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La Confédération Générale du Travail/01
La Confédération Générale du Travail/02
La Confédération Générale du Travail/03
01
Depuis qu’au congrès corporatif de Limoges de 1895 la classe ouvrière s’est donné une organisation autonome, indépendante de tous les partis démocratiques, elle a eu la tendance continue à toujours se libérer davantage de toutes les tutelles, soit de l’État, soit des municipalités.
C’est que la classe ouvrière ne rêve pas de s’adapter au monde capitaliste, de s’encastrer dans le système de production actuelle, pour s’y développer au mieux de ses intérêts. Elle a des visées plus hautes — des visées de transformation sociale — et ce sont ces aspirations révolutionnaires qui l’ont amenée à se constituer en parti de classe, en opposition à tous les autres partis et en opposition à toutes les autres classes.
Ainsi, outre que par sa forme d’organisation la classe ouvrière entend s’être forgé un moyen de lutter, au jour le jour, contre les forces d’exploitation et d’oppression, elle entend, aussi, réaliser et fortifier des groupements aptes à accomplir l’expropriation capitaliste et capables de procéder à une réorganisation sociale sur le plan .
L’organisme confédéral est essentiellement fédéraliste. À la base, il y a le Syndicat — qui est un agglomérat de travailleurs ; au deuxième degré, il y a la Fédération de Syndicats et l’Union de Syndicats — qui sont des agglomérats de syndicats ; puis, au troisième et dernier degré, il y a la Confédération Générale du Travail — qui est un agglomérat de Fédérations et d’Unions de syndicats.
À chaque degré, l’autonomie de l’organisme est complète : les Fédérations et Unions de syndicats sont autonomes dans la Confédération ; les syndicats sont autonomes dans les Fédérations et Unions de syndicats ; les syndiqués sont autonomes dans les syndicats.
Cette coordination des forces ouvrières s’est faite, naturellement, logiquement, comme toutes les manifestations de la vie, — et non arbitrairement, suivant un programme élaboré à l’avance. Elle s’est faite du simple au composé, en partant de la base : les syndicats se sont d’abord constitués ; puis, quand la nécessité de groupements plus complexes est apparue, sont venues les Fédérations et Unions de syndicats ; ensuite, à son heure, s’est réalisée la Confédération.
Les syndicats, cellule de l’organisation corporative, sont constitués par le groupement des ouvriers d’un même métier, d’une même industrie, ou accomplissant des besognes similaires. La volonté initiale des constituants du syndicat est de réaliser une force capable de résister aux exigences patronales. Donc, le groupement se fait, spontanément, sur le terrain économique, sans qu’il soit besoin qu’intervienne aucune idée préconçue ; ce sont des intérêts qui sont en jeu ; et tous les ouvriers qui ont des intérêts identiques à ceux débattus dans ce groupement peuvent s’y affilier, sans qu’ils aient à faire connaître quelles sont leurs conceptions en matière philosophique, politique ou religieuse.
Une du syndicat, sur laquelle il est nécessaire d’insister, est qu’il ne limite pas son action à revendiquer uniquement pour ses membres ; il n’est pas un groupement particulariste, mais profondément social, et c’est pour l’ensemble des travailleurs de la corporation qu’il combat. Par cela même que ne préside à sa coordination aucune pensée d’étroit égoïsme, mais un sentiment de profonde solidarité sociale, il manifeste, dès l’origine, les tendances communistes qu’il porte en soi et qui iront en s’accentuant, au fur et à mesure de son développement.
On sait que les syndicats ne sont pas de création récente, quoique la loi qui règle leur existence ne remonte qu’à 1884. Longtemps avant, malgré l’interdiction légale, il s’en était constitué. Et c’est parce que, en fait, les syndicats avaient conquis leur place au soleil, que l’État s’est avisé de leur reconnaître une existence légale ; il a sanctionné ce qu’il ne pouvait empêcher. Il l’a fait, d’ailleurs, avec l’arrière-pensée de canaliser et d’énerver cette force ouvrière.
