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HECTOR FLEISCHMANN
La Guillotine en 1793
Couverture de Georges Rochegrosse — Cent cinquante Hors-Texte et Illustrations d’après des Documents originaux de l’époque
Avant-propos
Par hoquets, jusqu’à nous s’est prolongée la vie de la guillotine révolutionnaire. À l’heure où elle s’apprête à choir au rang d’horrible objet de musée rétrospectif, il a paru intéressant d’en fixer la légende, sa légende rouge de l’heure de 93. Elle a, pour beaucoup, conservé le privilège de symboliser la Terreur, cette guillotine adoptée à l’aurore d’une ère de liberté, et c’est avec le casier judiciaire de cette marque infamante qu’elle apparaît aux yeux de la postérité. C’est qu’autour d’elle ont grouillé, hurlé, dansé, sangloté, les foules passionnées ; c’est que la vie française a, pendant sa période la plus extraordinairement émouvante, réglé sa faveur politique sur le jeu de son couperet, c’est qu’enfin, il faut à la Révolution la guillotine, comme à Versailles et Camille Desmoulins au Palais-Royal.
C’est donc son histoire que nous livrons aujourd’hui au public, son histoire anecdotique, , si nous osons employer ces mots pour un pareil sujet. Volontiers avons-nous négligé la cause pour étudier plus particulièrement l’effet, c’est-à-dire, par exemple, que nous n’avons pas retracé le rôle politique de Danton ou de Robespierre, pour mieux pouvoir les montrer, simplement comme des hommes, debouts sur le tréteau de la place de la Révolution. Peut-être, dans cette matière, valait-il mieux s’attacher à ces détails menus de la vie privée, intime, que d’étudier l’ensemble que le lecteur retrouvera plus aisément dans la première Histoire de la Révolution qui lui tombera sous la main.
Il ne faut pas s’y tromper. C’est ici la chronique à la fois secrète et publique de la Fille à Guillotin, et non l’histoire de la Terreur. Sans doute comprendra-t-on mieux celle-ci par celle-là, et de l’abondance des documents inédits ou peu connus accumulés ici, se dégagera peut-être la physionomie du Paris de 93.
On nous pourra reprocher précisément cette accumulation de documents et de notes mentionnés dans nos références, mais avec M. Aulard — dont nous ne saurions toutefois partager toutes les idées — nous n’hésitons pas à reconnaître que c’est là « une des règles les plus essentielles de la méthode historique » Ce qu’enfin nous avons tenté de faire, c’est de rassembler dans un format commode tout ce qui demeurait épars, dispersé, dans les mémoires, les journaux du temps, les libelles, les pamphlets, les rapports et les dossiers des Archives.
Peu importe de savoir si nous avons réussi. Nous ne demandons que de nous voir décerner le mérite de la tentative.
01
Un matin de l’année 1766, le coche de Bordeaux déposa sur le pavé de Paris un jeune homme d’allure provinciale, un peu gauche dans ses habits de coupe ecclésiastique, effaré au milieu du tumulte de la grande ville à son réveil. Dans la cour de l’hôtellerie il restait embarrassé, immobile, dépaysé parmi les cris du postillon, les appels des valets, triste aussi devant les embrassements accueillant les voyageurs attendus par les parents ou les amis. Lui, personne ne l’attendait ; il arrivait seul, il demeurait seul, petit professeur d’un collège de province venu à Paris pour tenter, avec un nom obscur et inconnu, la fortune.
C’était l’époque où, à Arras, dans les plaines automnales, le jeune Maximilien de Robespierre promenait l’invincible mélancolie d’une âme sensible marquée de la forte empreinte sentimentale de Jean-Jacques Rousseau.
Cependant le jeune homme, dans la cour de l’auberge, prit son parti, empoigna son léger paquet de hardes, et, après un rapide repas dans la salle basse, sortit pour prendre contact avec Paris.
