Conclusion du tome 2
Devant nous, dans un court aperçu, a passé presque la moitié de la vie de L.-N. Tolstoï.
Craignant de déformer d’une main inhabile les pensées originales et les témoignages, nous avons tâché, partout où c’était possible, de laisser la parole à Léon Nikolaievitch lui-même ou à ses amis et parents, bornant notre rôle à coordonner cette série intéressante de tableaux.
Malgré que ces matériaux soient bruts, nous pensons que la caractéristique de la personne de Tolstoï, pendant cette moitié de sa vie, doit apparaître clairement au lecteur et nous avons l’intention de montrer ici, en guise de conclusion, quelques traits saillants de ce caractère, que nous avons remarqués, et qui, selon nous, ont agi sur son développement moral ultérieur.
Un de ces traits, c’est son enthousiasme extraordinairement passionné pour tout ce qu’il entreprenait : la chasse, les cartes, la musique, la lecture, les écoles, l’agriculture ; il épuisait jusqu’au bout toute nouvelle impression ; il l’élaborait dans son laboratoire artistique et le donnait au monde sous une belle forme, pénétré d’un sens moral et philosophique élevé. Avec la même passion il marchait à la recherche de la vérité, du sens de la vie humaine, et avec la même force de son génie, il a donné au monde, sous une forme admirable, les résultats qu’il a obtenus.
Un autre trait saillant de son caractère c’était la véracité ; la franchise, qui ne craignait rien, qui souvent lui valait des désagréments, mais l’amenait insensiblement et définitivement à ce Dieu de vérité qu’il servit toujours, souvent même sans le savoir, se le masquant par divers écarts temporaires.
Enfin un troisième trait de son caractère c’était l’amour du bien, la jouissance de ce bien, et le travail incessant sur soi, afin d’élargir le domaine du bien et d’y entraîner les autres, et le désir d’en montrer aux hommes la beauté.
Ces trois traits seuls que nous venons d’indiquer sont suffisants pour acquérir l’influence universelle qui lui appartient maintenant.
Mais en parcourant la première moitié de sa vie, nous apercevons encore un trait remarquable : le mécontentement de soi, de ses œuvres, de ses travaux littéraires. Ce mécontentement se produisait en lui par l’analyse perpétuelle du moi, qui ne lui permettait aucune illusion. Et ce mécontentement n’était pas une plainte maladive et sans cause, il avait une cause profonde, réelle. Ses puissants moyens de développement spirituel manquaient d’une base solide : la synthèse de toutes les idées qui l’émouvaient.
Souvent il s’approchait très près de la solution du grand problème, mais, ne pouvant pas la saisir, il passait devant et, de nouveau, souffrait profondément.
C’est cette hésitation devant la seule décision possible, nécessaire et suffisante (comme disent les mathématiciens) qui explique toutes les contradictions apparentes de ses raisonnements.
Dans le volume suivant, nous nous proposons d’exposer la marche des événements de la vie de L.-N. Tolstoï, qui le conduisirent à ce moment, quand la soif de la vérité et les souffrances dues à l’impossibilité de la trouver atteignant le plus haut degré l’amenèrent à prendre pour seule base de la vie, pour seul guide moral, la religion.
Introduction
Avec crainte et vénération, avec la conscience de ma faiblesse, je me suis mis à cette œuvre, sacrée pour moi, de réunir les matériaux biographiques de la vie de mon maître, du grand vieillard Léon Nikolaievitch Tolstoï.
Il y a quelques années, quand je vivais la plupart du temps dans le voisinage immédiat de Léon Nikolaievitch et passais chez lui des heures et des journées entières, j’étais si loin de cette pensée que je ne pris jamais aucune note et ne tins aucun journal de ce que j’entendais soit de Léon Nikolaievitch lui-même, soit des personnes de son entourage.
Maintenant, à l’étranger où je vis en exil à cause de mes opinions religieuses, loin de Tolstoï, j’ai entrepris cette œuvre importante.
