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Décapitée

Fortuné du Boisgobey · 1889 · Free in the US

210,056 words · about 14 h 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1889 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Décapitée&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Fortuné du Boisgobey
Language
French
Published
1889
Length
210,056 words · about 14 h 43 min
Sections
13 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (13)
  1. Texte entier about 7 h 21 min
  2. I about 36 min
  3. II about 41 min
  4. III about 41 min
  5. IV about 34 min
  6. V about 40 min
  7. VI about 56 min
  8. VII about 34 min
  9. VIII about 54 min
  10. IX about 40 min
  11. X about 24 min
  12. XI about 35 min
  13. XII about 6 min

Continue:

Texte entier

On dansait chez Paul Vitrac, le peintre de toutes les élégances, comme l’appelaient les chroniqueurs, depuis le succès de son dernier tableau, — une toile chatoyante qui représentait le champ de course de Longchamp, un jour de grand prix.

Merveilleusement décoré pour la circonstance, l’immense atelier de la place Pigalle regorgeait d’invités des deux sexes : beaucoup d’artistes, assez et pas trop de femmes de lettres, des étoiles du chant, de la comédie et du corps de ballet, voire des demoiselles de la haute galanterie, triées sur le volet et parfaitement acceptées, sur ce terrain neutre, par quelques grandes mondaines qui avaient intrigué pour se faire admettre à ce bal travesti.

Vitrac était reçu partout, et les gens les mieux posés venaient chez lui ; mais il ne reniait pas ses anciens camarades, moins bien traités par la fortune. Ils étaient tous de la fête, et ils y représentaient l’élément gai.

Les déguisements naturalistes étaient permis et les charges tolérées ; mais l’excentricité n’était pas obligatoire, et l’on acceptait très bien le domino pour les femmes et le manteau vénitien pour les hommes.

Deux jeunes gens, amis intimes, — un attaché aux affaires étrangères et un officier détaché à l’École de guerre, — s’étaient sagement contentés de ce moyen terme qui consiste à s’accrocher au cou, par-dessus l’habit noir, une espèce de petit collet doublé d’écarlate qu’on rejette sur l’épaule, à la façon des abbés d’autrefois.

Ce costume les dispensait de prendre part aux extravagances des rapins chevelus et ne les empêchait pas de valser à l’occasion. Mais ils se trouvaient là un peu dépaysés, et ils auraient pu dire, comme jadis le doge de Gênes, au palais de Versailles : « Ce qui m’étonne le plus, c’est de m’y voir. »

Ils y étaient pourtant arrivés des premiers, et à deux heures du matin, ils ne songeaient pas encore à partir.

Cantonnés dans un coin et n’étant ni des philosophes moroses, ni des sceptiques désabusés, ils s’amusaient de la joie des autres.

Le capitaine Jacques Cavaroc, du 9 cuirassiers, était un grand garçon brun qui n’engendrait pas, comme on dit, la mélancolie, et Julien de Jonville, plus sentimental et moins démonstratif que son ami, n’avait cependant aucun penchant à la tristesse.

— Décidément, dit Cavaroc, ce Vitrac est le roi des veinards. Les femmes se l’arrachent ; il gagne cent mille francs par an à mettre des toiles en couleur ; il sera décoré après le prochain salon, et ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il a du talent. Voilà ce que j’appelle un homme heureux.

— Es-tu bien sûr qu’il soit heureux ? demanda en souriant Jonville.

— Sûr ! non, parbleu ! on n’est jamais sûr de ces choses-là ; mais… est-ce que tu as des motifs de penser le contraire ?

— Il est amoureux… ça suffit pour qu’il ne jouisse pas d’un bonheur sans nuage.

— Ah ! il est amoureux ! Je ne l’aurais pas cru. Et de qui ?

— D’une femme que tu ne connais pas.

— Et qui ne veut pas de lui. Tu m’étonnes.

— Je n’ai pas dit qu’elle ne voulait pas de lui.

— À la bonne heure ! elles en raffolent toutes. Est-elle ici, ce soir ?

