Front matter
La Hachette d’Argent
3 décembre 1881, le docteur Otto Von Hopstein, professeur royal d’anatomie comparée à l’Université de Buda-Pest et curateur du Musée académique, fut assassiné de la façon la plus lâche et la plus brutale, à moins d’un jet de pierre de l’entrée de l’édifice universitaire.
Outre que la victime était un homme haut placé et très populaire parmi les étudiants et les citoyens de la ville, d’autres circonstances étaient bien faites pour exciter l’intérêt du public de la manière la plus vive et attirer sur ce meurtre l’attention générale dans toute l’Autriche-Hongrie.
01
3 décembre 1881, le docteur Otto Von Hopstein, professeur royal d’anatomie comparée à l’Université de Buda-Pest et curateur du Musée académique, fut assassiné de la façon la plus lâche et la plus brutale, à moins d’un jet de pierre de l’entrée de l’édifice universitaire.
Outre que la victime était un homme haut placé et très populaire parmi les étudiants et les citoyens de la ville, d’autres circonstances étaient bien faites pour exciter l’intérêt du public de la manière la plus vive et attirer sur ce meurtre l’attention générale dans toute l’Autriche-Hongrie.
Le Pester Abend Blatt (La feuille du soir de Pest) du lendemain publia à cette occasion un article que les curieux pourront consulter, et dont je traduirai ici quelques passages qui donnent des détails sommaires sur les circonstances qui accompagnèrent ce crime, et les particularités remarquables qui embarrassèrent la police hongroise.
« Le professeur Von Hopstein, dit cet excellent journal, aurait quitté l’Université vers quatre heures et demie de l’après-midi, pour attendre l’arrivée du train de Vienne qui entre en gare à cinq heures cinq minutes. Il était accompagné de son vieil et cher ami, Schlessinger, sous-curateur du Muséum, privat-docent de chimie.
« Le but que se proposaient ces deux messieurs en allant attendre ce train-là était de prendre livraison du don légué à l’Université de Buda-Pest par le comte de Schulling.
« Tout le monde sait que cet infortuné gentilhomme, dont la mort tragique est encore dans toutes les mémoires, a disposé, en faveur du musée déjà célèbre, de son Alma Mater, de sa collection sans pareille d’armes du moyen âge, ainsi que de plusieurs éditions d’incunables d’une valeur inestimable.
« Le digne professeur était trop enthousiaste de telles choses pour confier la réception ou la garde d’un legs aussi précieux aux soins de quelque subalterne. Aussi, avec l’aide de M. Schlessinger, il se chargea de recevoir en gare toute la collection et de la placer sur une petite voiture envoyée à cet effet par les autorités universitaires.
« La plupart des livres et des objets les plus fragiles étaient emballés dans des caisses en bois blanc, mais un grand nombre d’armes étaient simplement entourées de paille, de sorte qu’il fallut se donner beaucoup de peine pour les décharger.
« Néanmoins le professeur était si préoccupé de la crainte que ces objets ne fussent endommagés qu’il refusa de se faire aider par aucun des hommes d’équipe du chemin de fer.
« Chacun des objets fut transporté à travers le quai par M. Schlessinger, et remis au professeur Von Hopstein qui les emballait dans la voiture.
« Quand tout y fut déposé, ces deux messieurs, toujours soucieux de leur dépôt, revinrent à l’Université.
« Le professeur était d’excellente humeur et se montra assez fier de l’énergie physique dont il avait pu faire preuve. Il fit à ce sujet quelques plaisanteries à Reinmaul, le portier, qui, aidé de son ami Schiffer, juif de Bohème, déchargea la voiture.
« Après avoir déposé en lieu sûr les curiosités du magasin, et avoir fermé la porte, le professeur remit la clef au sous-curateur, souhaita le bonsoir à tout le monde et partit dans la direction de son domicile.
« Schlessinger s’assura par un dernier coup d’œil que tout allait bien et s’en alla à son tour, laissant Reinmaul et son ami Schiffer en train de fumer dans la loge.