Sachant bien qu’on ne peut écrire la biographie d’une personne vivante sans son consentement et celui de sa famille, j’écrivis à la comtesse Tolstoï, lui demandant de me faire savoir si elle ne serait pas opposée à ce que j’écrivisse la biographie de Léon Nikolaievitch ; et je reçus une bonne réponse qui m’encouragea. J’en extrais les passages se rapportant à cette autorisation.
«… Sans doute il serait bon que ce fût vous qui prissiez le soin d’écrire la biographie. Léon Nikolaievitch pourrait vous répondre lui-même sur plusieurs questions que vous pourriez lui poser. Seulement il faut se hâter. Cette vie chère à nous tous a failli s’éteindre, mais maintenant, Dieu merci, Léon Nikolaievitch se sent bien et s’est remis au travail. »
Cette lettre date du 19 juillet 1901. Elle fut écrite peu après la dure maladie qui avait accablé Léon Nikolaievitch.
Ne voulant pas déranger Tolstoï lui-même, et convaincu d’avance qu’il ne mettrait aucun obstacle à mon entreprise, dès que j’eus reçu la lettre précitée je me mis au travail.
Quand je commençai à prendre connaissance des matériaux biographiques, à réfléchir à l’importance et au plan de mon travail futur, plusieurs fois je me sentis effrayé de son énormité, mais, d’autre part, j’étais de plus en plus entraîné par l’intérêt qu’il m’offrait, et je m’y suis habitué si bien que je le regarde maintenant comme une œuvre de ma vie, indépendamment de toute autre considération.
Le travail préparatoire consistait à réunir les matériaux biographiques. Ces matériaux ou sources pour la biographie de Tolstoï je les répartis en quatre catégories, selon leur importance et leur valeur :
Première catégorie. — J’y introduis : les notes personnelles autobiographiques de Léon Nikolaievitch lui-même, ses lettres à diverses personnes, les extraits de son journal. Les matériaux autobiographiques présentent une importance particulière quand leur auteur vit encore, puisque chaque contradiction qu’on rencontre entre eux et les témoignages des autres sources peut être expliquée par l’auteur lui-même, et le fait rétabli dans toute sa vérité.
Deuxième catégorie. — J’y classe les divers souvenirs et récits biographiques des personnes qui ont connu de très près Léon Nikolaievitch : ses parents, ses amis, etc., des personnes qui furent en rapports directs avec lui et dont les récits méritent toute confiance. Dans cette catégorie je classe aussi diverses données officielles et les matériaux des archives, par exemple les notes de service, l’extrait de naissance, divers documents des bureaux de l’enseignement, des copies des dossiers judiciaires et administratifs, etc.
Troisième catégorie. — J’y classe les articles et écrits de Tolstoï, et les faits pris à d’autres sources, ainsi que ses propres œuvres, bien qu’il faille y apporter une grande réserve au point de vue biographique, puisque des faits réels y sont unis aux productions de la fantaisie artistique.
Quatrième catégorie. — J’y place divers petits articles et volumes entiers, composés très mal ou sans système, ou dont les auteurs ne méritent pas pleine confiance, mais qui, cependant, peuvent avoir une certaine valeur relative, en comblant parfois les lacunes des autres sources.
La littérature étrangère est très pauvre en données biographiques sur L.-N. Tolstoï, surtout en ce qui concerne la première période de sa vie.
Quand j’eus fait sur les matériaux que j’avais reçus les préliminaires de mon travail, pour le continuer je sentis le besoin d’entrer en rapports directs avec Léon Nikolaievitch lui-même, car lui seul pouvait m’expliquer beaucoup de points obscurs qui se présentaient à moi. Longtemps j’hésitai à l’inquiéter. Mais enfin je me décidai à lui écrire en lui disant que je l’importunais par des questions, sachant qu’il ne refusait pas aux artistes sculpteurs ou peintres, même aux photographes amateurs, de poser pour eux, bien que cela ne doive pas lui être très agréable, et je le priais de poser aussi pour le portrait écrit de sa personne que j’avais commencé à composer. Cette fois encore je reçus son consentement formulé ainsi dans sa lettre du 2 décembre 1901 : «… Je suis très heureux de poser pour vous et je répondrai catégoriquement à toutes vos questions. »
Une autre aide importante m’est venue de mon ami V.-G. Tchertkov, qui a consenti d’ouvrir pour mon travail ses très riches archives contenant la correspondance particulière de L.-N. Tolstoï et des extraits de son journal.
