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Le Sens commun

Thomas Paine · 1793 · Free in the US

46,184 words · about 3 h 14 min to read

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French
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1793
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46,184 words · about 3 h 14 min
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TABLE DES MATIÈRES

Texte entier

On trouve chez r. vatar, fils, imprimeur, rue de l’Hermine, n. 792.

Correspondance de Rennes à l’Assemblée Nationale & Journal des cinq Départemens de la ci-devant Bretagne ; ouvrage contenant les travaux de l’Assemblée-Constituante, depuis le 30 Mai 1789, jusqu’au 30 Septembre 1791 ; & de plus, les faits principaux, les Anecdotes remarquables, les nominations importantes qui ont eu lieu dans cette intéressante partie de l’Empire Français ; 12 vol. avec tables, demi-rel, propre, 60 l.

La suite de ce Journal, jusqu’à ce jour, 3 liv. par mois.

On continue cet intéressant outrage, & l’on reçoit des abonnemens au commencement de chaque mois, à raison de 45 s. pour la Ville, & à 1. franc par la poste.

Receuil complet des Loix de l’Assemblée-Constituante, acceptés ou sanctionnés, & promulguées, avec tables alphabétiques, 8 vol. 8. brochés (le neuvième sous presse.) 48 l.

Code de la Justice de Paix, 2 vol. 8 brochés, 5 8

Code du Tribunal de Famille, I vol. 8. broché, 1 16

Code de Police, contenant d’une part, le texte pur & correct des nouvelles Loix sur la Police Municipale, correctionnelle, rurale, criminelle ou de sûreté ; & de l’autre, une instruction pratique sur l’exécution de ces Loix, avec des modèles de tous les actes y relatifs, 1 vol. 8. broché, 2 8 Cet ouvrage est indispensable à tous les Officiers Municipaux. Juges de Paix, Assesseurs & hommes de Loi du Royaume.

Code Criminel, contenant la Loi sur la Police de Sûreté, le Code Pénal, & la Loi en forme d’instruction sur la Procédure Criminelle, 1 vol. 8. Ouvrage indispensable à tous les Juges, Jurés & Citoyens actifs du Royaume.

Code de la Gendarmerie Nationale, contenant l’ensemble des divers décrets relatifs à l’organisation, aux fonctions & à la discipline de la Gendarmerie Nationale, & autres qu’il importe aux Membres de ce corps de connoître particulièrement avec une instruction-pratique sur l’exécution de ces Décrets, contenant la formule de tous les actes qui peuvent être à rédiger en conséquence : nouvelle édition, augmentée de toutes les Loix rendues sur cette partie, jusqu’à ce jour, vol. 8, 2 8

Manuel des Jurés, ou Code complet des Loix concernant les Jurés, classés dans un ordre méthodique & accompagnées d’instructions propres à en faire connoître l’esprit, à en faciliter l’intelligence & l’exécution, 1 vol. 8, 1 liv. 20s.

Liste des députés à la convention nationale, par ordre alphabétique de leur département & par ordre de leurs noms, avec l’indication exacte de leur domicile à paris ; suivie de la liste de ceux qui composaient les 21 comités de l’assemblée, des suppléans ; Leurs départemens & demeures ; in-18. 10 s.

es opinions que renferme cet écrit ne sont peut-être pas encore assez à la mode pour être généralement accueillies ; lorsqu’on est accoutumé depuis long-temps à ne pas regarder une chose comme injuste, elle acquiert une apparence superficielle de vérité, & de tous côtés s’élève un cri en faveur de l’habitude ; mais bientôt ce tumulte cesse. Le temps fait plus de prosélytes que la raison.