— Non, et c’est ce qui le désole.

— On ne s’en douterait guère. Il vient de danser le dernier quadrille en marchant sur les mains, et du diable si je devine où il s’est procuré les oripeaux dont il s’est affublé !

— Mon cher, les peintres ont, pour se travestir drôlement, des facilités qui nous manquent. Leurs ateliers sont pleins d’étoffes japonaises, de soieries orientales, de jupes andalouses et de costumes de caciques en plumes d’oiseaux. Ils n’ont qu’à choisir dans le tas. Vitrac n’a eu aucune peine à s’habiller en gueux .

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Je connais les gueux de Callot, mais…

— Tu ne connais pas les gueux ? Eh bien, en voilà un. Vitrac a pris dans sa garde-robe un habit de marquis de l’ancien régime… un habit de velours qu’il a tailladé avec des ciseaux, des dentelles admirables qu’il a déchirées et de magnifiques bas de soie qu’il a troués. C’est une idée originale qui lui coûtera au moins cinquante louis, car cette défroque est toute neuve, et il en a fait des loques ; mais il est assez riche pour se payer cette fantaisie.

— A-t-il payé aussi le déguisement de cette grande fille que je vois là-bas, habillée d’une robe brochée d’or qui s’en va par morceaux ? On dirait qu’ils se sont donné le mot pour se dégueniller.

— On aurait raison de le dire. Cette marquise dépenaillée, c’est la fameuse Vanda. Elle a commencé par être modèle à six francs la séance, et depuis trois ans elle ne pose plus que pour Vitrac. Elle le tient maintenant par l’habitude. C’est elle qui règne et gouverne ici. Elle finira par se faire épouser, comme Manette Salomon, dans le roman des Goncourt.

— Je me figurais que Vitrac était de force à se défendre.

— Oh ! il se défend tant qu’il peut, mais il sautera le pas tout de même, à moins que l’autre ne fasse un coup de tête.

— L’autre ?

— Oui, une femme du monde qu’il adore et qui le lui rend bien. Mais elle est mariée, et je doute qu’elle se décide jamais à planter là son mari. Vanda, du reste, n’est pas disposée à lui céder la place.

— Comment es-tu si bien informé ?

— J’ai surpris ce secret sans le vouloir, par hasard, et je le garderai, je te prie de le croire, car il n’a pas l’air tendre, ce mari, et s’il se doutait de ce qui se passe, l’intrigue se dénouerait par des catastrophes. Vanda non plus ne s’en doute pas, quoiqu’elle fasse bonne garde autour de son amant. Si elle le savait, Vitrac passerait un mauvais quart d’heure. C’est une gaillarde qui a bec et ongles.

— Tu me donnes l’envie de la connaître. J’aime beaucoup les femmes qui griffent, et, de plus, elle me paraît supérieurement construite.

— C’est son état. Je t’ai dit qu’elle posait dans les ateliers.

— Bon ! mais est-elle jolie ? On ne voit rien sous le masque.

— Voilà qu’elle l’enlève, et il me semble qu’elle vient à nous. Tu lui as peut-être donné dans l’œil.

Cavaroc se cambra, cavalièrement sa moustache et se mit à examiner en connaisseur l’amie attitrée de Paul Vitrac.

Le capitaine avait tout ce qu’il faut pour plaire à une irrégulière, et même à une femme du monde. Il le savait, et il jugea du premier coup d’œil que Vanda valait bien qu’il s’occupât d’elle.

Cette poseuse montée en grade était brune et pâle, avec de grands yeux d’un noir d’enfer, un teint mat et chaud, des lèvres aussi rouges qu’une fleur de grenadier et des dents éblouissantes qu’elle montrait volontiers.

Elle ressemblait à une gitana d’Espagne. Personne n’aurait deviné qu’elle était née à la Chapelle, rue de la Goutte-d’Or, dans une loge de concierge.

