Read here

Le Secret des troubadours (Péladan)

Joséphin Péladan · 1906 · Free in the US

25,125 words · about 1 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1906 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Secret_des_troubadours_(Péladan)&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Joséphin Péladan
Language
French
Published
1906
Length
25,125 words · about 1 h 46 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Front matter about 53 min
  2. 1 about 1 min
  3. 2 about 13 min
  4. 3 about 10 min
  5. 4 about 15 min
  6. 5 about 14 min

Continue:

Front matter

DE PARSIFAL

À DON QUICHOTTE

Tous droits réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

1

Cet opuscule devrait être lu, avant la Clé de Rabelais. Il touche à l’ésotérisme du et projette quelque clarté sur des points que n’aperçoit même pas l’historien ad usum Delphini.

Le secret des corporations est un testament rationaliste où le Latin désabusé range la Divine Providence parmi les Muses, et se propose de parcourir honnêtement une existence désormais sans autre vision que celle de l’art.

Avant de chercher le mot de la dive bouteille, notre ancêtre ingénu et héroïque chercha le Saint-Graal. Il s’appelait Parsifal au temps de son enthousiasme. Vaincu il se nomme Don Quichotte ; tel est le secret des troubadours.

Jamais, plus rayonnant poème de foi d’espérance et de charité ne fut conçu.

Le fait apporte son témoignage au rêve. Godefroy de Bouillon et saint François d’Assise sont les deux faces de ce splendide essor de l’âme latine.

Il appartenait à Mistral, l’immortel Provençal, de dévoiler, dans tout son primitif éclat la pensée du Rhône.

Cette pensée a reçu du Dante, Michel-Ange de la poésie, une forme tellement obscure qu’il faut la découvrir dans l’esprit même du Moyen Âge et c’est l’objet du premier chapitre.

La figure de Parsifal réunit à la fois les traits ecclésiaux des Frères Mineurs et ceux politiques des Templiers.

Toute notre littérature du XI au XV siècle fut consacrée à l’idéal de Frère François et de Hugues de Payns. Les troubadours sont des mystiques, et non des lyriques sexuels.

Quant à Cervantès, il a évoqué une dernière fois l’idéal de notre race sous une forme désespérée, et dont le comique n’est qu’un masque.

2

On se figure trop le Moyen Âge comme une immense collégiale où règnent des mœurs ecclésiastiques et où l’artiste affecte des façons de tertiaire.

Puvis de Chavannes, allégorisant l’inspiration chrétienne, a donné, comme fond au cloître que décore le moine artiste, une pente inculte qui sert de cimetière. Sans transition, sans rompre sa clôture, le frère peintre ira de sa dernière fresque à la tombe : rien du monde jamais n’aura obscurci sa vision. Belle image sans réalité, ni historique, ni psychique !

On juge l’esprit des œuvres ordinairement par le choix des sujets ; et pour les superficiels, les statues de Saint-Pierre de Rome, Saint-Pierre lui-même, comme le Stabat de Rossini, relèvent de l’esthétique religieuse. Si la madone se détache sur un fond d’or ou que le Seigneur apparaisse largement nimbé, on croit voir l’artiste ceinturé du cordon franciscain et préludant à son travail par des récitations de chapelet. Ainsi s’est formée et se prolonge cette bizarre confusion de la foi avec la dévotion, et des mœurs cléricales avec les bonnes mœurs.

Fra Angelico pleurait en peignant les scènes de la Passion, mais il n’y a eu qu’un Fra Angelico.

Ce Dominicain ne représente nullement le type artistique de son temps et l’épithète de Beato lui vient du suffrage profane. Aucun pape n’a songé à mettre sur les autels ce religieux d’une supériorité si étrangère à la routine et d’un exemple si humiliant pour la corporation paresseuse entre toutes.

On cite souvent ces paroles, attribuées à Buffalmaco : « Nous autres peintres, nous ne nous occupons que de faire des saints et des saintes sur les murs et les autels, afin qu’au grand dépit des démons, les hommes soient plus portés à la piété. » Nous savons que ce même giottesque montait, après vêpres, sur la colline de Fiesole et buvait frais avec des camarades.

