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La Vieillesse de M. Lecoq

Fortuné du Boisgobey · 1892 · Free in the US

381,390 words · about 26 h 42 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1892 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_Vieillesse_de_M._Lecoq&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Fortuné du Boisgobey
Language
French
Published
1892
Length
381,390 words · about 26 h 42 min
Sections
25 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (25)
  1. Front matter under 1 min
  2. I about 21 min
  3. II about 21 min
  4. III about 35 min
  5. IV about 32 min
  6. V about 38 min
  7. VI about 33 min
  8. VII about 39 min
  9. VIII about 34 min
  10. IX about 48 min
  11. X about 27 min
  12. XI about 7 min
  13. XII about 44 min
  14. I about 38 min
  15. II about 1 h 19 min
  16. III about 44 min
  17. IV about 1 h 11 min
  18. V about 43 min
  19. VI about 30 min
  20. VII about 51 min
  21. VIII about 34 min
  22. IX about 20 min
  23. X about 6 min
  24. Épilogue about 7 min
  25. Texte entier about 13 h 21 min

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M. Lecoq se dérobe

M. Lecoq agit

I

Connaissez-vous la rue du Champ-de-l’Alouette ? Il y a bien des chances pour que vous n’en ayez jamais entendu parler, si vous habitez le quartier de la Madeleine ; mais les pauvres gens qui logent dans les parages de l’Observatoire et de la Butte-aux Cailles savent parfaitement où elle est.

C’est une rue qui ne date pas d’hier. Elle a son histoire, et même une histoire assez sombre, car il s’y est commis jadis plus d’un crime, et, vers le commencement de ce siècle, on y détroussait encore les passants.

Elle a changé depuis, comme son nom, qui s’écrivait autrefois rue du Chant de l’Alouette. Le Champ, avec un m et un p, a prévalu sur les plaques municipales, peut-être parce que, depuis le siége de Paris, les alouettes ne chantent plus si près des fortifications.

Aujourd’hui, cette voie mal famée est devenue honnête, mais elle n’est pas devenue riche. Elle réunit la rue de la Glacière à la rue Corvisart, et elle n’est pas bordée de maisons de plaisance. Si les millionnaires ne la recherchent point, les blanchisseurs et les nourrisseurs s’y fixent volontiers. La Bièvre aux eaux noires coule, ou plutôt stagne, tout près de là, et le lamentable hospice de l’Ourcine n’est pas loin ; mais par compensation à ces tristes voisinages, ce chemin un peu déshérité se trouve maintenant encadré entre deux boulevards larges et fréquentés, un ancien qui s’appelle toujours boulevard d’Italie, et un moderne qu’on a baptisé du nom du grand astronome Arago.

Une nuit d’hiver, il n’y a pas longtemps, deux sergents de ville faisaient leur ronde dans ces régions désertes. Le service est rude de ce côté-là, et les gardiens qui veillent à la sûreté des Parisiens du arrondissement ne remplissent point une sinécure. Ils ont plus souvent affaire à des ivrognes et à des rôdeurs de barrière qu’à des cochers en contravention. Aux heures tardives, dans la mauvaise saison, ils errent dans des solitudes à peine éclairées par des becs de gaz beaucoup trop espacés, et leurs tournées ne sont pas beaucoup moins périlleuses que des reconnaissances en pays ennemi.

Or, cette nuit-là, il neigeait à gros flocons et il soufflait une bise aigre qui chassait la neige au visage des deux vieux soldats que leur tour de service appelait à battre l’estrade jusqu’au jour dans le quartier des Gobelins.

Il était trois heures du matin, et ils marchaient depuis minuit, lentement, méthodiquement, silencieux et résignés, comme des gens qui ont la conscience de remplir un devoir, courbant la tête sous la rafale et ramenant sur leurs joues bleuies par le froid les plis du capuchon de leur caban, mais toujours l’œil et l’oreille au guet, toujours prêts à payer de leur personne et à se faire tuer obscurément pour arrêter un malfaiteur.