Son bizarre déguisement allait à sa beauté singulière, et elle le portait avec une aisance merveilleuse. Il semblait qu’elle n’eût fait toute sa vie que gueuser en robe de cour, et en s’attifant ainsi, elle avait poussé le réalisme aussi loin que possible.

À travers les déchirures dont elle l’avait zébré, son corsage laissait voir la moitié d’une gorge splendide ; ses bas de soie balafrés moulaient ses jambes rondes, ses pieds mignons traînaient des mules de satin noir éculées comme des souliers de pauvresse. Et, pour que rien ne manquât à cet accoutrement de grande dame indigente, elle allait à travers le bal, demandant l’aumône sur une assiette de porcelaine de Sèvres ébréchée.

Bien entendu, la quête n’était que pour la forme, et les invités se prêtaient à la plaisanterie en déposant sur l’assiette, au lieu de pièces d’or et d’argent, toutes sortes d’objets hétéroclites.

Cavaroc y aurait volontiers mis un billet de banque, car il avait de la fortune et il ne croyait guère au désintéressement des modèles qui ont posé l’ensemble ; mais il était renseigné sur celle-là, et quand elle lui dit, en lui présentant le plat : « Pour les jeunes filles qui ont mal tourné, s’il vous plaît ! » il répondit gaiement :

— Si vous en étiez, je donnerais tout ce que je possède.

— Je n’exigerais pas tant, répondit en riant la quêteuse ; mais puisque vous êtes si bien disposé, vous ne refuserez pas de conduire le cotillon avec moi.

— Quoi ! s’écria Cavaroc, habillé comme je suis, en manteau vénitien !… quand tous ces messieurs ont inventé des déguisements aussi artistiques et presque aussi spirituels que le vôtre ! Vous n’y pensez pas, marquise, je serais ridicule.

— Pas du tout, monsieur, vous ferez très bonne figure, et je vous promets que vous vous amuserez. Il y aura une surprise.

Si Cavaroc avait su laquelle, il aurait assurément décliné la proposition ; mais il ne pouvait pas deviner qu’un joyeux bal masqué allait finir comme un gros mélodrame.

— Je suis sûre que vous n’avez encore fait que vous ennuyer ici, reprit Vanda. C’est, je crois, la première fois que vous y venez ?

— Oui, madame, répondit Cavaroc, et je sais un gré infini à de m’avoir invité.

— Alors, vous acceptez ?

— Avec joie.

— Merci, mon capitaine.

— Comment savez-vous que je suis capitaine ?

— Oh ! ça se voit… et puis, je me suis informée. Je sais même que vous êtes à l’École de guerre et que vous demeurez avenue de Lamotte-Piquet… C’est Tire-Lire qui me l’a dit.

— Qui ça, Tire-Lire ? demanda en riant Cavaroc. Une femme ?

— Non. Je ne connais pas de femmes. Tire-Lire, c’est Jean Dangalas, le meilleur élève de Vitrac… On l’a surnommé Tire-Lire, parce qu’il n’a jamais un sou d’économies… une blague d’atelier. Voulez-vous le voir ? Regardez là-bas, ce grand dégingandé en blouse et en casquette à trois ponts qui pince un cavalier seul. Il manque de tenue, mais il ne manque pas de talent et il a une foule d’autres qualités.

— Je n’en doute pas et je suis très flatté d’être si connu dans le monde des artistes.

— Il ne tient qu’à vous de l’être encore plus. Faites comme , qui ne dédaigne pas de se montrer ici quelquefois.

— Pas aussi souvent que je voudrais, dit l’attaché ; je m’y amuse toujours et j’aime beaucoup Vitrac.

— Il vous le rend bien ! Tenez, il vient à nous. Je parie qu’il va vous demander pourquoi vous ne nous amenez jamais .

— Ne serait-ce pas plutôt qu’il s’inquiète de notre colloque prolongé ? demanda le capitaine en baissant la voix.

— Lui, jaloux ! s’écria Vanda. Oh ! non, Dieu merci ! S’il l’était, je le lâcherais.

