Read here

Le Chien du jardinier

Felix Lope de Vega · 1892 · Free in the US

21,715 words · about 1 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1892 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Chien_du_jardinier&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Felix Lope de Vega
Language
French
Published
1892
Length
21,715 words · about 1 h 31 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Notice about 2 min
  2. Personnages under 1 min
  3. Acte I about 30 min
  4. Acte II about 30 min
  5. Acte III about 28 min

Continue:

Notice

Le proverbe dit du chien du jardinier qu’il ne mange ni ne laisse manger. Il était ingénieux et piquant, bien que d’une galanterie équivoque, de représenter cette situation sous le personnage d’une femme de haut rang qui, éprise de son jeune secrétaire, n’ose pas se marier avec lui et ne veut pas qu’il se marie avec une autre.

Le caractère de la comtesse est bien peint, et il y a beaucoup de vérité et de grâce dans ces irrésolutions, ces combats, cette lutte continuelle de l’amour et de l’honneur, d’autant mieux que l’on sent chez la comtesse la vivacité et l’ardeur italiennes. Le caractère de Théodore, qui aime tout à la fois la maîtresse et la suivante, et qui va tour à tour de l’une à l’autre selon qu’il espère ou désespère de réussir auprès de la grande dame, est également fort bien tracé. Quant à Tristan, nous avons admiré son esprit plein de ressources et de malice ainsi que son incomparable audace, et l’on doit, selon nous, le regarder comme un des plus heureux types de ces valets fripons que l’on voit sur tous les théâtres.

Parmi les détails de la composition l’on remarquera sûrement le début de la pièce si vif, si animé, et l’interrogatoire des femmes à la première scène du premier acte. La manière dont cette scène est conduite montre chez le poète un art consommé.

Quelques censeurs rigides pourront blâmer le dénoûment comme immoral. À nous, les choses gaies ne nous ont jamais paru fort dangereuses. Puis, ce qui était l’essentiel, la comtesse est instruite par Théodore lui-même sur la véritable situation de son secrétaire ; et quant au vieux comte Ludovic, on le voit si heureux d’avoir un fils, qu’on éprouverait vraiment quelques scrupules à le désabuser. Rien n’était d’ailleurs plus facile à Lope que de faire retrouver à son jeune homme, à la fin de sa pièce, des parents illustres, comme dans toutes les comédies latines. Mais cela lui aura paru un peu trop commun ; il aura mieux aimé inventer quelque chose de nouveau et d’amusant, et, selon nous, il a bien fait.

Enfin, aux personnes qui trouveraient les mœurs de la pièce un peu barbares, nous rappellerons que la scène se passe en Italie, au seizième siècle.

Le Chien du jardinier et une autre comédie de Lope intitulée les Miracles du mépris (los Milagros del desprecio), et que nous nous proposons de traduire, ont inspiré à Moreto la délicieuse comédie de Dédain contre dédain (el Desden con el desden), de laquelle Molière a tiré la Princesse d’Élide.

Molière est, de plus, redevable à cette comédie de quelque chose qui vaut beaucoup mieux : la charmante scène du raccommodement des deux jeunes gens dans le Tartuffe. Cette scène est évidemment imitée de la scène troisième de la seconde journée, où Théodore et Marcelle se raccommodent ensemble sous les auspices de Tristan. Dans le Tartuffe, Tristan est remplacé par Dorine.

Le Chien du jardinier se trouve parmi les pièces déjà nombreuses dont Lope a donné la liste dans la préface du Peregrino, publié en 1603. Cette pièce appartient donc à la première moitié, et l’on pourrait dire aux commencements de sa carrière.

Personnages

DIANE, comtesse de Belflor. | Le marquis RICARDO.

THÉODORE, son secrétaire. | Le comte LUDOVIC, vieillard.

OCTAVIO, son écuyer. | LÉONIDO, domestique de Frédéric.

FABIO, son gentilhomme. | CÉLIO, domestique de Ricardo.

