Texte entier
Le bal tire à sa fin ; un bal par souscription au profit d’une œuvre de bienfaisance.
L’affaire a été bien lancée ; tous les journaux ont donné avec ensemble et on s’étouffe dans les salons de l’Hôtel-Continental.
Il y a là des gens de tous les mondes : des grandes dames de la vieille roche, des étrangères opulentes, des bourgeoises curieuses, et aussi quelques déclassées qui n’ont pas encore trop fait parler d’elles, — de celles que, dans l’argot des viveurs, on appelle des demi-castors.
Mais la haute finance y domine. On y marche sur les millionnaires et les épaules des femmes constellées de diamants scintillent comme des étalages de joaillier.
C’est le moment où triomphent les beautés de bon aloi, celles qui résistent aux feux du gaz et à quelques heures de valses cahotées. Les autres se fanent comme les fleurs au soleil, et le cercle bleu que la fatigue creuse sous leurs paupières accuse leur âge avec l’indiscrétion d’un acte de naissance.
Les connaisseurs ont une excellente occasion de passer une revue amusante, et il y en a là deux qui se donnent ce divertissement avant de quitter la fête ; deux jeunes — le plus vieux n’a pas trente ans — mais le métier qu’ils font mûrit très vite. Ces messieurs travaillent à la Bourse. Ils sont remisiers chez un agent de change. Ils connaissent tout Paris et la vie du boulevard n’a plus de secrets pour eux.
Ils se sont cantonnés dans un coin, entre les deux grands salons, et les couples qui vont et viennent défilent forcément sous leurs yeux.
— Alors, mon petit Julien, dit l’un, tu veux que nous soupions avec Lucie Travers et la baronne de Lugos ?
— Oui, vertueux Edmond, répliqua l’autre. J’ai arrangé cette partie sans te consulter. Mais si elle ne te va pas, je me charge de tenir tête à ces dames. Moi seul, et c’est assez. J’ai prévenu Lucie que tu étais très capable de refuser et comme la baronne ne te connaît pas encore, elle n’aura pas de peine à se consoler de ton absence.
— Je le crois, mais ce soir, j’ai envie de faire la fête. J’irai avec toi.
— À la bonne heure ! Je te croyais amoureux pour le bon motif ?
— Moi !
— Veux-tu que je te dise de qui ?… Non, je ne la nommerai pas. Je me contente de t’affirmer que la baronne n’a pas le projet de te séduire. C’est une Hongroise bien posée qui vient d’arriver dans nos murs et qui s’accommoderait d’un protecteur sérieux, mais qui n’a besoin de personne. Seulement, elle aime à et cette bonne Lucie a imaginé de l’amener dans un restaurant que tu connais bien… un restaurant des Champs-Élysées qui restera ouvert cette nuit, en l’honneur du bal de charité que nous favorisons de notre présence. J’ai retenu un grand cabinet et commandé le souper pour trois heures précises. Ces dames ont dîné ensemble chez Lucie et prendront patience en jouant au bésigue chinois. Elles arriveront en fiacre et nous irons à pied. C’est tout près d’ici. Il ne faut pas les faire attendre. Nous partirons dans vingt minutes.
Et, en fait d’hommes, il n’y aura que nous deux. J’aurais bien invité Éric, s’il était venu au bal, mais je ne l’ai pas aperçu et je le soupçonne d’avoir employé son temps d’une façon plus agréable.
— Je l’ai quitté à trois heures et il m’a dit qu’il devait conduire sa sœur au spectacle.
— Hum ! le patron l’a envoyé après la Bourse chez la princesse Yalta… Je ne serais pas surpris que cette Moscovite toquée l’eût gardé… Éric est un veinard, car elle est adorable avec ses cheveux d’or, ses yeux verts de mer et sa figure sans couleur qui change d’expression dix fois en dix minutes.
— Tu crois donc qu’il est son amant ?
— J’en suis convaincu et je trouve qu’elle aurait pu choisir plus mal. Il est presque aussi bien que sa sœur, et ce n’est pas toi qui me contrediras si j’affirme que Duroc est charmante, répliqua Julien Fresnay en regardant du coin de l’œil son camarade Edmond de Chemazé.
— Non, certes, répondit Edmond qui ne put s’empêcher de rougir ; et son frère est inexcusable de la laisser seule comme il le fait trop souvent. Elle n’a que lui au monde, puisqu’ils sont orphelins.