Et s’adressant au peintre, qui était maintenant à portée de l’entendre :

— N’est-ce pas, mon petit Paul, que tu n’es pas jaloux ?

— De ces messieurs, pas du tout, répondit Vitrac. La preuve, c’est que je viens les prier d’être moins rares. On ne vous voit plus, mon cher Jonville, et vous, monsieur, puisque vous avez bien voulu être des nôtres ce soir, j’espère que vous me ferez l’honneur de venir, quand il vous plaira, fumer un cigare ici… sans manteau vénitien. Vous me trouverez en veston d’atelier, et je serai très heureux de vous présenter les que je reçois habituellement. Vous verrez que nous ne sommes pas si fous que nous en avons l’air. Ce n’est pas tous les jours la mi-carême.

— Malheureusement ! dit Vanda. Je viens de promettre au capitaine que, cette nuit, la fête finirait par des extravagances.

— Oui !… l’entrée d’une bande joyeuse, recrutée par mon élève Dangalas, dit Tire-Lire… Je ne sais pas quelle insanité il a imaginée… il ne m’a pas mis dans la confidence de ses projets… mais on peut s’en rapporter à lui, ce sera énorme ! et il faudra bien que je m’en mêle… Vous, messieurs, vous ne serez que spectateurs, et j’espère que vous rirez.

— Je n’en doute pas, dit poliment le capitaine, et je…

— Vous savez que je compte sur vous pour le cotillon, interrompit Vanda.

Et s’accrochant au bras de Vitrac, elle l’entraîna sans lui laisser le temps d’écouter la fin du compliment que Cavaroc était en train de tourner pour remercier l’artiste de son invitation.

Les deux amis reprirent leur causerie où elle en était restée.

— Que dis-tu de ce couple ? demanda Jonville.

— Je dis que cette créature est superbe, et que si je lui plaisais autant qu’elle me plaît…

— Tu lui plais… et ferme ! Je la connais, c’est une fille à toquades, et je te prédis qu’elle ne s’en tiendra pas aux avances qu’elle vient de te faire. Elle ne demande qu’à marcher. Vas-y donc, si le cœur t’en dit… seulement, méfie-toi. Elle est sujette à s’emballer, et si tu la laissais te gagner à la main, elle te mènerait loin.

— Oh ! j’en ai dressé de plus difficiles ! mais je ne voudrais pas jouer un mauvais tour à un garçon qui m’est sympathique.

— Vitrac ! tu lui rendrais un fameux service en le débarrassant d’elle.

— Un service dont il ne me saurait aucun gré.

— Si, plus tard… comme on sait gré au dentiste qui vous a arraché une dent gâtée ; on oublie qu’il vous a fait souffrir.

— Mais, pendant qu’il opère, on lui enverrait volontiers un coup de poing. Je ne veux pas me faire une querelle à propos d’une farceuse. Et puis, je te le répète, Vitrac m’est sympathique. Avec ses cheveux crépus et sa physionomie tourmentée, il a une tête d’artiste, et je le plains sincèrement d’être tombé dans les griffes de cette Vanda.

— Raison de plus pour l’en tirer.

— En prenant sa place ? merci ! Que ne t’en charges-tu ?

— Impossible. Elle n’aime que les bruns, et j’ai le malheur d’être blond ; de plus, elle m’exècre, parce qu’elle se figure que je donne de mauvais conseils à son amant.

— Sait-elle que tu connais l’autre, la femme du monde ?

— L’autre ? Mais je ne la connais que pour l’avoir aperçue en voiture avec son mari. On ne voit qu’eux au Bois et aux Champs-Élysées.

— Alors, comment as-tu deviné qu’elle est la maîtresse de Vitrac ?

— C’est toute une histoire, et le moment n’est pas venu de te la raconter, d’autant qu’elle t’intéresserait peu. Mais je suis certain que Vitrac est l’amant de cette étrangère.

— Ah ! c’est une étrangère ?