Comme, en général un long & violent abus de l’autorité conduit à en examiner les bases, (& cela par rapport à des objets auxquels on n’eût jamais pensé si une inquisition sévère n’eût multiplié ses victimes,) comme le roi d’angleterre a entrepris, sur la foi de sa prérogative, de soutenir le parlement dans ce qu’il appelle ses droits, & comme la nation trop indulgente est cruellement opprimée par cette coalition, elle est indubitablement fondée à scruter les prétentions de l’un & de l’autre, & à également la tyrannie de tous les deux.

L’auteur de cet ouvrage a soigneusement évité toute personnalité. On n’y trouvera ni censures ni complimens individuels. Les sages, les gens de mérite, n’ont pas besoin des honneurs d’un pamphlet, & ceux dont les sentimens sont absurdes ou contraires aux de la patrie, s’arrêteront d’eux-mêmes, à moins que l’on ne se donne trop de peine pour les convertir.

La cause de l’amérique, est à beaucoup d’égards, celle du genre humain. Son histoire offre & offrira plusieurs circonstances qui ne sont pas locales, mais universelles, qui parlent au cœur de tous les amis des hommes, & dont l’issue intéresse leurs affections. Pour peu que l’on ait de sensibilité, on ne peut voir avec indifférence des barbares porter le fer & la flamme dans un pays, déclarer la guerre à tous les privilèges de l’humanité, & faire disparoître ses défenseurs de la surface de la terre ; voilà à quelle classe honorable je me fais gloire d’appartenir, sans m’embarrasser de la désapprobation de tel ou tel parti.

On a différé de mettre au jour cette nouvelle édition, pour se ménager la facilité de connoître les moyens de ceux qui auroient entrepris de réfuter la doctrine de l’indépendance, s’il y avoit lieu ; comme il n’a point encore paru de réponse au sens-commun, l’on présume qu’il n’en paroîtra point, le temps nécessaire pour le combattre étant passé, & au-delà.

Philadelphie, le 14 février 1776.

LE SENS COMMUN.

uelques écrivains ont tellement confondu le gouvernement avec la société, qu’ils n’ont laissé entre ces deux objets qu’une nuance très-foible, ou tout-à-fait nulle, tandis qu’ils diffèrent beaucoup, non-seulement par leur nature, mais encore par leur origine. La société est le résultat de nos besoins ; le gouvernement est celui de notre perversité. La première effectue notre bonheur d’une manière positive, en réunissant nos affections ; le second y contribue négativement, parce qu’il réprime nos vices. L’une encourage les communications mutuelles ; l’autre établit des distinctions. La première protège ; le second punit.

L’état social est un bien dans toutes les hypothèses. Le gouvernement, dans sa perfection même, n’est qu’un mal nécessaire ; dans son imperfection, c’est un mal insupportable ; car, lorsque, sous un gouvernement quelconque, nous souffrons, ou nous sommes exposés à souffrir les mêmes calamités, que nous aurions lieu d’attendre dans un pays où il n’y a point de gouvernement, nous sentons notre misère s’accroître, en songeant que nous-mêmes fournissons les moyens dont on se sert contre nous. Le gouvernement, comme la parure, indique la perte de l’innocence ; les palais des rois sont bâtis sur les ruines du jardin des délices. En effet, si les mouvemens de la conscience étoient clairs & uniformes, s’il étoit impossible de leur résister, tout autre législateur seroit inutile. Les choses n’étant point ainsi, l’homme sent qu’il est nécessaire de céder une partie de sa propriété pour s’assurer la jouissance du reste ; & cette résolution est le fruit de la même prudence qui, de deux maux, l’engage à choisir le moindre. Ainsi, la sûreté étant le véritable objet du gouvernement, il s’ensuit nécessairement que le mode de gouvernement, préférable à tout autre, est celui qui nous la garantit avec le moins de frais & le plus davantage.