Au moment où ils allaient déboucher de la rue du Champ-de-l’Alouette pour entrer dans la rue Pascal, en traversant la rue Corvisart, la bourrasque devint si violente et la neige leur arriva si drue, qu’ils s’abritèrent sous l’auvent de la porte d’une tannerie.

Ils pouvaient, sans manquer à leur devoir, se réfugier là pour attendre une embellie, car un candélabre éclairait le carrefour formé par l’intersection des trois ou quatre voies qui se croisent en cet endroit, et personne ne pouvait traverser ce carrefour sans passer sous leurs yeux vigilants.

― Quel chien de temps, dit le plus vieux, un grognard de l’armée de l’ordre public. Je n’en ai pas vu de pareil depuis que je trimais au zouaves dans les montagnes de la Kabylie. Et dire que nous allons nous promener comme ça pendant quatre heures sans voir seulement le bout du nez d’un particulier.

— Ça, c’est sûr. Les bourgeois sont couchés et les voleurs aiment trop leurs aises pour travailler quand il tombe des hallebardes…

— Surtout des hallebardes à la glace, répondit l’autre, qui, étant de la jeune école, aimait à plaisanter sous les armes.

Il allait sans doute continuer à dire des facéties pour se réchauffer, quand son ancien lui poussa le coude.

On entendait dans la rue Corvisart, du côté du Arago, un bruit de pas, amorti par la neige, mais cependant très-perceptible pour des oreilles exercées comme l’étaient celles des deux gardiens de Paris.

À tout hasard, et par une vieille habitude acquise dans la pratique du métier, ils se rangèrent contre le mur de la fabrique et ils attendirent, immobiles et muets, l’apparition de l’individu qui circulait en dépit de l’heure avancée et de la tempête.

Un instant après, ils virent passer un homme qui s’en allait vers le boulevard d’Italie, la tête basse, le collet de son paletot relevé jusqu’aux oreilles et les mains dans ses poches.

Ce promeneur attardé était vêtu d’un ample pardessus et coiffé d’un chapeau à haute forme.

Il allait d’un pas égal, ni trop lent, ni trop accéléré, comme un bourgeois que le mauvais temps a surpris et qui rentre chez lui sans se presser, parce qu’il n’aime pas à courir.

Rien dans sa tenue ni dans ses allures ne motivait une intervention des sergents de ville, et ils le laissèrent s’éloigner.

— En voilà un qui aime la fraîcheur, dit tout bas le plus jeune.

― Motus ! il n’est pas seul, grommela le vétéran.

En effet, derrière eux résonnait un autre pas plus lourd et plus sonore, un pas d’homme chaussé de gros souliers ferrés.

Le premier passant continuait paisiblement son chemin.

Le second dépassa bientôt l’angle du carrefour ; celui-là marchait appuyé sur un bâton et courbé sous le poids d’une caisse qu’il portait sur son dos.

Il avait assez l’apparence d’un commissionnaire, mais les honnêtes messagers qui stationnent au coin des rues avec leurs crochets n’ont point coutume de travailler si tard, et ceux qui desservent les gares ne commencent guère leur besogne qu’à l’arrivée des trains, c’est-à-dire à quatre heures du matin.

Ce portefaix pouvait donc à bon droit paraître suspect aux gardiens de Paris, d’autant plus que cet hiver-là les roulotiers travaillaient ferme.

Les roulotiers, on le sait, sont des voleurs spécialistes qui ne dévalisent que les camions ou les fiacres chargés de bagages. Ils rôdent par les rues et, quand ils avisent une voiture abandonnée par son conducteur, ils enlèvent un ballot ou une boîte qu’ils chargent sur leurs épaules et qu’ils emportent tranquillement.

― Ce citoyen-là me fait l’effet d’avoir acheté sa malle à la foire d’empoigne, dit le ci-devant zouave. Nous allons lui dire deux mots. Ça nous réchauffera.

Et, sortant vivement de son embuscade, il vint avec son camarade barrer le passage à l’homme au colis.