Des conditions désavantageuses pour mon travail provenaient de ce qu’étant éloigné de la Russie par une inepte ordonnance administrative, je me trouvais privé de la possibilité de communiquer directement avec celui dont je décrivais la vie, et de me documenter dans les bibliothèques publiques russes et dans les archives. Cette circonstance m’a beaucoup gêné pour mes recherches dans les vieilles revues, et si j’ai pu sortir en partie de cette difficulté, c’est grâce à l’amabilité de quelques bibliophiles russes à l’étranger et grâce à la richesse de la section russe du Museum britannique. Pour vaincre cet obstacle, j’ai fait tout ce que j’ai pu, suivant ma conscience et ma raison. J’ai même adressé une requête au Ministre de l’Intérieur, où je sollicitais l’autorisation de rentrer en Russie, ne fût-ce que pour deux mois, et j’ai reçu un refus formel.
Pour montrer au lecteur combien il était difficile à Léon Nikolaievitch de se mettre à écrire ses souvenirs, et pour lui indiquer comment il doit les envisager, je citerai quelques extraits de ma correspondance avec lui à ce sujet.
J’avais écrit plusieurs fois à Tolstoï et à quelques personnes de son intimité, en demandant de noter au moins les récits de Léon Nikolaievitch sur son enfance, ce qu’on pouvait faire dans les simples causeries du soir. Enfin je reçus de lui-même la réponse suivante :
«… Tout d’abord j’avais pensé que, malgré tout mon désir de le faire, je ne pourrais pas vous aider dans la composition de ma biographie. Je craignais le manque de franchise propre à toute autobiographie. Mais maintenant il me semble avoir trouvé la forme sous laquelle je puis accéder à votre désir, en vous désignant le caractère principal des périodes de ma vie : de l’enfance, de la jeunesse, de l’âge mûr. Dès que je me serai arrangé pour être en état d’écrire, j’y consacrerai absolument quelques heures et tâcherai de le faire. »
Dans une lettre postérieure il m’écrit :
«… Je crains de vous avoir donné en vain l’espoir que j’écrirai pour vous mes souvenirs. J’ai déjà essayé d’y réfléchir et je me suis aperçu de la difficulté terrible qu’il y a pour éviter Charybde — la glorification de soi-même (en se taisant de tout ce qu’on y sent de mauvais) et Scylla — la franchise cynique sur toute la lâcheté de sa vie. Décrire avec sincérité, avec plus de sincérité même que Rousseau, toutes mes bassesses, mes sottises, mes débauches, ce serait un livre ou un article très séduisant. Des gens diraient : Voici un homme que plusieurs placent si haut, et voilà quel lâche il était ; alors, à nous, simples mortels, c’est Dieu lui-même qui ordonne d’être lâches. Sérieusement, quand j’ai commencé à me rappeler toute ma vie, quand j’en ai vu toute la sottise (précisément la sottise) et la lâcheté, j’ai pensé : Comment sont donc les autres, si moi, tant vanté par plusieurs, suis aussi misérable, aussi stupide ? Et cependant on pourrait encore l’expliquer par une habileté très grande de ma part. Je ne dis pas du tout cela pour la beauté du style, mais tout à fait franchement, j’ai vécu tout cela ! »
Voyant les hésitations de Tolstoï et sentant toute l’importance de cette œuvre, je continuai d’insister et pour lui donner, si je puis m’exprimer ainsi, le canevas sur lequel il pourrait broder, je lui envoyai le plan que je m’étais tracé de sa biographie.
Dans ce plan j’ai adopté la division conventionnelle de la vie humaine en périodes de sept années. Cette division j’en avais eu connaissance par Léon Nikolaievitch lui-même qui, un jour, dans une conversation à laquelle j’assistais, exprima l’idée qu’à l’instar de certains physiologistes qui partagent la vie physiologique de l’homme en périodes de sept années, on peut diviser la vie spirituelle de l’homme en pareilles périodes, de sorte qu’à chaque période de la vie physiologique correspondent des conceptions spirituelles particulières.
