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Série 1
Les bals. — Pages , . — 18 dessins.
Les bals en plein air. — Pages , , . — 27 dessins.
Meubles de salon. — Pages . — 9 dessins.
Rivière de la Pompadour. Bois de Vincennes. — Page . — 1 dessin.
Les cascades du lac des Minimes. Bois de Vincennes. — Page . — 1 dessin.
Prologue
De quoi ne se lasse-t-on pas ? — Il arriva qu’un jour, las sans doute de siéger, une fourche en main, sur son trône d’ébène, Satan s’ennuya si fort, qu’il voulut à tout prix se désennuyer. La chose n’est pas plus facile aux enfers que sur la terre, et après avoir essayé de mille moyens sans réussir à autre chose qu’à augmenter son mal, il allait se résigner à s’ennuyer davantage, quand l’idée lui vint de visiter toutes les parties de son immense empire.
« Bien pensé, sire, dit à l’oreille de Satan un diablotin qui n’était pas plus haut en tout qu’une coudée, et qui venait de sauter sans façon sur les royales épaules ; l’ennui n’a pas de si longues jambes qu’on le croit, et il y a peut-être moyen de courir plus vite que lui. »
Or, pour le dire en passant, ce diablotin était quelque chose comme le secrétaire particulier, ou, si vous l’aimez mieux, l’âme damnée de Satan, qui, dans un jour de bonne humeur, l’avait du même coup attaché à sa personne et surnommé Flammèche. Pourquoi Flammèche ? Mais s’il fallait tout expliquer, rien ne finirait. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que, fort de l’approbation de Flammèche, Satan, qui n’avait qu’une demi-confiance dans son idée, finit par la trouver excellente, voire la meilleure qui lui fût jamais venue « Car enfin, se disait-il, quand bien même mon voyage ne devrait pas être un voyage d’agrément, je devrais encore le faire dans l’intérêt de mon gouvernement. Il y a longtemps que mes sujets ne m’ont vu, il peut être d’un bon effet que leur monarque se montre à eux.
— Ne fût-ce que pour leur faire voir, dit Flammèche, que vous n’êtes ni si vieux ni si noir qu’on veut bien le leur dire tous les jours. »
Satan fit donc ses malles, — après quoi, il se mit en route,
non comme le premier venu assurément, mais avec un cortège digne de sa puissance, et qui se composait du prince son fils, un grand diable déjà plus ennuyé que son père,
et d’une incroyable quantité de diables et d’archidiables, de demi-diables et de doubles diables, tous hauts dignitaires de l’enfer, qui l’accompagnaient d’ordinaire dans ces sortes de tournées royales. Quant à Flammèche, il se cacha, selon sa coutume, dans les plis du manteau de son maître, et, selon sa coutume aussi, il s’y endormit. Les devoirs variés de sa charge ne l’obligeaient pas à autre chose.
Pour dire que Satan perdit son ennui dans son voyage, et dans quelle partie de ses États il eut le plus à s’applaudir de son idée ou le plus à s’en repentir, voilà ce qu’on ne saurait préciser, la géographie de l’enfer n’ayant encore été faite par personne. Toujours est-il qu’après avoir parcouru dans tous les sens ces espaces sans limites que peuplent les âmes des habitants des mondes que nous ne connaissons pas et dont se font de si étranges idées les gens qui ont de l’imagination :
Satan se tourna vers sa suite en diable qui n’est pas encore tout à fait guéri de son mal ; et, d’un ton qui n’avait rien de flatteur pour notre planète, il dit « Il ne faut rien faire à demi ; je m’aperçois que dans notre course à travers nos États nous avons oublié ce petit département dans lequel sont reléguées les âmes des habitants de cette fille imperceptible du chaos qu’on appelle la Terre ; orientons-nous de notre mieux, reprenons notre vol et réparons notre oubli.