On peut imaginer cette promenade de Joseph-Ignace Guillotin, à travers les ruelles bruyantes ; sa curiosité éveillée à mille objets divers ; sa flânerie du bord de l’eau qui le mena vers la place entourée de ses profonds fossés où, le jour des noces de , cent trente-deux personnes devaient trouver la mort.
Sans doute, ce jeune provincial dut médiocrement goûter la beauté de ce vaste désert orné de nobles balustrades, balayé par le vent matinal qui ondulait dans les frondaisons des arbres moutonnant vers Chaillot. Au loin, devant lui, c’était la belle ordonnance des bâtiments du Garde-Meuble ; la verdure des Tuileries, la ligne droite de la rue Royale menant vers le cimetière de la Ville-l’Évêque. Ayant regardé d’un œil distrait ce paysage inconnu et, en somme, banal, Guillotin s’en alla.
Vingt-deux ans plus tard, un instrument de mort, sur cette place déserte, allait faire entrer son nom dans l’histoire.
De ce premier contact de Guillotin avec Paris, nous savons peu de chose. Désormais, à l’aide des registres de la Faculté, nous allons pouvoir le suivre dans sa carrière médicale et, à ses succès, juger de son caractère et voir se dessiner sa personnalité.
« De Joseph Guillotin, avocat à la Cour et de demoiselle Catherine-Agathe Martin » ainsi que s’exprime son acte de naissance que nous avons sous les yeux, il naquit le 28 mai 1738, à Saintes, dans la Charente-Inférieure.
C’est une race sobre et rude au travail que celle de cette région. Guillotin semble en avoir eu les qualités. On le trouve étudiant à Bordeaux avec une assiduité exemplaire, gagnant, sur la foi de son prénom d’Ignace, la confiance de ses maîtres ecclésiastiques qui le dirigent, avec une vigilance attentive, dans le chemin des études religieuses. Le 11 décembre 1761, il reçoit le titre de magister artium, et les Jésuites l’installent, comme professeur, à Bordeaux, dans leur collège des Irlandais.
Que se passe-t-il à cette époque ? La foi abandonne-t-elle ce jeune homme de vingt-quatre ans mûri par une dure discipline pédagogique et religieuse ? Son âme est-elle en proie au trouble et au doute ? Hésite-t-il au carrefour où commence sa vie ? Questions qu’il est difficile de résoudre avec certitude. Toujours est-il que le jeune Guillotin débarque un matin à Paris pour venir étudier la médecine sous la direction d’un homme célèbre à l’époque, Antoine Petit.
Il fit honneur à ses maîtres, apportant dans ses études cette sorte d’âpreté, d’obstination qui triomphe des obstacles et marque la victoire des âmes volontaires sur les difficultés de la vie. À la date du 7 janvier 1768, le voilà reçu docteur, et le 27 du même mois, après un concours des plus brillants, il est nommé pupille de la Faculté. Il ne s’arrête pas en si beau chemin.
Il commence sa carrière, sous les plus heureux auspices, à Reims, où il est nommé docteur de la Faculté, puis devient docteur-régent à la Faculté de Paris.
Sa vie privée est marquée d’un dernier événement le 14 juillet 1787, date à laquelle il épouse une jolie fille, Marie-Louise Saugrain, née d’Antoine Saugrain, maître-libraire, et de Marie Brunet.
C’est à cette époque, ainsi que nous le représente le portrait de Voyez, un homme qui semble plus âgé qu’il ne l’est réellement. Le front est déjà profondément ridé. Sous le sourcil épais brille un œil intelligent et vif. La carrure est étroite. C’est le type accompli du citoyen du Tiers-État.
