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La Mort d’Achille et la dispute de ses armes

Isaac de Benserade · 1636 · Free in the US

31,646 words · about 2 h 13 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Isaac de Benserade
Language
French
Published
1636
Length
31,646 words · about 2 h 13 min
Sections
11 reader sections
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Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (11)
  1. Front matter about 1 h 6 min
  2. Texte entier under 1 min
  3. Epître about 2 min
  4. Au lecteur about 1 min
  5. Personnages under 1 min
  6. Acte I about 11 min
  7. Acte II about 12 min
  8. Acte III about 13 min
  9. Acte IV about 12 min
  10. Acte V about 15 min
  11. Privilège about 1 min

Continue:

Front matter

LA MORT D’ACHILLE, ET LA DISPUTE DE SES ARMES. TRAGEDIE.

À PARIS Chez ANTHOINE DE SOMMAVILLE, au Palais, dans la petite ſalle, à l’Eſcu de France.

M. DC. XXXVI. Avec Privilege du Roy.

Texte entier

LA MORT D’ACHILLE, ET LA DISPUTE DE SES ARMES. TRAGEDIE.

À PARIS Chez ANTHOINE DE SOMMAVILLE, au Palais, dans la petite ſalle, à l’Eſcu de France.

M. DC. XXXVI. Avec Privilege du Roy.

Epître

AU ROY.

IRE,

Puis que toute la France delivrée de ſa crainte ſe jette aux pieds de V. M. pour luy teſmoigner qu’elle n’eſt pas m’eſcognoiſſante, je ſerois le ſeul coupable, ſi je n’augmentois cette honorable foulle de vos peuples qui porte ſi haut dans l’air le bruit des juſtes acclamations qu’elle donne à la derniere, & à la plus illustre de vos victoires, voyant comme elle deſja ſes ailles pour voller de voſtre coſté. Et en effet, , quelques grandes, & quelques eſtonnantes qu’ayent eſté vos actions depuis que vous tenez ce magnifique Sceptre que le droit du ſang vous a mis en main, & que vos Royales vertus vous confirment tous les jours, V. M. ſembleroit n’avoir pas tout à fait travaillé pour ſon honneur, ſi elle n’avoit eu une plus ample matiere pour occuper ſa grandeur & ſa force : tantoſt elle s’emploioit à vaincre des Rebelles, tantoſt à ſoûtenir la foibleſſe de ſes Alliez contre la violence des Uſurpateurs, & tantoſt à réprimer l’inſolence & la perfidie d’un Voisin, & d’un Vaſſal ; Il eſtoit temps qu’elle fit parêtre que toutes ſes armes lui ſont égalemet avantageuſes, & qu’elle s’aide außi glorieuſement du bouclier que de l’epée : Et ç’a eſté en cette derniere guerre qu’elle en a donné, & en donne encore des preuves qui mettent ſa gloire au plus haut poinct qu’elle puiſſe eſtre, & qui font rougir l’Eſpagne de la honte, & de la vanité de ſes entrepriſes. Si les autres Monarques ont de l’aſſurance, & de la tranquilité dans leurs Etats, ils la tiennent moins d’eux meſmes que de leurs ſujets qui travaillent ſans ceſſe pour le ſalut & pour l’affermiſſement de leurs couronnes, mais au contraire le repos la ſeureté que nous avons ne vient pas tant de nous comme c’eſt un effet de voſtre agitation, & des dangers où V. M. s’expoſe tous les jours pour la conſervation de nos vies, & de nos biens : De façon que nous ne pourions nous diſpenſer de nos hommages legitimes à moins que d’ajouſter l’ingratidude à la deſobeïſſance, & d’offencer en voſtre perſonne le meilleur pere qu’ait jamais eu la Patrie, & le plus grand, & le plus vaillant Roy du monde ; Achile que je vous offre en toute humilité le confeſſeroit de ſa propre bouche ſs V. M. avoit beſoin des louanges d’un moindre qu’elle ; Je la ſuplie tres-humblement qu’il en ſoit veu de bon œil, & qu’elle pardonne à l’ambition de celuy qui l’oſe preſenter ; C’eſt,

,

de V. M.