― Où allons-nous comme ça, mon garçon ? lui demanda-t-il en lui mettant la main au collet.

Le commissionnaire s’arrêta court, releva la tête et regarda d’un air étonné les gardiens de Paris, mais il ne souffla mot.

― Et qu’est-ce qu’il y a dans ta caisse ? reprit le vieux troupier. La garde-robe de ta femme ou la tienne ? Ton ménage est bien monté alors, car tu as au moins cent-cinquante livres sur le dos ?

L’homme s’était appuyé sur son bâton et continuait à se taire.

Quant au bourgeois qui l’avait précédé d’une minute, il avait sans doute entendu de loin la grosse voix du sergent de ville et il avait pris peur, car il fuyait à toutes jambes.

Les agents ne songèrent point à le poursuivre ; ils étaient tout occupés du porteur et de son fardeau, qui leur semblaient de bonne prise.

― Il paraît que tu veux faire le malin, dit le plus jeune. C’est bon ! tu t’expliqueras au poste. Le brigadier saura bien te faire parler.

L’homme ne bougea point. On aurait juré qu’il ne comprenait pas.

Il suivit pourtant, sans essayer de résister, les deux gardiens qui le prirent chacun par un bras et qui l’entraînèrent, au moment même où au bruit des pas précipités du premier passant succédait le roulement rapide d’une voiture.

Le poste était situé avenue des Gobelins, près de la manufacture nationale de tapis, et les capteurs mirent du temps à y conduire leur prisonnier, qui ne marchait pas vite à cause du poids qu’il portait.

Ils le poussèrent dans la salle, où cinq ou six de leurs camarades dormaient sur le lit de camp ou se chauffaient autour du poële, et ils l’aidèrent à déposer la malle sur le carreau, opération à laquelle il se prêta de bonne grâce, mais toujours sans desserrer les dents.

― Qu’est-ce que vous m’amenez là ? demanda le brigadier, qui écrivait un rapport sur le coin d’une table.

― C’est un farceur que nous avons surpris trimballant cette caisse qu’il a dû voler à la gare d’Orléans ou ailleurs, répondit le plus âgé des deux gardiens de Paris ; nous l’avons interrogé, mais il fait celui qui ne comprend pas, et il ne répond rien.

— On va lui délier la langue, dit le chef du poste en se levant.

Le singulier commissionnaire, qu’il s’apprêtait à interroger, était un grand et robuste garçon, qui ne paraissait pas avoir plus de vingt ans, et qui possédait une physionomie assez avenante. Il était vêtu d’une vareuse de laine et d’un pantalon de velours à côtes, et il avait plutôt l’air d’un campagnard que d’un Parisien.

― Allons ! lui dit brusquement le brigadier, il ne s’agit pas de jouer la comédie. Expliquez-vous tout de suite, ou je vous colle au violon en attendant que je vous envoie au dépôt.

L’interpellé, pour toute réponse, secoua la tête et porta les mains à ses oreilles.

— Vous voulez me faire accroire que vous êtes sourd ! Gardez ces frimes-là pour le conseil de révision, et allez coucher au bloc, puisque vous aimez mieux ça que de parler.

L’entêté garçon ne sourcilla point à cette sentence et se laissa, sans montrer d’émotion, enfermer dans la geôle étroite et obscure où on loge provisoirement les gens arrêtés.

― Maintenant, vous autres, reprit le chef du poste, ouvrez-moi ce colis pour que je voie, avant de faire mon rapport, ce que ce gaillard-là a volé.

La malle était fermée à clé, mais avec un ciseau à froid et un marteau, le vieux sergent de ville eut vite fait de forcer la serrure.

Il leva le couvercle, et il poussa un cri d’horreur. Au fond de la malle était étendu le cadavre d’une femme.

Le brigadier lui-même pâlit et recula, quoiqu’il eût l’habitude des spectacles émouvants, et qu’il eût assisté plus d’une fois à de lugubres découvertes.