— Sire, dit une voix dans le cortége, les âmes des hommes sont bien bavardes ; Votre Majesté n’a-t-elle pas eu assez de harangues…
— Mon fils, répondit Satan, ne dites point de mal des harangues ; le pouvoir est au bout de toutes ces paroles et il est bon de dire ou de laisser dire, de temps en temps, quelques mots, à ceux qu’on gouverne, — quand on les sait assez discrets pour s’en contenter. »
Satan avait dit ; et, déployant ses ailes, il se dirigea vers le point le plus obscur de l’horizon ; le cortége infernal, se frayant à sa suite un chemin à travers la foule des corps célestes qui parsèment l’infini, laissa bientôt derrière lui les milliers d’univers que la main de Dieu
seul a comptés, et arriva dans ces lieux habités par le vide où la fantaisie des poëtes a placé les enfers.
Les ciseaux des Parques ne purent se refermer sur le fil fatal.
Ces vieilles dames effarées crurent un instant que l’âge avait paralysé leurs doigts crochus. Cette trêve de la mort ne fit de mal à personne. Elle eut même son contre-coup heureux sur la terre. L’univers respira.
Deux grandes nations allaient en venir aux mains, qui auraient été peut-être bien embarrassées de dire pourquoi elles s’allaient égorger. Leurs armées s’arrêtèrent subitement, et ce fut à qui applaudirait le plus chaleureusement d’un bout du monde à l’autre à cette grève tant désirée des coups de fusil. La Paix essaya un sourire… et la Discorde recula. Les fiancées, les sœurs et les mères essuyèrent leurs larmes, et les ouvriers des villes et des champs ressaisirent, joyeux, les instruments de leurs travaux.
Minos, Éaque et Rhadamanthe furent tenus de déclarer que toutes les causes étaient remises à huitaine.
Les paperasses rentrèrent dans les cartons des procureurs. Les dossiers purent faire un petit somme. Si cela fit l’affaire de ces magistrats redoutés d’avoir devant eux quelques jours de vacances, cela ne fit pas tout d’abord celle de tous les plaideurs. Gentilshommes et , rapières et gourdins furent renvoyés dos à dos.
Il ne manque pas de gens toujours pressés d’être écorchés sous le prétexte qu’il serait bien bon de pouvoir égratigner les autres. J’imagine pourtant que les moins entêtés s’aperçurent bientôt qu’il n’était si bon procès qui valût un arrangement à l’amiable.
En même temps s’organisèrent des réjouissances publiques :
on ouvrit des jeux de boules et des concerts en plein vent ou les sages
et les demi-dieux à la retraite purent faire briller leurs petits talents.
Des théâtres furent établis dans les contre-allées de la célèbre promenade des Champs-Élysées.
Des drames du genre le plus pathétique et le plus nouveau se déroulèrent devant les yeux émerveillés de la foule des grands hommes de tous les temps. Polichinelle et le commissaire firent fureur. La tragédie antique et la tragédie moderne étaient évidemment dépassées.
Les chevaux de bois se mirent à tourner, montés par ceux des cavaliers du sombre royaume qui avaient gardé le goût de l’équitation.
Gessler et d’autres tyrans fameux furent soumis, en effigie, aux plus cruelles épreuves.
Les fauteuils-balances, une bien ingénieuse invention, gémirent bientôt sous le poids de l’ombre des grands hommes, et l’on put savoir enfin ce que chacune d’elles devait peser pour la postérité.
Il y eut de grands monarques fort étonnés de se trouver dans la balance de la justice finale, plus légers que certains écrivains qu’ils avaient cru honorer, au delà de leur mérite, pendant leur vie en daignant les appeler dans leur intimité.