Pour avoir une idée juste & lumineuse de l’objet du gouvernement, supposons un petit nombre d’hommes établis dans un coin isolé de la terre, sans aucune relation avec le reste de leurs semblables, nous aurons l’image précise de la situation primitive des peuples. Dans cet état de liberté naturelle, les premières pensées se tourneront vers la société ; mille motifs leur feront prendre cette direction. La force de l’homme est si peu proportionnée à ses besoins, la nature l’a si peu fait pour une solitude continuelle, qu’il est bientôt forcé d’avoir recours à l’appui d’un autre qui, à son tour, implore le sien. Quatre ou cinq individus réunis pourront élever dans un désert une habitation supportable, tandis que, seul, un homme travailleroit toute sa vie sans rien finir. Il a coupé le bois dont il a besoin, mais il ne peut le changer de place ; s’il est venu à bout de le transporter, il ne peut le faire tenir debout ; & pendant qu’il est ainsi occupé, la faim le tourmente, une multitude de besoins différens l’appellent chacun de leur côté. La maladie, même un léger revers sont pour lui des accidens mortels. Car l’un ou l’autre, dussent-ils ne pas le conduire au tombeau, le mettroient hors d’état de trouver sa , & le réduiroient à une situation, où l’on pourrait dire de lui qu’il s’éteint plutôt qu’il ne meurt.

Ainsi la nécessité, irrésistible comme la loi de la gravitation, formerait bientôt en société notre peuplade ; & les douceurs mutuelles de cet état compenseroient avec usure les obligations des lois & du gouvernement, tant que la justice présideroit à l’accord de ses membres. Mais comme, excepté le ciel, rien n’est à l’abri des atteintes du vice, par une indispensable fatalité, ils se relâcheroient de leur attachement primitif, à mesure qu’ils surmonteroient les premières difficultés du changement de séjour, difficultés qui les auroient unis dans l’origine. De-là le besoin urgent d’établir une forme de gouvernement qui supplée au défaut des vertus morales.

Un arbre touffu leur présente un emplacement convenable pour une salle publique ; & sous ses branches toute la colonie s’assemble afin de délibérer sur les affaires générales. Il est plus que probable que ses premières loix n’auront d’autre titre que celui de réglemens, & que la mésestime générale sera l’unique châtiment de quiconque osera les enfreindre. Chacun aura naturellement droit de séance dans ce premier parlement.

Mais la colonie s’accroît, les affaires croissent en proportion ; les membres de l’état sont plus disséminés, & l’éloignement de plusieurs ne leur permet pas de se réunir à tout propos comme au temps où leur nombre étoit peu considérable, où leurs habitations se touchoient, où les affaires n’étoient ni importantes ni multipliées. On s’apperçoit qu’il est avantageux de laisser le pouvoir législatif entre les mains d’un certain nombre de représentans choisis dans le sein de la communauté ; on leur suppose les mêmes intérêts qu’à leurs commettans ; & l’on se flatte qu’ils agiront comme ceux-ci pourroient agir s’ils étoient tous présens. Cependant la colonie continue de s’ ; il devient nécessaire d’augmenter le nombre des , &, pour qu’ils fassent une égale attention aux intérêts de chaque portion de la colonie, on juge à propos de la partager en un certain nombre de divisions, dont chacune envoie à l’assemblée générale un nombre de représentans proportionné à son étendue. De peur que ceux-ci ne séparent leurs intérêts de ceux qui les choisissent, la prudence fait sentir la nécessité des élections fréquentes, parce que les personnes élues, retournant, dans un court espace, se confondre avec la masse des électeurs, ceux-ci ont pour garant de leur fidélité au vœu général, la crainte où ils seront de donner des armes contre eux-mêmes ; &, comme ces changemens réitérés établiront un même intérêt dans chaque partie de la communauté, il en résultera qu’elles se prêteront sans effort un secours mutuel, résultat fondamental, d’où dépend la force du gouvernement & le bonheur de ceux qui sont gouvernés, ce qu’on attendoit en vain du titre insignifiant de roi.