Au lecteur

E ſujet de cette Tragedie eſt aſſez fameux pour n’eſtre pas ignoré de ceux qui la liront, puis que les plus beaux geſtes de celuy qui en eſt le Herôs ſont eſcrits d’un ſtyle ſi merveilleux par le divin Homere ; quelques Autheurs, comme Dares Phrygius, & Dictys Cretenſis, en parlent hiſtoriquement, & avec plus de vray-ſemblance, j’ay pris des uns & des autres ce que j’en ay jugé neceſſaire pour l’embelliſſement de la choſe ſans en alterer la verité. Je m’aſſeure que l’on m’accuſera d’avoir icy chocqué les loix fondamentales du Poëme Dramatique en ce que j’ajouſte à la mort d’Achille, qui eſt mon objet, la diſpute de ſes armes, & la mort d’Ajax, qui ſemble eſtre une piece detachée, mais je m’imagine que mon action n’en eſt pas moins une, & que cette diſpute & cette mort qui pourroit ailleurs tenir lieu d’une principale action ne doit eſtre icy conſiderée qu’en qualité d’Epiſode & d’incident, veu qu’elle regarde principalement Achille, & qu’elle n’eſt pas le veritable but de ma Tragedie, biẽ que ce ſoit par où elle finit, s’il falloit touſjours finir par la mort du premier Acteur, le Theatre ſe verroit ſouvẽt defpoüillé de ſes plus beaux ornemens, la mort de Ceſar ne ſeroit pas ſuivie du pitoyable ſpectacle de ſa chemiſe ſanglante qui fait un ſi merveilleux effet, & qui pouſſe ſi avant dans les cœurs la compaſſion, le regret, & le deſir de vengeance, quand Ajax ſe tuë du deſeſpoir d’eſtre fruſtré des armes d’Achille, il ne done pas tant une marque de ſa generoſité qu’il laiſſe un teſmoignage du merite de ce qu’il recherchoit, & par conſequent cét acte ne tend qu’à l’honneur de mon Herôs. En tout cas ſi j’ay failly pardonne moy, & puis qu’il ne m’eſt pas permis d’eſperer une juſte loüange de la meilleure de mes productions, ſouffre que je tire un peu de gloire de le plus belle de mes fautes.

Personnages

ACHILLE.

BRISEIDE. | Sa Captive.

ALCIMEDE. | Eſcuyer d’Achille.

PRIAM | Roy de Troye.

HECUBE. | Sa femme.

POLIXENE. | Leur fille.

Leurs fils.

Capitaines Grecs.

AGAMEMNON. | General d’armée.

CONSEIL DES GRECS.

TROUPE DE TROYENS.

UN SOLDAT GREC.

Acte I

e ne ſçay, mon cher cœur, ce qui doit m’arriver Mais depuis quelque temps je ne fay que reſver, J’ay touſjours dedans l’ame un ſoucy qui me ronge, Touſjours l’eſprit troublé de quelque horrible ſonge, Je ne voy qu’en tremblant l’ombre qui ſuit mes pas, Enfin je crains un mal que je ne cognoy pas.

Si vous n’eſtiez Achille ou ſi je n’eſtois femme, Je voudrois vous oſter cette frayeur de l’ame. Hé quoi vous laiſſer vaincre à des illuſions ! Que fait voſtre courage en ces occaſions ? Ne voyant dans ces lieux que meurtres, & que peſtes, Quels ſonges feriez-vous que des ſonges funestes ?

Soit une illuſion, ſoit phantoſme, ou vapeur, Les prodiges ſont grands, puis qu’Achille en a peur.

Encore, beau Vainqueur, qu’eſt-ce qui vous effraye ?

Patrocle m’aparoiſt, & me fait voir ſa playe, Au milieu de la nuict ſon phantoſme ſanglant S’approche de mon lict d’un pas affreux, & lent : Et quand je l’aperçois, ou que je l’entends plaindre, J’aymois tant cet amy que j’ay peur de le craindre. Il m’appelle, il me preſſe, & me comblant d’effroy, Me dit d’un triſte accent, tu m’as vangé, ſuy moy. Là ma bouche eſt ſans voix quelque effort qu’elle faſſe, Je me la ſens fermer par une main de glace,

Un peſant faix m’abat quand je me veux lever, Je le ſens qui m’eſtouffe, & ne le puis trouver. Le nuict a beau finir, touſjours mon dueïl perſiſte : Avecque mes amis malgré moy je ſuis triſte, Je pers de jour en jour l’uſage des plaiſirs, Et ne reſpire plus qu’avecque des ſoupirs.

« C’eſt ainſi que le Ciel advertit ceux qu’il ayme, Et qu’il voit s’engager dans un peril extreſme. » Croyez pour l’eſvuiter ce que vous avez veu, « Le plus certain preſage eſt menteur eſtant creu. » Achille, autant d’objects qui troublent voſtre joye, Sont autant de conſeils que le Ciel vous envoye. Evitez les dangers où l’on vous voit courir, « Un grand cœur comme vous peut tuër, & mourir. » Un malheur peut ternir l’eſclat qui vous renomme, Achille eſt redoutable, il eſt vaillant, mais homme.