Nous voici à l’heure où commence la carrière politique du docteur Guillotin. S’il est vrai, comme l’a dit plus tard, non sans ironie, un de ses confrères, que « de tout temps les médecins ont fait de la politique » on ne doit pas s’étonner de voir, dès 1788, apparaître le nom de Guillotin dans un de ces conflits qui divisaient si souvent à l’époque la Bourgeoisie et le Parlement. La convocation des États Généraux venait d’être décidée et chacun s’évertuait à donner son avis sur l’organisation de l’Assemblée. Guillotin donna le sien sous la forme d’une brochure in-8, de trente-cinq pages, devenue aujourd’hui introuvable, et intitulée : « Pétition des citoyens domiciliés à Paris ; Résultat du Conseil d’État du Roi ; Très humble adresse de remerciements présentée au Roi par les six corps de la ville de Paris ».
C’est ce recueil de trois pièces qui est devenu célèbre sous le titre de Pétition des six corps. Guillotin y demandait notamment que les membres du Tiers-État fussent en nombre égal à celui des deux autres ordres pris ensemble. Il n’en faut pas plus pour le déférer au Parlement. Petit débat qui signale son nom à l’attention publique, d’autant plus qu’il en sort victorieux.
Arrivent les élections, et, quoique « exposé aux colères et aux railleries de ses adversaires politiques », le voici choisi par la ville de Paris, le 15 mai 1789, comme député aux États Généraux. Il s’y signale surtout dans des questions professionnelles. Le 17 juin, il monte à la tribune pour protester contre l’insalubrité de la salle des Menus-Plaisirs où le roi a envoyé siéger, à Versailles, l’Assemblée, et il déclare que « la disposition des bancs est très insalubre, chacun est resserré derrière son voisin, à peine peut-on respirer ». Et il ajoute très gravement, car le médecin reparaît toujours sous le député : « Remarquez que les banquettes actuelles sont des sièges très incommodes pour des séances de douze et quatorze heures comme celle d’aujourd’hui ». C’était le temps où les députés travaillaient douze heures ! Guillotin conclut donc : « Je crois qu’il est nécessaire d’y faire des dossiers ». Enfin on le trouve acteur dans la tragédie dont le premier acte débute dans la salle du jeu de Paume. C’est lui, Guillotin, qui a proposé après le coup de force de , de venir continuer les débats dans ce triste local où la liberté française donna son premier coup d’aile.
Mais l’Assemblée regagne Paris et une fois encore le nom de Guillotin reparaît, le 6 novembre 1789, quand, dans la salle du Manège, il fait installer deux poêles à vapeur qui la chauffent en même temps que le poêle de faïence représentant la Bastille avec les attributs du despotisme, offert par le potier Ollivier.
Comme Constituant, nous trouvons sa signature à côté de celles de Gaultier de Biauzat ; du baron de Marguerittes ; de Charles-Maurice, prince de Talleyrand et évêque d’Autun ; de J.-B. de Nompère de Champagny ; du marquis de Bonnay ; de Lapoule ; du comte de Castellane ; d’Alexandrine-Charlotte-Sophie de Rohan-Chabot ; de la duchesse de la Rochefoucauld d’Enneville, sur une pétition de Latude à la Constituante en faveur du sieur Girard qui aida Legros à le délivrer de la prison de Bicêtre .
En cette même noble compagnie, le docteur Guillotin se retrouve en d’autres endroits, dans ce Club de 1789 (ou Société de 1789) qui se joindra plus tard aux Jacobins et que Vadier appellera, dans son affiche du 24 juillet 1793 contre Condorcet, le Club Hermaphrodite. Parmi ses 416 membres, ce club compte : Le Chapelier, Rabaut Saint-Etienne, Kersaint, Custine, Brissot, Alexandre de Beauharnais, Trudaine de la Sablière, Trudaine de Montigny (frère du précédent), Thouret, Lavoisier, André Chénier, Bailly, qui tous feront, un jour prochain, connaissance avec l’instrument que leur collègue va proposer à l’Assemblée nationale, persuadé qu’il assumera, suivant un philosophe contemporain, « le maximum de défense sociale avec le minimum de souffrance individuelle ». Au Club de 1789 se réunissent avec Beaumetz : Dupont de Nemours, Girardin, Pastoret, et d’autres peu suspects de libéralisme outrancier, ceux qui seront les conventionnels de demain : Barère, Brissot, Collot d’Herbois, David, Sieyès, Villette. Parmi eux, Guillotin est inconnu, obscur encore. Attendez le jour de sa motion célèbre et il sera illustre, il s’assurera une part de tragique immortalité.
