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Le Secret des corporations

Joséphin Péladan · 1905 · Free in the US

36,975 words · about 2 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Joséphin Péladan
Language
French
Published
1905
Length
36,975 words · about 2 h 35 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Front matter about 1 h 18 min
  2. Argument about 1 min
  3. I about 20 min
  4. II about 18 min
  5. III about 17 min
  6. IV about 22 min

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Front matter

COLLECTION « SCRIPTA BREVIA »

PÉLADAN

-

Argument

L’art antérieur à la Révolution présente toujours une moyenne de beauté qui rend intéressant et valable le moindre objet.

À défaut de génie et de talent, il y a maîtrise, c’est-à-dire méthode.

Aujourd’hui, il n’existe plus d’art, il n’y a que des artistes d’un individualisme exaspéré.

J’ai étudié successivement en quatre chapitres :

D’abord, Le secret de maîtrise, tel qu’on peut l’évoquer, faute de textes explicites.

Ensuite, le fameux Songe de Poliphile qui fut le manifeste esthétique de la Renaissance.

Après, Les songes de Rabelais qui montrent le rôle poli- tique et pamphlétaire du dessin, jusqu’à la fin du siècle.

Enfin, Le Pantagruel, qui est l’œuvre littéraire parallèle au Songe de Poliphile et sa version française.

Malgré leur brièveté, ces monographies touchent curieusement, ce semble, aux obscurités de la Renaissance et de l’humanisme et peuvent indiquer aux chercheurs des voies encore inexplorées.

L’évolution artistique n’est jamais indépendante des doctrines : par un lien mystérieux les idées s’incarnent dans les formes ; et l’histoire des arts sera, un jour prochain, la grande histoire.

I

Un ministre disait récemment dans une circonstance officielle, ces curieuses paroles : « Sous la troisième République, l’art et l’industrie se sont réconciliés. » — Comment se nomme le trope, hyperbolique et nouveau, qui donne le désir pour la réalité ? Ce désir est sincère. L’État y tend de toutes ses forces. À peine l’exposition du meuble fermée, le Conservatoire des Arts et Métiers s’entrouvre pour montrer ses produits. Il y a un musée, une école nationale, quatre écoles municipales, pour les arts décoratifs. Les salons annuels se compliquent de véritables magasins d’ornements ; les concours se multiplient et aucune époque n’a tant souhaité et mérité, par conséquent, des ouvriers d’art Ce souhait, quoique fils de la politique, exprime un besoin de beauté. « L’art pour le peuple, à défaut de l’art par le peuple », a-t-on dit. La cathédrale réalisa ce sublime et mystique mariage du beau avec la foule. Aujourd’hui le problème paraît insoluble la Révolution n’a pas déchiré seulement des titres de noblesse, elle a englouti d’autres privilèges, ceux mêmes de l’ouvrier. Les sont revenus de l’émigration, les décorateurs ont été emportés par le cyclone ; et l’art industriel arrêté brusquement dans le style , depuis un siècle n’a pas donné signe de vie, Le condottiere Buonaparte ne voyait pas la forme de son épée et le musée d’artillerie étale les armes hideuses des guerres impériales. Quant au mobilier d’un Compiègne, il succède dignement au genre Louis-Philippe. Le néo-romain eut pour père le peintre David qui, le crayon à la main, dans les cours de la Force, le 3 septembre 1792, disait : « Je saisis les derniers moments de la nature dans ces scélérats » Le pastiche maladroit de Pompéi, d’une archéologie d’horloger, inaugura le xix. Comment nommer cet « art nouveau » impuissant effort de perversité mercantile où la forme féminine avilie par les stigmates du vice, se traîne comme une larve de décomposition, sur le produit pharmaceutique et sur le bijou, aux couleurs de l’affiche et aux galbes du meuble ? Comment qualifier cet art où se joignent la main dangereuse du voyou et la main tremblante de l’érotomane, et qui semble la collaboration de l’alcoolisme prématuré et de la débauche sénile ? La petite femme, telle que Montmartre la produit, envahit jusqu’à la monnaie, jusqu’aux médailles, et personne ne s’aperçoit que la tête de la République, sur la pièce d’un sou, figure l’étourderie ; elle eût paru jadis une effrontée. « Paris, comme Athènes, est peuplé de statues », dirait ou son terrible fils Bonhomet : tel, ce curé qui répondait à une lamentation d’un fidèle : « Mon cher monsieur, mon église est toujours pleine. » En effet, chaque semaine, une chose de marbre ou de bronze, se dresse dans un square, et les messes d’une heure sont suivies. L’homme sans culture, qui ignore l’histoire et l’art, peut être fier de son temps. Celui qui pense s’inquiète, en face d’une décadence si officielle, si régulière, si assise.