On aurait pu entendre s’échanger de singuliers propos entre ces rois de l’esprit et ces rois de la guerre. Nous n’en citerons qu’un :
« Savez-vous quel sera un jour votre plus beau titre de gloire ? disait Voltaire au grand Frédéric ce ne sera pas d’avoir agrandi vos états, mais d’y avoir institué l’éducation gratuite et obligatoire. »
Hercule et Milon de Crotone, dont les membres commençaient à s’ankyloser par l’inaction, purent enfin lutter de force, grâce au jeu, tout nouveau pour eux, du dynamomètre, etc., etc.
Ces deux athlètes durent faire à cette occasion de douloureuses réflexions sur les changements amenés par les mœurs dans les lois qui régissent aujourd’hui l’univers.
Hercules et lutteurs ne seraient-ils plus les arbitres du monde ?
La matière serait-elle vaincue, quand l’esprit ne la conduit pas ?
Qu’estimerait-on les jeux du cirque en des temps où le plus fort ne trouve d’emploi que dans les baraques de saltimbanques ?
Les autorités du lieu se rassemblèrent, et il fut décidé qu’on ferait de son mieux pour recevoir Sa Majesté le Diable.
Tout ce qu’il y avait de peintres et de décorateurs, de tapis et de tapissiers, fut mis en réquisition pour orner la salle, d’ordinaire assez nue, dans laquelle se tenaient, à leur arrivée, — en attendant qu’on leur assignât une destination définitive, — les âmes qui avaient passé de vie à trépas, et le débarcadère de l’enfer se trouva ainsi converti, vu l’urgence, en une salle de trône.
Pendant les quelques instants qui avaient précédé l’heure désignée pour l’ouverture de la séance on s’arracha coiffeurs, modistes et cordonniers. Les conseillers infernaux les maréchaux les officiers généraux, avaient revêtu leurs plus beaux uniformes, tandis que mesdames les conseillères, les générales et les maréchales, qui, bien entendu, n’avaient pas négligé de se faire belles et de se mettre dans leurs plus petits souliers pour la circonstance, s’attifaient de leur côté.
Ce fut un assaut de toilette, absolument comme si la chose se fût passée sur la terre. Tout ce qui était illustre et chamarré occupa au moment solennel les places indiquées par l’huissier chargé de régler le cérémonial.
Bientôt la voix du héraut introducteur se fit entendre, et Satan entra au milieu d’un profond silence qui fut interrompu tout à coup par les cris de « Vive Satan ! » que poussèrent, au moment où on y songeait le moins, quelques fonctionnaires qui tenaient évidemment à n’être point pris pour des muets.
Nous ne ferons pas ici le portrait de Satan ; nous nous bornerons donc à dire que, depuis le jour où il était tombé du haut des airs, comme une étoile rapide, le prince de l’air, qui jadis brillait à côté des soleils eux-mêmes, était bien changé. D’ailleurs Satan, qui ne manquait pas de coquetterie, avait jugé à propos de prendre pour cette solennité la figure et le costume exigés par la circonstance.
Arrivé au milieu de l’estrade, Satan se découvrit un instant, et fit avec beaucoup de facilité le salut d’usage ; après quoi, s’étant assis et couvert, il tira de sa poche un petit papier, et, plaçant sa main sur son cœur, il s’apprêtait à le lire, quand tout à coup des cris, venus du dehors, s’étant fait entendre :
« Qu’est-ce que cela ? » s’écria Satan.
« Sire dit en tremblant le chef des huissiers, la salle dans laquelle vous êtes est celle où viennent tous les jours s’abriter les âmes, à mesure qu’elles arrivent de là-haut, et il y a derrière cette porte tout un convoi de nouveaux venus qui s’impatientent peut-être. Nous allons, s’il vous plaît, les prier de nous laisser en repos et les chasser…
— Pas du tout, dit Satan, qui remit aussitôt, avec un air de satisfaction non équivoque, son discours dans la poche d’où il l’avait tiré ; pas du tout, je n’avais absolument rien de nouveau à vous dire, sinon que tout continue d’aller pour le mieux dans le meilleur des enfers possible, ce que vous savez aussi bien que moi ; si donc vous le jugez bon nous suspendrons la séance, et nous laisserons entrer tous ces braves gens, puisqu’ils sont pressés. Le premier pas des habitants de la terre dans notre monde est quelquefois divertissant, et, soit dit entre nous, l’enfer est un lieu assez peu récréatif pour qu’on ne néglige point de s’y distraire. — D’ailleurs, ajouta-t-il avec quelque gravité, il y a longtemps que nous n’avons eu de nouvelles de la terre, et nous ne serons pas fâchés de savoir ce qui s’y passe.