Rio, dans son Art chrétien, dit littéralement que « l’atelier du peintre était transformé en oratoire, vers 1350 ». Il représente la confrérie de Saint-Luc non comme une réunion d’artistes se communiquant leurs découvertes ou délibérant sur l’adoption de nouvelles méthodes, mais en pieuse assemblée ayant ce but unique, rendere lode e grazie a Dio.

Nous touchons ici à la grande erreur de l’enseignement sacerdotal. Est-ce un heureux changement, celui qui transforme un lieu d’activité et de création en formule passive ?

Quelles louanges et quelles actions de grâces égalent une belle fresque, même au sens clérical ?

En méprisant les œuvres du génie pour exalter les vertus cachées, l’humble obéissance et les mérites qu’on n’a pas besoin de prouver, le clergé de tous les temps a conçu un dessein politique où sa paresse s’accordait avec le soin de son prestige. La canonisation d’un Labre prend ses raisons, non de la belle humilité du personnage, mais d’une volonté séculaire et tyrannique d’humilier la supériorité véritable et d’opposer à l’idéal naturel de l’homme civilisé une autre conception qui sauvegarde l’hégémonie du clerc sur le laïc. Chose bien digne d’étonner, cette aberration a été exaspérée et portée au point actuel par l’esprit protestant. Un , un savent la surnaturalité d’un Michel-Ange et d’un Raphaël : ce sont des humanistes, et l’art profite de ce qu’ils ôtent à la religion. Le Moyen Âge, implacable à l’hérétique et au sorcier, ne fut pas bassement tracassier. Son indulgence même nous est témoignée par les documents les plus authentiques. Quel chapitre contemporain laisserait un sculpteur le portraiturer dans les attitudes des vices, au portail de la basilique ?

Giotto, qui a glorifié saint François aux voûtes d’Assise, a écrit un poème contre la pauvreté volontaire qui était le dogme fondamental du petit Frère.

Une des nouvelles de Sachetti nous montre le grand fresquite comme un homme jovial, à la réplique très vive, à l’esprit critique, à l’humeur joyeuse.

reconnaissait l’éclatante vérité des discours de Savonarole : il le fit brûler pour un motif politique. Le Dominicain avait écrit au roi de France pour l’engager à chasser les Borgia de Rome et de l’Italie même.

À mesure que la religion perd son influence, ses tenants augmentent d’impériosité et gênent ainsi par leurs proférations polémiques, l’étude des périodes antérieures.

L’artiste primitif croyait d’une manière sentimentale. Sa psychologie se compose de trois termes ; le péché originel, legs détestable, mais source d’excuses illimitée ; l’ange gardien qui veillait sur lui et devait finalement le sauver ; et le Malin, l’éternel adversaire, le tentateur, véritable auteur de tout le mal. Ces trois notions aboutissaient à une confiance sans borne dans la miséricorde divine. Le médiéviste a bonne opinion de son espèce ; une faute ancestrale le relève d’une part de responsabilité et le diable si puissant, si méchant, porte le reste des coulpes. À ces notions rassurantes, une autre et qui suffirait à rendre l’espérance au plus grand scélérat, vient ajouter encore son rafraîchissement incomparable. Le Verbe s’est fait chair, Dieu eut une mère humaine, les hommes donc ont une mère au ciel.

Certainement le Moyen Âge ne distingue pas entre Marie et Jésus ; dans son cœur, la Trinité se compose de quatre personnes. Nul ne le dit et chacun le croit. L’idée de maternité et l’idée de divinité se mêlent si bien dans cette adoration que la Vierge est déesse autant que la déesse est maternelle. La théologie actuelle s’insurgerait. Mais qu’importe la théologie à la foi et l’esthétique à la volonté de créer ? Quelles pauvretés que les formules en face des mouvements de l’âme ! le médiéviste avait donc une mère dans les cieux, une mère d’éternité ; et pour elle il a travaillé anonymement à ces sculptures que nul ne devait voir, à ces vitraux que nous pouvons à peine deviner au moyen des meilleures jumelles.