— Oui. C’est tout ce que je puis t’apprendre, et c’est trop, car, je te l’ai déjà dit, la moindre indiscrétion coûterait cher au deux amoureux. Le mari les tuerait comme une paire de pigeons.

— Plus fort qu’Othello, alors ! Othello ne tua que sa femme.

— Tu ris ! C’est très sérieux, je te l’affirme. Mais il est temps que nous nous répandions un peu dans le bal. Si nous restions à philosopher dans ce coin, on nous prendrait pour des empêcheurs de danser en rond. Justement, voilà une mascarade qui fait son entrée. Il faut voir ça de près.

Cavaroc ne demandait pas mieux.

Une bande costumée en personnages de l’Assommoir et de Germinal venait d’envahir l’atelier : Coupeau, Mes Bottes, Gueule d’Or et autres, représentés par des rapins. Il y avait même une Mouquette plantureuse qui devait être une habituée du café du Rat mort, situé dans le voisinage.

Ce n’était pas très neuf. Le capitaine, qui s’attendait à des farces plus originales, se proposait de demander à Vanda si ce cortège naturaliste était la surprise qu’elle venait de lui annoncer ; mais Vanda avait disparu. Elle s’était perdue dans la foule, et pour le moment, il ne s’agissait pas d’organiser le cotillon promis, car les bons drilles avaient déjà mis en branle une contredanse qui promettait de devenir orageuse.

Refoulés par leurs évolutions désordonnées, les autres invités se contentaient de regarder, mais ils comptaient que le spectacle allait se corser, car les danseurs avaient le diable au corps, et la Mouquette paraissait disposée à jouer consciencieusement son rôle, jusques et y compris la célèbre exhibition qui figure dans le roman du maître des réalistes.

Tire-Lire était accouru du fond de l’atelier, et il avait pris aussitôt le commandement de cette troupe de fous. Planté sur ses longues jambes, au milieu de la bacchanale, il exécutait des pas de caractère, sans se préoccuper des compagnons qu’il bousculait.

— Ils ne sont pas drôles du tout, grommelait Cavaroc. Nous en aurions vu tout autant à l’Élysée-Montmartre.

— Attendons ! murmura Jonville ; la surprise est sans doute pour la fin. Je suppose que tu n’y tiens pas beaucoup, mais tu viens de t’engager pour le cotillon, et d’ailleurs Vitrac nous en voudrait si nous partions avant le souper.

— Ah ! il y a un souper ?

— Splendide, mon cher. Et je réponds des vins. J’en ai goûté en déjeunant ici. Vitrac a une cave de premier ordre.

— Diable ! c’est rare… surtout chez un peintre…

— Vitrac n’est pas un peintre comme les autres ; c’est un raffiné en toutes choses… en art, en vins, en chevaux, en femmes.

— Je ne dis pas le contraire, mais je trouve que son bal est « vieux jeu ». Des rapins qui se disloquent pour ébahir des déclassées qui font semblant de se cacher sous un domino… et voilà un ermite en froc et en cagoule !… un peu démodé, son déguisement ! J’imagine qu’il va dire la bonne aventure aux dames… ce sera complet !

Jonville toisa le nouveau venu, qui s’était arrêté à l’entrée de la salle de bal, et vit que c’était un colosse — six pieds de haut et des épaules à porter le monde.

Masqué jusqu’aux dents sous son capuchon rabattu, cet étrange invité ne montrait pas même ses mains, qu’il avait fourrées dans les larges manches de sa robe de bure et qu’il tenait croisées sur sa ceinture de corde.

Personne ne prit garde à cette apparition.

Ceux qui n’étaient pas du quadrille épileptique formaient le cercle autour de ceux qui le dansaient et ne s’inquiétaient pas de ce qui se passait derrière eux.

Cavaroc et Jonville, placés au dernier rang des spectateurs, avaient été seuls à remarquer l’entrée de l’ermite, qui s’était arrêté sur le seuil et qui s’y tenait, immobile et raide, comme s’il eût été en pierre.