L’esthétique commença, en Angleterre et en Allemagne, aux confins du xviii ; elle resta métaphysique avec Lessing et Kant. Était-ce la définition du beau par Schopenhauer qui pouvait influer sur les artistes : « L’objectivation de la volonté par une pure manifestation dans l’espace ! » Non, certes ! D’autres propos plus compréhensibles furent tenus et par des écrivains fort différents ; les Goncourt, des gentilshommes d’une sensibilité maladive, et , d’une insensibilité rurale, les uns ayant les Boucher pour antiques et l’autre Manet pour Raphaël, enseignèrent aux artistes déjà débauchés par le paysage, le tableau de genre et la na- ture morte, qu’il fallait représenter son époque, hommes et choses ; que c’était le but de l’art, le moyen sûr de l’originalité. « Les grands maîtres n’ont pas fait autre chose ! » Pour l’homme illettré, ces perturbateurs avaient raison. Dans sa fresque de l’Antéchrist, Signorelli ; dans leurs tableaux sacrés même, Lippi et Botticelli à la librairie de Sienne, Pinturicchio et pour l’histoire de saint Georges, Pisanello, représentèrent les hommes de leur temps. Alors on ne portait ni chapeau haut de forme, ni pantalon, ni pardessus-sac ; le jeune homme était en blouse courte et en maillot ; et l’homme mûr, en vêtements amples et nobles. a certainement cru imiter Piero della Francesca en remplaçant sur le Calvaire les soldats romains par des gardiens de la paix, et Piero di Cosimo ou Giorgione, en donnant pour cadre à la Madeleine un cabinet particulier.

En sculpture, je n’oserais pas parler des scandales récents ; je ne montrerai que la Jeanne d’Arc de Saint-Augustin et celle de la place des Pyramides, œuvres honnêtes où les règles ne sont pas volontairement méprisées. Devant ces deux demoiselles travesties, je demanderai qui reconnaît la grande Pucelle, messagère de Jésus, roi des cieux, l’ange visible de la plus noble race qui soit au monde ! Est-ce à dire que les deux sculpteurs ne sentaient pas la divine Lorraine ? Non, ils ignoraient simplement comment le mot héros ou héroïne s’écrit en plastique ils ne savaient pas leur Un dernier exemple et qui montrera l’inconscience des architectes. Au Grand Palais, quel ornement, insatiablement répété, court le long de l’édifice : le pot-à-feu de l’Institut ? Au Grand Opéra, la lyre qui devrait être unique et colossale sert de grillages à toutes les baies secondaires. Il résulte de ces remarques qu’on pourrait multiplier sans fin, que l’artiste contemporain ne sait plus les règles esthétiques. Or, ce que l’architecte, le peintre dit d’histoire et le sculpteur de l’Institut ne peuvent faire, la démocratie, confiante en elle-même, l’attend de l’ouvrier !

L’État abandonne l’art à l’initiative individuelle et rien ne montre l’anarchie esthétique où nous sommes comme les concours officiels. À la mairie de la Villette, les peintures représentent le canal Saint-Martin ; ailleurs, dans la salle des mariages, une toile de dix mètres carrés reproduit le maire et une noce ; autre part, on voit les vides et les papiers gras, sur le talus des fortifications. N’est-ce pas se moquer du peuple et de l’art à la fois ?