« À onze heures environ, une heure et demie après le départ de Von Hopstein, un soldat du 14 régiment de chasseurs qui passait devant l’édifice universitaire pour rentrer à la caserne, trouva le corps du professeur, étendu un peu sur le côté de la route.
« Il était tombé la face contre terre, le bras étendu.
« Il avait la tête littéralement fendue en deux par un coup terrible, coup qui avait dû, selon ce qu’on suppose, être porté par derrière, car un paisible sourire se dessinait sur la figure du vieillard, comme s’il avait été surpris soudain par la mort pendant qu’il passait en revue sa récente acquisition archéologique.
« Il n’y a aucune autre trace de violence sur le corps, si ce n’est une contusion au niveau de la rotule gauche, contusion due probablement à la chute.
« Ce qu’il y a de plus mystérieux dans l’affaire, c’est que le porte-monnaie du professeur, contenant quarante-trois florins, et sa montre d’une grande valeur n’ont pas été touchés. Par conséquent, le vol n’a pu être le mobile du crime, à moins que les assassins n’aient été dérangés avant d’avoir pu terminer leur œuvre. Or cette supposition tombe devant ce fait que le corps a dû rester une heure au moins dans sa situation avant la lugubre découverte.
« Le docteur Langemann, éminent médecin juriste, a conclu que la blessure a pu être produite par un lourd sabre-baïonnette manié par un bras vigoureux.
« La police se montre très discrète et on soupçonne qu’elle suit une piste qui peut conduire à d’importants résultats. »
Néanmoins les recherches de la police n’aboutirent point à jeter la moindre lueur sur cette affaire.
On ne découvrit pas l’ombre d’une trace de l’assassin, et les conjectures les plus ingénieuses ne purent faire entrevoir le moindre motif qui ait été capable de pousser qui que ce fût à commettre un crime aussi horrible.
Le défunt professeur était si profondé- ment absorbé par ses études et ses recherches, qu’il vivait comme isolé du monde, et n’avait certainement donné à personne aucun sujet d’animosité. Il fallait donc admettre que ce coup avait été porté par quelque démon, quelque sauvage, qui aimait à verser le sang par goût du sang.
Bien que les autorités publiques fussent hors d’état d’arriver à des résultats satisfaisants, les soupçons populaires ne furent pas longtemps sans se fixer sur un bouc émissaire.
Dans les premiers récits publiés sur l’assassinat, figurait le nom d’un certain Schiffer
qu’on disait être avec le concierge après le départ du professeur.
Cet homme était un juif et les juifs n’ont jamais été bien vus en Hongrie.
La voix publique demanda à grands cris l’arrestation de Schiffer, mais comme il n’y avait pas l’ombre de preuve contre lui, les autorités eurent le bon sens de se refuser à ordonner une mesure aussi arbitraire.
Reinmaul, citoyen des plus respectés, déclarait solennellement que Schiffer était avec lui, quand le cri d’épouvante poussé par le soldat les avait fait accourir sur le théâtre de la scène tragique.
Personne ne songea à inculper Reinmaul, mais on se dit tout bas que l’amitié ancienne et bien connue qui existait entre lui et Schiffer avait bien pu le pousser à mentir dans le but de disculper son camarade.
Le populaire s’échauffait à ce sujet, et Schiffer courait un danger imminent d’être lynché par la foule, quand un incident fit envisager l’événement sous un jour bien différent.
Dans la matinée du 12 décembre, juste neuf jours après le mystérieux assassinat du professeur, Schiffer le juif bohémien fut trouvé étendu dans l’angle nord-ouest de la Grande Place, raide mort, et si mutilé, qu’on eut quelque peine à le reconnaître.
La tête était fendue en deux à peu près de la même manière que celle de Von Hopstein.
L’examen de son corps révéla un grand nombre d’entailles profondes, comme si l’assassin, hors de lui et saisi de fureur, avait continué à hacher le cadavre.