« Noſtre vie eſt un bien difficile à garder, Afin de la deffendre on la doit hazarder. » Je m’en croirois indigne au deſtin qui nous preſſe Si je ne l’expoſois pour le bien de la Grece. La mort dans le peril ne m’eſpouvante pas, Je la crains dans la paix, & la cherche aux combas.

Qu’elle ne vienne à moy que par la noble voye, Je ne la craindray point pourvueu que je le voye, Je l’ay veuë effroyable, & la verrois encor, Sans pallir je l’ay veuë au front du grand Hector : Mais la fine qu’elle eſt fait ſon coup dans le calme, Souvent elle ſe cache à l’ombre d’une palme, Et c’eſt là le ſujet de ma timidité, Je me fie au danger, & crains la ſeureté.

Cet inſtinct qui confond nos deux ames enſemble : Confond nos paßions, vous craignez, & je tremble. Achille, au nom des Dieux teſmoins de noſtre amour, Par mes yeux, par mes pleurs, conſervez-moy le jour, Refroidiſſez un peu cette chaleur extreſme, Et ne meurtriſſez point l’innocent qui vous ayme, Mon cœur où comme un Dieu vous eſtes adoré, À qui voſtre peril eſt un mal aſſeuré : Aſſez de voſtre ſang honore la Phrygie, La vague du Scamandre en eſt aſſez rougie. Quel honneur maintenant pouvez vous aquerir ? Hector, & Sarpedon ne ſçauroient plus mourir, Ilion n’en peut plus, qu’il ſoit pris par un autre, La gloire qu’il en reſte eſt moindre que le voſtre.

Tu n’es-pas toute ſeule objet de mon ſoucy, La gloire eſt ma maiſtreſſe, & je l’adore außy :

Pourtant a quelque effect que mon courage monte, Mes jours ſont à toy seule, & je t’en rendray conte. Maus que veut Alcimede ? un homme ſi diſcret N’interrompt pas pour peu noſtre entretien ſecret.

e Souverain de Troye, & des femmes dolentes En faveur de la treve arrivent dans vos tentes, Avecque des preſens, de l’argent, & de l’or, Afin de racheter le cadavre d’Hector.

Si c’eſt pour ce deſſein qu’ils ont quitté la ville, Je plains un tel travail qui leur eſt inutille, Ils devroyent pour leur bien encore y ſejourner, Puis qu’ils ne ſont venus que pour s’en retourner.

Helas ! n’adjouſtez rien à leur triſte fortune, Voyez les, & ſouffrez leur priere importune, Admirez dans ces gens les divers coups du Sort, Monſtre capricieux qui vous baiſe, & les mord.

Faittes reflexion ſur la miſere extreſme D’un père ſans enfans, d’un Roy ſans diadeſme : Car le treſpas d’Hector met Priam à ce point, Il eſt père, il eſt Prince, & pourtant ne l’eſt point. Quant à moy je ne plains que cette mauvre mere. Ha ! combien ſa douleur luy doit ſembler amere, De voir que ſon fils mort eſt en voſtre pouvoir, Et de n’eſperer pas peut-eſtre de le voir ! D’un favorable accueil conſolez leur triſteſſe, C’est une cruauté d’oprimer qui s’abaiſſe.

Je ne doy pas außi m’abaisser devant eux.

Priam eſt touſjours Roy bien qu’il ſoit malheureux, Vous le devez traicter come on traicte un Monarque, Biẽ qu’un Roy ſoit tout nu, jamais il n’eſt sans marque : « Bien qu’il ait deſpouillé tout ce que les Roys ont, La Majeſté lui reſte encore ſur le front ; Cette pompe inviſible, & ce rayon celeſte Eſt de tous ſes honneurs le dernier qui luy reſte. Le Sort dont l’inconſtance, & l’eleve, & l’abat Peut tout ſur ſa couronne, & rien ſur cet éclat. »

Qu’il vienne, je ſuis preſt d’entendre ſa rèqueſte : Oüy, je reſpecteray ce qu’il a ſur la teſte,

Et je m’efforceray ſans le rendre confus, De faire un complimens d’un honneſte refus. Car de rendre ce corps à la douleur d’un père, Il eut trop d’arrogance, & j’ay trop de cholere. Mon cher amy Patrocle en fut trop outragé, Et je l’offencerois apres l’avoir vangé.