Le plaisir esthétique ne peut naître que d’une représentation idéale qui enlève le spectateur aux images journalières. Aucun ouvrier n’a pu lire l’Assommoir ; son instinct repousse la vulgarité, il aime les nobles sentiments, les grands mots, les vertus héroïques et, en cela, il est supérieur aux gens du monde qui veulent voir leur insipide photographie et entendre une phonographie de leur parlage. Le drame s’est réfugié dans les théâtres de quartier ; là, les mousquetaires espadonnent et manifestent le génie français qui, devant une bonne action, s’élance comme Achille à Scyros, sur la vue de l’épée. Il ne faut pas croire que le travailleur manuel soit dupe et qu’il prenne la peinture réaliste pour du grand art : il sait que la paresse et l’impuissance seules ont fait descendre le tableau, de la nue dans la rue ; et qu’il est autrement difficile de peindre un ange qu’un débardeur.

Il y a, à cette heure, sur les murs de Paris, une affiche blanche qui ouvre un concours pour une salle des fêtes, aux environs de Paris. Ce sont de grands panneaux qui doivent reproduire les sites environnants, avec ou sans figures ! Des espaces de douze mètres carrés, sans figures ! Celui qui a conçu un pareil programme peut être un administrateur de premier ordre, mais il ignore l’abécédaire esthétique. Or, si la protection ne sait plus formuler une commande, qu’attendre de l’exécution ?

J’ai prétendu jusqu’ici que les arts majeurs avaient perdu leurs règles et ne vivaient plus que de l’intuition individuelle. Qu’on pardonne l’emploi de l’italique pour la loi qui régit la matière.

La beauté ne paraît aux arts mineurs que si elle surabonde aux arts majeurs et l’art décoratif n’a jamais été que le rejeton de l’architecture, littéralement sa dilution et sa monnaie.

C’est une vérité historique, expérimentalement démontrée. Or, l’architecture est morte. Est-ce à dire que les architectes contemporains sont inférieurs à leurs collègues des autres arts ? Non ! On peut leur attribuer à tous du génie, sans modifier la proposition.

Monumentalement l’individualisme réduit à lui-même est impuissant. L’architecture est un art collectif elle ne peut exprimer que l’âme générale, l’aspiration d’une croyance ; or, l’âme générale flotte insaisissable, sans autre aspiration que le bien-être. Toujours et partout, le temple apparaît le chef-d’œuvre ; il incarne l’aspiration à l’immortalité, il fait le geste de la créature vers son créateur, et ce geste, les latins l’ont cessé. Acropole de Paris, le Sacré-Cœur dresse son dôme turc, tour Eiffel d’une religion qui ne rougit pas d’une Trinité, d’un saint Augustin, d’un saint François-Xavier ! Rejeter l’ogival quand on bâtit dans l’Isle-de-France, c’est violer la terre même et méconnaître le seul style absolument chrétien. Ne vient-on pas d’édifier au Caire un musée Renaissance ! L’anarchie règne et prospère depuis le pont Nicolas, flanqué de quatre pendules aériennes, jusqu’au concours d’enseignes qui a l’air d’une farce d’atelier.

Une irréflexion incroyable préside aux orientations. L’art n’a jamais été que l’imagerie d’une religion, aux bords du Nil comme aux bords de la Seine. On veut qu’il soit laïque : en vain les derniers chefs-d’œuvre protestent par Delacroix, Puvis, Gustave Moreau. Laïcisez par la pensée l’art ita- lien, il restera des portraits laïcisez l’art français, il restera des polissonneries. Qui ne préfère, fût-il l’attardé lecteur de Voltaire, le Jugement dernier de Lucas de Leyde à l’ennui indicible des intérieurs hollandais, à ces dentellières, à ces tabagies, et aux figurines d’une bourgeoisie stagnante et lourdement riche ? Un ouvrier a fait cette remarque : « Dans le musée, quand ce n’est plus le bon Dieu et ses saints, c’est toujours le roi et ses nobles ».