— Il devrait la marier. Je connais quelqu’un qui serait pour elle un parti très convenable et qui, je le parierais, ne demande qu’à l’épouser…
— Mon cher, interrompit Edmond, avec l’intention évidente de changer de sujet de conversation, j’aperçois là-bas qui manœuvre pour nous aborder. Nous n’avons que le temps de filer si tu tiens à l’éviter.
— Je n’y tiens pas. Il m’amuse beaucoup ce bonhomme-là quoiqu’il ne soit plus tout à fait dans le mouvement. Il est vieux, mais il a vu un tas de choses et il sait des histoires curieuses sur tout le monde. En voilà un qui nous en dirait long, s’il voulait, sur la princesse Yalta !
— Qu’est-ce que c’est au juste que ce ? Je le connais comme client de la maison, mais pas autrement.
— Il passe pour avoir été autrefois dans la diplomatie… moi, je crois qu’il a fait tout bonnement de la police… et je ne serais pas très surpris qu’il en fît encore. C’est précisément pour cela qu’il m’intéresse et que j’aime à causer avec lui.
— Il ne tient qu’à toi, car il a réussi à se faufiler à travers les groupes, et le voici.
Le personnage en question n’était plus en effet qu’à quelques pas des deux amis. C’était un homme d’un certain âge, ou plutôt d’un âge certain — entre cinquante et soixante — de bonne tournure et de bonne mine. Il pouvait même prétendre en belle tête, comme on disait au XVIII, et ses traits réguliers ne manquaient pas d’expression. Le regard était vif, la bouche était fine, et le menton carré indiquait une volonté poussée jusqu’à l’entêtement. Dans toute sa personne, il n’avait rien de suranné ni même de bourgeois. Ses favoris grisonnants rejoignaient ses moustaches et lui donnaient un air étranger qui lui allait fort bien.
Sa tenue était d’ailleurs d’une correction parfaite et ses façons aisées.
— Bonsoir, messieurs, leur dit-il en leur tendant les mains. Je parie que vous vous ennuyez ici autant que moi.
— Vous avez deviné, s’écria Fresnay.
— Je devine toujours, reprit gaiement . Cette fois, ce n’était pas difficile, mais mon premier coup d’œil me trompe rarement… Je me flatte d’avoir fait mes preuves en ce genre… par quel hasard, messieurs, n’êtes-vous que deux à cette fête donnée sous prétexte d’inondés ?… Qu’est devenu votre inséparable… Duroc ?
— Absent pour cause de service. Il est allé porter à une cliente de la charge le produit de la dernière liquidation… trois cents beaux billets de mille… et je suppose qu’elle l’aura invité à dîner.
— Je comprends çà… à tous les points de vue. est assez joli garçon pour qu’une femme le retienne… et puis, trois cent mille francs !… diable ! voilà ce qui s’appelle un bénéfice sérieux ! Est-il indiscret de vous demander le nom de la personne qui spécule avec tant de hardiesse et de bonheur ?
— Pas du tout, car elle ne s’en cache pas. C’est la princesse Yalta.
— Ah ! bon ! la princesse Morphine.
— Comment, Morphine ?… Je vous dis : la princesse Yalta, qui demeure rue de Tilsitt.
— Parfaitement. À Moscou, on l’avait surnommée la princesse Morphine, à cause du goût qu’elle affichait pour ce poison… elle passait sa vie à s’inoculer de la morphine, à seule fin de se procurer des sensations agréables, et je suppose qu’à Paris, elle n’a pas perdu cette douce habitude.
— Alors, vous la connaissez ?
— Je l’ai connue, autrefois… lorsque j’habitais la Russie… mais je l’ai perdue de vue depuis quelques années.
— Et que disait-on d’elle là-bas ?
— Les moins malveillants affirmaient qu’elle était folle. D’autres prétendaient qu’elle était capable de tout… on racontait même qu’elle avait des crimes sur la conscience. Quoi qu’il en soit, c’est une femme dangereuse… sur ce point, tout le monde était d’accord, et je plaindrais l’homme qu’elle aimerait.
— Mais elle a un mari. Il y a un prince Yalta.
— Oui, une manière de sauvage qui descend des anciens khans de Crimée, et qu’on ne voit jamais, parce qu’il mène une existence bizarre. Il joue aux échecs six heures par jour, avec des gens qu’il paie très cher pour faire sa partie, et le reste du temps, il boit de l’eau-de-vie russe.
