volonté est la mère des vrais biens.
Tu parles étrangement et les mots n’ont pas dans ta bouche le même sens que sur les autres lèvres.
Peut-être que sur les lèvres dont tu parles certains mots n’ont pas de sens.
Ta superbe m’amuse… Qu’appelles-tu les vrais biens ?
Ceux qu’on trouve en soi-même ; ceux qui dépendent de nous. Apprends la seule différence importante entre toutes les choses du monde : les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions, en un mot toutes nos actions intérieures. Celles qui n’en dépendent point sont le corps, les richesses, la réputation, la préture et les autres honneurs, en un mot toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions intérieures.
Mais…
Or les choses qui dépendent de nous sont libres de leur nature ; rien ne peut les arrêter ni leur faire obstacle. Mais les choses qui ne dépendent pas de nous sont faibles, esclaves, à mille obstacles et à mille inconvénients. Et elles sont entièrement étrangères à l’homme.
O bavard !
Toi et César, vous prenez pour libres les choses qui, de leur nature, sont esclaves ; vous prenez pour vôtres en propre les choses qui, par leur nature, dépendent d’autrui. Aussi vous trouvez partout des obstacles.
Des obstacles, César !
Certes. La rage de dents ; la mort interrompant son œuvre la plus chère et lui ravissant pour toujours tout ce qu’il appelle des biens ; Pâris et les autres amants de Domitia ; l’esclave qui entend mal un ordre ou qui obéit lentement. Et combien d’obstacles j’oublie, l’hiver par exemple qui ne fournit point de mouches au poinçon d’or. Et César, comme toi, s’afflige, se trouble, se plaint des dieux et des hommes.
Mais il punit ceux dont il se plaint.
Oui, ceux qui lui ressemblent. Mais il ne peut rien sur les dieux qui habitent l’Olympe et sur le sage qui habite sa volonté. Ce sont des sommets trop hauts pour ton pauvre César… Parce que je prends pour mien ce qui m’appartient en propre et pour étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne me forcera à faire ce que je ne veux point, jamais personne ne m’empêchera de faire ce que je veux. Je ne me plains de
je n’accuse personne. Nul ne me fait de mal et je n’ai point d’ennemi, car il ne peut rien m’arriver de nuisible.
Pauvre fou que César peut tuer tout à l’heure…
La nature désire que je meure, comme elle destine à la mort toi, César et tous les hommes. C’est une de ces choses indifférentes, qui ne dépendent point de moi. La nature, qui m’a prêté la vie, peut me réclamer ma dette par l’intermédiaire de César, de la fièvre, d’une bête de la forêt. Que m’importe le serviteur qu’elle choisit ? C’est l’affaire de ma créancière, non la mienne. Moi, je suis toujours prêt à payer.
Mais il dépend peut-être de toi d’apaiser César.
Ce qui dépend de moi, c’est de ne point prier, de ne point pleurer, de ne point crier, de ne point me tourmenter ou me troubler. Tout ce qui est né, je le sais, doit mourir C’est la loi générale. Il faut donc que je meure. Je ne suis pas l’éternité ou l’immensité. Je ne m’indigne pas de ne pas être partout ; pourquoi m’indignerais-je de ne pas être toujours ? Il m’est indifférent d’être à Rome ou à Hiéropolis ; il m’est indifférent d’être le vivant d’aujourd’hui ou le vivant de demain. Je suis un homme, une partie du tout, comme l’heure où je te parle est une partie du jour. Cette heure est venue et elle passe ; je suis venu et je passe. Pourvu que l’heure soit noble, la manière de passer est indifférente. Que les marais pontins me tuent par leur fièvre où César par son glaive, ce détail ne me regarde pas. Et je n’ai à honorer ni César ni la fièvre.
Dites à moi et dans le tête à tête, tes folies sont trois fois absurdes. Si tu parlais à César et devant une foule, tu serais le personnage moitié tragique, moitié comique, qui fait rire les gens de bon sens et qu’applaudissent les imbéciles. Maintenant il n’y a ici ni le peuple ni César. Et tu es l’acteur ridicule qui déclame sans public et sans interlocuteur.
J’ai toujours un public, les dieux. J’ai toujours un interlocuteur, moi-même.
Eh ! bien, et moi, je ne compte pas à tes yeux ?