Ainsi lancé dans le mouvement politique, Guillotin
ne s’arrêtera qu’au lendemain de sa proposition d’un supplice uniforme. En attendant, il se fait initier à la loge maçonnique, la Candeur, où fréquentent Lafayette, Laclos, Sillery, le duc d’Aiguillon et les frères Lameth. Est-ce là, devant le niveau égalitaire décorant l’Orient entre les flambeaux symboliques, l’équerre et la truelle, qu’il a rêvé l’égalité des citoyens coupables, devant la mort légale ? Peut-être, car c’est animé du sentiment égalitaire que nous le verrons monter à la tribune de l’Assemblée.
Sa proposition adoptée il rentrera dans l’ombre, laissant derrière lui l’instrument rêvé par sa philanthropie. Car c’est sous ce jour qu’apparaît aujourd’hui Guillotin. C’est pour les uns le « médecin philanthrope », pour les autres le « docteur doux, bienfaisant, humanitaire ». Nous ne voyons, pour notre part, aucun inconvénient à partager cet avis. Il n’a cependant point été récompensé selon ses œuvres et l’infâme machine a traîné jusqu’à nous, dans une boue sanglante, son nom d’honnête homme et de probe citoyen. Piqué des mille épingles de la raillerie, on l’a vu accepter sans récriminer sa rouge auréole. La guillotine a été et demeure le pilori de sa gloire. « Il y a des hommes malheureux ; Christophe Colomb ne peut attacher son nom à sa découverte ; Guillotin ne peut détacher la sienne de son invention, » écrira dans le Journal d’un révolutionnaire de 1830, Victor Hugo. Cette gloire macabre et néfaste fut d’ailleurs pleine d’amertume pour lui. « Quand on lui parlait de l’adoption de son idée, dit Charles Maurice, il en montrait du regret, bien que persuadé qu’elle n’avait pas influé sur le nombre des victimes dont la Révolution aurait toujours fait sa proie. Mais il ne se consolait pas de ce que son nom était resté attaché à la lugubre machine ». On peut croire, au contraire, que l’excessive simplification du supplice contribua étrangement au nombre des condamnés. En effet, quel moyen aussi expéditif aurait remplacé celui de Guillotin, qui permit les grandes fournées rapides de trente, quarante et soixante victimes ? Si son époque a accueilli avec un enthousiasme si peu dissimulé sa proposition, c’est qu’on y trouvait une promptitude dont manquaient les anciens supplices, et que, d’autre part, elle flattait la manie égalitaire si fort à la mode. Et cela se résume éloquemment en ces trois lignes de l’Almanach du Nostradamus moderne : « Ce brave docteur ne suit point du tout la route ordinaire des médecins. Il a inventé une machine ingénieuse pour ôter promptement la vie aux criminels ».
Au lendemain du vote de sa proposition, le rôle de Guillotin est fini en politique. La sanglante carrière de la guillotine commence, la sienne se termine. Il traverse la Terreur, protégé peut-être par la gloire sinistre de sa « fille ». Sous l’Empire, il demeure suspect aux Jacobins repentis et surtout à Fouché qui, suivant le mot terrible de Chateaubriand, enveloppa la corde de la lanterne dans le cordon de la Légion d’Honneur. Au coin de la rue de la Sourdière, rue Saint-Honoré 533, dans cette même rue qui vit passer tant de cortèges en marche vers la place de la Révolution, il établit son cabinet de consultation. Ses clients — et il en avait ! — ne passaient-ils point son seuil avec un léger frisson ? Mais la fâcheuse impression était vite dissipée sans doute. L’homme était aimable, réservé, poli, discret sur son passé pourtant probe. Le cabinet était de bon ton, un peu sévère, digne cadre du savant. C’est là que le 26 mars 1814, à l’heure tragique du régime impérial s’écroulant après la République et le Directoire, le docteur Guillotin mourut. Cet homme qui avait doté son pays d’un terrible appareil de mort, décédait d’une affection bénigne à la vérité, mais inquiétante à soixante-seize ans : un anthrax à l’épaule gauche. Sa mort passa inaperçue : ce jour-là on chantait le Requiem sur le cadavre de l’Empire.