MARCELLE, | femmes de sa chambre. | CAMILLE, domestique du comte Ludovic

DOROTHÉE, | FURIO, | domestiques de place.

ANARDA, | LIRANO,

TRISTAN, domestique de Théodore. | ANTONEL,

Le comte FRÉDÉRIC.

La scène se passe à Naples.

Acte I

Le salon de la Comtesse.

Fuyons par ici, Tristan !

Quelle étrange disgrâce !

Pourvu qu’on ne nous ait pas reconnus ?

Hélas ! je crains qu’oui.

Ils sortent.

Arrêtez, arrêtez, gentilhomme ! attendez, écoutez-moi !… Est-ce ainsi qu’on doit se conduire dans mon palais ? Écoutez donc, vous dis-je ! — Holà ! pas un domestique ici ?… Holà … personne ?… Cependant j’ai vu quelqu’un, ce n’est pas un songe. — Holà !… il paraît que tout le monde est déjà couché.

Votre seigneurie n’a-t-elle pas appelé ?

Quel flegme ! il augmenterait encore mon dépit, ma colère.

donc, sot que vous êtes ! courez au plus vite, et voyez quel est l’homme qui vient de sortir du salon.

Du salon ?

Marchez, et répondez en obéissant !

J’y cours.

Sachez qui c’est. (Fabio sort.) Vit-on jamais pareille trahison ?

Bien que j’aie entendu votre voix, je ne pouvais croire que ce fût votre seigneurie qui appelât à une heure aussi avancée.

Vous avez une tranquillité admirable !… Vous vous couchez de bonne heure, vous vous levez à votre aise, et puis vous courez tout doucement. Des hommes pénètrent dans ma maison et presque dans mon appartement, car je les ai entendus comme s’ils y étaient (je ne puis concevoir une telle insolence), et vous, en digne écuyer, tandis que je me désespère, vous m’écoutez froidement, bouche béante !

Comme j’avais l’honneur de le dire à votre seigneurie, je ne croyais pas que ce fût elle qui appelât à cette heure-ci.

Retournez-vous-en ; on nous aura entendus… Et d’ailleurs vous pourriez prendre mal.

Mais, madame…

Je n’ai rien vu de tel : il a fui comme un oiseau.

Avez-vous reconnu ?

Quoi donc ?

Le manteau brodé d’or qu’il portait.

Quand donc ? lorsqu’il descendait l’escalier ?

En vérité ! les hommes de ma maison feraient d’excellentes duègnes !

Il a éteint la lampe en jetant dessus son chapeau, puis il a couru de plus belle : arrivé sous le portail, il a tiré son épée, et puis je ne l’ai plus vu.

Vous n’êtes qu’une poule mouillée.

Que vouliez-vous donc que je fisse ?

Il fallait n’avoir pas peur, — l’atteindre et le tuer.

Si c’eût été un homme comme il faut, on risquait de vous compromettre.

Un homme comme il faut qui serait venu ici la nuit !

N’y a-t-il donc personne à Naples qui vous aime ? Et un homme qui aspire à votre main ne doit-il pas chercher tous les moyens de vous voir ? N’y a-t-il pas mille seigneurs que le désir de s’unir à vous rend éperdus d’amour ? — Et, en effet, vous, madame, vous dites que vous lui avez vu un manteau brodé d’or, et Fabio l’a vu coiffer la lampe de son chapeau.

En effet, ce pourrait bien être quelque noble cavalier qui, par amour, aura cherché à séduire les gens de ma maison !… On aurait là, il faut l’avouer, une haute opinion de la fidélité de mes domestiques !… Mais je saurai qui c’est. Son chapeau était garni de plumes. Qu’on aille me le chercher : il doit être resté sur l’escalier.

Pourvu que je le retrouve !

Croyez-vous donc, imbécile, qu’on soit revenu le chercher ?

Permettez, madame, que j’emporte le flambeau. Il sort.

Je saurai qui m’a ainsi trahie, et une fois les coupables connus, pas un ne restera chez moi.