Soudain entrèrent pêle-mêle, guidées par l’esprit qui les avait accompagnées depuis leur départ de la terre, pressées et comme des feuilles qu’aurait chassées un vent impétueux, des âmes de tout âge, de tout sexe et de tout rang, et il y en avait un si grand nombre, qu’on aurait eu de la peine à comprendre qu’elles pussent tenir dans la salle, si l’on n’avait su qu’elles n’étaient qu’apparence.
Les unes entraient en pleurant, les autres en riant ; mais la plupart paraissaient si préoccupées de l’événement qui d’un monde les avait jetées dans l’autre, que quelques-unes ne remarquèrent même pas la présence de Satan.
« Pardieu disait d’un ton bourru une âme fort replète, c’est bien la peine d’être mort et de s’être fait enterrer, et d’avoir laissé là-haut ce qu’on avait de meilleur, c’est-à-dire son corps et ses appétits, pour se retrouver ici vivant comme si de rien n’avait été.
— Quoi dit un grand Turc qui arriva brandissant une queue de vache, quoi ! pas de houris ! Par Allah où sont les houris ?
— Pas une, illustre pacha, pas une seule, dit un vieux diable au Turc désappointé.
— Aussi, reprit le Turc, quelle idée ai-je eue de venir mourir en Europe ! dans l’enfer de mon pays, les choses ne se seraient pas passées ainsi.
— Le bel enterrement ! s’écriait un brave bourgeois en toisant ses voisins d’un air protecteur…
— De quel enterrement parlez-vous ? lui dit Flammèche, qui venait de se réveiller.
— Et duquel parlerais-je, répondit l’ombre en se frottant les mains avec quelque suffisance, sinon du mien ?… une messe en musique, des flambeaux d’argent, mille bougies, l’église tout entière tendue de noir ; des voitures vides il est vrai, mais si nombreuses qu’on pouvait à peine les compter ; toutes les cloches en branle, un catafalque magnifique, deux ou trois discours sur ma tombe, lesquels seront, bien sûr, reproduits par les journaux, et enfin une place au Père-Lachaise, une vraie petite maison de campagne ornée d’une colonne de marbre blanc, surmontée d’une urne noire, avec une épitaphe en vers. Quelle gloire quel triomphe ! quelle fumée ! quel enterrement !…
— Mon drame allait être joué ! disait l’un !
— Et mon poëme imprimé ! disait l’autre !
Mourir en plein carnaval ! » s’écriait une ombre bizarrement accoutrée.
Et celui-ci « Mes trésors, mes biens, mes terres, mes maisons, mes gens, mes chevaux, mes chiens ! »
Il y en eut un assez simple pour s’écrier « Ô ma maîtresse !
— Que vont-ils devenir sans moi ? disait un ministre qui était parvenu à se faire inhumer avec son portefeuille.
J’ai oublié trente mille francs dans ma paillasse ! s’écriait l’ombre exaspérée d’un mendiant.
— Criez, disait une âme qui se drapait dans son linceul, criez donc ! vous ne crieriez pas tant si, comme moi, vous n’aviez laissé là-haut que la misère ! De ma vie je n’ai été si bien couvert que le jour où l’on m’a donné le linceul des pauvres que voici.
— Ô sort partial murmurait un vieillard, j’avais quatre-vingt-dix ans à peine, et mon voisin, qui en avait quatre-vingt-quinze, est resté, tandis que me voici.