Les hommes du poste, encore plus troublés que lui, vinrent se grouper autour de la malle ouverte, et le sergent de ville qui avait arrêté le commissionnaire s’écria en se relevant :

― Ah ! le gueux ! je le prenais pour un voleur, et c’est un assassin.

Personne n’osait toucher à la morte.

C’était une femme merveilleusement belle, vêtue d’un peignoir de soie blanche, garni de riches dentelles.

Ses grands yeux semblaient regarder tous ces vieux soldats qui se contenaient pour ne pas pleurer. Ses mains croisées sur sa ceinture tenaient encore un camélia rose et on eût dit que ses lèvres entr’ouvertes allaient sourire.

― On jurerait qu’elle est endormie, murmura un des moins émus.

― Endormie pour toujours, répondit un camarade. Ah ! ils ne l’ont pas manquée ! ils l’ont tuée d’un seul coup, et tenez ! ils ont laissé le poignard dans la blessure.

Le brigadier se pencha vivement et vit planté au milieu de la garniture de dentelles le manche d’ivoire d’un stylet.

La victime avait été frappée en pleine poitrine, au cœur, frappée d’une main sûre et avec une violence inouïe.

L’arme était entrée jusqu’à la garde et, comme on ne l’avait pas retirée, le sang n’avait presque pas coulé.

C’est à peine si quelques taches rouges souillaient l’étoffe de la robe, dont les plis n’avaient pas été dérangés.

― Je ne m’étonne plus si ce gredin-là ne voulait pas répondre, s’écria l’ancien zouave. Il avait ses raisons pour se taire. Mais il faudra bien qu’il parle tout à l’heure quand nous allons le mettre en face du corps. Le plus tôt sera le mieux, et je vais le tirer du violon.

― Pas de ça, dit le brigadier. L’affaire est trop grave et je ne peux rien prendre sur moi, pas même de confronter l’assassin avec le cadavre. Ça regarde mes supérieurs, et je n’ai pas envie de me faire laver la tête pour avoir empiété sur leurs attributions.

Faites-moi le plaisir de refermer cette malle et de la pousser sous le lit de camp.

Un homme à la préfecture, au galop ! un autre au commissariat du quartier !

Prévenez partout que nous tenons l’homme qui a fait le coup, que la malle est dans l’état où nous l’avons trouvée quand nous l’avons ouverte, et que je n’agirai pas avant l’arrivée du chef de la sûreté.

Les ordres très-sages du chef de poste furent exécutés avec cette obéissance et cette promptitude qui sont de tradition dans un corps composé exclusivement d’anciens militaires.

La funèbre caisse fut placée contre le mur, et personne ne fut plus tenté de dormir sur le lit de camp.

Le violon, par hasard, ne renfermait cette nuit-là ni filous, ni vagabonds, ni ivrognes. Il tombait tant de neige que tout ce gibier ordinaire de la police n’avait pas osé sortir. Le froid en avait purgé les rues.

Il n’y avait donc au poste d’autre prisonnier que le misérable qu’on venait de saisir transportant un cadavre ; et le brigadier, prévoyant que ses chefs voudraient peut-être procéder sur place aux premières constatations, recommanda aux hommes de planton de diriger sur un autre corps de garde les gens arrêtés que les rondes pourraient amener.

Les messagers expédiés à l’autorité centrale avaient beau se hâter, il devait s’écouler un temps assez long avant que l’enquête pût s’ouvrir, temps qu’on abrégerait considérablement, il faut bien le dire, si, comme à Londres, tous les postes étaient reliés à la Préfecture par des fils électriques.

Le brigadier employa ses loisirs à coucher sur le papier le récit de cette capture extraordinaire, et il n’oublia pas de mettre en lumière la sagacité dont ses deux subordonnés avaient fait preuve en mettant la main sur l’assassin, sans autre indice qu’une simple malle voyageant à une heure indue.