Vous ferez bien, certes, puisqu’on a osé troubler votre repos. Mais bien que j’aie tort, surtout en ce moment, de toucher un sujet qui vous déplaît, je dois vous le dire, madame, c’est votre obstination à ne pas vous remarier qui cause toutes les folies que font ceux qui voudraient vous engager à vous déclarer en leur faveur.

Vous paraissez savoir quelque chose ?

Moi, madame ? je ne sais rien, si ce n’est que vous avez la réputation d’être aussi insensible que belle, et que beaucoup de gens auraient envie du comté de Belflor.

Voici le chapeau que j’ai trouvé. Il ne valait pas la peine d’être ramassé.

Que portes-tu là ?

Ce que le galant a jeté sur la lampe.

Cela ?

Je n’ai rien vu de plus sale.

C’est bien celui-là pourtant.

C’est là ce que tu as trouvé ?

Voudrais-je donc tromper votre seigneurie ?

Voilà, ma foi, de belles plumes !

C’était quelque voleur, sans doute.

On doit être venu pour voler.

Vous me ferez perdre le sens.

Cependant, madame, il n’y a pas d’autre chapeau.

Je vous répète que c’était un chapeau tout garni de plumes et avec abondance. Et voilà ce que vous me présentez !

Comme on a jeté le chapeau sur la lampe, les plumes se seront brûlées. Icare ayant voulu s’approcher du soleil, il se brûla les plumes et tomba dans la mer. C’est la même histoire : Icare, c’est le chapeau ; le soleil, c’est la lampe ; et la mer, c’est l’escalier où les plumes brûlées ont disparu.

Je ne suis point d’humeur à plaisanter, Fabio, et cette aventure me donne beaucoup à réfléchir.

Nous avons du temps pour apprendre la vérité.

Du temps ! du temps ! — Vous êtes singulier, Octavio.

De grâce, madame, dormez maintenant, et demain tout s’éclaircira.

Non. Comme je suis Diane, comtesse de Belflor, je ne me coucherai pas que je ne sache ce qui en est. Qu’on appelle toutes mes femmes.

Fabio sort.

Quelle nuit vous allez passer !

Je pense bien au sommeil avec un semblable souci !… Un homme dans ma maison !

Il serait plus prudent, à mon avis, d’aller aux informations et de faire secrètement des recherches.

En vérité, Octavio, vous êtes d’une prudence incomparable, et dormir sur une pareille aventure serait le comble de la prudence !

Vos autres femmes sont toutes couchées : je ne vous ai amené que vos femmes de chambre, qui seules peuvent vous donner quelques renseignements, car elles sont les seules qui aient pu entendre quelque chose.

La nuit sera orageuse. (Haut.) Votre seigneurie désire-t-elle rester seule avec nous ?

Oui, sortez tous les deux.

Le bel interrogatoire !

Elle est folle.

Elle me soupçonne, je crois.

Octavio et Fabio sortent.

Approche, Dorothée.

Me voici à vos ordres.

Dis-moi, quels sont les cavaliers qui ont l’habitude de rôder dans cette rue ?

Le marquis Ricardo, madame, et parfois aussi le comte Paris.

Réponds franchement à ce que je vais te demander. Je t’y engage pour ton bien.

Je n’ai rien à vous cacher.

À qui les as-tu vus parler ?

Je serais sur un bûcher que je ne pourrais dire qu’une chose, c’est que, hormis à vous, je ne les ai vus parler à personne de la maison.

On ne t’a jamais remis de lettre ? Jamais page n’a pénétré ici ?

Jamais, madame.

Retire-toi de ce côté.

C’est une inquisition.

Il n’y aurait plus qu’à nous appliquer à la torture.

Écoute, Anarda.

Que désirez-vous ?

Quel est l’homme qui est sorti ?

Un homme !

Oui, un homme vient de sortir de ce salon. Va, je connais tes manœuvres… Qui l’a amené ici ? Quelle est celle de vous qui s’entend avec lui ?