02
L’arsenal pénal des anciennes lois avait à sa disposition des supplices qui témoignaient d’une ingéniosité atroce. Tel supplice pour les nobles, tel autre pour les vilains, et ce avec une abondance de choix rare. En effet, les brodequins, les chevalets, la dislocation et distension des membres, les tenailles, le feu ardent, l’huile bouillante, le plomb fondu, le bûcher, la noyade, la potence, la roue, la mutilation, les tortures les plus diverses pouvaient être appliquées suivant les cas. Le coupable pouvait être condamné à « avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs, puis à être exposé sur une roue, la face tournée vers le ciel, jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Il pouvait avoir, comme Damiens, la main serrée dans une menotte pour être brûlée au feu de soufre, « ce qui lui faisait jeter des hurlements horribles. ». Quatre chevaux, par secousses successives, pouvaient lui emporter les membres pendant plus d’une heure, tandis que le bourreau tailladait le haut des cuisses. Les femmes elles-mêmes n’échappaient pas à ces mutilations, et le procès-verbal d’une exécution en 1625 nous est resté, qui surpasse en horreur tout ce que le marquis de Sade rêva d’infliger à ses pitoyables héroïnes. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une fille, Hélène Gillet, âgée de vingt-deux ans, habitant aux environs de Dijon, à Bourg. Accusée d’infanticide et condamnée à mort malgré ses dénégations désespérées, elle fut menée au tréteau de justice. Une scène extraordinaire allait s’y passer. « Le bourreau, qui s’était communié le matin et confessé l’après-dînée dans la prison, tremble, s’excuse au peuple sur une fièvre de trois mois qui le tenait encore, le prie de lui pardonner ou il manquerait à son devoir ; cependant qu’on exhortait la patiente à souffrir constamment la mort, il donne toutes les marques d’une grande inquiétude, il chancelle, il tord ses bras, il les lève au ciel avec les yeux, puis se jette à terre, demande pardon à la patiente, puis la bénédiction aux prêtres qui l’assistaient ». Et la boucherie commence. Le bourreau donne un coup sur la mâchoire gauche. La patiente tombe. Le peuple hue, les pierres tombent sur le misérable groupe. « Le bourreau quitte ses armes, se présente au peuple, et demande de mourir ». Un nouveau personnage, que le procès-verbal nomme la « bourrelle », entre en scène. Cette femme ramasse le couteau jeté par son mari, le lui présente. Un nouveau coup, à l’épaule droite, abat pour la seconde fois victime. Les pierres tombent toujours. « Le bourreau se sauve ». La bourrelle reste sur l’échafaud, frappe à coups de pied la condamnée, lui attache une corde au cou et la traîne « à bas la montée de l’échafaud ». Arrivée à cet endroit elle saisit les ciseaux apportés pour couper les cheveux d’Hélène Gillet et tente de l’égorger. N’y réussissant pas, elle se contente de la larder « en divers endroits », dit le procès-verbal que nous citons et qui émane d’un témoin oculaire, lequel ajoute « Aucun autre que moi ne peut vous écrire ce qui s’est passé sur ce sujet avec plus de certitude et de vérité ».