Ces préoccupations gouvernementales n’échappèrent pas à la clairvoyance des travailleurs. Aussi, dès l’abord, ils accueillirent avec répugnance et suspicion la loi nouvelle, se refusant à remplir les formalités exigées. Depuis lors, cependant, la plupart des syndicats qui se fondent ne se constituent plus en marge de la loi. Certes, il y a dans ce fait un peu d’accoutumance ; cependant, cela ne signifie pas que les organisations corporatives, disciplinées, se soumettent à l’esprit de la loi. Le contraire est plus exact : les syndicats ne tiennent pas compte des prescriptions législatives ; ils se développent sans se préoccuper d’elles et, s’ils remplissent les formalités exigées, c’est parce qu’ils n’y attachent aucune importance, se sachant forts pour passer outre.
La loi de 1884, après avoir aboli la législation interdisant tout groupement corporatif, édicte pour les syndicats la nécessité de déposer leurs statuts à la mairie et les noms de ceux qui, à un titre quelconque, sont chargés de l’administration ; il est stipulé que ces derniers doivent être français.
Les réunions syndicales sont libres ; elles se tiennent sans avis préalable aux autorités, sans qu’aucune entrave puisse être mise à leur tenue.
De prime abord, l’objection faite à cette loi fut l’obligation de faire connaître le nom des militants du syndicat. On craignait avec raison que la police, avisée ainsi naturellement, n’intervînt chez les patrons des administrateurs et leur occasionnât des ennuis. Ce n’était pas une crainte exagérée ; la chose s’est produite un nombre incalculable de fois. Seulement, à la pratique de la lutte, les militants se sont rendu compte que cet inconvénient résultait autant de l’action syndicale elle-même que de la déclaration légale.
L’administration syndicale est très simple ; l’assemblée générale du syndicat nomme un conseil syndical de quelques membres, environ une dizaine, et un secrétaire et un trésorier ont charge de la besogne, toute d’administration. Les fonctions du conseil syndical, de même que celles du secrétaire et du trésorier, sont très définies, limitées à l’exécution des décisions de l’assemblée. Pour toute question d’ordre général et non prévue, c’est à celle-ci qu’il en est référé. Les décisions de l’assemblée générale sont souveraines et valables quel que soit le nombre des membres présents. En cela se manifeste la divergence de principe qui met aux deux pôles le démocratisme et le syndicalisme. Le premier est la manifestation des majorités inconscientes, qui, par le jeu du suffrage universel, font bloc pour étouffer les minorités conscientes, en vertu du dogme de la souveraineté populaire. À cette souveraineté, le syndicalisme oppose les droits des individus et il tient seulement compte des volontés exprimées par eux. Si les volontés manifestées sont peu nombreuses, c’est regrettable, mais ce n’est pas une raison pour les annihiler sous le poids mort des inconsciences ; il considère donc que les indifférents, par le seul fait qu’ils ont négligé de formuler leur volonté, n’ont qu’à acquiescer aux décisions prises. Et cela est d’autant plus normal qu’ils se sont enlevé tout droit de critique, par leur apathie et leur résignation.
La besogne du syndicat qui prime toutes les autres et qui lui donne son véritable caractère d’organisme de combat social est une besogne de lutte de classe ; elle est de résistance et d’éducation. Le syndicat veille aux intérêts professionnels, non pas spécialement de ses membres, mais de l’ensemble de la corporation ; par son action, il tient en respect le patron, réfrène ses insatiables désirs d’exploitation, revendique un mieux-être toujours plus considérable, se préoccupe des conditions d’hygiène dans la production, etc. Outre cette besogne quotidienne, il a souci de ne pas négliger l’œuvre éducatrice qui consiste à préparer la mentalité des travailleurs à une transformation sociale éliminant le patronat.