Ces habiles agents paraissaient moins glorieux de ce succès que consternés de l’horrible tableau qu’ils venaient de voir, et la gaieté avait complétement déserté le poste.

Personne ne disait mot, personne n’osait allumer une pipe si près du pauvre corps de la femme assassinée.

― Allez donc voir un peu ce que fait l’homme, dit le brigadier, au bout d’une heure de silence. Il est de l’espèce des scélérats sournois et il pourrait bien avoir envie d’esquiver la cour d’assises et la Roquette en se cassant la tête contre les murs. Diable ! c’est pour le coup que je serais tancé !

Le cachot était séparé du poste par un couloir assez large, et les gens qu’on y enfermait ne pouvaient pas entendre ce qui se disait autour du poêle.

Trois minutes après, le sergent de ville envoyé en exploration revint, gesticulant et rouge de colère.

― Savez-vous à quoi il passe son temps, le brigand ? s’écria-t-il. Non, vous ne vous en douteriez jamais. Il s’est couché par terre et il dort comme une souche.

― Ou il fait semblant.

― Non pas. Il dort pour tout de bon, le sans-cœur, et il ronfle à faire trembler les vitres du vasistas. Je l’ai secoué, il a ouvert un œil, il a grogné, et il s’est rendormi.

— Par le froid qu’il fait ! sans feu ! sur la pierre nue ! il faut que cet homme-là soit rudement fatigué.

— Et qu’il n’ait pas plus de remords qu’un chat qui a mangé une souris.

— N’importe, vous irez voir de quart d’heure en quart d’heure s’il se réveille.

On peut croire que les gardiens de Paris se conformèrent scrupuleusement à cette recommandation de leur supérieur. Ils avaient conçu pour l’assassin une horreur bien légitime : ils le regardaient de plus comme une prise qui leur faisait honneur, et plutôt que de le laisser échapper par la fuite ou par le suicide, ils se seraient relayés volontiers pour le garder nuit et jour pendant un mois.

Mais le prisonnier continuait à dormir comme on dort à vingt ans, comme on ne dort pas toujours quand on a la conscience pure.

Il dormait plus que jamais quand le chef de la sûreté arriva accompagné d’un officier de paix et d’un médecin.

Le commissaire du quartier, appelé à l’autre bout de l’arrondissement pour constater un crime plus vulgaire, ne s’était pas trouvé chez lui quand le sergent de ville qu’on avait envoyé l’avertir s’y était présenté.

Le chef de la sûreté commença par interroger le brigadier. Il écouta avec beaucoup d’attention le récit des faits, la description sommaire du contenu de la caisse, et sa première question fut :

— L’homme a-t-il vu le cadavre ?

— Non, répondit le brigadier. J’ai pensé que cela pourrait peut-être déranger la marche de l’instruction.

— Je vous approuve. Vous avez agi avec prudence, et la prudence en pareil cas c’est de l’intelligence. Il eût été plus régulier de n’ouvrir la malle qu’en présence d’un magistrat ; mais, en prenant sur vous de ne pas attendre l’arrivée du commissaire, vous nous avez fait gagner un temps précieux. Je n’ai donc que des compliments à vous adresser.

Faites apporter la caisse.

Pendant que deux hommes la tiraient du coin où on l’avait rangée, le chef de la sûreté reprit :

— Vous êtes sûr que l’inculpé ne peut pas nous entendre ?

— Absolument sûr.

— À la bonne heure, car je ne crois pas du tout à sa surdité.

Ah ! voici la caisse.

Mon cher docteur, vous allez entrer en fonctions tout à l’heure, mais l’examen du contenant est de ma compétence, et il faut d’abord que j’y procède.