À Versailles, qui n’est pas le palais de la peinture, les 14 Juillet font scandale : la foule s’en moque, le dimanche ; elle trouve nos cérémonies civiques laides ! Ainsi, elle prouve son sens esthétique et aussi que les arts majeurs de notre époque, ayant perdu leurs lois, n’en peuvent fournir aux arts mineurs. Deux remarques s’imposent aux visiteurs du musée de Naples, du Germanicum à Nuremberg, de Cluny : le meuble reproduit les motifs monumentaux ; un cabinet de la Renaissance constitue une façade de palais, en réduction ; la ferrure d’une porte dépend de la baie elle-même. En second lieu, tous les objets antérieurs à la Révolution présentent un caractère identique dans la composition, une sorte d’unité d’inspiration qui ne saurait provenir que d’une méthode aujourd’hui perdue. Peut-on la retrouver ? La méthode, fille des idées générales, ne se révélera jamais au praticien : il faudra la restituer par un travail métaphysique, sorte de calcul à beaucoup d’inconnues. En regardant des Tanagras, les sculpteurs ont pensé produire d’autres statuettes gracieuses ils ignoraient que ces souriantes figurines sont des ex-voto funéraires dont la pose et le geste expriment les plus abstraites conceptions du devenir ; comme on ignore à quel point l’ornementation des cathédrales exprime la libre pensée.

Le clergé comprenait parfaitement les sculptures hérétiques et frondeuses du portail et du chapiteau ; par une largeur de vue remarquable, il laissait tout dire dans une langue incomprise de la foule, d’autant que, sorti du peuple comme l’artisan, il méprisait aussi la brute féodale, le grand baron brigand ! Jusqu’à la fin du xvi, il exista, entre le peuple et le prêtre, une communion de haine contre le noble ; et le caractère de la Ligue, comme l’explication de la Saint-Barthélémy, se cachent entièrement dans la lutte séculaire de la démocratie, qui fut loyalement monarchiste jusqu’à la Révolution, contre le parti féodal. Il faut le remarquer, le protestantisme n’a jamais eu d’art plastique ; on attribue ce fait singulier au caractère de sa doctrine. Si on étudie les dessous de l’histoire, on apercevra une cause plus précise. L’art a toujours été aux mains des plébéiens, et ceux-ci n’ont jamais voulu œuvrer pour le parti noble. Par œuvrer, j’entends exprimer les aspirations d’une communion. Cette volonté a été si générale, si intense, que la franc-maçonnerie, devenue protestante, n’a pu retrouver un seul secret de métier et a cessé son rôle artistique.

D’où vient qu’on ignore les inven- teurs de tous les styles ? Ils sont l’œuvre d’une collectivité restreinte, fermée, secrète ; et depuis qu’il n’y a plus de corporations, il n’y a plus de style.

L’art mineur est celui qui élève à la beauté l’objet usuel et coutumier. Et comment se produit cette élévation Par la caractérisation typique. Donc, le décor porte un objet commun à sa qualification la plus générale. Si nous admirons si justement un chandelier de Pompéi, un escabeau du moyen-âge, un bahut de la Renaissance, même un fauteuil de la Régence, c’est que ces objets, malgré leur date, représentent toujours l’idée synthétique de leur attribution. Le style se définira donc, un caractère abstrait réalisé malgré la destination d’emploi et l’époque. Avec de l’application, on restituerait les manières d’une société d’après ses meubles. La décadence de la noblesse ne pourrait-elle pas s’écrire en un seul tableau par la forme des épées, depuis Durandal jusqu’au carrelet du temps de ?

Quand on voit, au Vatican, les gardes suisses si grotesques, on a peine à concevoir que leur costume fut dessiné par Michel-Ange. Pour envisager utilement le problème des arts décoratifs, il faut non seulement se souvenir du petit nombre de systèmes monumentaux, mais aussi de la rareté des motifs à toutes les époques. « Étudiez la nature » disent les étourneaux, comme si la nature était un manuel Roret. « La faune, la flore sont là ; inspirez-vous ! »

La faune ? Babylone a exprimé son génie dans le taureau ailé à face humaine ; l’Égypte se blasonne par le sphinx. Le bœuf et le chat, ainsi stylisés, forment les tenants du temple de Mémoire. Ensuite la chimère grecque reste indécise, sauf sur les camées ; l’aigle romaine apparaît isolée dans le Volucraire. Le cheval fournit la licorne aux Bestiaires : le dragon, la vouivre, la tarasque, tellement composites, n’appartiennent à aucun règne, non plus que le griffon.