Les besognes au jour le jour auxquelles le syndicat fait face sont de deux ordres : appui mutuel et résistance ; ainsi il s’occupe du placement des sans-travail et facilite à ceux-ci la recherche d’emplois ; il y a même des syndicats qui s’adonnent à des œuvres de mutualité, telles que secours de maladie, de chômage, etc.
C’est dans cette voie, qui n’est pas spécifique de la lutte de classe et qui, au contraire, si d’autre horizon n’apparaissait pas, constituerait une adaptation du syndicat au milieu capitaliste, que les pouvoirs publics voudraient voir s’aiguiller les organisations corporatives. Ils les souhaiteraient mettant au premier plan ces œuvres, plus mutualistes que revendicatrices. Mais les syndicats français ont dépassé ce stade ; ils ont fait de la mutualité autrefois, principalement pour masquer l’œuvre illégale de résistance au patronat ; ils ont même caressé le rêve de s’émanciper par la coopération ; seulement, l’expérience aidant, ils se sont dégagés et, aujourd’hui, c’est l’œuvre de résistance à l’exploitation capitaliste qui domine toutes leurs préoccupations.
Cette attitude différencie les syndicats français de ceux des autres pays (Angleterre, Allemagne, etc.), où la mutualité tient une large place dans les préoccupations. En France, on ne dédaigne pas la mutualité, forme primaire de la solidarité, mais on en fait en dehors du syndicat, afin de ne pas surcharger l’organisme de lutte et risquer d’atténuer ainsi sa force combative.
Le tableau suivant, qui indique les institutions créées par les syndicats, fait constater le rôle effacé attribué à la mutualité dans les syndicats. Sur plus de au janvier 1905, date de la dernière statistique, qui englobe les syndicats ouvriers « rouges » aussi bien que « jaunes », et qui a été dressée par le Ministère du Commerce, il y avait en leur sein :
Bureaux ou offices de placement | 1.366
Bibliothèques professionnelles | 1.412
Caisses de secours mutuels | 929
Caisses de chômage | 718
Secours de route () | 695
Cours et écoles professionnelles | 512
Caisses de retraite | 76
Caisses de crédit mutuel | 54
Coopératives de consommation, économats | 83
Coopératives de production | 34
On le voit, à part les bureaux de placement qui, après les bibliothèques, tiennent le premier rang, les œuvres de mutualité n’arrivent pas à dépasser le cinquième de l’effectif des organisations syndicales. Les caisses de chômage et celles de secours de route, qui sont une forme de la solidarité de classe, viennent à peu près sur le même rang — englobant environ le sixième de l’effectif syndical.
Le gouvernement s’est préoccupé de pousser au développement des caisses de chômage, en accordant une prime, — sous forme de subvention globale de cent mille francs à répartir annuellement entre elles, — mais l’appât de cette subvention n’a pas eu l’effet qu’il espérait. Les organisations corporatives n’ont pas été aguichées ; elles ont prêté à l’État l’arrière-pensée de vouloir les leurrer, avec l’espoir de pallier chômage grâce à ces caisses. Aussi, infime est le nombre des organisations qui, sur cette incitation, ont constitué des caisses de chômage ; la majeure partie des caisses est antérieure à cette subvention.
Dans la plupart des cas, avons-nous dit, les caisses de mutualité et de chômage ne sont pas soudées au syndicat ; elles en sont des filiales autonomes, ayant une existence propre, et l’adhésion à ces caisses n’est pas, pour le syndiqué, obligatoire. Il n’en est guère autrement que dans les syndicats de constitution déjà ancienne. L’autonomie relative de ces diverses œuvres a l’avantage de ne pas surcharger le syndicat de préoccupations autres que la résistance et de ne pas atténuer son caractère de lutte de classe.