Une forte chute de neige avait eu lieu la veille, et couvrait toute la place d’une couche dont l’épaisseur dépassait un pied.
Il en était encore tombé pendant la nuit, ainsi qu’on pouvait le voir par la couche mince qui formait comme un linceul à la victime.
On espérait d’abord que cette circonstance pourrait aider à découvrir une piste en permettant de retrouver la trace des pas laissée par les assassins, mais malheureusement le crime avait été commis dans un endroit très fréquenté pendant le jour. Il y avait donc des traces dans tous les sens.
En outre, la neige, nouvellement tombée, avait si complètement estompé les contours des traces qu’il eût été impossible d’en tirer des indices de quelque valeur. Derechef on était en présence d’un mystère tout aussi impénétrable, d’un attentat aussi dépourvu de motifs que l’avait été l’assassinat du professeur Von Hopstein.
On trouva dans une poche du défunt un portefeuille contenant une somme importante et plusieurs titres de valeur ; aucune tentative n’avait été faite pour l’en dépouiller.
En supposant, comme cela vint tout d’abord à l’esprit de la police, qu’un homme, à qui il avait prêté de l’argent, eût employé ce moyen pour échapper au paiement de sa dette, il était difficile de croire qu’il eût laissé intact un pareil butin.
Schiffer habitait chez une veuve nommée Gruga, au numéro 49 de la rue Marie-Thérèse, et la déposition de la propriétaire et des enfants de celle-ci prouva qu’il était resté enfermé chez lui pendant toute la journée précédente, dans un état de profond abattement causé par les soupçons que la population avait émis sur son compte.
On l’avait entendu sortir vers onze heures du soir, lorsqu’il était allé faire cette fatale et suprême promenade, et comme il avait un passe-partout, la propriétaire s’était couchée sans l’attendre.
Ce second assassinat, commis si peu de temps après le premier, causa la plus vive agitation et même une grande terreur non seulement dans la ville de Buda-Pest, mais dans toute la Hongrie.
li semblait que de vagues dangers fussent prêts à s’appesantir sur le premier venu.
La seule situation qu’on puisse mettre en parallèle avec cette intense émotion, ce serait celle que firent éprouver en Angleterre les meurtres de Williams, tels que les a décrits de Quincey.
Il y avait une telle analogie entre le cas de Von Hopstein et celui de Schiffer qu’il était impossible de douter du lien qui existait entre les deux crimes.
Telle était la situation lorsque survinrent les incidents que je vais rapporter ; mais, pour les rendre intelligibles, je dois remonter à un nouveau point de départ.
Otto Von Schlegel était le cadet d’ ancienne famille silésienne de ce nom.
Son père l’avait d’abord destiné à l’armée, mais, d’après l’avis de ses maîtres, émerveillés du talent que montrait l’adolescent, il l’avait envoyé à l’Université de Buda-Pest pour y faire ses études de médecine.
Le jeune Schlegel y triompha partout ; on s’attendait à ce qu’il passât ses examens avec un éclat sans exemple.
Bien qu’il fût un grand liseur, il ne se laissait point absorber par les livres. C’était un jeune gaillard plein de vitalité et de force, abondamment pourvu d’esprit et d’entrain, et extrêmement populaire parmi les étudiants ses camarades.
Les examens du commencement de l’année approchaient et Schlegel piochait ferme, si ferme que même les étranges assassinats commis dans la ville, et la surexcitation générale des esprits n’avaient pu le distraire de ses études.
Le soir de Noël, alors que toutes les maisons étaient brillamment éclairées et que le bruit des sonores chansons à boire montait du caveau-brasserie situé dans le quartier des étudiants, il refusa de nombreuses invitations à des orgies nocturnes qui pleuvaient sur lui, et, ses livres sous le bras, il alla trouver Léopold Strauss pour travailler avec lui jusqu’au petit jour.