Cette application avait deux caractères ; celui d’œuvre pie et satisfactoire et un autre de sens ouvrier. Enlumineurs et tailleurs d’images ne distinguaient pas en eux l’artiste de l’artisan, puisque en ce beau temps, l’artisan était presque toujours artiste. Ils met- taient donc leur amour-propre dans la perfection du procédé. Ils étaient, avant tout, des ouvriers ; ils faisaient très bien tout ce qu’ils faisaient, sans dédain aux lenteurs et aux difficultés du travail manuel. Le sculpteur de 1300 n’est pas ce manieur de terre mouillée que nous connaissons : il s’affrontait, marteau et ciseau en main, avec le bloc de pierre. Le peintre broyait ses couleurs et le statuaire polissait sa statue. Les gens de métier formaient une caste et chaque métier une maçonnerie, ayant ses secrets, ses modes d’affiliation. Nul ne pouvait exercer un état sans l’agrément des maîtres et le gâte-métier n’existait pas. Au commencement du XIX, le compagnonnage conservait beaucoup de traditions médiévales qui avaient surnagé sur le révolutionnaire.

Au XIII, la pratique d’un art même inférieur exigeait un long apprentissage : on n’exerçait pas plus la sculpture sans licence des maîtres tailleurs de pierres qu’on n’exerce aujourd’hui la médecine sans la permission, sous forme d’examen et de concours et de diplômes obtenus devant la corporation médicale.

Ces garanties profitaient singulièrement au grand art. La situation des élèves chez les peintres italiens diffère étrangement des actuels cours de beaux-arts ; c’étaient des apprentis traités familièrement, mais vivant de la vie intime du maître et moralement adoptés.

Le livre de Cennino Cennini donne une juste idée de l’apprentissage.

Wagner a exprimé dans la physionomie à demi comique de David, l’élève de Sachs, cette condition si éloignée de nos mœurs.

Si socialement l’artiste était classé parmi les ouvriers, il ne s’ensuit pas qu’il fût condamné à une culture exclusivement technique. La pensée d’alors fut très active, aussi audacieuse qu’en aucun temps et nullement encapuchonnée de cléricalisme.

Le XIII nous a légué son Encyclopédie, comme le XVIII. Au point de vue des idées générales, l’œuvre de Diderot reste inférieure à celle de Vincent de Beauvais, esprit synthétique d’une rare lucidité.

Le Miroir du monde fournit une image très complète de la haute culture à l’époque des grandes cathédrales. Dieu et son œuvre, la création ; l’homme et son œuvre, l’évolution dans le sens de salut et d’éternité : voilà le schéma de l’ouvrage. Après la théodicée vient la cosmologie, et suivant l’ordre de la Genèse les sciences physiques et naturelles. Ensuite l’homme paraît. Les diverses branches du savoir sont autant de branches de salut. La morale nous apprend à nous gouverner individuellement et selon notre état et condition ; l’économique nous enseigne les devoirs familiaux ; la politique les obligations civiques. Il y a au moins chapitres dans cette somme des connaissances humaines. Une seule phrase, à peine choisie, suffira à montrer quel haut esprit était le lecteur de saint Louis.

« Les premiers rangs, dans l’empire des lettres, appartiennent sans contredit aux écrivains originaux qui étendent les connaissances humaines, qui agrandissent une science, qui enrichissent un art, qui conçoivent ou expriment des idées nouvelles. » Si on se souvient de la date de 1250, on s’apercevra une fois de plus que la nuit du Moyen Âge n’était ni si noire, ni si épaisse qu’on le prétend.

Les dix in-folio du lecteur de , formidable compilation, nous livrent les opinions du temps, les superstitions mêmes. On y trouve la direction des études, les auteurs connus, ceux préférés et ceux dédaignés, et les divers systèmes en cours dans les écoles et les monastères.

La liste des auteurs cités dépasse 400. Il ressort, je n’ose dire de cette lecture, mais du feuilletement, que l’avidité du savoir était aussi ardente au Moyen Âge, qu’à la Renaissance, qui passa de l’invocation d’Aristote à celle de Platon, puis de Plotin.