Que tu sois là ou bien César, ni César ni toi n’est mon véritable interlocuteur. Vous êtes des circonstances. Toute circonstance doit servir au sage à se connaître et à se réaliser. Sur les bouges comme sur les temples il faut savoir lire le double avertissement que les dieux ont écrit partout : Connais-toi toi-même ; sois toi-même. Chaque circonstance fait que le sage parle aux dieux et à lui-même. Mais lorsque, véridique ou trompeuse, la circonstance porte une figure humaine, les dieux veulent que le sage parle à haute voix et leur rende un témoignage courageux.
Epictète, ô vieux petit homme boiteux, laid et pauvre, hier esclave d’Epaphrodite, demain esclave de celui à qui César te livrera, c’est à moi qui suis libre d’infirmité et de pauvreté, à moi qui suis beau et jeune, à moi qui suis l’ami de l’impérator, que tu oses parler comme si je n’étais pas un homme…
Tu n’es pas un homme, en effet.
Que dis-tu, avorton boiteux ?
Un être soumis à toutes les craintes et à tous les désirs, un esclave de la peur et de l’espérance n’est pas plus un homme qu’une pomme en cire n’est une pomme. Tu as la figure et la couleur d’un homme. Tu te vantes d’avoir une forme plus régulière que la mienne. Mais la petite pomme ridée a une saveur qu’on ne trouvera point dans le morceau de cire et c’est en vain que celui-ci s’enorgueillit d’être plus gros, plus rond et plus rouge. Le courage est la saveur de l’homme. Tu es fade, ô apparence.
Ainsi je suis à tes yeux une sorte de fantôme. Pourquoi parles-tu à un fantôme ?
O forme vaine qui as des oreilles pour ne pas entendre, tu as déjà posé cette question et j’y ai déjà répondu. Mes paroles sont inutiles pour toi comme l’apologie de Socrate fut inutile pour les Athéniens. Mais elle fut agréable aux dieux et utile à Socrate : il pensa la vérité avec une précision plus héroïque et il mit en action la philosophie que jusque là les circonstances lui avaient surtout fait mettre en paroles. Ce jour-là, le fils du sculpteur acheva de se sculpter, et les dieux se réjouirent de la beauté de la statue. Tu es le ciseau que les dieux me donnent pour que je me sculpte.
Je ne suis pas ton instrument, je suis l’instrument de César. Et lui ne me comparerait pas à un ciseau stupide, mais à un serviteur fidèle et intelligent. Ou plutôt encore, je fais partie, ô gloire, des membres de César. Je suis la main de César pour te jeter hors de l’Italie ; et je suis l’œil de César, car c’est moi qui t’ai découvert, toi et ta retraite. Quant à l’impérator, heureux comme un dieu d’Epicure, il t’ignore comme l’Olympe épicurien ignore les hommes. Il m’a envoyé à la chasse des philosophes. Mais il ne te connaît pas plus qu’il ne connaît le lièvre qu’on servira demain sur sa table. Toi, au contraire, tu es forcé de savoir que César existe. Tu vois bien que tu n’es pas son égal.
Je crois que tu as raison, car la science et l’ignorance font les hommes inégaux.
Il est de belles ignorances et il est des sciences serviles.
Il est, en effet, deux sciences serviles : la science d’obéir à autrui et la science de commander à autrui.
Tu dis des paroles absurdes, et commander n’a rien de servile.
Commander est aussi servile qu’obéir. Celui qui commande dépend d’autrui et le maître mourrait de faim sans ses esclaves. Il a besoin d’eux ; il est l’esclave de ses esclaves. D’ailleurs, en tant que maître, il n’existe que par l’existence des esclaves. Être maître est une relation comme être serviteur. Celui-là seul échappe à toute servilité qui n’a besoin que de lui-même. Crois-tu que le sage, qui est le seul homme libre, ait besoin qu’on lui obéisse ?
Tes subtilités ne détruiront pas cette vérité : l’ignorance de celui qui peut tuer au hasard est supérieure à la science tremblante de celui qui peut être tué.
Un jour peut être, au moment où tu sortiras de ta maison, une tuile détachée du toit tombera sur ta tête. Dans l’heure qui précédera ta mort, tu connaitras la tuile, mais elle t’ignorera toujours. Vois ma grande bienveillance, esclave qui te proclames inférieur à une tuile et à qui je daigne, moi, homme, parler.