— Je m’explique maintenant pourquoi sa femme va partout sans lui et s’amuse comme elle l’entend. Elle fait à la Bourse des différences qui se chiffrent par des centaines de mille.
— Le prince est colossalement riche.
— Et pas jaloux. C’est complet.
— Pas jaloux ?… Non, en apparence. Mais la princesse ne s’y fie pas trop. Elle sait qu’il est sujet à des caprices féroces. Il a été obligé de quitter la Russie pour avoir tué un paysan à la chasse.
— Par maladresse ?
— Non. Pour rien, pour le plaisir.
— Diable ! je conseillerai à Éric de se garer de ce boyard.
— Est-ce que votre ami serait trop bien avec la princesse Morphine ?
— Oh ! je ne dis pas cela. Elle le charge de ses opérations et il gagne de superbes courtages, mais je pense que c’est tout, dit avec empressement Julien, qui ne tenait pas à mettre dans la confidence des secrets de son camarade Duroc. Je plaisantais tout à l’heure en imaginant qu’il dînait chez sa cliente. La vérité est que je ne sais pas où il est allé ce soir, et la preuve c’est qu’Edmond et moi nous allons souper sans lui.
— Vous soupez encore, vous autres. Heureux âge !
— Bah ! vous êtes aussi jeune que nous. Voulez-vous en être ? Je vous présenterai à une Hongroise de distinction… la baronne de Lugos…
— Qui a loué tout meublé le petit hôtel qu’habitait Francine Verdier, rue Jouffroy.
— Ah ! ça, vous savez donc tout ?
— Mon Dieu, non. Mais j’ai entendu parler de la baronne à mon cercle où on est très au courant des arrivages. On dit qu’elle est remarquablement jolie et je serais charmé de la connaître.
— Alors, venez avec nous, mon cher. Lucie Travers en est, et ces dames nous attendent dans un cabinet des Champs-Élysées, au bord de l’eau. Il fait un temps superbe et si une promenade d’un quart d’heure ne vous effraie pas…
— En aucune façon. J’éprouve même le besoin de prendre l’air et de fumer un cigare… j’en ai d’excellents à vous offrir.
— En route donc ! dit Fresnay. C’est l’heure. Je me suis assez dévoué pour les inondés.
Edmond ne fit pas d’objection. Il se serait bien passé de la société de dont il goûtait peu les mérites, mais, d’un autre côté, il n’était pas fâché que la présence de cet homme mûr modifiât une partie carrée qui ne le tentait guère, car depuis un certain temps les demoiselles à la mode lui étaient devenues fort indifférentes.
Son cœur était pris et s’il n’avait pas encore renoncé complètement à la vie joyeuse, c’est qu’il ne voulait pas laisser voir à ses camarades qu’il aimait sérieusement une jeune fille dont il n’était pas certain d’être aimé.
Edmond avait encore un autre motif pour ne pas fausser compagnie à l’homme si bien informé qui amusait tant Julien Fresnay.
Il savait à quoi s’en tenir sur la liaison du frère de Laure Duroc avec l’étrangère de la rue de Tilsitt et les renseignements que venait de donner sur cette princesse Morphine l’inquiétaient. Il espérait amener l’ancien diplomate à les compléter, et il comptait adjurer dès le lendemain l’imprudent Éric de rompre une intrigue qui menaçait de mal finir.
Il suivit Julien qui avait pris le bras de son invité et qui louvoyait pour gagner la sortie.
Cinq minutes après, ils débouchaient tous les trois sous les arcades de la rue de Castiglione et ils se dirigeaient vers les Champs-Élysées.
Le trajet qu’ils avaient à faire n’était pas long, mais, à Paris, entre un bal de charité et un souper dans un restaurant de nuit, il y a place pour une aventure.
Aucun d’eux — pas même le sagace Piédouche — ne prévoyait celle qu’ils rencontrèrent en chemin.
La nuit était claire et le ciel étoilé : un temps fait à souhait pour battre le pavé avant de s’enfermer dans un de ces cabinets où on ne respire que le parfum capiteux des truffes et où la chaleur moite du gaz vous congestionne en vous coupant l’appétit.
Le printemps finissait à peine, et en cette saison mixte, à trois heures du matin, Paris est couché, Paris n’est pas levé, Paris dort, surtout dans les quartiers élégants.