Le dogme n’immobilisait pas l’investigation comme on l’a cru, pas plus que le sacristain n’est empêché dans ses va-et-vient par la génuflexion qu’il donne à l’autel, en passant. Jamais un libre penseur n’arrivera à l’inconsciente familiarité du monsignore dans les basiliques romaines. L’homme violet, étant chez Dieu, est chez lui ; il en use avec des simagrées, mais il en use étrangement. Le médiéviste ne conclut jamais contre la foi, mais il l’accommode à son gré et lui impose le pli de sa prédilection, sous la bénédiction d’un clergé certain de son empire et dès lors fort accommodant à l’invidualisme silencieux.

Si on voulait aller plus avant et plus haut, on rencontrerait Albert le Grand et Roger Bacon. Qui croirait que les phrases suivantes sont du moine d’Oxford, mort en 1294 :

« On peut faire jaillir du bronze des foudres plus redoutables que celles de la nature ; une faible quantité de matière congrument préparée produit une horrible explosion accompagnée d’une vive lumière. On peut multiplier ce phénomène jusqu’à détruire une ville et une armée. L’art peut construire des instruments de navigation tels que les plus grands vaisseaux, gouvernés par un seul homme, parcourront les fleuves et les mers avec plus de rapidité que s’ils étaient remplis de rameurs. On peut aussi faire des chars, qui sans le secours d’aucun animal, courront avec une incommensurable vitesse !… » Visionnaire ? Non, voyant !

Interrogeons maintenant saint Bonaventure, qui mourut en 1274. Que dira-t-il : « La lumière exté- rieure ou la tradition éclaire les arts mécaniques : la lumière des sens nous procure les notions expérimentales ; la lumière intérieure ou raison nous révèle les vérités intelligibles. » Quelle gêne ces formules-là imposent-elles à l’activité cérébrale ?

Dans l’ordre des faits, quelle audace est comparable à celle d’un Godefroy de Bouillon, qui rêve d’établir en Palestine ce même christianisme des parfaits que Blanche de Castille exterminera en Occitanie. Rien n’atteste mieux l’intensité de la vie philosophique que l’Inquisition. La bulle datée de Brescia (1251) indique que le clergé se trouvait déjà débordé par l’hérésie, c’est-à-dire par les progrès de l’indépendance intellectuelle.

Au mouvement mystique d’un Joachim de Flore, d’un Jean d’Oliva, aux fratricelles, aux bégards, il faut ajouter le pullulement des sociétés secrètes. Rutebeuf, le roman de la Rose et celui du Renart lus entre les lignes, offrent de véritables cours d’hérésie. La chaîne gnostique qui a son premier anneau parmi les néo-platoniciens se continue sans interruption jusqu’aux Gibelins. Cecco d’Ascoli, ami du Dante condamné d’abord à se défaire de ses livres et à assister tous les dimanches au sermon des dominicains, fut brûlé pour son poème Acerba et cependant il n’était coupable que d’allusions critiques, tandis que la Divine Comédie est une divine diatribe.

Les troubadours n’étaient pas les poètes anodins qu’on suppose ; leurs Sirventes cachent plus d’un secret. Fauriel a remarqué qu’un seul, un unique troubadour avait été favorable aux croisés de l’orthodoxie. La gaie science dépassait de beaucoup de coudées la rimaillerie. Lorsque Ulderic Utter disait : In Italia quærite Turcas, il dénonçait des doctrines de source orientale. L’ordre du Temple eut le plus extraordinaire des avocats, le poète de la Vie nouvelle. Le lyrisme enveloppa si bien l’hétérodoxie que les papes acceptèrent comme poème religieux le plus épouvantable pamphlet qui ait jamais été écrit contre aucun clergé, si on en excepte le Christ de Michel-Ange à la Sixtine, identique d’inspiration gibeline.