En dressant de telle façon la liste des faits de la vie de Léon Nikolaievitch, nous obtenons le schéma suivant :
Années | Âge de L.-N. Tolstoï | Périodes
1 1828-1835 | 1-7 | L’enfance
2 1835-1842 | 7-14 | L’adolescence
3 1842-1849 | 14-21 | La jeunesse. — Études. — Université. — Commencement des occupations agricoles dans son domaine.
4 1849-1856 | 21-28 | Débuts littéraires. — Service militaire. — Caucase, Danube, Sébastopol. — Pétersbourg.
5 1856-1863 | 28-35 | Retraite. — Voyages. — Mort de son frère. — Activité pédagogique. — Arbitrage territorial. — Mariage.
6 1863-1870 | 35-42 | Vie de famille. — Guerre et Paix. — Exploitation de ses biens.
7 1870-1877 | 42-49 | Famine à Samara. — Anna Karénine. — Apogée de la gloire littéraire. — Bonheur de famille et fortune.
8 1877-1884 | 49-56 | La Crise. — Confessions. — L’évangile. — Ma religion.
9 1884-1891 | 56-63 | Moscou. — Que devons-nous faire ? — Activité littéraire populaire. — La maison d’éditions Posrednick. — Propagation des idées de Tolstoï dans la société et dans le peuple. — Ses critiques.
10 1891-1898 | 63-70 | La famine. — Le Royaume de Dieu est en vous. — Les Doukhobors. — La persécution des partisans de ses idées.
11 1898-1905 | 70-77 | Résurrection. — Excommunication. — Maladie. — Dernière période. — Appels aux soldats, au peuple, au clergé, aux hommes politiques. — La guerre. — La Révolution.
En parcourant rapidement ce schéma, le lecteur est frappé de la particularité intellectuelle que présente chaque période.
Ce schéma ou canevas ne fut pas dressé en vain. Bientôt, je reçus de Léon Nikolaievitch une lettre où il écrivait entre autres : «… Au sujet de ma biographie, je dois vous dire que je désirerais beaucoup vous aider et écrire au moins le principal. J’ai résolu d’écrire parce que j’ai compris qu’il serait intéressant et peut-être utile de montrer aux hommes toute la vilenie de ma vie jusqu’à mon éveil, et, sans fausse modestie, toute la bonté (au moins dans les intentions qui, par faiblesse, ne sont pas toujours réalisées) après mon éveil. C’est dans ce sens que je voudrais vous écrire. Votre division en périodes de sept années m’est très utile, et aide en effet à se rappeler. Je tâcherai de m’occuper de cela aussitôt que j’aurai achevé un travail commencé. »
Enfin, un peu plus tard, je reçus les précieux feuillets avec les souvenirs jetés au brouillon par Léon Nikolaievitch lui-même. Je me hâtai d’en profiter et de remplacer par ses couleurs brillantes les pages incolores de la biographie que j’avais déjà écrites et, à la première occasion, j’envoyai à Tolstoï le commencement de mon travail avec la demande de m’écrire ce qu’il en pensait.
À cela je reçus une lettre dans laquelle Léon Nikolaievitch m’écrivait : « Mon impression générale est que vous tirez très bon parti de mes notes, mais j’évite d’entrer dans les détails, car je pourrais ainsi me laisser entraîner dans un travail de correction que je ne veux pas faire ; de sorte que je vous livre à vous-même. Je vous demanderai seulement d’ajouter dans votre biographie, à tous les passages de mes notes : Notes mises à ma disposition, en brouillon et non corrigées.
J’ai raconté tout ceci pour dégager Léon Nikolaievitch de toute responsabilité littéraire, et, à sa demande, je mentionne à chaque citation cette phrase soulignée dans la préface. Voilà dans quelles circonstances encourageantes j’ai poursuivi mon travail.