Et, s’agenouillant pour voir de plus près les particularités que présentait le funèbre colis :

— Ceci, dit-il, n’est pas une boîte fabriquée exprès pour servir de cercueil. C’est une belle et bonne malle en cuir fin, avec garnitures en cuivre…. Elle a même dû coûter très-cher… preuve que la victime n’était point indigente, tant s’en faut… Oui, c’est une honnête malle faite pour contenir des toilettes élégantes… Les femmes portent maintenant des robes si longues qu’elles pourraient coucher dans les caisses où elles les serrent. Pas d’initiales sur le couvercle… ah ! il y avait une plaque de cuivre qu’on a enlevée parce qu’elle portait le nom et l’adresse de la propriétaire… Quant à la fabrication, elle est anglaise… ou américaine… En France, on ne travaille pas dans ce genre-là… Pour le moment, j’ai vu tout ce que je voulais voir.

À vous, docteur.

Le médecin ouvrit la malle et ne put retenir une exclamation de surprise, que le chef de la sûreté ne répéta point, quoiqu’il fût fort étonné aussi.

Il se contenta de dire :

— Si vous m’en croyez, vous vous bornerez à constater la cause de la mort et la position du cadavre. Vous compléterez votre travail à la Morgue où je vais faire transporter la malle dans l’état où elle est.

― C’est assurément ce qu’il y a de mieux à faire, et ici je n’ai que très-peu d’observations à relever, répondit le docteur en écartant avec précaution les dentelles qui cachaient la blessure. La victime a été frappée à l’improviste… probablement pendant qu’elle dormait…, car sa physionomie est restée calme… L’assassin a dû choisir sa place à loisir… voyez ! la lame a pénétré entre la cinquième et la sixième côte… et jusqu’à la garde…

Tiens ! voilà qui est bien singulier… le poignard a percé une carte à jouer et l’a clouée sur la poitrine de la morte.

― Une carte à jouer !

— Oui, ma foi ! la dame de pique.

À cette étrange déclaration, un frémissement courut dans l’assistance et les sergents de ville, qui s’étaient tenus en arrière par déférence, se rapprochèrent pour constater de leurs propres yeux l’incroyable découverte que le médecin venait de faire.

La curiosité de ces braves gens s’expliquant de reste, car ce n’est pas chose commune que de trouver une dame de pique clouée sur le cœur d’une femme poignardée.

Les assassins n’ont point coutume de signer ainsi leurs œuvres sanglantes, d’apposer sur leurs victimes une sorte de marque de fabrique, ni de se livrer à des bouffonneries qui fourniraient des indices à la justice.

Et pourtant cela était ainsi. L’insolent meurtrier avait frappé sa victime à travers une carte à jouer, une carte à revers blanc, épaisse et garnie de coins dorés, de celles qui ne servent que dans les salons ou dans les cercles, et on se demandait quel pouvait être le sens de cette action ironique et féroce.

― C’est vrai, dit le chef de la sûreté après avoir regardé de près. On apprend à tout âge. Si on m’avait raconté le fait hier soir, j’aurais cru à une invention de journaliste. Je suis obligé de me rendre à l’évidence, mais je déclare que le cas est absolument nouveau.

Qu’en pensez-vous, docteur ?

— Au point de vue des constatations médicales, je pense que c’est une preuve de plus que cette femme a été tuée pendant son sommeil. Il a fallu qu’elle dormît pour que l’assassin pût lui appliquer cette carte sur la poitrine…

― À moins qu’il n’eût percé d’avance la carte qui lui aurait servi alors d’écran pour parer au jaillissement du sang.

— Au fait… c’est admissible aussi…

― Nous examinerons les probabilités plus tard, dit l’agent supérieur en se relevant vivement. Au début d’une affaire, il ne faut jamais aborder les détails. Celle-ci fera du bruit, je vous en réponds, et je tiens à la mener méthodiquement. J’entrevois des difficultés énormes, mais j’ai des indications précieuses… cette carte, par exemple…

― Elle a peut-être été mise là pour vous engager dans une fausse voie, dit le médecin, qui tenait à se montrer sceptique à son tour.

— Si je m’y engageais, je n’y resterais pas longtemps, soyez tranquille. Et pour n’opérer que sur des bases sérieuses, je vais commencer par interroger le commissionnaire, que je soupçonne fort de n’être qu’un complice très-subalterne.