Ne croyez pas, madame, qu’aucune de nous eût une telle audace. Pouvez-vous penser qu’une de vos femmes se permît d’introduire un homme dans votre appartement, et pût se rendre coupable envers vous d’une telle trahison ? Non, madame, ce sera autre chose.

Écoute ; éloignons-nous davantage. — À moins que tu n’aies voulu détourner mes soupçons, tu me donnes une idée… c’est que ce serait pour quelqu’une de mes femmes que cet homme aurait osé pénétrer chez moi.

Mon Dieu ! madame, en vous voyant aussi irritée, et si justement, je ne puis m’empêcher de vous dire toute la vérité, bien que je manque par là à l’amitié que j’ai pour Marcelle. Elle aime quelqu’un et en est aimée. Mais qui est ce quelqu’un ? voilà ce que j’ignore.

Tu as tort de me le cacher. Puisque tu avoues le plus important, pourquoi me taire le reste ?

Je suis femme, et, en cette qualité, je ne me laisserais pas presser beaucoup pour un secret qui n’est pas le mien. Qu’il vous suffise de savoir que ce cavalier est venu pour Marcelle ; que cela ne doit pas vous inquiéter, et qu’il n’y a rien qui puisse compromettre l’honneur de la maison. Cette liaison ne fait que de commencer.

Quelle audace ! et quelle réputation vais-je avoir !… Entrer ainsi dans la maison d’une personne qui n’est pas mariée ! Ah ! la malheureuse ! par la mémoire du comte, mon seigneur…

Modérez-vous, madame, et permettez-moi un seul mot. L’homme qui vient voir Marcelle n’est pas étranger à la maison, et il peut venir lui parler sans risquer de vous compromettre

C’est donc un homme à moi ?

Oui, madame.

Et qui ?

Théodore.

Mon secrétaire !

Je sais seulement qu’ils se sont parlé. J’ignore le reste.

Éloigne-toi !

Montrez ici votre prudence.

Assurée qu’on ne venait pas pour moi, je suis plus tranquille. — Marcelle !

Madame ?

Écoute.

Que désirez-vous ? (À part.) Je tremble.

Est-ce bien toi, Marcelle, toi à qui je confiais toutes mes pensées, tous mes sentiments ?

Qu’a-t-on pu vous dire de moi ? Est-ce que l’on m’accuse d’avoir manqué à la fidélité que je vous dois ?

Toi de la fidélité !

En quoi vous ai-je offensée ?

Et n’est-ce pas la plus grave des offenses que de recevoir dans ma maison, dans mon appartement, un homme qui vient te parler ?

Mon Dieu ! madame, c’est que Théodore est si fort épris, que, partout où il me rencontre, il me fait mille et mille déclarations.

Mille et mille déclarations !… Il vous faut remercier le ciel, ma charmante ; l’année est bonne !

Je veux dire, madame, qu’aussitôt qu’il me voit, — soit qu’il entre, soit qu’il sorte, sa bouche me révèle à l’instant tous les sentiments de son cœur.

Sa bouche révèle ses sentiments !… Et que vous dit-il ?

Il me serait difficile de m’en souvenir.

Il le faut pourtant.

Eh bien ! tantôt il me dit : « Ces beaux yeux me font mourir ! » tantôt : « C’est par ces beaux yeux que je vis ; toute la nuit dernière j’ai pensé à vous ; je voyais votre beauté, et je n’ai pu dormir. » Une autre fois il m’a demandé un seul de mes cheveux, me disant qu’il aurait seul la puissance de l’enchaîner à jamais. Mais pourquoi vous conté-je tous ces enfantillages ?

Il paraît toujours que vous prenez quelque plaisir à les entendre.

Mais oui, je l’avoue ; car Théodore, j’en suis sûre, n’a que des vues honnêtes, il ne peut penser qu’au mariage, et dès lors…

Sans doute ; l’amour peut s’avouer quand il a pour but un mariage. Voulez-vous que j’arrange cela ?