Pourquoi, en effet, me parles-tu ? Je ris de tes paroles. Je ne dirais rien à la tuile. Subis-moi comme tu subirais une pierre.
C’est ce que je fais. Mais je t’ai déjà dit que je dois parler aux dieux et me parler à moi-même. Quant à toi, tu n’entends pas plus mes paroles que si tu étais un être sans vie. Mais certaines surdités ne sont que des lenteurs à entendre. Le chemin est parfois long de l’oreille à l’esprit. Peut-être demain ou dans dix ans, une de mes paroles soudain vivra, sera entendue, éveillera l’homme qui dort en toi. C’est pourquoi les dieux m’ont ordonné de parler, ô sourd d’aujourd’hui qui risques d’entendre plus tard… Et maintenant porte-toi bien. Je quitte ce pays avec indifférence : je retrouverai partout les dieux et Epictète.
Chapitre II
Où vas-tu, ô mon maître ? Car tu ne marches pas comme à l’ordinaire. Je ne sais quoi dans ton allure semble dire le départ pour un long voyage.
Je quitte Rome et l’Italie, parce que Domitien a peur de moi.
O maître, tu allais partir seul ?..
Non. Le Néron chauve est très poltron. Il a peur de tous les visages et aussi de tous les masques vides. Il a peur des philosophes et de ceux qui se proclament philosophes. Il a peur de nous qui nous abstenons par vertu, et des épicuriens qui s’abstiennent par paresse, et même des porcs qui se réclament injurieusement d’Epicure et qui s’abstiennent par lâcheté. Le pyrrhonien, ce fantôme aveugle qui doute de l’existence de César et de sa propre existence, l’effraie. Il tremble devant le chrétien qui prie pour l’impérator un dieu inconnu de l’impérator. La route va se couvrir de vrais et de faux philosophes. Dans une heure, je serai en compagnie nombreuse. Si cependant le poids des années et ma jambe trop courte me permettent d’aller aussi vite que les autres.
Maître, pourquoi fais-tu semblant de ne point me comprendre ? Tu sais bien que je ne pense pas à ces gens-là, quand je dis : « Tu allais partir seul ! » Mais je me plains parce que tu quittais, la Ville sans m’avertir, moi qui t’aime et qui ai besoin, de toi. Ainsi tu partais sans dire à Arrien : « Viens avec moi. » Ainsi, maître, tu voulais m’abandonner…
On n’a jamais besoin que de soi-même et on ne peut être abandonné que par soi-même.
Hélas ! c’est toi qui es toute ma sagesse. Je suis un enfant qui ne saurait se passer de son père.
Ne serais-tu pas plutôt l’homme tremblant qui a toujours refusé de marcher seul ?
Non, maître. Je sais mesurer la distance qui nous sépare. Si tu es un homme, je suis un enfant qui chancelle. Mais, si j’étais un homme, tu serais un dieu.
Ô mon ami, ô mon fils, tu crois parler à un sage. Adresse-toi donc de préférence au sage qui est en toi comme la statue est dans le bloc de marbre, au sage que tu dois délivrer de sa gaîne banale, comme je dois dégager le sage qui est en moi.
Maître, je ne suis qu’en puissance, si tu permets que j’emprunte ce mot aux péripatéticiens ; mais toi, tu es en acte. Je suis l’apprenti maladroit qui ne sait pas tenir le ciseau et je suis l’œil ignorant qui ne sait pas deviner dans le bloc informe les lignes de la statue… Maître, attends-moi une heure. Je cours chercher un peu d’argent qui est chez moi, et je te rejoins.
Je ne t’attendrai pas. Viens maintenant, si tu veux.
Cet argent nous serait utile, et tu veux que je le laisse… Des gens s’en empareront, qui en feront peut-être mauvais usage.
Que t’importent les gestes d’autrui ? Toi, vois si tu aimes mieux cet argent ou Epictète.
Maître, c’est mon amour pour toi qui désirait t’apporter ce viatique. Mais, puisque tu en juges autrement, je te suis sans regarder derrière moi.
Viens donc, fils inachevé dont l’âme chancelante a besoin de moi comme mon corps boiteux a besoin de ce bâton… Quand seras-tu enfin capable de te suivre toi-même ?