Strauss et Schlegel étaient amis intimes.
Tous deux Silésiens, ils s’étaient connus dès l’enfance, et leur affection était devenue proverbiale dans l’Université.
Strauss était un étudiant presque aussi remarquable que Schlegel, et il y avait eu maintes luttes des plus vives pour les honneurs académiques entre les deux compatriotes ; mais cela n’avait fait que consolider leur amitié en y ajoutant l’estime mutuelle.
Schlegel admirait la ténacité indomptable et l’impassible bonhomie de son vieux compagnon de jeux, et celui-ci regardait Schle- gel, comme le type le plus complet de l’humanité.
Les deux amis étaient encore à travailler ensemble, l’un lisant dans un traité d’anatomie pendant que l’autre, un crâne à la main, y suivait les détails indiqués dans le texte, quand les tintements graves de la cloche à l’église de Saint-Grégoire annoncèrent minuit.
« Écoute, dit Schlegel, en fermant brusquement le livre et étirant jusque vers le feu flambant ses longues jambes, nous voici au matin de Noël, vieil ami ! Dieu veuille que ce ne soit pas le dernier que nous passions ensemble !
— Pourvu seulement que nous passions ces maudits examens avant le prochain Noël ! répondit Strauss. Mais, vois-tu, Otto, une bouteille de vin ne serait pas hors de saison, j’en ai monté une tout exprès. »
Et son honnête figure d’Allemand du Sud tout éclairée d’un sourire, il tira de derrière une pile de livres et d’ossements qui se trouvait dans un coin une bouteille de vin du Rhin au col allongé.
« C’est une de ces nuits où l’on se trouve si bien chez soi, dit Otto Von Schlegel, en contemplant le paysage tel que le faisait la neige ; il règne par là-bas un froid noir et cinglant. À ta santé, Léopold !
— Lebe Hoch ! répondit son camarade. C’est un vrai soulagement de laisser là les os sphénoïde et ethmoïde pour un moment. Mais quelles nouvelles dans le corps, Otto ? Graube s’est-il battu avec le Souabe ?
— Ils se battent demain, dit Von Schlegel, et je crains bien que notre homme ne perde de ses charmes, vu qu’il a le bras un peu court. Mais avec de l’agilité, de l’habileté, il pourra très bien s’en tirer ; on dit qu’il a de la garde.
— Et n’y a-t-il pas d’autres nouvelles parmi les étudiants ? demanda Strauss.
— On ne parle pas d’autre chose que des assassinats, je crois ; mais j’ai travaillé ferme ces jours-ci, comme tu sais, et je ne prête guère d’attention aux commérages.
— As-tu eu le temps de jeter un coup d’œil sur les livres et ces armes qui préoccupaient tant notre bon vieux professeur le jour même où il a trouvé la mort ? demanda Strauss. On dit que cela vaut bien une visite ?
— Je les ai vus aujourd’hui, dit Schlegel en allumant sa pipe. Reinmaul, le concierge, m’a fait entrer au magasin et j’ai aidé à étiqueter un bon nombre d’objets d’après le catalogue original du musée du comte de Schulling. Autant que nous pouvons le savoir, il ne manque à la collection qu’un article.
— Il en manque un ! s’écria Strauss. Voilà qui tourmenterait cruellement l’ombre du vieux Von Hopstein. Est-ce quelque chose d’important ?
— L’objet est décrit comme une hachette antique, l’arme en acier, le manche en argent repoussé ! Nous avons réclamé à la compagnie du chemin de fer, et sans doute on le retrouvera.
« Je l’espère, » répéta Strauss.
Et la conversation dévia vers d’autres sujets. Le feu tombait, et la bouteille de vin du Rhin était vide, avant que les deux amis se fussent levés et que Von Schlegel se fût préparé à partir.
« Brrr ! quelle nuit froide ! dit-il, debout sur le seuil et s’enveloppant dans son manteau.