Le primitif n’est pas ce faucon encapuchonné qu’un évêque porte à son poing ganté. Croyant, il prie et espère en poète, et plie le dogme aux besoins de sa sensibilité ; dissident, il ose les plus extrêmes audaces et rêve de communisme et de panthéisme. Il semble que l’honneur de l’historien soit de présenter à tout prix une unité illusoire pour chaque époque : la vie morale ondoie davantage et n’affecte jamais cet alignement des consciences qui serait une espèce d’ataxie intérieure. L’hérésie est un abcès de la foi. Actuellement personne ne se passionnerait pour une matière doctrinale ; les meilleurs érudits refusent créance à un ésotérisme provençal et enseignent que les cours d’amour étaient simplement les salons bleus d’Arthénice du XII.

On a vu la plus ancienne carte du Tendre dans les quatre degrés de l’initiation albigeoise : hésitant, priant, écouté et ami ; on a vu que la dame impose au chevalier des exigences de coquette avant d’octroyer l’amoureuse merci. Fauriel avec ingénuité donne comme usage du XIII, le fait de se consacrer au culte d’une dame par un vœu analogue aux vœux de religion. Cent chevaliers se sont fait raser la tête pour la comtesse de Rodez ; il faut lire : Tonsurés pour le service du diocèse de Rodez. Le même auteur remarque encore ceci : « Rien de plus fréquent que de voir des clercs, des hommes déjà engagés dans les ordres, y renoncer pour se faire troubadours. »

Ces quelques traits cursifs indiquent que le Moyen Âge, même au riant soleil du Midi, vivait d’une vie sentimentale intense et échappait à la domination romaine sous le masque de la galanterie. La version adoptée plaira encore longtemps aux imaginations éprises d’absurde et de contes fabuleux, mais la vérité apparaîtra prochainement sous une signature de l’Institut qui la rendra recevable.

On contemple le Moyen Âge comme le voyageur, une cathédrale : la masse étonne, l’ascendance des lignes enthousiasme : on vénère la piété qui a dressé le monument ; mais on ne déchiffre pas les sculptures du portail et du chapiteau et surtout on ne se rend pas compte du caractère prime-sautier, intime, individualiste, que les vieilles pierres manifesteraient à un minutieux et méditatif examen.

Si une opération humaine mérite l’épithète de divine, c’est assurément celle de créer : ceux qui conçurent le chœur de Beauvais, le clocher de Chartres, la nef d’Amiens, le portail de Reims, pouvaient être et devaient être des hommes convaincus de la divinité du Christ ; mais qui s’estimaient fort au-dessus de leurs curés, et avec justice, car ils faisaient des miracles d’art beaucoup plus étonnants que les thaumaturgies attribuées aux plus grands saints. Celui qui produit un chef-d’œuvre s’élève si haut qu’il ne se trompe plus sur la véritable hiérarchie et, spirituellement, il n’obéit qu’à son génie ou à son démon.

En ce temps, toute supériorité se manifeste par la sédition ; il n’y a pas d’originalité sans bizarrerie ou du moins elle ne se produit pas autrement. Le primitif conseillé par son intérêt, contenu par la pression du corps social pensait librement ; mais ne s’exprimait pas. On a pris cette prudence pour de la passivité cérébrale ; c’était seulement l’effet combiné du besoin de sécurité et de l’esprit d’ordre. Connaît-on deux madones semblables, identiques de sentiment, du X au XV ? Quelle autre marque cherchera-t-on du profond individualisme de cette période ? Chacun donnait à la Vierge mère les traits les plus chers à son cœur et je ne trouve aucune erreur à employer même la beauté de sa maîtresse aux représentations sacrées. L’amour nous rachète de l’instinct, c’est un principe rédempteur et le charme indéfinissable de l’œuvre médiéviste provient de sa douce chaleur. L’artiste aimait son métier, son art, son sujet et ses outils : et cette sensibilité profonde a triomphé de l’imperfection technique.

Lorsque, Pausanias à la main, je me suis acheminé vers le radieux Parthénon, mon esprit a reçu l’éblouissement de la chose parfaite qui réunit les rapports possibles en d’infaillibles proportions. J’ai admiré, de tout mon cerveau, avec une espèce de fierté d’espèce et un soudain orgueil d’être homme. La cathédrale produit une impression moins définissable. Elle manifeste que l’homme n’est point le but de l’homme. Le véritable idéal commence là même où la personnalité s’oublie C’est ce mont Nebo d’où Moïse aperçut la Terre Promise. La moindre figure médiévale produit à divers degrés cet effet d’au delà et d’horizon infini.