La foule est en révolte. Les capucins se sauvent. Le bourreau est lapidé. On arrache la condamnée à la femme du bourreau et on compte ses blessures : deux coups de couteau, six coups de ciseaux. « Un lui passe entre le gosier et la veine jugulaire, un autre sous la lèvre d’en bas, qui lui égratigne la langue et entre dans le palais, un en dessous du sein, autant entre deux côtes, proche de l’emboîture de l’épine du dos, deux en la tête, assez profonds, quantité de coups de pierre, les reins entamés fort avant du coutelas sur lequel elle était couchée lorsqu’on la secouait pour l’étrangler, et son sein et son cou plombés de coups de pied de la bourrelle ». Pendant ce temps, on tuait le bourreau et sa femme à coups de pierres, de marteaux et de poignards.
Depuis 1793 les écrivains royalistes n’ont pas manqué de voiler d’un crêpe funèbre la mort de Marie-Antoinette et des nobles conspiratrices. Mais qu’est ce donc que le brutal et rapide coup de couteau qui trancha le beau cou de l’Autrichienne, à côté de l’épouvantable agonie de cette pauvre fille inconnue dont un manuscrit oublié nous évoque, près de trois cents ans plus tard, le barbare et incroyable supplice ?
On pourra nous répondre que c’est là, sinon un incident, au moins un accident. Oui, certes, nous savons ; mais cent, mais mille autres procès-verbaux enfouis dans les archives départementales contiennent le lugubre récit de pareilles tortures. Quand la victime défaille, le procès-verbal constate qu’on l’a ranimée « par les secours des eaux spiritueuses » ; des chirurgiens étaient présents pour « prévenir les accidents ! »
Sous l’ancien régime, combien peu de coupables, que disons-nous, de prévenus, ont échappé à la question préparatoire qui, appliquée aussi bien aux innocents qu’aux accusés, tentait d’obtenir les aveux pendant l’instruction de leur procès ? Enfin, au moment du supplice, surgissait la dernière torture, l’ultime question destinée à obtenir le nom des complices. Cela, la Révolution à laquelle on a reproché les fournées et les noyades, cela quand donc le fit-elle ? Mais ce n’est point la défense du régime de 93 que nous avons à tenter ici.
Le 24 août 1780, la torture ou toute autre coercition corporelle à l’égard des accusés disparut du code par ordre de , sur le conseil du lieutenant de police Jean-Charles-Pierre Lenoir. Étrange coïncidence ! Le monarque qui, le premier, humanisait la mort, s’il est permis de se servir de cette expression contradictoire, celui que Marie-Antoinette appelait « le pauvre homme » allait recueillir le bénéfice d’un des derniers gestes de clémence de la monarchie expirante.
Il n’a peut-être pas été inutile de s’étendre quelque peu sur les anciennes pénalités, pour comprendre l’importance de l’initiative du docteur Guillotin.
Gravure faite en 1555 par Jules Bonasone pour le livre d’Achille Bocchi : Symbolicœ quœstiones de universo genere.
Après cet exposé de quelques-unes des tortures du régime absolu, on ne peut manquer d’admettre que ce fut véritablement « dans un but essentiellement humanitaire que Guillotin proposa de substituer à tous ces procédés barbares un moyen plus prompt et moins infamant ».
Et c’est ici qu’on peut poser une nouvelle fois la question déjà tant de fois discutée : Guillotin inventa-t-il la Guillotine ? Nettement, en nous basant sur d’irréfutables documents, nous répondrons : non.
Lui-même n’en revendiqua jamais formellement la paternité, et l’eût-il fait qu’on aurait aujourd’hui beau jeu pour la lui dénier. Il « indiqua une machine depuis longtemps connue propre à donner la mort sans causer de douleurs au patient… la machine dont il n’était point l’inventeur et qu’il n’avait fait qu’indiquer ; car le modèle existait déjà en Italie sous le nom de Mannaïa ». Cette mannaïa, Achille Bocchi en donna pour la première fois le modèle, en 1555, dans le symbole de son curieux ouvrage : Symbolicœ quœstiones de universo genere, gravé par Jules Bonasone. « L’appareil, dit à ce propos M. Louis du Bois, est comme notre guillotine élevé sur un échafaud auquel on monte par une échelle. La hache carrée est placée au haut de deux coulisses, réunies ensemble à leur sommet par une traverse ». Ce fut à l’aide de cette guillotine primitive que fut guillotinée, en 1598, à Rome, la belle Béatrice Cenci.