Les voitures circulent encore, ramenant chez eux des noctambules attardés ou des pontes décavés, mais les piétons sont rares aux abords des Champs-Élysées, et devant les trois soupeurs qui venaient de quitter le bal, les arcades de la rue de Rivoli s’alignaient à perte de vue, silencieuses comme le promenoir d’un cloître. Leurs pas résonnaient sous la voûte solitaire et le bruit de l’orchestre roulant ses derniers accords ne leur arrivait plus qu’à l’état d’harmonie vague.
Cet écho lointain de la fête de charité semblait avoir mis en belle humeur. Entre deux bouffées qu’il tirait de son cigare, il sifflotait l’air qu’on jouait dans la salle de danse et il lui arrivait même de marquer la mesure en esquissant un pas de mazurke.
— Et dire qu’il y a des gens qui verront lever l’aurore à travers les vitres de l’Hôtel-Continental, s’écria-t-il. Ils veulent bien donner un louis pour les inondés dont ils se moquent parfaitement, mais ils tiennent à en avoir pour leur argent. C’est bête la philanthropie qui valse.
— Moins bête que la philanthropie qui fait des conférences, dit Julien. En valsant, les femmes montrent leurs épaules, et j’apprécie fort la bienfaisance décolletée. Vous ne la dédaignez pas non plus, puisque vous êtes venu, cher monsieur Piédouche.
— Oh ! moi, je vais partout… même à la Bourse.
— Et vous n’y faites pas de spéculations malheureuses, car, si je ne me trompe, vous avez chez le patron un joli compte créditeur. Mais je suppose que vous allez de préférence dans les endroits où on ne s’ennuie pas.
— C’est le moyen de ne pas vieillir. Je suis sur le occidental de la vie et je tiens à ne pas y glisser trop vite. Je me raccroche aux jeunes tant que je peux, et je vous sais un gré infini de m’avoir accepté comme convive. Je tâcherai de ne pas attrister ces dames.
— Je suis sûr que vous plairez à la baronne. Elle aime les hommes bien posés dans le monde et elle sera très flattée de souper avec un ancien diplomate… car vous l’avez été, n’est-ce pas ?
— Je le suis toujours un peu, quoique j’aie depuis longtemps quitté la carrière. On me confie encore quelquefois des missions délicates et je m’en charge volontiers… quand elles me conviennent, car, Dieu merci, je n’ai pas besoin de courir après les récompenses. J’ai une fortune indépendante. Mais j’aime à débrouiller les affaires difficiles. Je suis né observateur et il m’est agréable de ne pas laisser se rouiller les aptitudes que la nature m’a départies. Lorsque je n’en ai pas l’emploi officiel, je les utilise pour mon plaisir.
J’observe les gens que je rencontre, même ceux que je ne connais pas, et je m’amuse à diagnostiquer leur caractère dans le seul but de me tenir en haleine. Je ne peux pas voir un homme passer dans la rue sans chercher à deviner ce qu’il est et je ne peux pas m’empêcher d’étudier un peu ceux que je fréquente.
— Alors, dit en riant Fresnay, vous m’avez étudié, moi qui ai souvent l’avantage de recevoir et d’exécuter au mieux vos ordres de vente et d’achat.
— Mon Dieu, oui.
— Vous seriez bien aimable de m’apprendre ce que je suis et ce que je deviendrai, car je n’en sais rien moi-même.
— Vous êtes un philosophe gai et avec votre esprit pratique, vous ferez certainement fortune.
— C’est la grâce que je me souhaite et j’accepte cet horoscope. Tirez maintenant celui de mon camarade Edmond.
— Je n’y tiens pas, dit vivement Edmond, et je trouve que tu abuses étrangement de la complaisance de .
— Mais non, mais non, répliqua l’observateur par vocation. Je n’ai pas eu, monsieur, l’honneur de vous voir souvent, mais je puis affirmer que vous n’avez pas du tout le même caractère que votre ami ; vous êtes sentimental et mélancolique, avec une tendance à l’exaltation. Je puis aussi vous prédire que vous renoncerez un jour aux affaires et que vous vous marierez par amour.
— Bien touché, parbleu ! s’écria Julien. Edmond de Chemazé, ici présent, est un gentilhomme fourvoyé dans les bureaux d’un agent de change. Il souffre d’en être réduit à empocher des courtages et il n’aspire qu’à s’en aller vivre en province avec une femme aussi légitime qu’adorée. Il finira bon père, bon époux, maire de sa commune et marguillier de sa paroisse
Passons à Éric Duroc, cher sorcier. Comment finira-t-il celui-là ?