— Toutes les femmes sont infidèles, disait un vieux mari.
— Hélas ! non, disait un autre qui arrivait — suivi de sa moitié !!!
— Les hommes sont des traîtres… nous sommes toutes mortes de chagrin, etc., etc. »
Ces paroles, qu’on n’entendait que confusément, partaient d’une procession de femmes qui gémissaient toutes à la fois ; elles étaient entremêlées de cris et de sanglots ; les larmes, ou peut le penser, ne pas non plus et ruisselaient jusque sur les pieds de Satan, les plus hardies et les plus éplorées de ces belles victimes s’étant approchées pour chercher à séduire leur juge ou à l’apitoyer sur leur sort.
« Justice ! s’écriaient-elles ; puisque les hommes ne sont pas punis sur la terre, punissez-les monseigneur, et vengez-nous. »
L’une d’elles, plus osée et plus virile que ses compagnes, escaladant une espèce de chaire qui se trouvait là trop à point, entama un discours qui débutait naïvement par ces mots : « Monseigneur, nous sommes des anges… » Mais ce mot ange était tombé comme du plomb fondu dans l’oreille du cortége infernal.
Les anges furent subitement entourés par une légion de diables peu galants qui menaçaient de leur faire un mauvais parti,
quand Satan, que le souvenir d’Ève rendait peut-être indulgent, d’un geste imposa silence à ses suppôts, et, croyant bien faire, décréta qu’à l’avenir ces âmes opprimées seraient séparées de leurs maris pour toute l’éternité.
Mais ce fut alors un tel concert d’imprécations, que c’était à ne pas s’entendre.
« Le remède est pire que le mal, s’écrièrent quelques-uns des anges revenus subitement à leur naturel.
— Que diable voulez-vous donc ? s’écria Satan hors de lui-même ; je mets votre vertu à couvert, vous ne serez plus trompées, et vous n’êtes pas contentes ? »
Mais d’un autre côté :
« Hélas hélas ! qui nourrira mes chers enfants ? disait une ombre qui faisait de vains efforts pour s’échapper.
— Qui me rendra leur doux sourire ? » disait une autre.
Deux petites âmes jumelles, pareilles à celles dont les peintres prêtent les traits aux séraphins eux-mêmes, entrèrent alors comme en se jouant ; mais à peine furent-elles entrées, que, se retournant toutes deux d’un même mouvement, elles se mirent à pleurer en disant : « Maman ! maman !
— Chers petits, leur dit à voix basse Flammèche attendri, prenez patience, elle ne tardera pas à venir. »
Puis vinrent de jeunes vierges vêtues de blanc ; puis quelques jeunes femmes qui avaient encore sur la tête leur couronne de mariée. « La mort, l’affreuse mort nous a séparés ! s’écriaient-elles.
— Dieu vous entend, disait à cette foule désolée l’esprit qui les avait amenées ; mourir n’est rien, il ne s’agit que d’attendre. »
Mais au milieu, beaux et pâles tous deux comme les étoiles au matin, s’avançaient, se tenant étroitement enlacés, un jeune homme et une jeune femme que la mort avait frappés du même coup. « Je t’ai suivie jusqu’ici, disait l’amoureux jeune homme à son épouse bien-aimée ; quand ta mère viendra à son tour, elle retrouvera ta main où elle l’avait placée, dans la mienne.
— Et elle saura dit la jeune fille, que je n’aurais pas choisi une autre fin. »
Quant aux autres, ils poussaient des cris de détresse si lamentable, et leur douleur était si incohérente, qu’on ne pouvait en saisir le sens.
« Silence ! » s’écria l’huissier.
« Que se passe-t-il donc là-haut ? dit à une ombre, dont le maintien austère le frappa, Satan, qui depuis quelques instants s’était borné à faire quelques mouvements de tête suivant que ce qu’il voyait avait ou n’avait pas piqué sa curiosité, et que veut dire ce sombre visage ?