Remettez cette malle où elle était et allez me chercher l’homme.

Docteur, nous reprendrons l’examen, aujourd’hui à trois heures, dans la salle des autopsies, à la Morgue.

― J’ai bien peur que cet examen ne nous éclaire pas beaucoup. Votre sagacité en apprendra plus long à la justice que ma science.

La malle avait déjà disparu sous le lit de camp, et le chef de la sûreté s’était assis devant la table où le brigadier rédigeait ses rapports.

Il s’écoula un certain temps avant qu’on amenât le prisonnier.

Il avait fallu le réveiller à grand’peine et il entra en se frottant les yeux et en trébuchant comme un homme qui est encore à moitié endormi.

Le chef de la sûreté attacha sur lui ses yeux clairs, des yeux qui savaient lire jusqu’au fond de la pensée des criminels les plus retors.

Mais le prisonnier soutint, sans donner le plus léger signe d’émotion, ce regard aigu comme une pointe d’acier. Sa figure ronde garda son expression placide. Elle prit cependant une teinte marquée d’ennui quand il s’aperçut qu’on allait encore le questionner.

Tout en le dévisageant comme il le savait faire, l’agent supérieur de la police étudiant sa tournure, l’habitude de son corps, les plis et la coupe de ses vêtements, la forme de ses mains, la couleur de sa peau, tous ces mille détails qui échappent à un observateur superficiel et qui tout l’homme à qui sait donner un sens à ces marques imprimées par la nature et par la condition sociale.

Au bout d’une minute d’inquisition silencieuse, la conviction du chef de la sûreté était faite.

― Cet homme n’est pas l’auteur principal, pensait-il. On n’a pas de raisons pour tuer une femme du monde et pour lui clouer une dame de pique sur le cœur, quand on est affligé de mains de terrassier, de pieds de facteur rural et d’épaules de commissionnaire. Mais cet homme est payé par l’assassin, il le connaît et il me le livrera volontairement ou involontairement.

Quant à la difficulté de le faire parler, c’est une niaiserie. Il ne s’agit que de bien attaquer le premier interrogatoire.

Puis feignant de prendre des notes sur son carnet, il resta quelques instants les yeux baissés.

― Vous saviez ce qu’il y avait dans la malle, n’est-ce pas, mon garçon ? demanda-t-il tout à coup d’une voix douce.

Il s’attendait si bien que l’inculpé, pris à l’improviste, allait répondre : non, qu’il éprouva un gros désappointement quand il vit que ce garçon n’avait pas du tout l’air d’avoir entendu la question qu’il lui adressait.

Cependant, il ne se découragea point.

― Très-bien, reprit-il. Votre système, c’est le silence. Il a du bon, mon ami, mais nous le connaissons, et je vous engage à y renoncer tout de suite ; vous n’y persisterez pas, quand vous serez resté trois mois au secret. D’ailleurs, vous avez intérêt à dire la vérité, car ma conviction est que vous n’êtes pas coupable. Vous n’avez probablement joué dans cette affaire qu’un rôle accessoire, et, si vous nous aidez à retrouver l’homme qui vous a donné cette maile à porter, votre innocence, sera bientôt reconnue. Peut être même pourrai-je prendre sur moi de vous faire mettre immédiatement en liberté.

L’inculpé resta de glace à ces paroles engageantes. Cependant, il y répondit par une pantomime expressive qui consistait à porter ses doigts à sa bouche et à son oreille.

― Vous voulez dire que vous êtes sourd-muet, reprit l’interrogateur. Eh bien ! nous allons voir. J’ai étudié toutes les langues, même la langue des muets.

L’habile agent ne se vantait pas. En prévision de cas comme celui qui se présentait, il avait travaillé la méthode de l’abbé de l’Épée, et il savait exprimer avec les doigts un certain nombre d’idées.

Il commença donc un discours gesticulé, qu’il prononça plus lentement que ne l’aurait fait un professeur de l’Institut du faubourg Saint-Jacques, mais qu’un sourd-muet tant soit peu éduqué aurait parfaitement compris.