— Mal, s’il était pris dans les filets de la princesse Morphine, répondit sans hésiter . Mais j’espère pour lui qu’il évitera les pièges enguirlandés de cette sirène, et quoique je le connaisse peu, il me semble être de force à se défendre.
— Qu’aurait-il donc à craindre s’il se laissait séduire ? demanda timidement Edmond qui se préoccupait beaucoup plus que son ami Fresnay des suites de cette intrigue russe.
— Tout. Elle prendrait plaisir à le rendre fou et quand elle lui aurait vidé la cervelle et brisé le cœur, elle le rejetterait comme on jette un citron dont on a exprimé le jus. Elle n’a jamais aimé personne ; elle n’a que des caprices et elle fait le mal pour le mal.
— Mais c’est donc un monstre que cette femme ?
— Non, c’est une blasée qui cherche des sensations nouvelles et qui ferait sauter Paris pour satisfaire une fantaisie. Elle s’éprendra peut-être un jour d’un cabotin qui la battra. Ce sera justice. Mais, en attendant, il faut la fuir, et si j’avais l’âge et la figure de , je ne donnerais pas dans les princesses. Je me contenterais d’une baronne d’occasion, comme cette brave Hongroise qui ne demande qu’à faire fortune en s’amusant, ou même de Lucie Travers qui n’a de prétentions ni à la noblesse, ni à la vertu. Vivent les bonnes filles ! avec elles du moins on n’expose que son argent.
Il me tarde d’être présenté à vos invitées, et il me semble qu’elles doivent s’impatienter.
— Bah ! elles ne perdront rien pour attendre, et d’ailleurs elles n’attendront pas longtemps. Je vois d’ici les fenêtres éclairées du restaurant.
Tout en causant, ces messieurs étaient arrivés à la place de la Concorde, et en la traversant, ils venaient de dépasser l’entrée de la grande avenue des Champs-Élysées.
Ces vastes espaces étaient déserts et on n’entendait que ce murmure confus qu’on prendrait pour le souffle de Paris endormi.
Les lanternes de quelques voitures brillaient devant les portes des deux cercles, entre la rue Royale et l’avenue Gabriel, mais du côté du pont, la solitude était complète.
Le Cours-la-Reine et le quai qui borde la Seine sont des voies peu fréquentées à cette heure de nuit, et les quinconces qui entourent le palais de l’Industrie le sont encore moins, surtout quand il fait un froid sec.
Les voleurs pourraient y opérer aussi tranquillement que dans la forêt de Bondy, et s’ils n’y travaillent pas, c’est moins par crainte des sergents de ville que faute de passants à dévaliser.
Cette nuit-là, par exception, les honnêtes gens pouvaient s’y risquer sans péril, car l’établissement où Julien avait commandé le souper était illuminé du haut en bas et devait attirer des couples désireux de se restaurer ailleurs qu’au buffet du bal de bienfaisance.
Jusqu’alors cependant, ils n’étaient pas très nombreux, car il n’y avait pas, autour du pavillon isolé que les dîneurs encombrent pendant l’été, ce mouvement qui annonce un rassemblement de cochers et de commissionnaires.
Les deux amis et le compagnon qu’ils avaient recruté à l’Hôtel-Continental prirent pied sur la contre-allée en face du bureau des tramways, et ils hâtaient le pas pour arriver plus vite, quand s’arrêta tout à coup en posant sa main sur le bras de Julien, qui lui dit, tout étonné de ce temps d’arrêt :
— Qu’avez-vous donc ?
— Vous ne voyez pas un homme là-bas qui se glisse entre les arbres ? répondit à demi-voix l’ex-diplomate.
— Je le vois parfaitement. Eh bien ?
— Que porte-t-il sur son dos ?
— Un sac, à ce qu’il me semble.
— C’est un sac en effet.
— Et comme cet homme est coiffé d’un chapeau à larges bords, à la mode d’Auvergne, j’en conclus que c’est un charbonnier qui va servir une pratique et que le sac contient du charbon.
— Servir une pratique à trois heures du matin ! Vous n’y pensez pas, mon cher.
— Le fait est que ce n’est pas l’heure où les s’approvisionnent de combustible. Mais qu’est-ce que ça nous fait ?