La flore ? Le lotus représente l’É- gypte et l’Inde : et la France a sa fleur de lys. Comparée au type des jardins, la plante héraldique se distingue jusqu’à l’irréalité elle devient un idéogramme. Svelte comme une ogive au temps de saint Louis, elle paraît obèse sous , le gros mangeur.

L’art décoratif est donc d’une difficulté prodigieuse. En quelques mots, nous avons indiqué ses chefs-d’œuvre tandis qu’un livre ne suffirait pas à dénombrer les merveilles de la peinture ou de la sculpture. Qu’on veuille bien se rappeler la loi architectonique qui condamne le monument à réaliser exclusivement une âme collective ; on comprendra que l’art industriel ne comporte pas l’individualisme et qu’il n’exprima jamais autre chose que les mœurs d’un temps, tandis que l’architecture incarnait sa foi.

La création d’une forme significative exige des conditions si rares et mystérieuses, que nous voyons la même coiffure passer de la tête du troyen Pâris à celle du doge de Ve- nise pour s’avilir enfin sur le front bestial du sans-culotte. Les aventures du bonnet phrygien se sont produites pour beaucoup d’autres symboles et témoignent que les courants animiques même violents et les milieux les plus caractérisés n’engendrent pas toujours leur hiéroglyphe. Ils martelent le cartouche d’une idée antérieure et souvent contradictoire, pour s’y inscrire.

Étudier l’histoire politiquement, comme on l’a fait jusqu’à ces dernières années, ne donne que des faits divers sans aucun bénéfice pour la réflexion. On ne pénètre dans l’âme du passé qu’en écartant les batailles et les traités.

L’art décoratif eut en France trois périodes celle des cathédrales qui commence bien avant l’an mil et va jusqu’au xvi ; ensuite vient l’époque des châteaux et des palais enfin, celle du mobilier qui nous mène jusqu’à 1789. Ce problème, lorsqu’il sollicitera l’attention des érudits, ménage de nobles surprises à l’orgueil national ; il résulte de sérieuses recherches que, dès le vii, la maçonnerie employait la langue de l’Isle-de-France, comme langue ésotérique, pour ses secrets et ses plans. Les rébus des cathédrales, dans toute l’Europe, n’ont leur sens qu’en français. En ce temps, le noble homme, dès qu’il ne bataillait pas, chassait. La chasse représente si exactement le rite féodal par excellence, que les modernes grands barons de l’argent et même le président de la République se croient obligés à l’imitation de Nimroud, l’ancêtre de brutalité. Il n’y avait donc, pour le manant, c’est-à-dire pour tout le monde, que deux voies d’émancipation la prêtrise et la maîtrise ! Trop précaire était la situation de l’homme de métier pour qu’il songeât à s’isoler il ne trouvait de salut que dans la guilde ou corporation. Lorsque l’artiste du chapiteau roman fut appelé à orner l’écu du chevalier il y employa son argot professionnel et ses poncifs de dessinateur : et comme il travaillait pour des êtres demi sauvages, il se donna le plaisir de leur faire porter, au tournoi et au combat, des ornements qui étaient des satires et des injures. Les signes de la tyrannie furent donc composés par les victimes, et l’héraldique, n’en déplaise aux ingénus, est le jargon de la canaille, l’argot des métiers ! Ceux-ci en donnant une expression au noble illettré constituèrent parmi la plèbe une aristocratie la corporation de l’émail, qui englobait tous les gens du dessin. On sait que l’école française dans le vitrail et la terre émaillée a toujours tenu la première place ; grâce à une théorie qu’on peut appeler la théorie de l’angle ou du coin.