— Si ; je t’accompagne, dit Strauss, en reformant la porte derrière lui. Je me sens alourdi, reprit-il en prenant le bras de son ami et descendant la rue avec lui, je qu’une promenade jusqu’à ta porte, par cet air vif et glacé, est bien ce qu’il me faut pour me remettre. »
Les deux étudiants descendirent ensemble la Stephenstrasse et traversèrent la place Saint-Julien en causant de divers sujets. Mais comme ils contournaient l’angle de la Grande Place où on avait trouvé le corps de Schiffer, la conversation tomba naturellement sur l’assassinat.
« C’est ici qu’on l’a trouvé, remarqua Von Schlegel, en indiquant l’endroit.
— Peut-être que l’assassin est tout près de nous en ce moment ! dit Strauss. Dépêchons-nous. »
Tous deux allaient se remettre en marche, quand soudain Von Schlegel poussa un cri de douleur et se baissa.
« Quelque chose m’a coupé à travers ma botte ! » s’écria-t-il, et, cherchant avec sa main dans la neige, il en tira une petite hache de combat toute brillante, qui paraissait faite entièrement de métal.
Elle était tombée de telle sorte que le tranchant était tourné un peu en haut, et avait blessé l’étudiant au pied, quand il avait marché dessus.
« L’arme de l’assassin ! s’exclama-t-il.
— La hachette d’argent du musée ! » s’écria en même temps Strauss.
Ils ne pouvaient douter que ce ne fût à la fois l’un et l’autre.
Il était impossible qu’il existât deux de ces armes curieuses, et l’aspect des blessures était précisément celui qu’aurait pu produire un instrument pareil.
L’assassin avait dû la jeter après avoir commis son acte affreux, et elle était restée depuis ensevelie dans la neige à une vingtaine de mètres de l’endroit fatal.
Il était extraordinaire que, parmi toutes les personnes qui avaient passé et repassé, pas une ne l’eût découverte ; mais la neige était épaisse, et l’arme était un peu en dehors du sentier tracé.
« Qu’allons-nous en faire ? » dit Von Schlegel en la tenant à la main.
« Portons-la au commissaire de police, suggéra Strauss.
— Il est couché, à cette heure. Néanmoins, je trouve que tu as raison ; j’attendrai jusqu’au matin et je la lui remettrai avant de déjeuner. En attendant, il faut que je l’emporte chez moi.
— C’est ce qu’il y a de mieux à faire, » dit son ami.
Et tous deux reprirent leur route en parlant de l’importante trouvaille qu’ils venaient de faire. Quand ils furent arrivés à la porte de Schlegel, Strauss lui souhaita le bonsoir et refusa l’invitation qu’on lui faisait d’entrer, puis descendit la rue d’un bon pas pour regagner son logis.
Schlegel se baissait pour mettre la clef dans la serrure, quand un changement étrange s’opéra en lui.
Il trembla violemment, au point que la clef s’échappa de ses doigts agités.
Sa main droite se contracta d’une manière convulsive sur le manche de la hachette d’argent ; les yeux allumés d’une lueur haineuse, il suivit du regard la silhouette de plus en plus éloignée de son ami.
Malgré le froid de la nuit, la sueur ruisselait sur sa figure. Pendant un moment, on eût dit qu’il luttait contre une impulsion intérieure. Il portait la main à sa gorge, comme s’il étouffait.
Puis, le corps courbé, marchant sans bruit, il se mit à suivre furtivement le compagnon qu’il venait de quitter.
Strauss allait d’un pas lourd et ferme à travers la neige, en sifflant quelques mesures d’une chanson d’étudiant, et ne songeant guère qu’un sombre personnage le poursuivait. À la Grande Place, il y avait quarante mètres de distance entre eux ; à la place Saint-Julien, il n’y en avait plus que vingt ; dans la rue Saint-Étienne, il n’y en avait que dix et l’autre gagnait du terrain avec la rapidité d’une panthère.