— À vous, rien. Moi, je vais profiter de cette occasion pour vous montrer que j’ai du coup d’œil.
— Montrez, cher monsieur Piédouche. Je ne comprends pas du tout, mais je ne demande qu’à m’instruire.
— Je vous parie cinq louis que cet homme est un voleur et que le sac qu’il porte est plein d’objets volés…
— Que le voleur se propose de jeter dans la rivière, alors, car il y va tout droit.
— C’est ce que nous verrons. Tenez-vous le pari ?
— Ma foi, je veux bien, pour la singularité du fait. Mais comment saurons-nous qui a gagné ?
— Venez avec moi.
— Vous voulez aborder cet individu ?
— Parfaitement, et lui demander ce qu’il porte.
— Et s’il refuse de vous répondre ?
— Nous l’empoignerons et nous le forcerons à ouvrir son sac.
— Ah ! ça, vous voulez donc nous faire mettre au poste ? Ce pauvre diable criera : au secours ! Il surgira deux gardiens de la paix qui nous arrêteront pour attaque nocturne. Merci ! je préfère souper avec la baronne.
— Tant mieux si les gardiens de la paix viennent nous prêter main-forte. Je suis certain que ce faux charbonnier est un voleur… et peut-être pis. Mais vous êtes libres de me laisser agir seul. Moi, j’entre en chasse. Qui m’aime me suive, conclut en sautant dans l’allée.
— Décidément, c’est de la haute folie, murmura Julien. Mais il ne sera pas dit que nous vous aurons lâché au moment de l’action. Et puis, je tiens à mes cinq louis. Viens-tu, Edmond ?
Edmond marcha en haussant les épaules. Il était tout à fait de l’avis de Julien ; mais il n’était pas fâché de voir comment finirait cette aventure où se révélait sous un aspect inattendu.
L’homme au sac avait de l’avance et se dirigeait vers le quai. Il allait assez lentement, courbé qu’il était sous le poids de son fardeau, et il ne paraissait pas s’être aperçu qu’on l’observait, car il ne se retournait pas pour regarder derrière lui. Il s’arrêta un instant au bord de la chaussée, peut-être pour s’assurer qu’il n’y avait personne ; puis il la traversa et il se mit à longer le parapet en descendant vers le pont des Invalides.
— Suivons-le à distance, sans quitter la contre-allée, dit tout bas .
— Vous renoncez à l’accoster ? demanda ironiquement Julien.
— Non, mais le moment n’est pas venu. Vous ne devinez donc pas qu’il cherche un escalier pour descendre sur la berge ?
— Parbleu ! Il va porter son chargement à un bateau amarré dans ces parages. Le charbonnier est un débardeur.
— Ni l’un, ni l’autre, croyez-moi. Les débardeurs ne travaillent pas la nuit. Votre pari est perdu, mon cher.
— Pas encore… Mais je voudrais bien savoir ce que vous comptez faire.
— Attendre qu’il descende, et dès qu’il aura disparu derrière le parapet, courir à l’escalier. La berge est très large et il ne peut pas aller vite à cause de son sac. Nous le rattraperons avant qu’il ait atteint le bord de la Seine. Je dis : nous, parce que vous paraissez décidés à m’aider, mais si vous avez peur de ce gaillard-là, vous pouvez rester sur le quai. Je l’arrêterai bien sans vous.
— Peur ! allons donc ! Nous irons jusqu’au bout… Et cela d’autant plus volontiers que cette poursuite commence à m’intéresser.
Edmond se tut, mais il pensait comme son ami.
L’homme, un instant après, arriva à une coupure qui donnait sur un escalier de bois, placé là pour la commodité des passagers des bateaux-mouches, et s’y engagea sans hésiter.
— En avant ! dit Piédouche.
Et il se lança sur la chaussée de toute la vitesse de ses jambes.
Aiguillonnés par l’exemple et aussi par la curiosité, les deux amis en firent autant.
Naturellement, Piédouche, qui était parti avant les deux jeunes, arriva bon premier à la coupure du parapet, mais ils le rejoignirent en trois enjambées et ils purent voir comme lui l’homme au sac descendant lourdement l’escalier.
Ils le virent même beaucoup mieux qu’ils n’avaient encore pu le faire, car il y avait tout près de là un bec de gaz, et si pur que fût le ciel, l’obscure clarté qui tombe des étoiles ne vaut pas, pour distinguer nettement les objets, les feux d’un simple candélabre municipal.