L’homme suivit ses mouvements avec une attention marquée, et une expression de dépit se peignit sur son visage.

On eût dit qu’il enrageait de ne pas comprendre, mais on voyait bien qu’il ne comprenait pas.

― Oh ! oh ! pensa le chef de la sûreté, il est plus fort que je ne pensais, mais il ne s’aperçoit pas qu’il se condamne lui-même. Un sourd-muet arrivé à l’âge d’homme, et n’entendant pas le langage des signes, ça ne s’est jamais vu. Décidément, le coquin n’est pas plus sourd que moi. Je vais tenter une dernière expérience, et puis nous passerons à d’autres exercices.

Et d’une écriture hâtive, il écrivit sur une grande feuille de papier ces mots qu’il mit sous les yeux du prisonnier :

« Il dépend encore de vous d’éviter la guillotine. Mais si vous persistez à vous taire, vous serez condamné à mort et exécuté, c’est moi qui vous le dis et je m’y connais, car j’ai déjà envoyé à la Roquette dix sept individus qui n’étaient pas si compromis que vous. »

Poussé dans ses derniers retranchements, le pauvre diable jeta les yeux sur l’écriture, fit la mine d’un sauvage de l’Australie qu’on mettrait en demeure de déchiffrer une charte du douzième siècle, et secouant tristement la tête, il repoussa le papier.

― Parbleu ! se dit l’agent supérieur, si ce grand dadais n’est pas sourd-muet, j’aurai vu cette nuit le premier comédien de ce temps ci.

Voici le moment de recourir aux grands moyens.

Il se leva, fit signe au brigadier et s’en alla conférer un instant avec lui dans le couloir, puis il revint prendre place devant la table et se mit à feuilleter rapidement le registre du poste.

Le patient, debout entre deux sergents de ville, n’avait pas bougé et ne s’était pas départi de son air indifférent et ennuyé.

— Allons ! dit tout à coup le chef de la sûreté, je vois que je m’étais trompé. Je vous prenais pour un condamné évadé que nous recherchons depuis un mois, mais je viens de m’assurer que le signalement de cet homme ne se rapporte ni à votre taille, ni à votre âge. Vous pouvez vous en aller, mon garçon.

L’homme ne bougea point.

— Lâchez-le, vous autres, reprit l’adroit interrogateur, et donnez-lui un verre d’eau-de-vie avant de le mettre dehors. Il l’a bien gagné, car il a dû avoir une fière peur.

Les sergents de ville se regardaient pour se demander si le chef parlait sérieusement, mais l’homme restait impassible.

Alors, l’agent supérieur fit signe de l’œil au brigadier qui se tenait dans le fond de la salle, et qui lâcha aussitôt un coup de revolver en l’air.

L’inculpé n’eût même pas ce tressaillement involontaire que le soldat le plus aguerri ne peut réprimer quand il est surpris par le bruit très-rapproché d’une détonation inattendue.

Seulement, quand l’odeur de la poudre vint chatouiller ses narines, il se mit à se frotter le nez et il se retourna pour voir d’où venait la fumée.

Cette fois l’expérience était décisive.

— Je commence à croire qu’il est sourd pour tout de bon, murmura l’agent très-désappointé, et j’ai bien peur que ce chien-là ne nous donne du fil à retordre.

Puis se frappant le front :

— Il faut que j’aille voir ce matin le père Lecoq, dit-il entre ses dents. Il n’y a que lui qui puisse nous tirer de là.

Brigadier, reprit-il tout haut, l’homme au dépôt ! la malle à la Morgue !

Venez, docteur, nous n’avons plus rien à faire ici.

II

Le quai Conti est le plus gai de tous les quais de Paris ; les maisons qui s’élèvent entre la Monnaie et l’Institut sont les plus gaies du quai Conti, et ces maisons privilégiées n’ont assurément pas de locataire plus gai et plus heureux que de Gentilly.

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