C’est aussi en Écosse, au XVI, que l’on rencontre le terrible instrument. « C’est, dit Robertson, un tranchoir arrêté dans un cadré et qui, glissant sur deux coulisses, tombait sur le col du patient ». Ce témoignage se trouve confirmé par l’abbé de la Porte, que cite M. Louis du Bois : « En Écosse la noblesse est décapitée d’une manière particulière à ce pays. L’instrument dont on se sert est une pièce de fer carrée, large d’un pied, dont le tranchant est extrêmement affilé. À la partie opposée est un morceau de plomb d’une pesanteur si considérable qu’il faut une très grande force pour le remuer. Au moment de l’exécution, on l’enlève au haut d’un cadre de bois à dix pieds d’élévation et, dès que le signal est donné et que le criminel a le col sur le billot, l’exécuteur laisse librement tomber la pièce de fer qui ne manque jamais du premier coup de séparer la tête du col ».
C’est une description à peu près semblable que nous donne la brochure de M. Héron, et partout, si la forme varie quelque peu, le principe reste toujours le même.
Enfin, en France même nous le rencontrons. M. Lenôtre assure que la « décapitation à l’aide d’une machine était un supplice usité en France avant la conquête romaine. On a trouvé, en effet, en 1865, à Linné, dans le canton de Sains (Aisne), près de la route de Guise à Vervins, un volumineux couperet de silex, pesant environ une centaine de kilogrammes, et que les antiquaires ont reconnu être un tranche-tête gaulois, une guillotine de l’âge de pierre. On tenta, à l’aide de ce disque de silex, des expériences qui furent concluantes. En le faisant mouvoir sous forme
de pendule suspendu à une longue tige, on opéra facilement la section des têtes de mouton ». Sans nous arrêter à l’étude de cette guillotine préhistorique, devant laquelle nous avouons bien volontiers notre incompétence, nous devons mentionner l’exécution du maréchal , de Montmorency, guillotiné en 1632 dans la cour du Capitole de Toulouse pour sa révolte avec Gaston d’Orléans. Puységur note à ce propos : « En ce pays-là, on se sert d’une doloire qui est entre deux morceaux de bois, et quand on a la tête posée sur le bloc, on lâche la corde, et cela descend et sépare la tête du corps ». Cette exécution fut un événement à cause de sa rareté et de sa nouveauté. Il nous la fallait citer cependant ici pour démontrer une fois de plus que Guillotin n’inventait rien. Cette accumulation de faits, un peu aride, nous ne nous le dissimulons pas, établit nettement ce point, et avec le docteur Cabanès on peut conclure : « que Guillotin ait eu des précurseurs, cela ne fait point de doute ; qu’il ait été le premier en France à proposer et à faire adopter le principe d’une machine à décapiter, c’est un mérite qu’on ne peut songer davantage à lui contester ».
Soit. Mais qui donc y songeait ?