Il n’était déjà plus qu’à une faible distance de l’homme qui marchait sans défiance, et la hachette brillait d’une lueur froide à la clarté de la lune, quand un léger bruit parvint sans doute aux oreilles de Strauss, car il fit brusquement demi-tour et se trouva soudain en face de l’homme qui le poursuivait.
Il eut un sursaut et poussa une exclamation en voyant la figure livide et contractée, les yeux allumés et les dents serrées d’une tête qui semblait surgir isolée dans l’air derrière lui.
« Comment, Otto ! s’écria-t-il en reconnaissant son ami, es-tu malade ? tu es tout pâle, viens avec moi dans ma… Arrête, insensé, lâche cette hache, lâche-la, te dis-je, ou, par le ciel, je t’étranglerai ! »
Von Schlegel s’était jeté sur lui en poussant un cri féroce et brandissant l’arme ; mais l’étudiant était un homme courageux et résolu. Il se lança en dedans de la courbe que décrivait là hachette et saisit son agresseur par la taille, évitant ainsi un coup qui lui eût fendu la tête.
Tous deux luttèrent un moment dans une étreinte mortelle.
Schlegel s’efforçait de ramener son arme à lui, mais Strauss, faisant un effort désespéré, parvint à l’étendre à terre, et tous deux roulèrent ensemble dans la neige, Strauss luttant pour maintenir le bras de l’autre et appelant à l’aide à grands cris.
Et il fit bien d’agir ainsi, car Schlegel aurait certainement réussi à dégager son bras, sans l’arrivée de deux vigoureux gendarmes, que le bruit avait attirés.
Même en se mettant à trois, ils eurent la plus grande peine à maîtriser Schlegel, dont la folie furieuse doublait la force, et il leur fut impossible d’arracher de sa main convulsionnée la hachette d’argent.
02
aida à maintenir son ancien ami et accompagna les gendarmes jusqu’au bureau central de la police, tout en s’opposant vivement à ce qu’on employât des violences inutiles et exprimant l’avis qu’un asile d’aliénés serait un endroit plus convenable pour loger le prisonnier.
Les événements qui s’étaient passés dans cette dernière demi-heure étaient si inexplicables, qu’il se sentait lui même affolé.
Que signifiait tout cela ! Il était certain que son ex-ami d’enfance avait tenté de l’assassiner et avait failli y parvenir.
Von Schlegel était-il le meurtrier du professeur Von Hopstein et du Juif bohémien ?
Strauss comprenait que cela était impossible, car Schlegel ne connaissait pas même ce juif. Quant au professeur, il lui avait toujours montré un attachement particulier.
L’inspecteur Baumgarten, l’un des plus estimés des fonctionnaires de la police, était de service en l’absence des commissaires. C’était un petit homme tout en nerfs, actif, mais de manières calmes et réservées, doué d’une grande sagacité, d’une vigilance qui ne se relâchait jamais.
En ce moment, après six heures de veille, il était aussi dispos qu’à son ordinaire, la plume derrière l’oreille, à son bureau officiel, pendant que son ami, le Winkel, ronflait sur une chaise à côté du poêle.
Malgré l’impassibilité habituelle de l’inspecteur, ses traits laissèrent apercevoir quelque surprise, quand la porte s’ouvrit brusquement, et que l’on amena d’une poussée Von Schlegel, la figure pâle, les vêtements en désordre, la hachette d’argent entre ses doigts contractés.
Il fut plus surpris encore, quand Strauss et les gendarmes firent leur déposition qui fut dûment transcrite sur le registre officiel.
« Jeune homme, jeune homme, dit l’inspecteur Baumgarten en posant sa plume et jetant un regard sévère sur le prisonnier, voilà de la belle besogne pour une matinée de Noël ! Pourquoi avez-vous fait cela ?
— Dieu le sait, » dit Schlegel en portant ses mains à sa figure.
Depuis qu’il avait laissé tomber la hachette, un changement s’était opéré en lui. Sa fureur, son agitation s’étaient dissipées et il semblait tout à fait accablé par la douleur.