Les deux premiers volumes contiennent la description généalogique de Léon Nikolaievitch et les premières périodes de sa vie : enfance, adolescence, jeunesse, vie célibataire, et se terminent par son mariage. S’arrêter à ce point est très favorable puisque Léon Nikolaievitch lui-même regarde ce moment comme le commencement d’une nouvelle vie pour lui.
Dans les volumes suivants, j’espère étudier la période de la plus grande gloire littéraire de Léon Nikolaievitch, de son bonheur de famille et de sa fortune ; la crise qu’il traversa ensuite et son éveil à une nouvelle vie spirituelle, c’est-à-dire la période de 1863 à 1884, ou la vie de Tolstoï de trente-cinq à cinquante-six ans. Enfin, étudier cette période de la vie où se trouve encore Tolstoï, et qui je l’espère, pour notre joie, ne se terminera pas encore bientôt.
Selon la juste remarque d’un biographe, la vie de Léon Nikolaievitch est semblable à une pyramide renversée, dont la base est en haut et qui continue de croître et de s’élargir. Ses matériaux biographiques se groupent dans les mêmes proportions. La quantité, très restreinte à la naissance, augmente, en arrivant à nos jours, jusqu’à être impossible à saisir.
Je n’essayerai pas dans cette préface explicative de faire la caractéristique de L.-N. Tolstoï ; l’opinion universelle l’a caractérisé depuis longtemps déjà par le mot génie.
Je citerai seulement quelques faits desquels je laisse au lecteur le soin de tirer sa conclusion. D’après les calculs des bibliographes, les œuvres de Tolstoï sont traduites et éditées déjà en 45 langues et idiomes. Pendant les dix années de ma gérance, la maison d’éditions Posrédnik vendait chaque année, en moyenne, trois millions de brochures, presque toutes étaient des récits de Tolstoï, cela pendant les premières années de l’existence de la maison, et ensuite avec des articles et des récits de divers auteurs qui exprimaient aussi l’un ou l’autre côté des opinions de Léon Nikolaievitch et qui, pour la plupart, étaient choisis d’après ses indications.
La maison Posrédnik existe depuis déjà une vingtaine d’années ; en admettant qu’en certaines années ses éditions aient été moins répandues, nous pouvons dire cependant qu’elle a vendu, en chiffres ronds, cinquante millions de livres et de brochures exprimant plus ou moins les idées de Tolstoï. Et le courant bienfaisant de ses idées s’est élargi de plus en plus au fur et à mesure qu’il se répandait à travers la terre russe, détruisant tous les obstacles de l’église et du gouvernement.
P.-S. — J’avais déjà terminé le premier volume, quand, grâce à l’adoucissement temporaire du régime russe, je reçus l’autorisation de rentrer en Russie, autorisation dont j’ai profité. Là, j’ai complété considérablement les matériaux biographiques des premiers volumes par des conversations personnelles avec Léon Nikolaievitch ainsi que par la lecture de son journal et de sa correspondance. J’exprime ici ma profonde reconnaissance à la comtesse Sophie Andréievna Tolstoï, qui m’a ouvert la précieuse collection des matériaux biographiques réunis par elle et donnés en conservation au musée historique de Moscou, dans la salle Léon Tolstoï.
Il est très probable que mon travail, commencé dans les conditions plus favorables de maintenant, aurait pris une autre forme, beaucoup plus parfaite ; mais il ne m’est pas loisible de le recommencer, c’est pourquoi je le laisse tel qu’il est, n’y apportant que les modifications imposées par les nouveaux matériaux que j’ai réunis durant mon voyage en Russie. Je laisse aussi ma préface telle qu’elle était, puisqu’elle présente fidèlement les circonstances qui accompagnèrent mon travail.
11 mars 1905.
Introduction au tome 2
Dans le premier volume de cet ouvrage, nous avons présenté successivement le développement de l’enfant remarquable que fut , puis du jeune homme, avec ses premiers pas incertains dans la vie. Dans le deuxième volume, nous voyons Tolstoï déjà en possession de son indépendance, animé d’aspirations idéales, de rêves passionnés, déjà plein de confiance en lui-même, en sa vocation, mais aussitôt en conflit avec ce monde étroit pour lui, incommode, mal fait et qu’il croit nécessaire et possible de refaire.