Oh ! madame, je serais trop heureuse ! Tenez, vous êtes si bonne, si généreuse, que je vous dirai tout franchement : je l’aime… je l’aime de toute mon âme. Il est si aimable et se conduit si bien ! il n’y a pas dans tout Naples un jeune homme qui puisse lui être comparé.

Je connais son mérite et suis contente de lui.

Ah ! madame, il y a bien de la différence entre les lettres de cérémonie qu’il écrit pour une autre et ses conversations familières. Si vous saviez combien il est tendre et passionné, combien il y a de grâce et d’éloquence dans son amour !

Marcelle, je suis décidée à vous marier, et je le ferai aussitôt que je le jugerai convenable. Mais je dois aussi quelque chose à moi-même, au nom que je porte, et je ne puis permettre que ces entretiens continuent, surtout d’une manière ostensible. Puisque vos compagnes connaissent cette liaison, je dois avoir l’air, au moins, de m’y opposer, et je vous recommande la plus grande discrétion dans vos amours. Quand l’occasion sera venue, je vous serai utile à tous deux… Théodore a été élevé dans la maison, et j’ai pour lui une véritable estime ; quant à vous, Marcelle, j’ai pour vous, vous le savez, le plus sincère attachement, et je n’oublie pas que vous appartenez à ma famille.

Je vous rends mille grâces.

Retirez-vous.

Ma reconnaissance sera éternelle.

Qu’on me laisse seule.

Qu’y a-t-il eu ?

De ennuis qui heureusement ont bien tourné.

Est-ce qu’elle sait tout ?

Oui, et elle approuve mon amour.

Elles saluent et sortent.

Mille fois j’ai remarqué la figure, la grâce et l’esprit de Théodore ; et sans la distance que la naissance a mise entre nous, j’aurais aimé ses talents et son mérite. — L’amour donne des lois à toute la nature ; mais mon honneur passe avant tout ; je respecte ce que je suis, et avoir de telles pensées est à mes yeux une honte. — La jalousie, je le sais, me restera ; et en effet, si l’on peut envier le bonheur d’une autre, je n’ai que trop de quoi m’affliger. Ô Théodore ! que ne peux-tu t’élever pour t’égaler à moi, ou que ne puis-je m’abaisser pour devenir ton égale !

Elle sort.

Un autre salon.

Il m’a été impossible de reposer.

Je le comprends bien ; car vous êtes perdu si l’on découvre ce que c’est. Je vous disais bien, moi, qu’il était temps de vous retirer ; mais vous n’avez pas voulu m’écouter.

Il est si difficile de résister à l’amour !

Vous allez toujours sans regarder.

C’est ainsi qu’on réussit.

Il vaudrait mieux, avant de faire un pas, bien sonder le terrain.

Est-ce que la comtesse m’aura reconnu ?

Oui et non. Elle n’aura pas su qui vous étiez, mais peut-être le soupçonne-t-elle.

Lorsque Fabio s’est mis à ma poursuite dans l’escalier, j’ai failli lui passer mon épée à travers le corps.

Avez-vous vu comme j’ai lestement éteint la lampe avec mon chapeau !

L’obscurité l’a arrêté à propos. S’il avait voulu passer plus avant, je l’en aurais empêché.

Je dis en courant à la lampe : « Tu diras que nous sommes des étrangers. » Elle me répondit : « Tu en as menti. » Sur quoi, furieux, je lui ai jeté mon chapeau à la figure !

Ce jour va décider de ma vie.

Vous autres amoureux vous dites toujours cela, même alors que votre existence n’est pas du tout en jeu.

Eh ! mon cher Tristan, que veux-tu que je fasse dans une pareille situation ?

Cesser d’aimer Marcelle. Car si la comtesse venait à savoir ce qui se passe dans sa maison, elle ne le souffrirait jamais, et alors, malgré tout votre esprit, adieu votre place !

Cela est aisé à dire : l’oublier !

Je vais vous enseigner le moyen de guérir de cet amour.

Tu vas me dire des folies.