— Bon ! s’écria le capitaine, voilà qu’il prend des attitudes ! Il pose pour la statue du Commandeur.

— Je crois plutôt qu’il cherche des yeux quelqu’un, dit Jonville. Je les vois briller à travers les trous de sa cagoule, ses yeux.

— C’est égal, Vitrac a invité là un monsieur qui n’est pas dans le train, comme ils disent maintenant. On ne se déguise plus en ermite depuis qu’on ne lit plus les romans du vicomte d’Arlincourt. Ce monsieur retarde de soixante ans.

— C’est peut-être un bourgeois du quartier qui s’est faufilé ici, pour savoir comment les artistes s’amusent. Vitrac, que j’aperçois là-bas, n’a pas l’air de le connaître ; Vanda non plus, et ils l’ont certainement vu, car avec sa taille de carabinier il domine la foule.

— Ah ! il se décide à changer de place.

— Je crois même qu’il vient à nous, murmura l’attaché, qui commençait à se préoccuper de ce personnage.

Il ne se trompait pas. L’encapuchonné s’approchait, marchant à pas comptés, et ne tarda guère à lui adresser la parole.

— Pardon, monsieur ! dit-il poliment, pourriez-vous me montrer le maître de la maison ?

La demande était inattendue, et Jonville, étonné, n’y répondit qu’après une pause.

— Le voici, monsieur, dit-il en désignant du doigt Vitrac.

— Ce jeune homme habillé en marquis ?

— Parfaitement.

L’ermite remercia d’une inclination de tête et s’en alla, à reculons, se remettre en vedette près de la porte.

Jonville prit le capitaine par le bras et l’emmena un peu plus loin pour lui souffler à l’oreille :

— Eh bien, j’avais deviné ! Vitrac n’a pas invité cet animal.

— On entre donc ici comme dans un moulin ? dit Cavaroc. Quel drôle de monde !

— Dans le grand, mon cher, on en voit bien d’autres, et d’ailleurs, une nuit de mi-carême, on n’est pas tenu de montrer patte blanche pour être admis à une fête masquée ; c’est même ce qui en fait le charme.

— Tu as beau dire, tu ne m’ôteras pas de la cervelle l’idée que ce vilain bonhomme prépare un mauvais coup. Depuis que tu lui as indiqué ton ami Vitrac, il ne le perd pas de vue. Et puis, pourquoi s’obstine-t-il à monter la garde à la porte ? S’il était venu pour s’amuser, il circulerait dans le bal. On dirait qu’il attend quelqu’un.

— Il précède peut-être les acteurs de la grande farce finale, et comme il doit y jouer un rôle, il guette leur arrivée… Il est monté ici en éclaireur, pour voir où en est la fête, et dès que l’intermède naturaliste aura cessé, il appellera ses camarades, qui attendent le signal au bas de l’escalier.

— C’est possible, mais je parierais que la farce sera lugubre… quelque chose comme l’arrivée des cercueils, au dernier acte de Lucrèce Borgia.

— Je préférerais le divertissement turc qui termine le Bourgeois gentilhomme, dit gaiement Jonville ; mais, quoi qu’il en soit, voici la ronde qui se forme ; c’est le bouquet de ce feu d’artifice chorégraphique… après, nous verrons du nouveau.

— Espérons-le, conclut le capitaine en haussant les épaules.

Et sans s’occuper davantage de l’ermite mystérieux, les deux amis ne pensèrent plus qu’à regarder les danseurs qui organisaient une farandole tout à fait inusitée dans les salons du noble faubourg.

Ils se tenaient tous par la main et ils allaient, élargissant le cercle, refoulant les curieux et recrutant des compagnons de bonne volonté qui ne se faisaient pas prier pour tourner avec eux.

L’orchestre s’était mis à jouer l’air du chœur des démons de Robert le Diable ; tous ces affolés accompagnaient la musique en chantant à plein gosier et en frappant du pied comme des Auvergnats qui dansent la bourrée.

C’était un vacarme à ne pas s’entendre. Le plancher tremblait et les vitres frémissaient.