D’abord, ce sont les conflits avec ses camarades littéraires, ensuite avec les institutions sociales (peine capitale, propriété, etc.), avec la science, avec les autorités russes et le parti réactionnaire, même avec les éléments de la nature, avec la mort, enfin avec soi-même. Ce dernier conflit est le plus pénible. Il cède, il se rend et ajourne la crise…
Puis commence la quiète période de père de famille, de propriétaire rural, de romancier hors ligne et Tolstoi paraît être calme… mais ce n’est pas pour longtemps. Dans une dizaine d’années nous verrons les angoisses renaître en lui, et il s’engagera dans la lutte suprême.
Toutes les péripéties de ce calme et de la tempête qui le suivit feront le sujet des volumes suivants.
Chapitre 1
LES ANCÊTRES PATERNELS DE L.-N. TOLSTOÏ
Les comtes Tolstoï descendent d’une vieille famille noble, issue, selon les récits des chroniqueurs, d’un honnête chevalier Indris, venu de pays allemand à Tchernigov, en 1353, avec ses deux fils et une bande de trois mille soudards. Il se fit baptiser, reçut le nom de Léontï, et devint le chef de plusieurs familles de la noblesse. Son arrière-petit-fils André Kharitonovitch, qui passa de Tchernigov à Moscou, reçut du grand-duc Basile l’Aveugle le surnom de Tolstoï (le Gros). Ce fut l’ancêtre de Tolstoï. (Dans la branche des comtes Tolstoï, le comte Léon Nikolaievitch Tolstoï appartient à la vingtième génération à partir de l’ancêtre Indris).
Un de ses descendants, Pierre Andréievitch Tolstoï, en 1683, était chambellan à la cour et fut l’un des principaux instigateurs de la révolte des Strélitz. La chute de la princesse Sophie força P.-A. Tolstoï à changer complètement de front et à passer du côté du tsar Pierre. Mais pendant longtemps celui-ci se montra très méfiant à l’endroit de Tolstoï. On raconte que souvent, pendant un festin, le tsar aimait à arracher la grande perruque de P.-A. Tolstoï, et à le frapper sur la nuque en lui disant : « Tête, tête, si tu n’étais si intelligente, depuis longtemps tu serais séparée de ton corps. »
La méfiance du tsar ne disparut pas même avec les prodiges militaires de P.-A. Tolstoï, lors de la deuxième campagne d’Azov (1696).
En 1697, le tsar envoya « des volontaires » à l’étranger, et Tolstoï demanda à partir pour étudier la marine. Deux années passées en Italie imprégnèrent Tolstoï de la civilisation européenne. À la fin de l’année 1701, il était nommé ambassadeur à Constantinople, poste très important et très délicat. Lors des complications de 1710-1713, Tolstoï fut deux fois emprisonné au château des Sept-Tours, c’est pourquoi ce château figure dans le blason des Tolstoï.
En 1717, Pierre Andréievitch Tolstoï rendit au tsar un service important qui consolida pour toujours sa situation. Envoyé à Naples où, près de cette ville, au château St-Elme se cachait le tsarévitch Alexis avec sa maîtresse Euphrosine, Tolstoï, aidé de cette dernière, réussit habilement à tromper le tsarévitch par la peur et les fausses promesses, et
L’aïeul de Tolstoï, le premier comte Tolstoï
le fit revenir en Russie. Pour sa participation active dans l’internement, le jugement et l’exécution du tsarévitch, accomplis par ordre du tsar, avec le concours de Roumiantzev, d’Ouchakov, de Boutourline, Tolstoï fut récompensé par des terres et mis à la tête de la chancellerie secrète qui, à cette époque, avait beaucoup de besogne, à cause du bruit et des émeutes provoqués dans le peuple par le sort du tsarévitch Alexis. À dater de ce moment Tolstoï devint « persona grata » du tsar.