Hérétique ou marguillier, albigeois ou courbé sous le joug dominicain, le Primitif eut dans l’âme cette pénombre mystérieuse et il la traduisit dans ses moindres travaux, comme on peut traduire une pénombre par des nuances de sensibilité.

L’Antiquité et la Renaissance justifieraient le moindre détail de leurs œuvres ; elles concevaient, selon des méthodes et n’exprimaient que de la pensée logique, lucide, essentiellement typique.

Le Moyen Âge fut un cœur humain très vif. Son accent, irrésistiblement, séduit, comme dans la réalité une vraie larme et un vivant sourire. Pour avoir tout fait avec amour, même la ferrure, même la sculpture invisible, cette époque si concentrée garde un prestige étrange.

À côté du hiératisme oriental, à côté de la beauté hellénique, la grâce médiévale, comme une dixième muse, représente l’ingénuité, c’est-à-dire, une personnalité si sincère qu’elle s’oublie. Elle ne signe pas son œuvre, tellement sa joie d’œuvrer est profonde tellement le suffrage souhaité diffère de celui que nous cherchons aujourd’hui.

3

Cette division des chansons de geste, par Jean Bodel, mériterait d’être augmentée d’une quatrième matière, celle de Provence. Nous ne possédons pas les textes provençaux relatifs au San Grazaü (au saint vase). Gautier Map, Robert de Boron et Chrestien de Troyes ont accompli la figure du héros chrétien que Wagner devait dégager du fouillis médiéval pour en faire le type du chevalier mystique, réunissant le prestige du saint à celui du guerrier.

Wolfram d’Echenbach, vers 1215, écrivit son Parzival d’après Chrestien de Troyes ; mais il faut tenir compte que le fameux Minnésinger de la Wartburg déclare avoir pris pour modèle Kiat le Provençal

Dans Chrestien de Troyes, mort en 1195, Perceval commence par mériter de s’asseoir à la table ronde d’Artus. Il la quitte pour la queste du Graal, et obtient la garde du précieux calice pendant sept ans, ensuite il se fait ermite et enfin prêtre.

Dans Wolfram d’Echenbach, le prologue tient beaucoup de place. Gamuret, fils du roi d’Anjou, épouse Bélicane, fille du roi des Maures, puis il abandonne sa femme et ses États pour aller en Espagne où dans un tournoi, il conquiert le royaume de Valeis (Valence), et la main de la reine Herzeleide. Il quitte encore cette nouvelle épouse pour guerroyer à Babylone où il périt.

Herzeleide s’enfuit au désert avec son fils Parsifal afin que l’enfant ne suive pas le destin de son père ; mais le futur héros rencontre dans la forêt des chevaliers du roi Artus qui l’emmènent à la cour de Bretagne et lui révèlent son origine.

Le voilà courant les aventures, obtenant la belle reine Conduirramur. En allant à la recherche de sa mère Herzeleide, il rencontre le merveilleux château du Graal où gémit, sous le poids d’un charme fatal, son oncle Amfortas. À peine sorti de Monsalvat il n’a d’autre désir que d’y rentrer. Devant les épreuves renaissantes il désespère jusqu’à blasphémer.

Un ermite l’initie aux mystères du Graal, il retrouve le chemin de Monsalvat, délivre son oncle Amfortas et règne avec la belle Conduirramur tandis que son frère païen, une fois baptisé, va évangéliser l’Inde.

J’ai donné le sommaire des deux versions, quoiqu’elles soient moins favorables à ma thèse que le drame de Wagner.

Le Shakespeare allemand — chose prodigieuse — en cédant à son génie a réalisé la pensée du mythe bien supérieurement aux premiers proférateurs. Il a écrit le drame le plus ésotérique qui soit, sous des aspects exclusivement passionnels.

Quel abîme, entre cette Conduirramur et la synthétique Koundry ; entre l’ermite et Gurnemanz, entre Amfortas ensorcelé, et le pontife coupable.

Nous allons d’abord faire rendre aux noms, la plupart composés, leur sens caché.