Maître, il y a en moi tant de choses qui ne sont pas moi. Toi qui es sage, tu ne peux deviner quel chaos fou tourbillonne autour des âmes ordinaires. Comment me découvrirais-je moi-même parmi ces agitations contradictoires que seule ta parole apaise un peu ?.. À dire la vérité, l’unique moyen que je connaisse encore de me suivre, c’est de suivre Epictète. Car je n’ai pas droit à l’orgueil du sage ; dans mes ténèbres, je dois pour ne point m’égarer, rester docile comme un enfant. Et je me félicite d’avoir eu assez de raison ou de bonheur pour choisir, parmi tant de maîtres qui appellent les jeunes gens, le seul maître qui n’appelait pas, le seul aussi qui soit capable de diriger les âmes-enfants.
Chapitre III
Par tous les dieux qui n’existent pas, je commençais à m’ennuyer. Je suis heureux de rencontrer le vénérable Épictète… Vous, esclaves, restez en arrière. Un peu de marche fait du bien à la santé et excite l’appétit. Puisque je trouve des frères de philosophie et d’exil — encore qu’ils n’apprécient pas à sa valeur Épicure, divin pour avoir supprimé les dieux et pour nous avoir enseigné l’indéfectible sagesse des animaux — je veux causer avec eux.
Conte-moi ce que tu as répondu au préteur qui t’annonçait l’ordre d’exil.
Je lui ai dit, avec tout le mépris que mérite un homme moins riche que moi : « Le véritable exilé, c’est toi, qui es pauvre. Moi, avec mes richesses incalculables, je serai heureux partout ; je serai partout dans ma patrie. Car la patrie de l’imbécile porte un nom de ville ; mais la patrie du sage s’appelle Volupté. Partout mon argent me donnera du poisson, des viandes farcies, des femmes grasses et la vénusté sobre des éphèbes.
Qu’a répondu le magistrat ?
Que pouvait-il répondre ?.. Il a baissé la tête. Puis il a soupiré : « Ô Caïus Trufer, tu es heureux. Mais César peut t’envoyer l’ordre de mourir et de le faire ton héritier. Si je lui donne ce conseil utile, il me le paiera sans doute d’une portion de tes dépouilles. » J’ai compris. J’ai jeté sur les dalles de l’or retentissant. Et j’ai dit : « Ramasse ce qui tombe de l’auge trop pleine de Porcus. » Le préteur, ayant recueilli les monnaies nombreuses, m’a embrassé. Puis il m’a parlé noblement, en brave homme. Il affirmera à César que je l’aime et que je prie pour lui ces dieux auxquels je ne crois point. Il me fera promptement revenir dans la Ville. En échange, je lui donnerai de l’or, je l’inviterai à mes festins et je lui livrerai parfois, jeune femme ou éphèbe, un esclave dont la vue et le contact n’exciteront plus ma virilité.
— Ô Epictète, ô Arrien, ô Porcus, avouez qu’aucune époque ne fut semblable à celle-ci.
Eh ! quoi, tu es exilé comme philosophe, toi que les philosophes repoussent et qui méprises la philosophie ?
Notre siècle est étrange.
Qu’as-tu dit au préteur ?
Je lui ai dit d’abord : « Notre siècle est étrange. »
Sans doute. Mais tu lui as adressé d’autres paroles ?
Je lui ai dit encore : « Insensé, tu crois m’exiler, moi qui suis citoyen non pas seulement du monde Aujourd’hui, mais de tous les Hiers. Le véritable exilé, n’est-ce pas toi, enfermé dans une Ville, enfermé dans une époque ? Tu vis dans un siècle aride et étroit, rocher qui brûle, qui grouille de serpents et de scorpions et que la mer entoure de toutes parts. Moi je possède un vaisseau enchanté, que tu ignores et que César ignore. Mon navire invisible me transporte sur l’océan des temps et, quand je veux, il aborde, pour le repos et le sourire, aux siècles les plus beaux, aux îles les plus fleuries. »
Arrêtons-nous une minute. Car je vois approcher le beau Serenus et la belle Serena.
Ô Serenus, qu’as-tu dit au préteur ?
J’ai dit : « Partout tu es exilé dans l’erreur et dans la douleur, toi qui n’as pas compris Épicure. Partout ma présence suffit à dresser autour de moi le temple serein de la vérité et de la joie. »
Est-ce tout ce que tu as dit ?