Voilà donc l’origine & les progrès du gouvernement. C’est un supplément nécessaire à l’insuffisance de la morale. Voilà aussi son but ; savoir, la liberté & la sûreté. Et, de quelque splendeur que nos yeux soient éblouis, de quelques mots sonores que nos oreilles soient chatouillés ; quelque préjugé qui égare nos desirs, quelqu’intérêt qui obscurcisse notre jugement, la simple voix de la nature & de la raison proclamera la justice de ces apperçus.

L’idée que je me fais du gouvernement est puisée dans un principe que la nature a consacré, & contre lequel échoue l’art des sophistes. C’est que plus une chose est simple, moins elle est sujette à se désorganiser, plus elle se répare aisément elle en a besoin. Les yeux fixés sur cet axiome ; je vais hasarder quelques remarques sur la constitution si vantée de la grande-bretagne. J’avoue que c’étoit une noble entreprise pour les siècles de ténèbres & d’esclavage où elle fut formée. Quand l’univers étoit courbe sous le joug de la tyrannie, il y avoit une audace généreuse à diminuer quelque peu son autorité. Mais il est aisé de démontrer que cette constitution est imparfaite, exposée à des convulsions terribles, & incapable de tenir ce qu’elle semble promettre.

Les gouvernemens absolus, quoiqu’ils soient l’opprobre de la nature humaine, ont au moins l’avantage de la simplicité. Si le peuple souffre, il sait d’où vient son infortune ; il en connoît aussi le remède, & n’a point devant lui, pour s’égarer, un dédale effrayant de causes toujours actives, & d’améliorations toujours illusoires. Mais la constitution anglaise est si excessivement compliquée, que la nation peut souffrir pendant une longue suite d’années, sans être à portée de découvrir où gît le mal. Ceux-ci prétendent le voir dans telle partie de la constitution, ceux-là dans telle autre ; & autant il se rencontre de médecins politiques, autant de divers antidotes nous sont présentés.

Je sais qu’il est difficile de vaincre des préjugés locaux ou enracinés depuis long-temps. Si toutefois nous osons nous permettre d’examiner la constitution anglaise dans ses parties intégrantes, nous n’y verrons que les méprisables restes de deux tyrannies anciennes, récemment combinés avec quelques matériaux de républicanisme.

Elle offre, en premier lieu, les restes de la tyrannie monarchique dans la personne du roi.

Secondement, les restes de la tyrannie aristocratique dans la personne des pairs.

Troisiémement, les matériaux modernes du républicanisme dans les membres des communes, sur la vertu desquels repose la liberté de l’Angleterre.

De ces trois pouvoirs, les deux premiers, à titre d’héréditaires, sont indépendans du peuple. Ainsi, dans le sens constitutionnel, ils ne contribuent en rien à la liberté de l’état.

Dire que la constitution anglaise est l’union de trois pouvoirs qui se font réciproquement obstacle, est dire une absurdité. Ou ce propos est insignifiant, ou il ne présente que des idées contradictoires.

En disant que les communes répriment l’autorité royale, on présuppose d’abord qu’il ne faut rien confier au roi, sans avoir l’œil sur ses actions, ou, en d’autres termes, que le desir du pouvoir absolu est un mal nécessairement attaché à la monarchie ; 2. que les communes étant chargées de ce soin, sont ou plus sages, ou plus dignes de confiance que le premier magistrat.

Mais comme la même constitution qui donne aux communes le pouvoir de réprimer l’autorité royale en lui refusant les subsides, donne au roi le pouvoir d’arrêter l’action des communes, en lui donnant celui de rejeter leurs autres bills, elle suppose en même-temps que le roi est plus sage que ceux qu’elle a supposés plus sages que lui : or, n’est-ce pas là une véritable absurdité ?