Dans le roman de Renart, il y a un certain Percehaie, fils cadet du seigneur de Maupertuis (mauvais trou), représentant le frère quêteur qui semble un pendant antithétique de Perceval

L’épithète de gallois, doit-elle être gaël, du pays des Gals, ou plutôt du symbole déjà employé par la maçonnerie du X qui brillait et brille encore au-dessus de la croix terminale des clochers ? Dans le roman de Renart, où l’intention se montre à découvert, le coq Chantecler figure le troubadour sans cesse en éveil pour déjouer les trames de Renart et avertir le peuple.

La Table ronde est une figure parfaite et qui empêche qu’il y ait premier ni dernier. Il s’agit en effet de perfection et de fraternité, mais d’une perfection prouvée par des hauts faits, trempée dans les épreuves et d’une fraternité basée sur le secret le plus

Le Cycle étant breton, peut-on voir dans la conception de cette Massénie un avatar de l’esprit druidique ?

L’idée initiatique du Saint-Graal a-t-elle été rapportée de Palestine par des croisés ?

La règle du Temple, dont le plus ancien manuscrit est du XIII, fut annexée au procès-verbal du concile de Troyes (1128), où Hugues de Payns se présenta avec plusieurs compagnons.

Cette règle rédigée sous l’inspiration de saint Bernard permet à l’ordre de chercher des recrues parmi les chevaliers excommuniés. Règle française, C.12.

« Là où vous saurez assemblée de chevaliers escoméniés, là vous com- mandons d’aller ; et se nul y a que se veulle rendre et ajoustier à l’ordre de chevalerie des parties d’outremer, n’en devez tant seulement attendre le profit temporel comme le salut éternel de l’âme d’eux. Nous le commandons par tel condition à ressoivre qu’il vienne devant l’évêque de la province et lui fasse assavoir son proposement. Et quand l’évêque l’aura entendu et absous, si le mande au Maître et aux frères du Temple et si la vie de celui-ci est honnête et digne de la compagnie d’eux, s’il semble bien au Maître et aux frères, qu’il soit reçu miséricordieusement ; et si il meurt entre-temps, par l’angoisse et le travail qu’il aura souffert, lui soit donné tout le bénéfice de la fraternité d’un des povres chevaliers du Temple. » (La Règle du Temple, publiée par Henri de Curzon, .)

N’était-ce pas là un refuge offert aux Albigeois, aux Cathares, aux Parfaits, à tous ces mystiques dis- sidents qui s’étaient séparés de l’Église pour chercher l’Évangile.

Nous ne possédons que les calomnies et les exécrations ecclésiastiques, sur les Vaudois.

Les réquisitoires du moine de , Alonus, et de Pierre, moine de Vaux-Cernay, prétendent que le mauvais principe, selon le manichéisme, avait inspiré la loi judaïque. Ce qui, traduit en langage actuel, veut dire qu’ils rejetaient la Thora comme incompatible avec l’Évangile ; et en cela, ils étaient d’accord avec beaucoup de bons chrétiens d’aujourd’hui.

En 1176, le concile d’Albi condamne les bonshommes.

On les appelait aussi cathares (purs), pifres, patarins, poplicains, passagers.

En 1147, saint Bernard alla en Languedoc pour convertir ces hérétiques ; on peut en induire que l’hérésie existait déjà au commencement du XI.

Cependant, les pauvres de Lyon s’estimaient si peu des dissidents qu’ils demandèrent au Pape la permission de prêcher.

La confession des Vaudois, 1120, déclare : Fermament tenen tot quand se conten en li doze articles del symbolo.

Saint Bernard déclare : « Il n’y avait pas, en apparence, de discours plus chrétiens que les leurs, et leurs mœurs étaient aussi éloignées que possible de toute espèce de souillure. »

L’hérésie médiévale fut avant tout, un mouvement anticlérical : beaucoup de fidèles, les plus ardents, scandalisés par le césarisme romain, rêvèrent un catholicisme évangélique et créèrent un clergé secret.