— Ce qui se passe là-haut est fait pour te plaire, répondit celui à qui s’adressait cette question : le mensonge, la sottise et l’avarice se disputent le monde ; les braves gens ne savent que faire de leur bravoure ; l’intérêt personnel a tout envahi ; où la médiocrité suffit, le mérite s’efface ; l’indifférence en matière politique, c’est-à-dire l’oubli de la patrie, est vantée, prêchée, récompensée, ordonnée ; les mots d’honneur et de vertu sont peut-être encore dans quelques bouches, mais, laissez faire, et ils ne seront bientôt plus nulle part — que dans les dictionnaires et ma foi, ce qu’on peut donc faire de mieux c’est de mourir en souhaitant la postérité des temps meilleurs.
— Vraiment ! dit Satan tu as raison, l’ami, voici de bonnes nouvelles.
— Cette ombre se trompe, nous vivons sous un prince ami de la paix, dit un autre, et tout bien vient de là. Si l’on s’insulte encore, on ne se bat plus du moins ; les arts fleurissent à loisir, la prospérité du pays s’accroît tous les jours les emplois publics sont donnés au plus digne, le fils succède au père, le neveu est placé par son oncle, tout travail a son salaire, chaque chose a son prix connu et fait d’avance, tout s’acquiert, tout se paye, le présent est d’argent et l’avenir est d’or.
— Très-bien, dit Satan d’une voix enjouée ; si tu veux jamais un emploi dans l’enfer, fais-le-moi savoir ; les places que tu as perdues là-haut, tu les retrouveras ici. »
Et s’adressant alors à un troisième « Et toi, que me diras-tu ?
— Rien assurément de ce que vous ont dit ces deux messieurs, répondit celui-ci en se dandinant. Ce qu’on fait là-haut ? Mais qu’y peut-on faire, sinon boire, manger, diner, souper, fumer et dormir ; aller au bois, au cercle, aux eaux ou ailleurs, acheter des chevaux et en revendre ; parier, jouer et être amoureux tant qu’on a de l’argent ; se ruiner enfin corps et biens, puis prendre alors congé de ses créanciers, en laissant pour tout héritage aux héritiers qu’on a, quand on en a, le souvenir d’une vie si belle et si utile ?
— À la bonne heure, dit Satan, voilà un garçon intéressant ! Comment vous nomme-t-on, mon petit ami ? Étiez-vous duc ou marquis, ou seulement fils de bourgeois parvenu ?
— Monsieur, dit l’ombre, j’étais riche, et mon blason était un écu.
— Pourquoi cet air égaré ? dit encore Satan à un quatrième.
— Un jour, dit celui-ci, je laissai là mes livres, mes chers livres ! — On se battait dans les rues ; la mémoire du passé, les leçons de l’histoire, et je ne sais quelle funeste envie de bien faire, me poussèrent au milieu des combattants. « Vive la liberté ! » m’écriai-je. C’était un crime ; on m’emprisonna : je perdis la raison, — et me voici.
— Ah ! oui, dit Flammèche, la liberté ou la mort. Tu as eu la mort ; de quoi te plains-tu ?
— Allons donc, dit un estafier de l’enfer, on ne meurt plus en prison ; qui te croira ?
— Ton sang n’a pas coulé, et tu demandes de la pitié ? dit une troisième voix ; la mort t’a laissé ta folie.
— Que ne faisais-tu comme ce beau fils ? s’écria Satan avec humeur ; on t’aurait laissé faire. »
« Décidément, dit le roi des enfers découragé, les morts n’ont plus ni esprit ni gaieté ; encore quelques-uns comme ceux-là, et nous regretterons notre ennui ! » Et déjà, mettant la main dans sa poche, il faisait mine d’y chercher son discours, quand la vue d’une ombre qu’il n’avait point encore aperçue vint fort à propos lui rendre quelque espoir.