Quoy dédaignerez-vous, & le prix & les larmes Qu’ils offrent pour un fils triſte object de vos armes ? Voyez à quel mal-heur les a reduits le Sort, De l’avoir eu vivant, & de l’acheter mort. Les voicy, ce vieux Roy monſtre plus que perſonne Que touſjours le bon-heur n’eſt pas ſous la couronne.

ertes mes ennemis ſont trop officieux, Vous me faictes rougir de venir en ces lieux, Je reſpecte dans vous, & l’âge, & le merite, Et ſçay ce que je dois à cette belle ſuitte.

Ma ſuitte n’attend point de reſpect, ny d’honneur, Elle eſt bien moins qu’eſclave, & vous eſtes Seigneur. De moy je ne croy pas, en l’eſtat deſplorable, Où m’ont reduit les Dieux, eſtre conſiderable, Ny pouvoir exiger un hommage contraint, Et par ces cheveux blancs, & par ce qui les ceint. Non, nous ne venons point l’ame triſte, & ſaiſie, Tirer des complimens de voſtre courtoiſie, Ny de ces vains honneurs, brave ſang de Thétis.

Que me demandez-vous ?

Nous demandons mon fils, Par nos cris, par nos pleurs, par l’ennuy qui nous preſſe, Par une langoureuſe, & trop longue vieilleſſe, Par vos mains que je baiſe.

Ô Dieux, que faites vous ! Des Reynes, & des Roys embraſſer mes genoux !

Elles s’évanoüiſt cette Majeſté haute, Noſtre malheur, Achille, & voſtre bras nous l’oſte.

Je ne ſouffriray point que vous vous abaißiez.

Nous ſommes comme il faut.

Levez vous, & priez.

Tenir pour un fils mort cette laſche poſture ! À quoi ne nous reduit le ſang, & la nature ?

Tous mes enfants, Achille, ont tombé ſous vos coups, Et je n’en ay jamais murmuré contre vous. Je vous croy de mes maux l’inſtrument, non la cauſe : Außy parlant de vous, je n’ay dit autre choſe. Quand sur moy la fortune a vomy tout ſon fiel, Sinon, la main d’Achille eſt le glaive du Ciel : Mes enfants les plus chers ont eſté ſes victimes, Et dans mon propre ſang il a lavé mes crimes : Par vous il m’a puny, ſon foudre eſt voſtre fer, Et les Dieux par vos bras ont voulu m’eſtouffer. Ils n’ont pas aſſouvy leur haine inſatiable, Troye eſt plus mal-heureuſe, ou je ſuis plus coupable.

Tout ce que j’ay ſouffert ne les contente pas, Achille, par vos mains ils veulent mon treſpas, Finiſſez-donc ma vie en achevant mes peines, Tirez ce peu de ſang qui reſte dans mes veines, Ou rendez-moi ce fils qui me touche ſi fort, Je ſeray chaſtié quand je le verray mort : Si je le demandois avec l’ame, & la vie Qu’il ne peut plus avoir, que vous avez ravie, J’attendrois un refus, mais helas il me plaiſt Tout paſle, tout ſanglant, tout maßacré qu’il eſt ! Ha ! ſi vous connoißiez les mouvemens d’un pere Qui ſent mon infortune, & souffre ma miſere ! Le voſtre (brave Achille) eſt plus heureux que moy, Cependant ſa vieilleſſe est touſjours dans l’effroy, Apprehende pour vous, ne ceſſe de ſe plaindre, Et craint ce qu’autrefois j’eus le bon-heur de craindre : Helas je le ſouhaitte exempt de mes malheurs ! Que jamais voſtre ſang n’attire de ſes pleurs, Soyez touſjours heureux, & que jamais Pelée N’ait les triſtes ennuys dont mon ame eſt troublée.

J’ay pitié de vos jours que la miſere ſuit, Et je plains l’infortune où je vous vois reduit, Peuſſay-je vous montrer comme j’en ſuis ſenſible ! Mais vous me demandez une chose impoßible :

Vous voulez par des cris en obtenir le don, Et contre la juſtice, & contre la raiſon ; Que voſtre fils Hector en ait abatu mille, Ait combattu pour vous, ait deffendu ſa ville, Et pouſſé contre nous par un courage ardent N’ait pas meſme eſpargné mon plus cher confident, À qui d’un coup de pique il fit mordre la terre, Je ſçavois ſa valeur, & les lois de la guerre ; Mais de le deſpoüiller apres l’avoir tué, Que ce laſche projet ſe ſoit effectué, Le rendre apres cela c’eſt une faute inſigne, Il auroit les honneurs dont il eſt trop indigne, Et l’on diroit de moy l’autheur de ſon treſpas, Achille fait mourir, mais il ne punit pas.