Il y a quelque chose de singulièrement ridicule dans la composition de la monarchie ; elle commence par ôter à un homme les moyens de s’instruire, & cependant elle l’autorise à agir dans des circonstances où il faut toute la maturité du jugement. L’état d’un roi, le séquestre du monde, & cependant les fonctions d’un roi exigent qu’il le connoisse à fond ; d’où je conclus que les diverses parties de ce tout mal ordonné ne cessant de se contrarier & de s’entre détruire, prouvent qu’il est aussi extravagant qu’inutile.

Des auteurs ont ainsi développé la constitution anglaise. Le roi, disent-ils, est un pouvoir, le peuple en est un autre : la chambre des pairs est établie pour venir au secours du roi ; les communes pour venir au secours du peuple. Mais cette définition présente tous les disparates d’une assemblée où règne la discorde ; les expressions ont beau séduire par leur arrangement, à l’examen elles paraissent oiseuses & ambiguës. Dans quelque matière que ce puisse être, les mots arrangés avec toute l’exactitude dont leur construction est susceptible, si on les applique à la description d’une chose impossible, ou trop difficile à saisir pour se prêter à la définition, seront purement des mots sans idée, & quoiqu’ils amusent l’oreille, ils n’apprendront rien à l’esprit. Ici la prétendue explication que je viens de rapporter embrasse, sans le résoudre, un premier problème. D’où le monarque tient-il une autorité à laquelle le peuple n’ose avoir confiance, & qu’il est toujours obligé de réprimer ? Un peuple sage n’a pu faire un pareil don, & tout pouvoir qui a besoin d’être réprimé, ne sauroit venir de dieu. Cependant les mesures préservatives qui entrent dans la constitution, supposent l’existence d’un pouvoir de ce genre.

Mais ces préservatifs sont trop foibles pour leur destination ; les moyens sont hors d’état de répondre à la fin proposée, & tout cet échafaudage tombe de lui-même. Comme un poids plus fort entraîne toujours un moindre poids, & comme toutes les roues d’une machine sont mises en mouvement par une seule, tout ce qu’il reste à savoir, c’est quel est dans la constitution le pouvoir qui a le plus d’influence, car c’est lui qui gouvernera, & quoique les autres ou quelques-unes de leurs parties embarrassent, ou, comme on dit, répriment la rapidité de son mouvement, aussi long-temps qu’ils ne peuvent l’arrêter, leurs efforts sont infructueux : le ressort principal aura enfin le dessus, & le temps le dédommagera de ce qu’il aura perdu quant à la célérité.

Il n’est pas besoin d’énoncer que la couronne est, dans la constitution anglaise, ce pouvoir prédominant ; un autre fait qui saute aux yeux, c’est que tout son ascendant lui vient de la distribution des pensions & des places. Ainsi, quoique nous ayons eu la prudence de fermer une porte à la monarchie absolue, nous avons eu en même-temps la simplicité d’en donner la clef au pouvoir exécutif.

L’orgueil national a autant ou même plus de part que la raison au préjugé des anglais en faveur de leur gouvernement, composé de rois, de lords & de communes. Véritablement la sûreté individuelle existe en angleterre plus que dans quelques autres pays ; mais la volonté royale y forme la loi tout comme en france. La seule différence, c’est qu’au lieu de sortir directement de sa bouche, elle est transmise au peuple sous la forme plus imposante d’un acte du parlement. Le sort de charles premier a rendu les rois plus rusés, mais il ne les a pas rendus plus justes.

Laissant donc de côté tout orgueil national & tout préjugé en faveur des modes & des formes, il est de vérité constante que, si la couronne n’est pas oppressive comme en turquie, nous sommes redevables de cet avantage à la constitution du peuple, & non à celle du gouvernement.

À l’époque où nous sommes, il est infiniment nécessaire de rechercher les erreurs du mode de gouvernement adopté par l’angleterre. En effet, de même que nous ne sommes jamais dans une position convenable pour rendre justice à autrui, tandis qu’une partialité dominante influe sur notre jugement, nous ne saurions nous la rendre à nous-mêmes, tant qu’un préjugé opiniâtre nous tient enchaînés ; & comme l’amant d’une prostituée n’est pas capable de choisir ou de juger une honnête femme, ainsi toute prévention en faveur d’une constitution vicieuse nous ôte la faculté d’en distinguer une bonne.