L’affaire du tsarévitch Alexis le rapprocha aussi de l’impératrice Catherine, et le jour de son couronnement, le 7mai 1724, il reçut d’elle le titre de Comte.
À la mort de Pierre le Grand, Pierre Andréievitch Tolstoï avec Menchikov contribua énergiquement à l’avènement de Catherine ; aussi jouit-il auprès d’elle d’une grande faveur. Mais avec l’avènement de Pierre, fils du tsarévitch Alexis, tué, sa disgrâce était inévitable. Malgré son grand âge, 82ans, P.-A. Tolstoï fut déporté à la mer Blanche, au couvent Soloviétzki, où il vécut peu de temps et mourut en 1729.
Le journal du voyage de Tolstoï à l’étranger en 1697-1699 a été conservé. C’est un spécimen caractéristique des impressions des Russes, au temps de Pierre le Grand, quand ils venaient en Europe occidentale. En outre, P.-A. Tolstoï composa, en 1705, une description détaillée de la mer Noire. On connaît aussi ses deux traductions : les Métamorphoses d’Ovide et l’Administration de l’État turc.
Pierre Andréievitch Tolstoï avait un fils, Ivan Pétrovitch, président du tribunal ; disgracié en même temps que son père, il fut également envoyé au couvent et y mourut peu après son père.
C’est seulement le 26 mai 1760 que l’impératrice Élisabeth Pétrovna rendit aux descendants de Pierre Andréievitch le titre de comte, dans la personne de son petit-fils, André Ivanovitch, arrière-grand-père de Léon Nikolaievitch Tolstoï.
« Sur André Ivanovitch, qui épousa très jeune la princesse Stchetinine, j’ai entendu de ma tante le récit suivant : Sa femme, par un hasard quelconque, devait aller au bal sans son mari. À peine la jeune comtesse, qui avait dix-sept ans, avait-elle quitté la maison, probablement dans une voiture dont on avait ôté la banquette afin que la capote n’abîmât pas sa haute coiffure, qu’elle se rappela n’avoir pas dit adieu à son mari et revint à la maison. Elle y trouva son mari en larmes. Il pleurait parce que sa femme était sortie sans lui dire au revoir. »
Sur son grand-père et sa grand-mère paternels, Léon Nikolaievitch raconte dans ses souvenirs :
« Ma grand-mère, Pélagie Nikolaievna, était la fille du prince aveugle Nicolas Ivanovitch Gortchakov, qui avait amassé une grande fortune. Autant que je puis m’en rendre compte, c’était une femme peu instruite et peu intelligente. À la mode d’alors, elle savait beaucoup mieux le français que le russe (son instruction s’arrêtait là). Elle fut toujours très gâtée, d’abord par son père, puis par son mari, et ensuite, comme je l’ai vu personnellement, par son fils. De plus, en qualité d’aînée de la famille, elle jouissait du grand respect de tous les Gortchakov : de l’ancien ministre de la guerre, Nicolas Ivanovitch, ainsi que d’André Ivanovitch et des fils du fameux libre-penseur Dmitri Pétrovitch : Pierre, Serge et Michel, celui de Sébastopol. Mon grand-père, Ilia Andréievitch, me paraît aussi avoir été un homme borné, mais très doux, très gai et non seulement généreux, mais prodigue, et principalement très confiant.
« Dans sa propriété — Polianï, pas Iasnaia Poliana, mais Polianï, du district de Believ, c’était sans cesse des spectacles, des bals, des dîners, ce qui, joint au penchant de mon père pour le gros jeu à l’hombre et au whist, qu’il jouait mal, à son habitude de prêter à tout venant, sans jamais se faire rembourser et, principalement, aux entreprises qu’il faisait, fut cause que la grande propriété de sa femme fut bientôt criblée de dettes, qu’il n’y avait plus de quoi vivre et mon grand-père dut solliciter, et obtint, grâce à ses relations, le poste de gouverneur de Kazan.
« Mon grand-père, m’a-t-on raconté, ne prenait point de pots de vin, sauf du fermier de l’alcool, ce qui était alors la coutume admise partout, et il se fâchait quand on lui en proposait. Mais on m’a raconté aussi que ma grand-mère, à l’insu de son mari, acceptait volontiers des « cadeaux ».