« Eh ! l’ami, dit-il à un petit vieillard qui était affublé d’une longue robe et d’une toque, et dont le regard curieux se promenait sur l’assemblée, que regardez-vous donc comme cela ?
— Je regarde tout, dit le personnage à qui s’adressait l’interpellation de Satan, et n’ai point eu d’autre envie, en venant ici, que celle de pouvoir enfin regarder.
— Réponds-nous d’abord, lui dit Satan, tu regarderas après. Que faisais-tu sur la terre ?
— J’avais l’honneur d’y professer la philosophie, répondit l’ombre.
— Bah dit Satan, toi, philosophe ?
— Mon Dieu, oui répliqua l’ombre, et j’en rends grâce aux leçons d’un frère que j’avais dans la théologie. »
Voyant que Satan semblait disposé à la laisser parler :
« Telle que vous me voyez dit-elle, j’ai passé mes nuits et mes jours à demander à la science ce que c’était que la vie et la mort, ce que nous étions avant, ce que nous deviendrions après.
— Et qu’en penses-tu ? reprit Satan.
— Ma foi, dit l’ombre en remuant la tête, c’est ici ou jamais qu’il faut être sincère : j’avouerai donc que je n’avais guère appris que des choses assez confuses. Parmi les philosophes, la plupart se contentent de définir, ce qui n’est pourtant pas la même chose que d’expliquer.
« Je ne vous parlerai ni de Démocrite, ni d’Héraclite, ni de Thalès, ni de Pythagore, ni d’Aristote, ni de Platon, suivant lesquels l’homme redevient après sa mort un atome rond ou crochu, de l’eau ou du feu, une monade ou une entéléchie, ou bien encore une idée, — ni des sophistes, suivant lesquels on ne sait pas si l’on existe, ni de ceux-ci qui affirment que nous ne sommes ni finis ni infinis, ni de ceux-là qui prétendent qu’on est sphérique ; — mais je vous parlerai de systèmes plus nouveaux. — Un système nouveau a toujours un avantage sur un système ancien, c’est que, sans être bon lui-même, il peut prouver que celui qu’il remplace ne vaut rien, en attendant que même sort lui arrive.
« Suivant les éclectiques modernes, on n’existe que pour les autres, l’âme n’ayant pas connaissance d’elle-même, et il faut avouer que ce n’est pas la peine d’avoir découvert l’œil intérieur pour conclure si obscurément.
« Suivant les panthéistes…
— Passons, dit Satan.
— Suivant les idéalistes, reprit le philosophe…
— Passons, passons, dit encore Satan.
— Suivant Kant…
— Passons, vous dis-je ! s’écria Satan.
— Suivant Maupertuis, reprit le savant un peu troublé, pour être immortel, il faut être hermétiquement enduit de poix-résine.
— Très-bien ! dit Flammèche.
— Suivant Swedenborg… Mais, suivant celui-ci, je n’y ai rien compris, bien qu’il m’ait extrêmement intéressé…
— Par mes cornes ! dit Satan, dont l’impatience allait croissant, assez de philosophie, je vous prie, nous ne sommes point ici à l’école ; vos systèmes anciens et vos systèmes nouveaux m’ont tout l’air de se valoir.
— C’est pourtant de toutes ces erreurs que se compose la vérité, dit le philosophe ; mais j’obéirai à Votre Majesté. »
Puis reprenant son discours :
« Suivant les amants, on est éternellement assis à l’entrée d’une clairière traversée par un pâle rayon de la lune, sous un arbre où chante un rossignol qu’on ne voit pas, non loin d’un clair ruisseau, et on attend sa maîtresse, — qui ne manque jamais de venir.
« Suivant les mélancoliques, on lit perpétuellement des inscriptions sur les tombeaux.
« Suivant les bourgeois, on rentre dans le sein de la nature. Qu’est-ce que le sein de la nature ?