Vanda gambadait comme les autres, et Vitrac lui-même s’était laissé entraîner dans ce tourbillon qui finit par envahir tout l’atelier, si bien que les rares récalcitrants se trouvèrent collés contre les murs.

Cavaroc en était et jurait comme un païen. Jonville essayait de le calmer, mais il n’y réussissait guère, et peu s’en fallut que l’irascible capitaine ne se dégageât en jouant des poings.

Il allait certainement en venir aux voies de fait, lorsqu’il se sentit violemment poussé par derrière.

Il se retourna, tout prêt à boxer le malotru, qu’il soupçonnait d’être l’ermite, car la ronde l’avait fait reculer jusqu’à la porte, où se tenait cet enfroqué.

Ce n’était pas l’ermite. Cavaroc avait été poussé et presque renversé par un autre colosse, déguisé en fort de la halle et portant sur son dos un énorme sac de farine. Et Cavaroc eut à peine le temps d’entrevoir ce brutal qui, brochant comme un sanglier, rompit la chaîne des danseurs et vint se placer au milieu d’eux.

— Cette fois, dit en riant Jonville, je crois bien que c’est la grande surprise annoncée. Nous n’aurons rien perdu pour avoir attendu.

Les autres crurent, comme lui, que cette scène faisait partie du programme de la fête, car, au lieu de se coaliser pour chasser l’intrus, ils l’acclamèrent. Les mains se renouèrent, et la ronde continua.

À quels exercices grotesques allait se livrer ce portefaix de fantaisie ? Précédait-il une bande joyeuse de rapins habillés comme lui, et allaient-ils tous ensemble danser une figure composée tout exprès pour la circonstance ?

Était-ce une entrée de fariniers, comme il y a dans certaines comédies de Molière des entrées d’apothicaires ?

Impossible de le deviner. Impossible même de voir le visage de cet homme, car il s’était affublé d’une barbe postiche qui en cachait la moitié, et le reste disparaissait sous le large rebord de son immense chapeau, enfoncé jusqu’aux yeux.

— Tous invisibles ! dit entre ses dents Cavaroc, qui pensait encore à l’ermite. Ils se sont donné le mot pour se rendre méconnaissables. Si c’est là le fameux amusement que Vanda nous a promis, je déclare que je le trouve très plat.

— Tu te prononces trop tôt, dit Jonville, toujours optimiste. Ce travesti nous prépare sans doute un tour de son métier. Laisse-lui le temps de l’exécuter.

D’un tour d’épaule, comme savent en donner les forts de la halle, l’homme se débarrassa de son sac, qui resta planté debout, au milieu de l’atelier, et se mit à défaire le lien qui le nouait par en haut.

— Là ! s’écria Jonville, qu’est-ce que je te disais ! cette poche enfarinée, c’est le sac à malice, et il va en sortir quelque chose d’abracadabrant.

— S’il en sort une femme en costume d’Ève, je confesserai que la farce est inédite, ricana le capitaine.

— Je crois bien qu’elle a déjà été faite dans un cabinet du café Anglais, au temps où l’on soupait encore au Grand Seize ; mais ici, elle serait un peu risquée. Les belles dames qui se sont aventurées chez Vitrac se voileraient la face, et elles ne lui achèteraient plus de tableaux.

— Où sont-elles donc, ces grandes mondaines ? Je n’en ai pas aperçu une seule.

— Parbleu, sous le masque, toutes les femmes se ressemblent.

Pendant que ces messieurs échangeaient ces propos, le fort de la halle empoignait le sac par le fond, le renversait et vidait sur le parquet un hectolitre de farine.

Des nuages blancs s’envolèrent de ce tas et se répandirent si bien que les spectateurs les plus rapprochés se trouvèrent tout à coup poudrés à blanc et qu’on n’y voyait plus clair.

— Voilà une fumisterie du plus mauvais goût ! s’écria le capitaine en secouant ses habits. J’ai bonne envie de corriger ce drôle.