Le premier qui ait attiré l’attention sur ce mystère de l’angle, est le comte de Caylus. D’après Ducange, angler, c’est border, encadrer, mais non pas d’imagination ! L’angle est un poncif multiplicateur des formes, qui permet de les varier à l’infini, sans compromettre la proportion, ni l’ordonnance une géométrie copulative qui contracte les droites et les courbes, les pleins et les vides, selon des théorèmes rigoureux. Quatre opérations correspondantes aux arithmétiques servent de base. L’augmentation, qui consiste à doubler la figure comme dans l’aigle à deux têtes, ou à combiner le bec de l’oiseau le corps du chien, les ongles du fauve pour aboutir au griffon la croix recroisettée de Lorraine signifiait, pour le ligueur, le niveau de l’orthodoxie souligné. La prétérition qui élague les éléments insignifiants pour ne conserver que les caractéristiques. L’ampliation, base des décors pour les grands espaces, comme le plafond de Chambord avec ses salamandres ; et, enfin, la division qui correspond à ce que nous appelons, en art, l’ordonnance et qui est, à proprement parler, l’angle lui-même. Un traité de cette matière a-t-il jamais été écrit ? En langue vulgaire certainement non : mais, pour ne citer qu’un ouvrage universellement connu, le Pantagruel de Rabelais, haut dignitaire de la maçonnerie, contient, sous des apparences bouffonnes, de singulières révélations : qu’on relise le chapitre où le héros, entre les paroles dégelées, trouva des mots de gueule : « Nous veusmes des mots de sinople, d’azur, de sable lesquels, estre quelque peu échauffez entre nos mains, fondoient comme neiges et les oyons, mais ne les entendions. »

Ailleurs, maître Alcofribas Nasier donne le signe de reconnaissance : « En baislant faisait hors la bouche, avec le poulce de la main dextre, la figure de la lettre Tau, par fréquentes réitérations. »

Il faudrait une monographie pour démontrer l’ésotérisme de Rabelais. À son époque la question sociale passionnait les maçons ; ils travaillaient autant à la ruine de la noblesse et du clergé qu’à angler les choses d’art. Un monument illustre de l’art héraldique au château de Loches, prouve que cette langue figurative ne se lit qu’au moyen des mots français. Sur le mur de son cachot, Ludovic Sforza, prisonnier de , a peint sa protestation des plumes et des tenailles, plusieurs fois répétées. Or, à cette époque, les tenailles se nommaient des forces et plume se disait penne. On lit donc force pennes !

Ce qui rend extrêmement difficile une application pratique de l’angle à l’industrie contemporaine, c’est que cette méthode morphique se subordonne à l’expression des idées, puisqu’elle forme une écriture et un vocabulaire. On ne peut employer des mots au hasard : il faut former une proposition. À une époque où tout se publie en une émulation constante de jeter dans le courant social les dissolvants les plus forts, qu’exprimeront les hiéroglyphes d’une race qui se servait de l’art décoratif pour ses désirs, ses rancunes et ses doctrines tributaires du bûcher ? Une cryptographie contemporaine de la liberté de la presse, serait une gageure ! Le vœu, mille fois séculaire, qui courait comme un termite aux chapiteaux du x est accompli : la noblesse disparue et le clergé réduit aux séculiers, le peuple est vraiment souverain,

Ce sont les deux classes vaincues qui pourraient encore se servir de l’angle cependant une transposition purement esthétique de l’ancienne méthode rendrait aux ouvriers d’art les secrets des Boule, des Germain, des Gouthière, s’ils voulaient bien renoncer, pendant un an ou deux, à leur initiative, pour subir la discipline de la tradition.

Dès qu’on traite de la beauté, il faut écarter le luxe, systématiquement il prend la place de l’art aux yeux du plus grand nombre. On ne voit pas, sans tristesse, s’étaler dans la galerie d’Apollon comme l’ostensoir même du Louvre, de misérables diamants. À mesure que l’Église se vide, il faut que le musée s’emplisse, sinon les âmes se bestialiseraient. Le rôle de l’œuvre d’art s’agrandit forcément de tout ce que perd la religion et l’homme qui par le malheur des temps ne se nourrit plus des paroles de vie, cherchera sa substance animique partout où il y a de l’ineffable et adorera le mystère humain du génie s’il n’entend plus le mystère divin du créateur. Déplorable synchronisme ! À l’instant même où l’art se trouve missionné pour le plus sublime des intérims, il se vautre, semblable à un homme qui serait ivre à l’heure où un sceptre lui est offert.