Il faut de l’art en tout, et je vous prie de m’écouter. — D’abord il vous faut prendre la ferme résolution d’oublier, en vous promettant de ne jamais plus retourner vers votre belle ; car pour peu qu’il reste au fond du cœur le plus léger espoir, il n’y a pas moyen de perdre le souvenir : là où reste l’espoir, le changement n’est pas possible. — Pourquoi pensez-vous qu’il soit quelquefois si malaisé à un homme d’oublier une femme ? c’est que l’idée d’un retour prochain entretient à son insu son amour. Prenez une résolution vigoureuse, et aussitôt l’imagination perd son empire. N’avez-vous pas vu, pour une horloge, quand la corde est à bout, que les roues et les aiguilles aussitôt s’arrêtent ? Eh bien, il en est de même en amour quand on est à bout d’espérance.

Est-ce que ma mémoire ne viendra pas renouveler sans cesse ma douleur, en me rappelant les biens dont je me serai privé ?

La mémoire, il est vrai, est un ennemi qui ne nous lâche pas aisément, comme a dit je ne sais plus quel poète ; mais, pour le vaincre, c’est un grand point de s’être débarrassé de l’imagination.

Et comment ?

En pensant aux défauts et en laissant de côté les grâces de votre maîtresse ; au rebours des amoureux, qui ne voient pas les défauts et ne sont occupés que des beautés de leur dame. Ne vous la représentez pas paraissant au balcon, ornée de tous ses atours, la taille bien serrée à la ceinture, et montée sur d’élégants patins. Tout cela c’est une beauté artificielle. Rappelez-vous ce mot d’un sage : l’art des marchands est la moitié de la beauté. Savez-vous comme il faut vous figurer votre maîtresse ? comme un pauvre flagellant que l’on mène chez le chirurgien pour panser ses plaies, et non bien et galante. Je vous le répète, ne pensez qu’aux défauts, c’est le grand remède. À table vous n’avez qu’à vous souvenir d’un objet qui a excité votre dégoût, et aussitôt votre appétit s’en va pour quinze jours ; eh bien ! que votre mémoire vous tienne toujours présentes les imperfections de Marcelle, et votre amour s’en ira de même.

Voilà, Tristan, un bien grossier remède, et bien digne d’un charlatan comme toi. Comment pourrais je me faire jamais une pareille idée des femmes ? Une femme ! mais c’est tout ce qu’il y a de plus charmant sur la terre ; c’est l’éclat, la pureté du cristal.

Et aussi, monseigneur, — sa fragilité. Vous ne pouviez pas trouver de meilleure comparaison. Quoiqu’il en soit je ne saurais vous indiquer un moyen de guérison qui fût plus sûr à mes yeux, car je l’ai employé et il m’a réussi. Tel que vous me voyez, j’ai aimé jadis la plus horrible des traîtresses, elle frisait la cinquantaine, et parmi tous ses charmes, elle avait une telle corpulence que tous les dossiers du greffe du tribunal auraient tenu à l’aise dans sa vaste personne. Mieux que cela ! les Grecs s’y seraient trouvés plus au large que dans le cheval de Troie. Vous avez sans doute entendu parler de ce noyer qui contenait dans la cavité de son tronc un tisserand, sa femme et leur famille, enfants, neveux, petits-enfants, etc., etc. eh bien ! c’est là l’image de ma dame… N’étant pas content d’elle, et voulant l’oublier, je n’en pus venir à bout : ma perfide mémoire me rappelait toujours la fleur de l’oranger, le lys, le jasmin, que sais-je ! Mais je lui jouai un bon tour ; en homme d’esprit, je m’appliquai à me figurer constamment les objets qui lui ressemblaient davantage : les paniers de fruitières, les vieilles malles, les porte-manteaux des messagers ; si bien que mon amour et mes espérances se changèrent en dédain, et que bientôt il ne me resta rien de ma maîtresse dans l’esprit, toute volumineuse qu’elle était.

Il n’y a point de défauts en Marcelle, et je ne réussirai jamais à l’oublier.

Eh bien ! poursuivez votre folle entreprise, et n’accusez que vous de tout ce qui arrivera.