« Vous vous êtes mis dans une situation de nature à vous faire véhémentement soupçonner des autres assassinats qui ont affligé notre ville.
— Non, non, certes, dit vivement Von Schlegel, Dieu m’en garde !
— Tout au moins vous êtes coupable d’avoir attenté à la vie de Strauss.
— L’ami le plus cher que j’ai au monde ! gémit l’étudiant Oh ! comment ai-je pu… ? comment ai-je pu… ?
— Cette amitié-là ne fait que rendre votre crime dix fois plus odieux, dit sévèrement l’inspecteur. Qu’on l’emmène pour le reste de la nuit au… Mais un instant… Qui est là ? »
La porte s’ouvrit brusquement et on vit entrer un homme, si hagard, si défait qu’il ressemblait plus à un fantôme qu’à un être humain.
Il marchait d’un pas si chancelant, qu’il dut s’appuyer sur le dossier des chaises pour s’approcher du bureau de l’inspecteur.
Il était malaisé de reconnaître, en cette créature d’aspect si malheureux, l’homme à mine réjouie et rubiconde qu’était le sous-curateur du musée, le privat-docent, Schlessinger. Mais le coup d’œil exercé de Baumgarten n’était pas de ceux qu’on peut décevoir par un changement quelconque.
« Bonjour, monsieur, dit-il, vous voilà ici de bonne heure. C’est sans doute parce que vous avez appris qu’un de vos étudiants, Von Schlegel, est arrêté pour tentative d’assassinat contre la vie de Léopold Strauss ?
— Non, je suis venu pour moi-même, dit Schlessinger d’une voix rauque et en portant la main à sa gorge. Je suis venu pour soulager mon âme d’une grande faute, et pourtant Dieu sait combien elle est involontaire… C’est moi qui… Mais, grand Dieu, la voilà, l’horrible chose ; Au ! si le ciel avait fait que je ne l’aie jamais vue ? »
Et il recula saisi d’un redoublement d’épouvante en regardant, les yeux largement ouverts, la hachette qui gisait sur le parquet. Et la montrant de son doigt émacié :
« La voilà, cria-t-il, regardez-la ! Elle est parvenue jusqu’ici pour ma condamnation. Voyez-vous cette rouille brune qui l’a tachée ? Savez-vous ce que c’est ? C’est le sang de mon plus cher ami, de mon meilleur ami, le professeur Von Hopstein. Je l’ai vu jaillir jusque sur le manche, quand j’ai planté la lame dans son cerveau, mein Gott ! je le vois maintenant.
— Sous-inspecteur Winkel, dit Baumgarten en s’efforçant de conserver son calme officiel, vous allez arrêter cet homme accusé, d’après ses propres aveux, d’avoir assassiné le défunt professeur. Je vous confie également Von Schlegel ici présent, accusé de tentative de meurtre contre . Vous mettrez aussi en lieu sûr cette hachette (et il la ramassa) qui paraît avoir été l’instrument des deux crimes. »
Wilhelm Schlessinger était resté appuyé contre la table, la figure d’une pâleur terreuse.
Dès que l’inspecteur eut cessé de parler, il releva la tête d’un air agité.
« Qu’avez-vous dit ? s’écria-t-il. Von Schlegel attaquer Strauss ? Les deux amis les plus intimes qu’il y ait dans l’Université ! Et moi qui ai tué mon vieux maître ! C’est de la magie, vous dis-je, c’est l’effet d’un charme, il y a un sortilège qui pèse sur nous. C’est… Ah ! je devine ! C’est la hachette, cette hachette trois fois maudite. »
Et il montra d’un mouvement convulsif l’arme que l’inspecteur Baumgarten tenait encore à la main.
L’inspecteur eut un sourire dédaigneux.