« Suivant un grand nombre, on redevient ce qu’on était avant de naître, c’est-à-dire une charade, une énigme.
« Suivant d’autres enfin, ceux qui vont quelquefois à l’Opéra, l’enfer est un lieu plein d’escaliers, du haut desquels montent et descendent sans cesse des légions de diables et de pécheresses très-gaies et fort agiles.
« Suivant…
— Suivant ! suivant ! dit Satan exaspéré ; tout ce que vous savez doit-il nécessairement commencer par cet insupportable mot ? Que diable, mon cher, variez votre formule, ou taisez-vous !
— Je savais encore quelque chose de la mythologie grecque ou romaine, dit le pauvre savant intimidé. Nous avons de gros et de petits livres qui nous ont conservé la mémoire et l’image de tous ses symboles, dont on aurait grand tort de médire, car ils sont charmants et clairs, quoique poétiques. Je suis fâché, sire, de ne pas vous avoir apporté quelques-uns de ceux qui figuraient dans ma bibliothèque. Le dernier paru, un bijou littéraire, auquel il ne manque que des images, le Dictionnaire de la Mythologie de M. Ordinaire, un savant spirituel, ce qui, dit-on, est rare, vous aurait certes intéressé. Je connaissais donc de nom Pluton et Proserpine ; à vrai dire, je ne m’attendais pas précisément à les retrouver ici, mais je ne me serais pas plaint de les y rencontrer.
« Des cinq fleuves de l’enfer païen, le Styx, le Cocyte, l’Achéron, le Phlégéthon et le Léthé, j’aurais regretté le dernier, s’il est vrai toutefois qu’un verre de son eau m’eût pu débarrasser de tout ce dont j’ai si inutilement chargé ma mémoire. Je n’aurais pas été fâché de ne trouver ici Éaque, Minos et Rhadamanthe qu’en peinture ; ils me paraissent tout à fait propres à décorer les murs. Pour Clotho, Lachésis et Atropos, j’aurais été très-aise de voir d’un peu près de quelle substance se compose le fil de vie de la quenouille chargée d’hommes de celle-ci, et de quel métal est faite la paire de ciseaux de celle-là.
« La barque à Caron m’a toujours paru un moyen de transport naïf et agréable. J’avoue que cela m’eût diverti de voir la figure du vieux nautonier vous ramenant, au lendemain d’un bal masqué, une cargaison de Pierrots et autres types parisiens.
« Quant à Cerbère, ce petit chien à trois gueules, pour croire qu’il a jamais vécu, je voudrais le voir ici même, ne fût-il qu’empaillé, la philosophie fait peu de cas des phénomènes.
« D’après les Hindous, j’aurais dû, avant d’arriver, me faire servir un carafon d’amrita, cette ambroisie qui donne l’immortalité, et dont le dépôt est dans la lune.
« J’aurais pu croire encore qu’il y a dans le paradis six cents millions de nymphes ou ampsaras plus ravissantes les unes que les autres, sans oublier l’arbre paridjata, dont les fleurs répandent un parfum qui s’étend du zénith au nadir.
« Je me serais attendu à voir Votre Majesté d’une couleur verte, habillée de vêtements rouges, montée sur un buffle, la bouche garnie de dents faites pour effrayer tout l’univers.
« Son greffier aurait eu pour nom Thchitraponpta, et j’aurais fait le chemin qui me séparait de cet empire, montre en main, en quatre heures quarante minutes.
« J’aurais vu ramper ici une incroyable quantité de serpents.
« Parmi ces messieurs qui viennent d’arriver comme moi, les uns auraient été jetés dans les bras d’une femme rougie au feu, et les autres, obligés de manger des balles de fer brûlantes ; ceux-ci auraient été lancés dans des fosses remplies d’insectes dévorants, et ceux-là auraient eu un ventre excessivement large, et la bouche aussi petite que le trou d’un aiguille.
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The end
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