N’eſtoit-il pas puny, s’il vous parut coupable, Lors que mort, & vaincu, ce Prince deſplorable Traiſné par vos chevaux, percé de part en part Faiſoit le tour des murs dont il fut le rempart ? Quand on voyoit ſa teſte en ſi triſte eſquipage Bondir ſur les cailloux ſanglante, & ſans viſage, Et que de tout cela nous eſtions les teſmoins, Patrocle, & ſa vengeance en vouloient un peu moins. À quel reſſouvenir voſtre rigueur m’oblige ! Pour vous perſuader faut-il que je m’afflige ?

Que mon fils ſoit du moins arrouſé de mes pleurs.

Son aſpect ne feroit qu’augmenter vos douleurs.

Quoy vous ne voulez pas meſme que je le voye ? Ô Prince miſérable ! ô Troie, autrefois Troye !

Eſprouve ſi ſon cœur s’amolira pour toy, Peut-eſtre la pitié n’eſt morte que pour moy.

Que les pleurs d’une mere attendriſſent voſtre ame, Donnez à la nature un bien qu’elle reclame ; Celuy de qui le bras vous reſiſtoit jadis N’eſt plus voſtre ennemy, mais c’eſt touſjours mon fils : Eſtre vindicatif meſme apres la victoire, C’eſt voſtre deſhonneur plutoſt que voſtre gloire.

Rien ſur ma volonté ne peut eſtre abſolu : Ils ne l’auront jamais, j’y ſuis trop reſolu.

Dequoy murmurez-vous ?

Voſtre infortune est grande, Et je m’accorderois à ce qu’elle demande. Mais quoy ? je ne vous puis livrer ce bien fatal Sans la permißion de noſtre General. Dans l’armée où je ſuis on n’excepte perſonne, Rien de ce corps n’agit que le chef ne l’ordonne.

« Le plus chetif ſoldat a droict ſur ſon butin, » Et la valeur d’Achille auroit pire deſtin ? À genoux devant luy (ma chere Polixene.)

La mere n’y peut rien, la ſœur perdra ſa peine.

Adreſſe ta priere à l’honneur des humains, Et tends devers le Ciel tes innocentes mains.

Je n’oſe (grand Herôs) eſperer que mes larmes Pour vous toucher le cœur ſoient d’aſſez fortes armes, Car j’ai trop peu de grace à pleurer un malheur Pour faire la pitié fille de ma douleur.

Mais ſi voſtre bonté me donne l’aſſeurance Qu’elles eſbranleront cette rude conſtance, Ces pleurs dont j’entretiens la memoire d’Hector, Ces deux fleuves taris pourront couler encor ; Perdez cette rigueur où peu de vertu brille, Et qu’Achille une fois ſoit vaincu d’une fille, Que l’animoſité mette les armes bas, « C’eſt gloire de ſe rendre aux injuſtes combats. » Que voſtre paßion ne vous ſoit plus contraire, Que voſtre ennemi mort, ce miſerable frere Ait un ſepulchre ailleurs qu’au ſein de ſes parents, Helas voyez mes pleurs !

Je me rends, & le rends ; Vos larmes ont eſteint ma vengeance enflammée, Ce que n’auroit pas fait le pouvoir d’une armée, « Une ſimple douceur calme nos paßions, Et des humilitez ont vaincu les lions. » Madame, l’equité veut que je vous le rende, Oüy vous avez de moy plus que voſtre demande, Eſſuyez donc ces pleurs qui font un tel effort, Il n’en falloit pas tant pour obtenir un mort : Je recognois ma faute, & je voudrois, Madame, En vous rendant ce corps l’animer de mon ame.

« Ainſi des juſtes Dieux l’adorable pouvoir Fait naiſtre le bon-heur au tombeau de l’eſpoir. » Achille, vos faveurs montrent ce que vous eſtes, Ces preſens sont le prix du bien que vous nous faites. Avec quelle rigueur ſuis-je traicté du Sort ? Que je m’eſtime heureux de revoir mon fils mort ?