« Calmez-vous, monsieur, dit-il, vous ne faites qu’empirer votre situation en présentant des explications aussi extraordinaires pour l’action criminelle que vous avouez. La magie et les sortilèges ne figurent pas dans le vocabulaire légal, comme mon ami Winkel vous en donnera la preuve.
— Je ne sais pas, remarqua le sous-inspecteur, en haussant ses larges épaules. Il y a dans le monde bien des choses étranges. Qui sait si…
— Quoi ? hurla l’inspecteur Baumgarten d’un ton furieux, est-ce que vous auriez la prétention de me contredire ? Est-ce que vous oseriez soutenir une opinion à vous ? Est-ce que vous allez vous faire le champion de ces maudits assassins ? Imbécile, misérable imbécile, votre dernière heure est venue !
Et s’élançant vers Winkel abasourdi, il lui lança un coup de hachette qui aurait certainement justifié sa dernière assertion si dans sa furie il n’avait oublié le peu d’élévation du plafond.
La lame de la hachette s’implanta dans une des solives qui le soutenaient, et y resta, vibrante encore, pendant que la poignée se brisait en mille morceaux.
« Qu’ai-je fait ? dit Baumgarten, haletant et retombant sur sa chaise, qu’ai-je fait ?
— Vous avez donné la preuve que les paroles de étaient l’expression de la vérité, dit Von Schlegel en s’avançant, car les agents de police, dans leur étonnement, l’avaient laissé aller. Voilà ce que vous avez fait. Que la chose paraisse en contradiction avec la raison, la science ou n’importe quoi, il est certain qu’un charme fait sentir son action. Il faut qu’il en soit ainsi. Strauss, mon vieux, tu sais que si j’avais eu toute ma raison, je n’aurais pas touché un cheveu de ta tête… Et vous, Schlessinger, nous savons tous deux quelle était votre affection pour le vieillard qui est mort. Et vous, inspecteur Baumgarten, est-ce que vous auriez frappé votre ami le sous-inspecteur ?
— Non certes, pour rien au monde, gémit l’inspecteur, en se cachant la figure de ses mains.
— Alors tout cela n’est-il pas clair ? Mais, maintenant, grâce au ciel, l’arme maudite est brisée, et hors d’état d’engendrer de nouveaux malheurs, Mais, regardez, qu’est-ce que cela ? »
Au milieu de la pièce était tombé un mince rouleau de parchemin bruni.
Un coup d’œil jeté sur les fragments du manche montra qu’il avait été creux.
Selon toute apparence, ce rouleau de parchemin y avait été introduit par un petit trou qui avait été ensuite bouché par une soudure.
Von Schlegel déroula le document.
L’écriture en était devenue presque illisible par suite de sa vétusté ; mais, autant qu’on put en déchiffrer la teneur, en allemand du moyen âge, il revenait à ceci :
« Diese wasse benutzte Max von Erlichengen um Johanna Bodeck zu ennorden, deshalb beschul dige Ich, Johann Bodeck, mittetlst der Macht welche mir als Mitglied des Concils des rothen brenzes verlichen warde, dies elbe mit dieser Unthal. Mag sie anderen denselben Schinerz verursachen den sie mir verursacht hat. Mag jede nand die sie ergreist, mit dem Blut eines Freundes geralhet sem.
« Immer Ubelt niemalsgut.
Girothet mit des Freundes Blut. »
Ce qu’on peut traduire approximativement comme il suit :
« Cette arme a été employée par Marc d’Erlichengen à assassiner Jeanne Bodeck. En conséquence, moi, Jean Bodeck, je la maudis en vertu du pouvoir qui m’a été légué par le Conseil de la Rose-Croix. Puisse-t-elle causer à autrui la même douleur qu’elle m’a causée à moi ! Puisse toute main qui la tiendra être rougie par le sang d’un ami !
« Toujours funeste, jamais bonne.
« Rougie par le sang d’un être aimé. »
Il se fit un silence complet dans la pièce quand Von Schlegel eut fini de déchiffrer cet étrange document.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of La Hachette d’argent.