Les hommes étant originairement égaux dans l’ordre de la création, cette égalité n’a pu être détruite que par des circonstances subséquentes. On peut, à beaucoup d’égards, mettre de ce nombre la distinction que dûrent établir les richesses & la pauvreté, & cela sans avoir recours aux termes durs & mal sonnans d’oppression & d’avarice. L’oppression est souvent la conséquence des richesses ; elle n’en est jamais ou presque jamais la source ; &, quoique l’avarice empêche un homme de tomber dans l’excès de l’indigence, elle lui inspire en général trop de timidité pour qu’il devienne opulent.

Mais il existe une autre distinction d’un ordre bien plus relevé, à laquelle on ne sauroit assigner de raison ni vraiment tirée de la nature, ni déduite de la religion, c’est la distinction des hommes en rois & en sujets. Les sexes sont la distinction établie par la nature ; le ciel nous différentie par nos penchans bons ou mauvais ; mais comment une race d’hommes est-elle venue dans le monde avec une supériorité si éminente sur le reste de ses semblables, & pour former une espèce nouvelle ? Ce problême est digne de notre attention ; il ne l’est pas moins d’examiner si ces êtres privilégiés contribuent à l’infortune ou à la félicité du genre humain.

Dans les premiers âges du monde, suivant la chronologie de l’écriture, il n’y avoit point de rois. Il s’ensuivoit naturellement qu’il n’y avoit point de guerres. C’est l’orgueil des rois qui sème ici bas la discorde. La hollande, exempte de rois, a joui de plus de tranquillité dans ce siècle, qu’aucun des gouvernemens monarchiques de l’europe. L’histoire de l’antiquité dépose en faveur de cette observation ; car la vie tranquille & champêtre des premiers patriarches offre une image de bonheur, qui s’évanouit lorsque nous passons aux annales des rois juifs.

Les payens furent les premiers qui introduisirent dans le monde le gouvernement monarchique, & les enfans d’israël le copièrent en ceci. Ce fut l’imagination la plus heureuse que l’ennemi du genre humain pût concevoir pour seconder les progrès de l’idolâtrie. Les payens rendoient les honneurs divins à leurs rois expirés, & l’univers chrétien a renchéri sur cette belle idée, en faisant la même chose pour ses rois vivans. Quelle impiété révoltante que d’appliquer le titre de sacrée majesté à un vermisseau qui rampe dans la poussière au milieu de sa splendeur.

Comme il est impossible de justifier, d’après le droit naturel, dont l’égalité est la base, l’élévation d’un homme si fort au-dessus des autres hommes, il ne l’est pas moins de la défendre par l’autorité de l’écriture. Car la volonté du tout-puissant, déclarée par l’organe du prophète Samuel & de Gédéon, est expressément contraire au gouvernement des rois. Tous les passages anti-monarchiques de la bible ont été commentés avec adresse dans les monarchies, mais incontestablement ils méritent de fixer l’attention des pays dont le gouvernement n’est pas encore formé. Rend à César ce qui est à César, est la doctrine adoptée par les cours ; cependant elle ne prête aucun appui au gouvernement monarchique ; car, au tems où ces paroles furent prononcées, les juifs n’avoient point de roi ; ils étoient en quelque sorte vassaux des romains.