Que n’ay-je le pouvoir de le remettre au monde ? J’eſtimois ſa valeur, elle eſtoit ſans ſeconde, Et combien que je ſois l’autheur de ſon treſpas, Mon cœur, je vous le jure, en veut mal à mon bras. Mais quand dedans ſon corps l’ame ſeroit remiſe, (Souffrez que je vous parle avec toute franchiſe) Quand meſme il paroiſtroit comme il parut un jour Quand il fit à nos gens ſouhaitter le retour, Et qu’il vint furieux deffendant vos Pergames Jetter dans nos vaiſſeaux la frayeur, & des flames, À quoy vous ſerviroit la force de ſes coups ? Vous avez la juſtice, & les dieux contre vous : « Que l’on ſoit plus qu’un Mars, & puiſſant, & robuſte, Il n’eſt rien de ſi fort qu’une querelle juſte, L’ennemy vigoureux combat moins vaillamment Que le foible ennemy qui combat juſtement,

Et l’on voit bien ſouvent où la force preſide, Un pigmée innocent vaincre un coupable Alcide. » Que ne nous rendez-vous cette infame beauté Qui nous fait tant de peine, & vous a tant couſté ? C’eſt elle plus que moy qui fait rougir vos fleuves, Qui dépeuple Ilion, & qui fait tant de veuſves, Qui perdant vos enfants vous fait perdre un threſor, Et qui porta ma pique à la gorge d’Hector. Je voudrois vous ſervir avec un zele extreſme Mais comment vous ſervir ? vous vous nuiſez vous-meſme, J’ay pitié de vous voir en ce faſcheux eſtat, Et je ne marche plus qu’à regret au combat. Vos affaires vont mal.

En l’eſtat où nous ſommes, Nous n’avons du ſecours ny des Dieux, ny des hommes. Nous avons ſous les maux mille fois ſuccombé : Le ſuperbe Ilion ſeroit deſjà tombé, N’eſtoit qu’il doute encore en ſon deſtin ſupreſme S’il faut ou qu’il ſe perde, & s’accable ſoy-meſme, Ou tombe du coſté d’où la foudre luy vient : Et cette incertitude eſt ce qui le maintient. Deiphobe, Pâris, & le jeune Troïle Dignes freres d’Hector, ſont l’apuy de ma ville : C’eſt où j’en ſuis réduit.

Entrons. Pour vos preſens, Avec le corps d’Hector de bon cœur je les rens, Il faut nous viſiter tant que la treſve dure, Vous ſerez plus heureux, Achille vous le jure.

Ô genereux Guerrier !

Ce nouveau changement Me donne de la crainte, & de l’eſtonnement.

Fin du premier Acte.

Acte II

ais eſt-il bien poßible, & le devõs-nous croire, Que ſur luy Polixene ait aquis cette gloire ? Que cette paßion ait calmé ſon courroux, Et qu’il ayme estant Grec quelque choſe de nous ?

Mais eſt-il bien poßible, & le devons nous croire Qu’une voix ſans viſage ait aquis cette gloire ? Ou que ſur ce grand cœur une grande beauté Ait eu tant de pouvoir ſans l’avoir ſurmonté ? Que n’avons-nous pas fait ? la jeune Polixene L’a moins prié que nous, n’a pas eu tant de peine. À quoy donc ſi ſes yeux n’avoient eu quelque droit, Auroit-il accordé ce qu’il nous refuſoit ?

Que n’eſtois-je avec vous ? j’euſſe veu ſa penſée, De quelle affection elle eſtoit traverſée, Et d’où venoit en luy ce mouvement ſi prompt, Car je cognoy le cœur dés que je voy le front, Des feux les plus cachez je voy des eſtincelles, Et juge de l’amour außy bien que des belles. Achille inexorable, & puis humilié, C’eſt enſemble un effect d’amour, & de pitié, Ce double mouvement qui tient l’ame engagée, Peut naiſtre des appas d’une belle affligée, « Rien n’eſt plus eloquent que de beaux yeux moüillez, Par eux ſont de fureur les Tygres deſpoüillez. » Sans doute que ma ſœur eſt dans l’eſprit d’Achille, Et cette affection nous eſt beaucoup utille.

Si ma fille devoit vous attirer à nous, Achille, ha que plutoſt ne l’aperceuſtes vous ! On ne vous euſt point veu ſi fatal à ma joye, Derriere voſtre char traiſner Hector, & Troye. Tu vivrois mon enfant, l’appui de mes citez, Et le retardement de nos fatalitez.

Que votre majeſté ne perde point courage, Et ſauvons, s’il ſe peut, les reſtes du naufrage.

L’Amour nous donne Achille, & s’il eſt diverty, Nous pourrons voir Ajax entrer dans ſon party.