Après le luxe, l’ennemi d’une renaissance sera la couleur et la multiplicité des matières au même objet. Grâce à la patine, on ne remarque pas la pauvreté maladive des statuettes. Une théorie picturale a chassé la perspective des ateliers, au point qu’il y a une profession portant ce nom : perspecteur, et dont la clientèle est illustre.

Au point de vue économique comme à celui de la dignité française, aucune réforme ne presse autant que celle du mobilier. Déjà les absurdités anglaises apparaissent chez nous, propres à perdre le peu de goût qui survit. Comment ne réfléchit-on pas que la race sans sculpteur restera impuissante dans le meuble ? On pourrait ainsi commencer un enseignement, d’après le peu d’espace d’une chambre d’ouvrier : inventer un lit, une table, une armoire et un siège, sans moulure, sans même un biseau, pour être exécutés en sapin et en hêtre.

Le problème porte sur la ligne exclusivement et les pièces du moyen âge qui le résolvent ne sont pas dans les musées ni dans les recueils. Seul, l’angle obtiendra un résultat de beauté : car ici, il faudra créer et on crée comme on raisonne, par méthode et selon un organon.

Comment se fera la preuve de beauté ? Lorsqu’une pièce de ce mobilier démocratique pourra figurer dans l’antichambre du riche.

Alors, sur ce meuble si simple, la sculpture s’appliquera : le bois sera plus choisi et il pourra entrer au salon. En décoration, il faut partir du point le plus primitif. L’ébéniste du moyen âge ne copiait pas la fleur vivante il l’étudiait séchée, écrasée, telle que l’herbier la montre pour en dégager le profil essentiel. Qu’on en fasse l’épreuve, le lys enseveli entre deux feuilles se rapproche singuliè- rement de la fleur héraldique et l’ornemaniste doit se convaincre que son art est un art de silhouette. Le relief de la vie ne convient jamais au végétal. Le faubourg Saint-Antoine a des panneaux de fruits et de gibiers sur ses buffets d’une saillie dérisoire ; c’est parfois de la ronde bosse : le travail est plus long et le résultat lamentable. Le saillant de cette ornementation ne saurait dépasser un centimètre et demi.

Celui qui copierait un animal de Barye ou de Cain en ornement se tromperait. Tandis que le statuaire individualise la faune, l’ornemaniste la généralise, et ce n’est point encore assez. Le point d’art est toujours irréel, et la bête imaginée intéressera davantage qu’une version naturelle. Changez par la pensée le dragon des Saint Georges et des Sainte Marthe en un type de zoologie, et le caractère héroïque de la composition s’éteindra.

Menacée par une pieuvre, Andromède ne serait plus cette figure lointaine qui s’apparente à Persée. Est-- il permis, à une époque japonisante, de rappeler la beauté de Méduse et que les Grecs détestèrent la laideur, même dans les représentations du mal ? Au moyen âge, le diable fut le vilain de la plastique mais il resta monstrueux. Rops l’a dessiné pour la dernière fois, en frac, monocle à l’œil ce n’est plus qu’un homme pervers il ne dégage point d’effroi. Une des pires violations des lois décoratives apparaît dans l’emploi de la forme humaine pour les objets usuels. Sur un encrier, un bougeoir, une figure entière se dresse, contre toute raison. Les Sirènes, les Télamons ont été inventés pour ménager la forme suprême et ne jamais en faire un accessoire. Aux montants d’un bahut, les Hermès sont à leur place puisque la gaine qui remplace les jambes abolit l’idée humaine et avertit l’imagination qu’il s’agit de personnages conventionnels. La paresse et l’ignorance ont collaboré à ces figures partiellement traitées en ronde bosse et laissées en bloc pour le reste, qui peuplent les squares et les places. On imite ainsi Michel-Ange, avec cette différence que le grand Florentin a laissé des œuvres inachevées et que nos contemporains escomptent l’effet de l’inachèvement.