03
Le 10 octobre 1789, l’Assemblée nationale, dont un des membres disait : « Nous sommes actuellement le plus mauvais club de France », voyait paraître à sa tribune Guillotin. Le discours qu’il prononça ce jour-là semble perdu à jamais pour l’histoire. Nous savons qu’il y exprima ses idées sur l’égalité devant la mort et qu’il réclama un trépas sûr, prompt, uniforme pour tous les criminels. Le premier article de son projet, conçu en ces termes : « Les délits du même genre seront punis par le même genre de peine, quels que soient le rang et l’état des coupables », recueillit des applaudissements enthousiastes. Ces hommes, dont beaucoup n’avaient plus que trois ou quatre années à vivre, acclamaient celui qui leur apportait la promesse du couteau qui les allait frapper. Lugubre vote des condamnés de demain ! tragique débat des prochains proscrits, des futurs hors-la-loi ! Bien qu’une partie de l’Assemblée demandât le vote immédiat, la proposition de Guillotin fut ajournée. Renvoyé au jour de la discussion du Code Criminel, Guillotin reparaît à la tribune le décembre suivant, alors que s’ouvre le débat sur l’ancien système pénal. Cette fois il propose : « Le criminel sera décapité, il le sera par l’effet d’un simple mécanisme ». La semence est jetée, elle ne tardera pas à mûrir dans ce sol meuble, bouleversé. L’Assemblée approuve le principe posé par Guillotin et une fois de plus décide de son ajournement. Le 21 janvier 1790 — date qui sera quatre ans plus tard un tragique anniversaire ! — l’Assemblée vote quatre des six articles proposés par Guillotin. D’après la minute conservée aux Archives, le docteur Achille Chereau nous a donné ce décret où dort tout le système qui sera demain celui de la Terreur :
« L’Assemblée nationale a décrété et décrète ce qui suit :
« Article I. — Les délits du même genre seront punis par le même genre de peine, quels que soient le rang et l’état des coupables.
« Article II. — Les délits et les crimes étant personnels, le supplice d’un coupable et les condamnations infamantes quelconques n’impriment aucune flétrissure à sa
famille. L’honneur de ceux qui lui appartiennent n’est nullement entaché, et tous continueront d’être admissibles à toutes sortes de professions, d’emplois et de dignités.
« Article III. — Les confiscations des biens des condamnés ne pourront jamais être prononcées en aucun cas.
« Article IV. — Le corps du supplicié sera délivré à sa famille si elle le demande. Dans tous les cas il sera admis à la sépulture ordinaire, et il ne sera fait sur le registre aucune mention du genre de mort.
« Arrête en outre, que les quatre articles ci-dessus seront présentés incessamment à la sanction royale, pour être envoyés aux tribunaux, corps administratifs et municipalités, etc.
Désormais la guillotine a conquis droit de cité, et c’est Lepeletier de Saint-Fargeau, qu’elle épargnera pour le laisser au sabre d’un assassin, qui propose d’inscrire, le 3 juin 1791, dans l’article 3 du titre du Code Pénal : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Tous ces débats, cet enthousiasme, ces votes, ces décrets, ces projets, tout cela aboutit à « une planche, place de la Révolution ».
Certes, les débats n’avaient pas duré longtemps, et on peut, en effet, penser que les députés « adoptaient la guillotine parce qu’elle simplifiait les supplices et en abrégeait les angoisses ». Par eux, le peuple sanctionnait ce que Chateaubriand appelle « le crime légal » dont le régne n’allait pas tarder à commencer. La promesse d’abolition de la peine de mort faite par la Convention dans sa dernière séance du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795) ne devait pas se réaliser. Aujourd’hui encore elle demeure lettre morte. La Révolution est passée, l’Empire est tombé, la Royauté a disparu, la guillotine est debout, dernier vestige de la tourmente effroyable de 93.
04
Le décret adopté, l’Assemblée songea à avoir un avis détaillé sur le nouveau genre de mort qu’elle venait d’introduire dans le Code. Proposé par un médecin, on songea tout naturellement, par cet éternel esprit de contradiction qui caractérise les partis dans les assemblées, à lui opposer un médecin. Ce fut le docteur Antoine Louis qui fut choisi pour rédiger le rapport.
Né à Metz, le 13 février 1723, son père étant de l’hôpital militaire de cette ville, Antoine Louis avait rapidement et brillamment, tout comme Guillotin, franchi les échelons de sa profession.
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