Travaillez-donc pour vous, Hector, & ma vieilleſſe N’accroiſtront point l’honneur des pompes de la Grece, Il eſt mort, & je meurs, attendez voſtre fin, Et pouſſez juſqu’au bout voſtre jeune deſtin, Car c’eſt pour vous, Pâris, que Mars ſe raſſaſie, Et du ſang de l’Europe, & du ſang de l’Aſie, Nos mal-heurs ſont de vous, vous les avez produits, Et voſtre ſeule pomme a fait naiſtre ces fruits.

Je ſçay que j’ay cauſé nos plus triſtes journees, Et ce juſte reproche a plus de neuf annees. Mais quoy que cette guerre offre à mon ſouvenir, L’amour la commença, l’honneur la doit finir.

Que l’amour la finiſſe, & que le cœur d’Achille En aymant Polixene ayme außi noſtre ville, Nous le pourrons gagner, jamais ſelon nos vœux Plus belle occaſion ne monſtra ſes cheveux. Le voicy, cet œil doux, & ce front peu ſevere Ne s’accordent point mal à ce que j’en eſpere.

ous venons de pleurer ſur les cendres d’Hector, Et de ſes os bruſlez le bucher fume encor, Depuis que nous menons cette vie affligée, Neuf fois j’ai veu jaunir nos plaines de Sigée, Et deſja par neuf fois Ide le Sacré mont De neige, & de frimas s’eſt couronné le front. Nous n’abandonnons point ceux qui ceſſent de vivre, On nous voit tous les jours les bruſler, ou les ſuivre, Et la fatalité de nos communs malheurs Nous fait toujours reſpãdre ou du ſang, ou des pleurs. Que ne vous trouviez-vous parmy la compagnie Pour eſtre ſpectateur de la ceremonie.

Je ne recherche point d’accroiſtre mon mal-heur, Ma douleur me ſuffit ſans une autre douleur, Mon eſprit ſouffre aſſez au mal qu’il ſe propoſe, Sans voir ce triſte effect dont mon bras eſt la cauſe, « Noſtre félicité n’eſt pas d’eſtre Vainqueur, Et ſouvent la victoire eſt triſte dans le cœur. »

Ha ne vous plaignez point : tout vous rit ſur la terre, Jamais ſur vos lauriers n’est tombé le tonnerre, Vous rompez, terracez tout ce qui nous deffend, Touſjours victorieux, & touſjours triomphant.

Le ſujet de vos maux ne l’eſt pas de ma joye, Je ne ſerois heureux quand j’aurois conquis Troye, Qu’en ce point que j’aurois loin de vous affliger, L’honneur de vous la rendre, & de vous obliger ; Car où j’en ſuis reduit, mon plaiſir, ny ma gloire Ne me ſçauroient venir du fruict d’une victoire. Mais ſouffrez que tout haut je vous proteſte icy, Que ſi vous endurez, Achille endure außy. J’ignore qui de nous a plus ſujet de craindre, Encor vous plaignez-vous, moi je ne m’oſe plaindre.

Quel que ſoit vostre mal, je le ſouffre avec vous, Et j’ay pitié de ceux qui n’en ont point de nous. Contraire à l’ennemy qui nuit alors qu’il aide, J’y voudrois aporter un diligent remede, Et je ſoulagerois les maux que vous avez, Pourvu que je le peuſſe.

Hélas ! vous le pouvez.

Que voſtre Majeſté m’accorde une requeſte, Je vous offre mon bras, je vous offre ma teſte, Si voſtre courroux veut, ou ne veut s’aſſouvir, Il s’en pourra vanger, ou s’en pourra ſervir : Nos vaiſſeaux reverront les rives de Mycene, Je feray ſubſiſter la paix avecque Helene, Si le Grec orgueilleux ne veut pas l’accorder, Nous le mettrons au poinct de vous la demander. Troye apres ce refus me verra, je le jure, Souſtenir ſa querelle, & vanger mon injure, Tournant contre les miens ma colere, & ce fer, L’on verra par Achille Ilion triompher, Et mieux que quand Hector par tout ſe faiſoit voye, Vous verrez refleurir voſtre premiere Troye, Achille eſtant Troyen ne demordra jamais.

Vous nous le promettez ?

Ha ! je vous le promets.

Demandez hardiment, aſſeuré que ma vie, Si vous la demandez ſe donne à voſtre envie.