J’ai dit encore : « Partout j’aimerai Serena et partout Serena m’aimera. » Mais le magistrat a ricané, dans l’espoir d’être cruel : « Si César vous séparait ?.. » J’ai répondu : « Ni César, ni aucune force des hommes ou de la nature ne peut séparer nos pensées. L’amour rend présents les absents et permet de baiser les lèvres lointaines. — Et si César la faisait mourir ? a miaulé le tigre revêtu de la prétexte. — Je penserais toujours à elle et sa dernière pensée serait un sourire vers moi. » Quand les pensées d’un magistrat ne sont point faites de sang, elles sont faites de boue ; il a repris : « Mais si, l’enfermant en quelque maison publique, il la livrait aux soldats ?.. — Semblable aux plus nobles vies d’aujourd’hui, elle serait une prostituée apparente. Mais son corps seul supporterait des indignités. Son esprit planerait, libre, assez haut pour rester avec moi. Ou peut-être elle se tuerait en appelant mon nom. Cependant je me tuerais en appelant son nom. Et ce serait deux morts plus heureuses que les vies réunies de tous les Césars. »
Ô jeune homme, tu as parlé noblement. Tu as montré une fois de plus qu’Épicure est la sœur de Zenon.
Pourquoi l’appelles-tu sa sœur plutôt que son frère ? Un héroïsme revêtu d’élégance te semble-t-il moins courageux ?
Je n’aime pas qu’un homme revête la stola. Je n’aime pas qu’un héros soit en même temps une coquette.
Les dieux des Grecs ont aussi la beauté extérieure, ô Epictète.
Le laborieux Héphaistos est plus boiteux que moi et Héraclès refuserait la ceinture d’Aphrodite, ô Serena.
Moi, je dis…
Quand on parle d’Epicure, Porcus n’a qu’à se taire.
Insolente !. Épicure est le berger du plaisir. Moi, je suis le meilleur porc de son troupeau. Je jouis et j’engraisse, au lieu de me fatiguer à lire et à rêver. Épicure vous blâmerait, mais il me louerait. Il me louerait avec envie, disant : « Le bétail qui broute, qui digère et qui dort vaut mieux que le berger lui-même, car il n’a pas la peine de se conduire. »
Tu es, ô Porcus, le produit d’une époque étrange.
Étrange, toi-même. Étranges, tous ici. Oh ! l’assemblée de pauvres et de tous… Je suis le seul sage. Et, si Serena était moins belle, je remonterais dans ma litière pour ne plus entendre vos sottises.
Voici la première fois que j’ai honte et regret d’être belle.
Porcus est le châtiment d’Épicure. La doctrine d’Épicure est un temple, mais qui porte une enseigne de cabaret. Les ivrognes y viennent, comme à la taverne, boire et chanter des rythmes grossiers. Quelques-uns même laissent des ordures sur le pavé ou éclaboussent les murs de leurs vomissements.
Épicure n’est pas responsable de Porcus. Si certaines austérités sont hargneuses ou agressives, je n’ai pas l’injustice d’en accuser Épictète et Zénon. La corruption du meilleur est ce qu’il y a de pire. Rien n’est au-dessous d’un Porcus, précisément parce que rien n’est au-dessus d’Épicure.
Il convient de placer beaucoup plus haut qu’Épicure, Socrate, Diogène, Zénon et tous ceux dont les nobles paroles sont en harmonie avec les actions nobles.
Je trouve beau de donner plus qu’on n’a promis.
Ô coquette.. Il est plus beau de donner exactement ce qu’on a promis,
M’expliqueras-tu pourquoi plusieurs stoïciens sont devenus des nôtres, mais jamais un épicurien ne s’est fait stoïcien ?
Je t’expliquerais ce facile mystère, si Serena n’était point avec nous.
Serena discute avec Historicus. Restons un peu en arrière et réponds à ma question.
Des stoïciens, dis-tu, sont devenus épicuriens ; mais nul épicurien n’est devenu stoïcien. De même on fait des eunuques avec des hommes, mais il est difficile avec un eunuque de refaire un homme.
Tu as trop d’esprit pour un philosophe ou pour un consul et je suis tenté de dire, moi aussi : « Nous avons un plaisant stoïcien. »
Ô mon bien-aimé, tout ce qui exprime l’amour peut être public et je t’approuve d’avoir dit au préteur notre indénouable lien. Mais ce qui signifie la volupté doit rester discret et secret.