Depuis la date de la création, suivant Moyse, près de trois mille ans s’écoulèrent avant que toute la nation des juifs, égarée par un même vertige, demandât un roi. Jusqu’alors la forme de son gouvernement, excepté dans les cas extraordinaires où le tout-puissant se montroit, avoit été une espèce de république administrée par un juge & les vieillards des tributs. Elle n’avoit point de rois, & c’étoit pécher que de donner ce titre à qui que ce fût, hormis au dieu des armées. Et lorsqu’on réfléchit sérieusement à l’hommage idolâtre qu’on rend à la personne des rois, on n’est pas surpris que le tout-puissant, toujours jaloux de sa gloire, désapprouvât un mode de gouvernement qui usurpe avec tant d’impiété la prérogative du ciel.

La monarchie est rangée dans l’écriture parmi les péchés des juifs, pour lesquels un grand châtiment leur est réservé. L’histoire de cet égarement mérite une attention sérieuse.

Les enfans d’Israël étant opprimés par les madianites, Gédéon marcha contre ces ennemis, à la tête d’une petite armée, & graces à la céleste , la victoire se déclara en sa faveur. Les juifs enflés de leur succès, & l’attribuant aux mérites de gédéon, lui proposèrent de le choisir pour roi, en lui disant : « Gouverne-nous, toi & ton fils, & les fils de ton fils. » Jamais tentation ne fut plus attrayante. Il ne s’agissoit pas seulement d’un royaume, mais d’un royaume héréditaire. Mais le pieux gédéon répondit : « Je ne vous gouvernerai point, mon fils ne vous gouvernera point non plus, dieu seul vous gouvernera. » C’étoit parler d’une manière assez précise. Gédéon ne refuse pas l’honneur qu’on lui offre ; il se contente de nier le droit qu’avoient ses compatriotes de le lui offrir. Il ne cherche pas non plus à les flatter par des remerciemens affectés ; prenant le langage positif d’un prophète, il les accuse d’ingratitude envers leur vrai souverain, le roi du ciel.

Environ cent trente ans après, ils tombèrent encore dans la même faute. Il est singulièrement difficile d’expliquer le penchant qu’ils avoient pour les coutumes des idolâtres ; quoi qu’il en soit, profitant de la mauvaise conduite des deux fils de Samuel, qui étoient chargés de quelques soins temporels, ils allèrent, sans préparation & en poussant des cris, trouver ce prophète, & lui dire : « Regarde, te voilà vieux, & tes fils ne suivent point ton exemple. Donne-nous un roi pour nous juger, comme en ont les autres peuples. » (Ici je ne peux m’empêcher d’observer que leurs motifs étoient repréhensibles ; ils vouloient être comme les autres nations ; c’est-à-dire, comme les payens, tandis que leur véritable gloire consistoit à leur ressembler le moins qu’il étoit possible.) Mais Samuel fut choqué de les entendre dire : « Donne nous un roi pour nous juger. » Il pria le seigneur, & le seigneur lui dit : « Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il t’adresse ; car il ne t’a pas rejeté, il n’a rejeté que moi en ne voulant pas que je règne sur lui. Conformément à tout ce qu’ils ont fait depuis que je les ai tirés de l’égypte, jusqu’à ce jour, de même qu’ils m’ont abandonné, & qu’ils ont servi d’autres dieux, ainsi font-ils à ton égard. C’est pourquoi écoute-les, proteste solemnellement contre leur résolution, & montre-leur la manière d’agir du roi qui les gouvernera, (c’est-à-dire, non de tel ou tel roi, mais en général de tous les rois des pays qu’israël étoit si emppressé de copier. Et, nonobstant la différence énorme des temps & des usages, la peinture qu’en fit samuel est encore ressemblante.) Samuel rapporta les paroles du seigneur au peuple qui lui demandoit un roi, & il lui dit : « Telle sera la manière d’agir du roi qui vous gouvernera ; il prendra vos fils, & les attachera à son service personnel, à la conduite de ses chars ; il en fera ses cavaliers, & quelques-uns d’entre eux courront devant lui. (Tableau tout-à-fait analogue à la méthode actuelle de la presse.) Il les nommera capitaines de mille & de cinquante hommes ; il leur fera cultiver ses terres, cueillir sa moisson, fabriquer ses machines de guerre, & ce qui entre dans la composition de ses chars, & il prendra vos filles pour apprêter ses desserts, sa cuisine, & son pain. (Ce passage montre le luxe & la vanité des rois aussi bien que leur tyrannie) & il s’emparera de vos plus beaux vergers & de vos meilleurs plants d’oliviers, pour les donner à ses serviteurs, & il prendra la dîme de vos semences & de vos vignes, & les donnera à ses officiers & à ses serviteurs (ceci nous montre qu’une prodigalité intéressée, la corruption & le goût pour les favoris sont les vices permanens des rois) & il prendra le dixième de vos serviteurs & de vos servantes, & vos jeunes gens les plus utiles & vos ânes pour faire son ouvrage, & il prendra la dîme de votre bétail, & vous serez ses valets ; & alors vous gémirez à l’occasion du roi que vous aurez choisi, & le seigneur fermera l’oreille à vos gémissemens. »