Mais devant qu’à vos yeux mon mal ſoit expoſé, Pardonnez-moy celui que je vous ay cauſé, Je n’obtiens que par là ceſte faveur inſigne, Et par là ſeulement mon eſpoir s’en rend digne : Außy ſuis-je bien loing d’impetrer ce beau don, Si je ne fais encor que demander pardon, Dois-je helas ! me flatter de l’honneur que j’eſpere ? « Qui tremble pour la peine eſt bien loin du ſalaire. »

Ces ſentimens d’orgueil enfin ſe ſont perdus, Je vous rends les devoirs que vous m’avez rendus, Par vos meſmes ſanglots où j’adjouſte la flamme, Vos ſouſpirs arrachez du plus profond de l’ame, Par cette voix qui triſte, & touchant ma rigueur Me demandoit un corps, je vous demande un cœur, C’eſt ce grand cœur dont meſme une fille eſt maiſtreſſe, Polixene a forcé le bouclier de la Grece : Mais qu’au lieu de le rendre il puiſſe eſtre accepté, Et que ce pauvre cœur n’en ſoit point rebuté, Qu’un hymen des ſouſpirs faſſe naiſtre la joye, Et pour un commun bien ſauvez Achille, & Troye.

« Celui certes n’eſt pas malheureux à demy Qui n’attend des bien-faicts que de ſon ennemy : »

Un mortel craint des Dieux, aymé de la victoire Se laiſſe donc ſurprendre au milieu de ſa gloire ? Et voſtre grand courage eſt donc réduit au point D’eſperer en ma grace, ou de n’eſperer point ? Quoy ma fille aymeroit nos plus grands adverſaires ? Elle ſeroit le prix du meurtre de ſes freres ? Et je vous pourrois faire un traittement ſi doux Apres les maux ſanglants que j’ay receu de vous ? Je ne veux point pourtant tromper voſtre eſperance, Ny faire qu’un refus me ſerve de vengeance, Nous procurant la paix ſous ces conditions, Que ma fille reſponde à vos affections.

Ha ce doux mot ranime un cœur reduit en cendre ! Vous me donnez la paix, & je vous la veux rendre. Achille qui jouiſt d’un bon-heur ſans eſgal, Vous fera plus de bien qu’il ne vous fit de mal, Et ſi de voſtre ſang il rougit plus qu’un autre, Il vous offre le ſien en eſchange du voſtre, J’acheveray pour vous ce qu’Hector projettoit.

Helas ! ſoyez nous donc ce qu’Hector nous eſtoit.

Je ne merite pas cét honneur que j’eſpere, Je fus ſon homicide, & je ſeray son frere.

Il faut rompre les loix de la civilité, Et que je vous embraſſe en cette qualité.

Ouy, Pâris, en faveur des beaux yeux de ma Reyne Ce bras qui pourſuivoit deffendra ton Helene, Je reſſens les tranſports dont tu fus poſſedé, « Et ſçay qu’un beau threſor doit bien eſtre gardé. » Mais, Sire, permettez qu’en ce lieu je m’acquitte Des devoirs d’un amant devant que je vous quitte, Souffrez qu’auparavant que d’aller au conſeil, J’offre un premier hommage à ce jeune Soleil.

À recevoir vos vœux ma fille eſt preparée, Mais que vos entretiens ſoient de peu de durée, Vous n’eſtes pas encore au point de vous unir, Et la treſve accordée eſt preſte de finir. Heſtez-vous, & penſez que toute voſtre joye Ne depend ſeulement que du repos de Troye, Et qu’il faut pour ſon bien qu’Achille deſormais Change une courte treſve en une longue paix.

ù va ce pauvre aveugle ? il court au precipice, « Ha je voy bien qu’Achille eſt foible ſãs Uliſſe, Que la force ne peut divertir un mal-heur, Et qu’il faut la prudence avecque la valeur. » Priam ſe voit ſuperbe, & tout d’un temps ſa ville Vange Hector, tient Helene, & triomphe d’Achille. Comme ſa paßion ſe change incontinent, Tantoſt il eſtoit froid, il bruſle maintenant, Il ſongeoit à Patrocle, il ſonge à Polixene, Il regrettoit ſa mort, il ſouffre une autre peine, Il arroſoit de pleurs ſon triſte monument, Nous le viſmes amy, nous le voyons amant : Une jeune ennemie eſt ſa chere maiſtreſſe, Tu t’en plains (Briſeide) & moy je plains la Grece, Affligeons nous tous deux privez de tout bon-heur, Et de ſon inconſtance, & de ſon des-honneur ; Une fille ſur luy remporte la victoire ! Il perd en un ſeul jour plus de neuf ans de gloire, Et s’abaiſſe, vaincu par de ſimples regars, Juſqu’à rendre à l’Amour ce qu’il a pris à Mars ?

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