« À Kazan, ma grand-mère maria sa fille cadette, Pélagie, à Uchkov ; l’aînée, Alexandra, quand ils habitaient encore Pétersbourg, avait épousé le comte Osten-Saken.
« Après la mort de son mari, à Kazan, et le mariage de mon père, ma grand-mère s’installa avec mon père à Iasnaïa Poliana ; c’est là que je l’ai connue, déjà une toute vieille femme que je me rappelle très bien.
« Grand-mère aimait passionnément mon père et nous, ses petits-enfants. Elle s’amusait avec nous. Elle aimait ma tante, mais il me semble qu’elle n’aimait pas beaucoup ma mère, ne la jugeant pas digne de mon père et se montrant jalouse de son affection pour elle. Avec les domestiques elle ne pouvait pas être exigeante, parce que tous la regardaient comme la personne principale dans la maison et s’efforçaient de lui plaire, mais avec sa femme de chambre Gacha elle se livrait à ses caprices et la tourmentait en lui disant : « Vous, ma chère, » et exigeant d’elle ce qu’elle ne lui avait point commandé. Et, chose étrange, Gacha — Agafie Mikhailovna que j’ai bien connue, avait pris les façons de grand-mère avec sa fille, avec son chat, et, en général, envers toutes les personnes avec qui elle pouvait être exigeante.
« Mes souvenirs les plus lointains sur ma grand-mère, avant notre voyage à Moscou et notre installation dans cette ville, se réduisent à trois fortes impressions liées à elle. La première, c’est que grand-mère se lavait avec un savon particulier et faisait entre ses mains d’admirables bulles, qu’elle seule, me semblait-il, pouvait faire. On nous amenait chez elle exprès, probablement notre admiration devant ces bulles de savon l’amusait, quand elle se lavait. Je me rappelle sa camisole blanche, son jupon, ses mains blanches de vieille et les grosses bulles qui se formaient entre ses doigts, et son visage blanc, content, souriant.
« La deuxième impression, c’est celle des valets de pied de mon père le ramenant, sans cheval, sous le bras, dans le cabriolet jaune à ressorts dans lequel nous allions nous promener avec notre précepteur Féodor Ivanitch, dans le petit bois, pour cueillir des noisettes qui, cette année-là, étaient particulièrement abondantes. Je me rappelle le bosquet de noisetiers au milieu duquel Pétroucha et Mitioucha (les valets), en écartant et brisant les branches, introduisaient le cabriolet jaune ; comment ils inclinaient vers notre grand-mère les branches portant des bouquets de noisettes mûres, et comment grand-mère les cueillait elle-même, les mettait dans un sac, et nous, nous tirions les branches de côté, et Féodor Ivanitch nous étonnait par sa force en inclinant les branches les plus grosses. Et nous ramassions de tous côtés, et, malgré cela, il restait toujours des noisettes que nous n’avions pas vues et que nous apercevions quand Féodor Ivanitch abandonnait les branches qui se relevaient lentement. Je me rappelle comment il faisait chaud dans le bosquet et quelle agréable fraîcheur il y avait à l’ombre ; je me rappelle l’odeur forte du feuillage des noisetiers, les craquements fréquents des noisettes cassées par les femmes de chambre qui étaient avec nous, et je me rappelle que nous mâchions sans cesse les noisettes fraîches, blanches.
« On en mettait dans les poches, dans les jupes, dans le cabriolet, et grand’mère les prenait et nous félicitait. Qu’arriva-t-il une fois de retour à la maison, je ne m’en souviens pas. Je me rappelle seulement ma grand’mère, le bosquet de noisetiers, l’odeur forte du feuillage, les noisettes, les valets, le cabriolet jaune, le soleil, tout cela s’unissant en une impression joyeuse. De même qu’il me semblait que grand’mère seule pouvait faire des bulles de savon, de même je ne me représentais pas le bosquet, les noisettes et le soleil sans grand’mère dans le cabriolet jaune tiré par Pétrouchka et Matuchka.
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The end
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