Un exemple mémorable d’ignorance esthétique nous est fourni par la Société des gens de lettres elle a refusé le Balzac de Rodin et accepté celui de Falguière, sans raison aucune ces deux statues ne différant que par la pose, l’une debout, l’autre assise.

Enfin un événement inattendu a compromis le vœu si intéressant de l’État. Il voulait des ouvriers d’art, il n’a obtenu qu’une métamorphose médiocre de l’artiste en artisan. Le peintre et le sculpteur d’histoire se sont faits ornemanistes et ils continueront dans cette voie rémunératrice, au détriment de la démocratie. D’après les principes déjà exprimés, l’individualisme engendre de bons tableaux et d’excellentes sculptures ; mais les auteurs du tableau et de la statue sont incapables de dessiner leur cadre et leur socle, puisque l’or- nement repousse la personnalité et veut un style général, au lieu de l’individuel.

La carrière, fermée en apparence, reste ouverte à des conditions déroutantes pour les esprits contemporains repousser le mauvais exemple des arts majeurs et renoncer à l’initiative individuelle. Celui qui contemple l’œuvre du passé, selon la formule récente de l’art pour l’art, n’en pénétrera jamais les lois l’art ancien n’est qu’un perpétuel idéogramme, une langue figurative dont il faut reconstituer le lexique et la syntaxe Le livre qui contiendrait cette ancienne méthode, si quelqu’un avait la patience de le composer, ne servirait pas aux ouvriers il faudrait le hérisser de contextes pour légitimer chaque assertion et ameuter la philologie entière sur les mots argotiques de cet idiome maçonnique. Il y a des choses qui ne veulent pas être écrites et qu’on ne peut arracher à leur destination orale. Quel espoir de pénétrer le mystère du Songe de Poliphile du templier Colonna, puisque le secret de Rabelais passe inaperçu, après tant de lectures et de commentaires. « Briser l’os médullaire pour en extraire la substantifique moelle » représente un tel labeur qu’il effrayera peut être encore longtemps l’investigation. Toutefois, les secrets du meuble peuvent être retrouvés et mis en œuvre. Appliqués, ils donneraient des résultats tellement inespérés que l’on verrait, au contraire de ce qui se passe, l’ouvrier envahir le domaine esthétique. Des métiers sont sortis les arts un Verrochio commença par être orfèvre. La démocratie peut reconquérir son héritage si elle consent à revenir à l’enseignement de la tradition et à réapprendre le parler de ses ancêtres. L’art et l’industrie pourraient, en effet, se réconcilier en remontant aux méthodes primitives. Après cette affirmation que je crois prouvée, il faudrait commencer l’enseignement technique il ne peut se donner que dans une école et par une série de leçons, car le secret corporatif des maîtrises ne considère pas le Beau en soi, c’est une esthétique pratique, positive.

II

On étonnerait plusieurs lettrés en leur disant que les hiéroglyphes ne sont que des rébus et que les signes des obélisques obéissent aux mêmes règles que les devinettes des magazines. La pictographie des aborigènes américains ne diffère que par son caractère purement graphique.

« L’écriture in rebus », en France du moins, fut toujours phonétique. Suivant Ménage, les clercs de Picardie seraient les premiers maîtres en cet art singulier « des équivoques de la peinture à la parole ».

Si on réfléchit que le dessin fut employé pour les pamphlets jusqu’à la diffusion de l’imprimerie, et que les chapiteaux romans eux-mêmes s’historient souvent d’épigrammes, on ne répugnera pas à admettre que les professionnels du dessin, les inventeurs du blason conservèrent jusqu’à la fin du XVI cette manière de se décharger la rate en sécurité, qui permettait la plus grande audace sans entraîner de châtiment. Si actuellement un artiste dessinait un banc rompu avec un chien méridional, il dirait en rébus, que le gouvernement fait banqueroute.

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