Ces dernières paroles à la continuation de la monarchie, & le peu de bons rois qui sont venus depuis n’ont ni sanctifié ce titre, ni effacé leur péché originel. Les grands éloges donnés à David ne lui sont point officiellement donnés comme à un roi, mais seulement comme à un homme selon le cœur de dieu. Néanmoins le peuple refusa d’obéir à la voix de Samuel, & il lui dit : « Nous voulons avoir un roi, pour ressembler à toutes les nations, pour que notre roi nous juge, marche à notre tête, & combatte avec nous ! » Samuel continua de les raisonner, mais ce fut inutilement. Il leur représenta leur ingratitude ; tout ce qu’il put leur dire ne servit de rien ; & les voyant donner tête baissée dans leur égarement, il s’écria : « J’irai trouver le seigneur, & il enverra le tonnerre & la pluie, (ces fléaux étoient une punition à cette époque ; on étoit au moment de la récolte du froment) pour que vous voyiez l’énormité du crime que vous avez commis à la face du seigneur, en vous choisissant un roi. Samuel appella en effet le seigneur, & le seigneur envoya du tonnerre & de la pluie ; & tout le peuple trembla devant le seigneur & devant Samuel, & tout le peuple dit à Samuel : « Prie pour tes serviteurs le seigneur ton dieu, qu’il ne nous fasse pas mourir, car nous avons ajouté à nos péchés celui de demander un roi ». Ces textes de la bible sont directs & précis ; ils ne sont susceptibles d’aucune interprétation équivoque, où l’écriture n’est qu’un tissu de faussetés : or, il est certain que le tout-puissant a dans ces passages formellement protesté contre le gouvernement monarchique ; & l’on a grande raison de croire que l’adresse des rois a autant contribué que celle des prêtres à dérober au public, dans les pays soumis au papisme, la connoissance de l’écriture sainte ; car dans toutes les circonstances, la monarchie est au gouvernement ce que le papisme est à la religion.

Ce n’étoit pas assez des maux de la monarchie ; nous y avons ajouté ceux de l’hérédité des couronnes ; & de même que la première est une dégradation de l’espèce humaine, la seconde, à titre de droit, est une insulte & un mensonge faits à la postérité ; car tous les hommes étant originairement égaux, aucun d’eux ne sauroit tenir de sa naissance le droit d’assurer à ses descendans une préférence éternelle sur tous leurs semblables ; & supposé qu’un individu mérite de la part de ses contemporains quelques honneurs, renfermés dans les bornes de la décence, il peut se faire que ses descendans soient trop méprisables pour qu’ils leur soient transmis. L’une des plus fortes preuves que nous fournisse la nature, de l’absurdité du droit héréditaire de régner sur les hommes, c’est qu’elle le désapprouve ; autrement elle ne s’en feroit pas si souvent un jeu, en donnant aux états un âne à la place d’un lyon.

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