Pourquoi ? La volupté est naturelle. La volupté est belle.
Tout ce qui est naturel ne doit pas être montré à tous les yeux, ni tout ce qui est beau. Songe aux yeux de Porcus, mon Serenus. Les regards de Porcus salissent comme des doigts sordides… Tu sais que tu m’attristes, mon ami, quand tu parles ou quand tu agis en cynique grossier. Ô noble épicurien, ignores-tu que je n’aurais pu aimer un cynique ?
Et si je me dévoilais cynique ?.. Si tu t’étais trompée sur moi, cesserais-tu de m’aimer ?
Celle qui aime ne cessera pas d’aimer. Mais, si elle s’est trompée, l’amour, qui fit sa joie, deviendra sa douleur. Je sais des mères outragées qui aiment leur fils dans la peine et l’humiliation. Si tu te révélais vil, je deviendrais semblable à une de ces mères.
Cesse de craindre, amie. Je n’abandonnerai pas le noble Épicure et ses jardins pour chercher Diogène sur les places publiques parmi la populace et pour distinguer mon maître à ce signe qu’il parle et agit plus grossièrement que les autres. Mais tu as tort de considérer comme grossière et banale la volupté. Elle est un poème aussi beau et presque aussi rare que l’amour.
Non. Elle est la musique qui ne signifie rien sans les paroles. Si elle ne chante l’amour, elle devient laide comme un air sifflé par des cochers. Comment accordes-tu quelque prix à une chose aussi commune, où l’esprit n’a point de part et que tous peuvent donner ?
Ô naïve, tu te trompes. La volupté est un art et il y a peu d’artistes. Je te félicite, heureux instrument tombé d’abord aux mains d’un bon musicien.
Ce que tu dis doit être laid, puisque je me sens rougir.
Demande à Porcus. Je suis sûr qu’il ignore même…
Je ne comprends rien à tes paroles. Tu prononces des mots inutiles qui n’émeuvent rien en mon corps. Et je ne désire pas découvrir s’ils ont un sens ou si tu te moques de moi. Quand je mange, je ne demande pas à mes dents si elles font plaisir aux viandes.
Rares ou non, les artistes sont plusieurs. Le bien-aimé est un. Tu as dit au préteur que je t’aimerai toujours, malgré tout. Crois-tu que ce soit pour les joies physiques que tu m’as données, vagues éclairs vite passés, vite oubliés ? Si tu peux le supposer seulement, tu es un bien mauvais épicurien.
Serenus est certainement un mauvais épicurien. Puisqu’il est romain. L’épicurisme est une fleur de l’Attique, trop délicate pour le dur climat de Rome. Transplantée ici, elle est semblable à cette rose des montagnes qui n’a point d’épines sur le sommet natal mais qui, dans nos jardins, se hérisse et pique comme les autres.
Que veux-tu dire
Le génie romain est grossier et matériel. Ce qui n’est pas conquête pratique lui échappe bientôt et l’attriste. Voyez ce que le poète Lucretius a fait des doctrines d’Épicure. Il les a dites, ces douceurs, en vers âpres et désespérés. Ah ! l’abeille étrange à qui on donne du miel et qui en tire du fiel… Et Lucretius Carus finit par se tuer, non dans la joie, mais parmi des imprécations.
Rome a vu d’autres épicuriens.
Oui, Gallonius, Pison, Horatius Flaccus, Porcus et tout le reste du troupeau. Le romain avilit Épicure, héros de la joie, ou l’attriste. Les êtres grossiers cherchent la joie dans le plaisir ; s’ils sont très bêtes, ils croient l’y avoir trouvée ; sinon, leur erreur leur paraît nier la joie et ils pleurent. Ô Epicure, fleur fragile, tu as besoin, pour t’épanouir, de baigner dans la douce clarté d’Athéna.
Je t’assure que, d’ordinaire, mon Serenus…
C’est que les lumières flottantes de tes yeux brillent comme le ciel de ton pays, et de ta présence émane une atmosphère grecque. Mais, loin de toi, le sourire d’Épicure devient, sur toute bouche romaine, le gros rire de Porcus, le rire gras d’Horatius Flaccus ou la grimace douloureuse de Lucretius.
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