Elle a tant de grâces ! que puis-je faire ?

Y penser si bien que vous perdiez les bonnes grâces de la comtesse.

Théodore !

C’est elle-même.

Écoutez, je vous prie.

Vous n’avez qu’à ordonner, madame.

Si elle vient à savoir la vérité, nous sommes trois qui décampons en même temps.

Une de mes amies qui ne s’en rapporte pas à elle-même m’a priée d’écrire pour elle ce billet. Forcée par l’amitié à lui complaire, mais n’entendant rien aux choses d’amour, je vous l’apporte, persuadée que vous vous en tirerez mieux que moi. Prenez et lisez.

Qui ! moi, madame, refaire un billet que vous avez écrit !… ma prétention ne va pas jusque-là. Je n’ai pas besoin de le voir ; envoyezle tel qu’il est.

Lisez, lisez.

Je suis étonné de cette défiance de vous-même. Mais je lirai, madame, pour apprendre un style que je ne connais pas, étant tout à fait étranger à l’amour.

Vraiment ! vous n’avez jamais aimé ?

Non, madame, la connaissance de mes défauts m’a retenu. Je n’ai aucune confiance en moi.

C’est pour cela sans doute que vous évitez de vous laisser voir, enveloppé jusqu’aux yeux dans votre manteau.

Moi, madame, quand donc ? en quel lieu ?

C’est quelqu’un qui étant sorti par hasard cette nuit, vous a rencontré, également par hasard, ainsi équipé.

Selon notre habitude, nous plaisantions avec Fabio.

Lisez, lisez.

Il y a peut-être, madame, des gens dont j’excite l’envie.

Ou la jalousie. Lisez, lisez.

Je vais admirer. (Lisant.) « Aimer parce qu’on voit aimer, c’est de l’envie, et ressentir de la jalousie avant que d’aimer est une ruse merveilleuse de l’amour, à laquelle on n’a pas cru jusqu’à présent. De la jalousie est né mon amour ; je souffre de ce qu’étant la plus belle, je n’ai pas pu obtenir cette tendresse que j’envie à une autre plus heureuse. J’ai de la défiance sans motif et de la jalousie sans amour, bien que ma souffrance me dise que je dois aimer puisque je désire qu’on m’aime. Je ne cède ni ne me défends, je veux me taire et être comprise ; et m’entende qui pourra, car je ne m’entends moi-même que trop bien. »

Eh bien ? qu’en dites-vous ?

Puisque telle a été la pensée de l’écrivain, il était impossible qu’elle fût mieux exprimée ; mais je ne conçois pas, je l’avoue, comment l’amour peut naître de la jalousie, car c’est toujours la jalousie qui, au contraire, naît de l’amour.

Cette dame, à ce que je soupçonne, voyait ce jeune homme avec plaisir, mais sans attachement ; et le voyant occupé d’une autre personne, la jalousie a réveillé l’amour dans son cœur et excité sa tendresse. Cela ne peut-il pas être ainsi ?

Sans doute, madame ; mais cette jalousie a eu elle-même un motif, et ce motif ç’a été probablement l’amour.

Je l’ignore. Tout ce que m’a dit cette dame, c’est qu’elle n’avait jamais éprouvé pour ce cavalier d’autre sentiment qu’une pure bienveillance, et qu’aussitôt qu’elle l’a vu épris d’une autre, mille désirs indiscrets ont assailli son cœur, et l’ont forcée de renoncer à l’indifférence dans laquelle elle voulait vivre.

Le billet que vous avez écrit est parfait, et je ne ferais jamais aussi bien.

Essayez d’y répondre sur le même ton.

Je n’ose le tenter.

Je vous en prie.

Vous voulez absolument mettre mon ignorance à l’épreuve ?

Je vous attends ; revenez au plus tôt.

Puisque vous l’exigez, je vais vous obéir.

Il salue et sort.

Approche, Tristan.