Les mœurs préconisées par les hérétiques étaient la condamnation de celles pratiquées par le clergé romain. Un saint incomparable nous montre, sous le nimbe de la canonisation, le type idéal du bonhomme, ou parfait ou cathare, et ce saint, qui fut un troubadour d’abord, ce saint qui ne ressemble à aucun autre, paraît presque une incarnation du Povre de Lyon.

Le povre d’Assise accomplit le miracle de la vie évangélique, parce qu’il rejeta tout esprit de discussion et de controverse, et ne se manifesta que par l’exemple, sans accuser ni vitupérer les clercs.

« La règle des Frères Mineurs consiste à observer l’Évangile, à vivre sous la loi de l’obéissance, sans posséder rien en propre, et en gardant la chasteté. »

Ce que contenait de légitime et d’idéal l’hérésie se trouve proclamé en ce peu de mots. Pauvreté et Chasteté devaient passer, sous la condition de l’obéissance. Ainsi l’Église s’enrichissait de vertus et de beaux exemples, au lieu que hors d’elle, ces vertus et ces beaux exemples devenaient des censures vivantes, des hostilités formidables, des attentats à sa suprématie.

« Hors de l’Église, pas de sa- lut », il faut entendre par l’Église, l’hégémonie vaticane : or, de la fin du X jusqu’à la Renaissance, beaucoup cherchèrent le salut hors de l’Église.

On peut être fort honnête homme et parfait chrétien, en blâmant le de Castelfidardo, le des concessions et le de l’inertie.

C’est même d’une conception trop parfaite de la religion que sort souvent l’hérésie.

Aujourd’hui les partis groupent des intérêts ; jadis l’enthousiasme fomentait des mouvements d’âme, et on mourait pour la vérité entrevue.

L’Église a brûlé et massacré plus de saints que le calendrier n’en énumère, au nom de l’unité, conception certes grandiose mais aussi politique que religieuse et plus césarienne qu’évangélique.

Il ne faut pas faire grand état des doctrines dissidentes. Saint Thomas mérite l’admiration qu’on lui dédie et les formules hérétiques ne valent l’enseignement orthodoxe ni pour la profondeur, ni pour la clarté. Toutefois l’anti-cléricalisme des Vaudois fut légitime ; ils protestaient contre la féodalité sacerdotale, aussi abusive, onéreuse et injuste que la tyrannie du noble homme. L’implacabilité des clercs n’égalait que leur indignité. Le Christianisme impose aux prêtres un devoir très difficile parce qu’il engage le cœur et que, ni la science, ni l’étroite observance ne tiennent la place de la divine charité.

Or, le nom de Renart (re, roi, art, artifice) fut forgé pour désigner le clergé. Il y a tellement loin de ce roi du mensonge à l’esprit de l’Évangile que la révolte des consciences s’explique. Savonarole était un saint et il appelait un antéchrist : les chrétiens exterminés en Aquitaine pensaient simplement comme Savonarole.

À la violence sanguinaire de la répression, au zèle de l’- tion, à son instauration à l’extermination sans pitié que commanda l’Église, au nombre des échafauds, à la prodigieuse tuerie, mesurons l’importance de l’hérésie. Rome n’eut pas traité les Occitaniens comme des Turcs, ordonnant une croisade contre eux, si elle n’eût estimé qu’un péril immense la menaçait.

Pour pénétrer l’ombre épaisse du XI il faut séparer d’abord la chevalerie de la féodalité.

Un Raoul de Cambrai est un sauvage : « Plantez ma tente au milieu de l’église, faites mon lit sur l’autel, posez mes faucons sur le crucifix. » Aubri le Bourguignon assassine un jour, ses quatre cousins et souille la couche de deux de ses hôtes. Ogier apparaît un monstre aussi. Le preux commence avec Roland (1095).

attribue à l’Église la métamorphose d’Ogier en Roland. Outre qu’on rencontre des athées dans les chansons de geste, tel Goumadras dans « Garin » il faut distinguer entre les chansons à prétention historique et le roman d’aventures qui fut créé pour servir d’expression à l’hérésie. Dans ses noms comme dans ses péripéties, elle recèle ce qu’on peut appeler le secret des troubadours, qui est aussi celui des chevaliers.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…