Ce singulier noctambule était bien un charbonnier ou un portefaix, s’il fallait s’en rapporter à son costume — veste de velours brun, large pantalon vert bouteille, chapeau noir à grands bords rabattus sur la nuque, et gros souliers ferrés qui sonnaient sur les marches de bois. Mais son encolure n’était pas celle d’un fort de la halle, ni même celle d’un Auvergnat. Il paraissait assez grand, mais il n’avait pas les épaules larges, et il pliait visiblement sous la charge qu’il portait.
Où allait-il ? on n’apercevait pas le moindre tas de charbon sur la berge et pas un chaland n’était amarré à quai.
Julien qui avait constaté du premier coup d’œil l’absence de tout bateau de transport et de tout dépôt de marchandises, fit ce raisonnement en moins d’une seconde, et se prit à penser que pourrait bien gagner son pari.
On allait savoir à quoi s’en tenir. Il suffisait pour cela d’exécuter le plan conçu par l’ancien diplomate et rien n’était plus facile. L’homme ne se doutait pas encore que trois passants l’avaient suivi et le serraient de près. Ils n’avaient qu’à lui laisser faire quelques pas sur le talus pavé qui descend vers la Seine et à tomber sur lui, tous les trois en même temps.
Malheureusement, la patience n’était pas au nombre des qualités que possédait Julien Fresnay, gai compagnon, bon camarade et remisier sans reproche.
L’individu suspect était à peine arrivé au bas de l’escalier que ce maladroit auxiliaire de se mit à crier :
— Hé ! l’ami ! arrêtez un peu !… Je voudrais vous acheter un boisseau de charbon.
Cette facétie déplacée fit tout manquer.
L’homme se retourna, se redressa, montrant un visage barbouillé de noir comme la face d’un ramoneur, vit Piédouche qui se précipitait pour le saisir et prit son parti sans hésiter.
Il n’avait plus le temps de gagner le bord de l’eau, il ne pouvait plus remonter l’escalier, puisque trois personnes lui auraient barré le passage, et il lui eût été difficile de courir, chargé comme il l’était.
Il laissa tomber son sac et il s’enfuit dans la direction du pont des Invalides.
— Bon voyage ! dit en riant Julien. Le sac nous reste, et nous allons voir ce qu’il y a dedans. C’est tout ce que je demande.
— Que le diable vous emporte ! répliqua Piédouche. Vous êtes cause que le coquin va s’échapper. Aidez-moi du moins à le poursuivre… Vos jambes sont meilleures que les miennes.
— Tiens ! c’est une idée… l’exercice me fera du bien… et puis, l’aventure devient amusante. Allons, Edmond, allons, mon gars, en chasse !… Quand nous aurons forcé la bête, nous reviendrons faire l’inventaire du sac.
Edmond ne se fit pas prier. Lui aussi, il commençait à prendre l’affaire à cœur et à croire que ne s’était pas trompé. Il lui répugnait bien un peu d’empiéter sur les attributions des agents chargés d’empoigner les malfaiteurs, mais il aurait eu mauvaise grâce à se montrer plus difficile qu’un grave personnage qui avait occupé jadis des emplois diplomatiques, et courait déjà comme un simple policier qui poursuit un filou.
Les deux jeunes gens l’eurent bientôt rejoint, et même dépassé, car il avait moins de vitesse que de fond, mais il ne se laissa pas distancer.
L’homme au sac avait de l’avance, mais il ne paraissait pas être de force à la conserver bien longtemps, car Edmond et Julien avaient des jarrets d’acier, du souffle, une ardeur sans pareille et la ferme résolution de ne s’arrêter qu’après lui avoir mis la main au collet.
Ils ne tardèrent guère en effet à gagner sur lui, et Piédouche, tout en perdant du terrain, ne se décourageait point. Il tenait bon afin d’arriver à la rescousse, lorsque la lutte s’engagerait, en admettant que le fuyard essayât de résister, après avoir essayé de se dérober.
On pouvait compter maintenant qu’on finirait par le prendre, car, en dépit de l’heure indue, on devait croiser, faisant leur ronde sur le quai, des sergents de ville qui s’inquiéteraient de cette course effrénée et descendraient sur la berge pour barrer le passage à l’homme, en vertu de ce principe qu’un individu qui se sauve est toujours suspect.
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