Je me rends à vos ordres, non sans quelque honte pour mon habit qui s’en va un peu à la déroute, ce qui tient à l’état de gêne dans lequel se trouve mon maître depuis quelque temps. Je lui ai vainement représenté que la livrée du laquais doit être son plus bel ornement, qu’il doit y déployer sa magnificence, que c’est là que doit éclater sa grandeur, parce que c’est d’après cela qu’on le jugera. Il ne peut pas faire, sans doute, davantage.

Est-ce qu’il joue ?

Plût au ciel ! car un joueur a toujours quelque moyen de se procurer de l’argent. Autrefois les rois apprenaient un métier afin que si par hasard, soit à la guerre, soit autrement, ils venaient à perdre leur couronne, ils eussent de quoi vivre. À présent, heureux ceux qui dans leur enfance ont appris à jouer ! voilà un art noble qui vous sustente son homme sans lui donner beaucoup de peine ! Un grand peintre a mis tout son génie à un tableau, un sot arrive et ne l’estime pas dix écus ; tandis qu’un joueur n’a qu’à dire je tiens, pour gagner cent pour cent.

Ainsi Théodore ne joue pas ?

Il est trop timide pour cela.

Alors il a donc quelque amour ?

Lui, madame, de l’amour ? C’est un glaçon.

Cependant un jeune homme de sa tournure, aimable, spirituel et maître de sa personne, doit avoir quelque honnête inclination ?

Que vous dirai-je ? il m’a chargé de son cheval, je ne me mêle pas de ses galanteries ni de ses billets doux. Tout le jour il est employé à votre service ; voilà, je crois, sa seule occupation.

Ne sort-il jamais la nuit ?

Je n’en sais rien, je ne l’accompagne pas, ma santé s’y oppose.

Qu’as tu-donc ?

Je vous répondrai comme les mal mariées lorsqu’on leur demande d’où leur viennent les meurtrissures qu’elles ont au visage, et qu’elles ont reçues d’un jaloux brutal : je suis tombé dans un escalier.

Tu as roulé ?

J’ai dégringolé du haut en bas ; mes côtes ont compté toutes les marches.

C’est ta faute, Tristan ; pourquoi éteignais-tu la lampe avec ton chapeau ?

Vive Dieu ! je suis perdu, elle sait tout.

Tu ne me réponds pas ?

Je cherchais à me rappeler l’époque. — Eh ! tenez, c’était hier au soir… Il y avait des chauves-souris qui voltigeaient, moi je leur donnai la chasse avec mon chapeau, et l’une d’elles s’étant approchée de la lampe, moi, avec mon chapeau, j’ai donné en plein ; et les deux pieds me manquant à la fois, j’ai descendu en roulant toutes les marches.

Tout cela est fort bien imaginé. Mais à ce propos je t’apprendrai que j’ai vu dans un livre de secrets qu’on recommandait le sang de chauve-souris pour toute sorte de remèdes, et tu aurais dû faire saigner celle-là.

Nous voilà dans de beaux draps ! Heureux si j’en suis quitte pour les galères !

Quel ennui ! quel dépit !

Le marquis Ricardo vient d’arriver.

Préparez vite des sièges.

Amené près de vous, belle Diane, par une inquiétude continuelle et par un vif désir qui m’a fait surmonter tous les obstacles, je viens vous offrir mes hommages et solliciter moi-même en ma faveur ; bien que je puisse être accusé d’une excessive ambition par quelqu’un de mes rivaux qui, lui-même, aura plus de vanité que d’amour. — Je ne vous demande pas comment vous vous portez ; je vous vois belle et charmante, et chez vous, mesdames, le mot beauté est synonyme de santé ; je n’aurai donc pas la maladresse de vous adresser aucune question à cet égard. Au contraire, c’est sur mon propre compte que je veux vous interroger, et je vous prierai de me dire en quel état je suis.

Pour ce qui me concerne, je vous remercie de vos compliments, qui sont beaucoup trop flatteurs. Quant à ce que vous me demandez de vous, marquis, nous ne sommes pas dans des termes tels que je puisse vous répondre.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…