— Le fait est que cette charge est assez bête, murmura Jonville ; mais je ne puis pas croire que ce soit tout… j’ai entendu tomber un corps lourd.

— Et tu t’imagines que c’est la surprise ! tu y crois encore, à la surprise ? Eh bien, tu es le seul, car la ronde s’est rompue, et les fous qui la dansaient sont furieux contre cet escogriffe.

— Non, mon cher, ils se précipitent pour regarder de près l’objet qui vient de rouler sur le plancher.

Faisons comme eux.

Cavaroc se jeta en avant, beaucoup moins pour voir l’objet, comme disait Jonville, que pour tomber à bras raccourci sur le metteur en œuvre de cette plaisanterie déplaisante.

Il lui gardait rancune de la bourrade qu’il avait reçue, et il tenait à la lui rendre.

Il arriva trop tard et, au lieu de battre, il fut battu, ou du moins repoussé si violemment qu’il trébucha et qu’il faillit tomber.

C’était encore l’homme au sac qui l’avait heurté, — par devant, cette fois, — et ce butor disparut dans l’escalier avant que le capitaine se fût remis sur ses jambes.

L’ermite était déjà parti.

Personne ne songea à poursuivre le brutal portefaix.

Entre son apparition imprévue et sa retraite précipitée, il s’était écoulé moins de temps qu’il n’en faut pour décrire la scène, mais elle ne se termina pas par ce qu’on appelle au théâtre une fausse sortie, car on ne le revit plus.

La farce qu’il avait inventée consistait sans doute uniquement à troubler la fête, et les deux amis la trouvaient stupide.

Revenus de leur étonnement et plus ou moins débarrassés de la farine qui les aveuglait, les autres invités s’étaient groupés autour du sac vide et de l’objet qui en était tombé.

Cet objet ressemblait à une de ces têtes de carton qui servent aux modistes à essayer les chapeaux, ou plutôt à un de ces bustes en cire que les coiffeurs exposent aux vitrines de leurs boutiques, car on voyait des cheveux — une forêt de cheveux blonds, déroulés, épars, qui cachaient en partie la figure de cette étrange poupée.

Elle était là, couchée de profil et comme collée au parquet, recouvert d’une couche de poudre blanche.

Les plus hardis s’étaient baissés pour l’examiner de près ; pas un n’avait osé y toucher, et, en se redressant, ils avaient reculé, tant cela ressemblait à une tête humaine.

Ceux qui étaient restés à distance riaient, parce qu’ils croyaient encore à une plaisanterie ; mais les autres se demandaient comment cet inquiétant intermède allait finir.

Il y avait des femmes qui le prenaient au sérieux et qui faisaient déjà mine de s’évanouir.

Jonville, toujours sceptique, haussait les épaules, et Cavaroc, plus furieux que jamais, lançait, en les assaisonnant de jurons variés, des imprécations contre les sottes facéties des rapins.

Ce fut pourtant un rapin qui se chargea de mettre un terme aux doutes des assistants, anxieux de savoir si cette exhibition était le prologue d’une comédie ou l’épilogue d’une tragédie, — un rapin en passe de devenir un maître, Jean Dangalas, dit Tire-Lire, l’élève préféré de Vitrac.

Il accourut du fond de l’atelier, où il était allé prendre des forces en vidant, au buffet, quelques verres de punch, et il vint se planter au milieu du cercle que formaient autour de la tête les curieux effarés.

— De quoi ! de quoi ! commença-t-il en imitant le langage et l’accent des faubourgs. On ne peut donc plus rigoler sans se fâcher ? Vous ne devinez donc pas que c’est une blague de l’atelier Cantillon ? Ils ragent parce qu’on ne les a pas invités. Elle n’est pas forte, leur blague, et ce n’est pas la peine d’avoir le trac… un cartonnage imitant une tête guillotinée, c’est bon à mettre sur un arbre pour faire peur aux moineaux ; après ça, l’ont peut-être farci de souris vivantes. Gare à vos mollets, mesdames !

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