C’est cela qui est, en France, l’objectif dominant de l’organisation syndicale : la lutte de classe. Et c’est justement parce qu’ils ont ce caractère nettement combatif que les syndicats n’ont pas encore englobé dans leur sein les foules ouvrières dont s’enorgueillissent les organisations d’autres pays. Seulement, ce qu’il faut souligner, c’est que ces foules vont à ces syndicats attirées surtout par le mirage de la mutualité, tandis qu’en France ces préoccupations sont très secondaires et les travailleurs se syndiquent parce qu’ils sentent — plus ou moins vaguement ou nettement — la nécessité de la résistance au patronat.
Ce caractère des syndicats français, les statuts types édités par la Confédération générale du Travail le formulent en la suivante déclaration préalable :
« Considérant que par sa seule puissance le travailleur ne peut espérer réduire l’exploitation dont il est victime ;
« Que, d’autre part, ce serait s’illusionner que d’attendre notre émancipation des gouvernants, car — à les supposer animés des meilleures intentions à notre égard — ils ne peuvent rien de définitif, attendu que l’amélioration de notre sort est en raison directe de la décroissance de la puissance gouvernementale ;
« Considérant que, de par les effets de l’industrie moderne et de l’appui logique que procure le pouvoir aux détenteurs de la propriété et des instruments de production, il y a antagonisme permanent entre le Capital et le Travail ;
« Que, de ce fait, deux classes bien distinctes et irréconciliables sont en présence : d’un côté, ceux qui détiennent le Capital, de l’autre les Producteurs qui sont les créateurs de toutes les richesses, puisque le Capital ne se constitue que par un prélèvement effectué au détriment du Travail ;
« Pour ces raisons, les prolétaires doivent donc se faire un devoir de mettre en application l’axiome de l’Internationale : « L’émancipation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes » ;
« Considérant que, pour atteindre ce but, de toutes les formes de groupement le syndicat est la meilleure, attendu qu’il est un groupement d’intérêts coalisant les exploités devant l’ennemi commun : le capitaliste ; que par cela même il rallie dans son sein tous les producteurs de quelque opinion ou conception philosophique, politique ou religieuse qu’ils se réclament ;
« Considérant également que si le syndicat se cantonnait dans un isolement regrettable, il commettrait fatalement (toutes proportions gardées) la même erreur que le travailleur isolé et qu’il manquerait ainsi à la pratique de la solidarité ; il y a donc nécessité que tous les producteurs s’unissent d’abord dans le syndicat et, ce premier acte réalisé, complètent l’œuvre syndicale en faisant adhérer leur syndicat à leur Fédération locale ou Bourse du travail, et par le canal de leur union nationale à la Confédération générale du Travail ;
« À cette condition seulement, les travailleurs pourront lutter efficacement contre les oppresseurs jusqu’à la complète disparition du salariat et du patronat. »
Cette déclaration, qui précise l’orientation syndicale, est, en termes plus ou moins explicites, celle dont se réclament la grande majorité des syndicats. En effet, sur les dont les statistiques officielles signalent l’existence, les plus actifs, les plus vivants — ceux qu’on qualifie de « syndicats rouges » — sont adhérents à la Confédération du Travail. Celle-ci groupe, en fait, dans sa section des fédérations, et si l’on tient compte qu’à sa section des Bourses du travail sont groupés nombre de syndicats qui ne sont pas affiliés à une Fédération corporative, on constate que plus des deux tiers des syndicats sont confédérés. Outre les syndicats adhérant seulement à leur Fédération corporative et à leur Bourse du travail, le nombre de ceux adhérant seulement à leur Bourse s’élève à la section des Bourses du travail à environ 900. Ces syndicats, ajoutés aux aux Fédérations corporatives, donnent un total de confédérés.
D’autre part, il faut se souvenir que les statistiques gouvernementales n’ont qu’une valeur relative. Sur les qu’elles annoncent, il en est de fictifs et d’inexistants, — sans compter les syndicats jaunes. Or, quoique la plupart de ces derniers n’aient qu’une vitalité problématique, constitués qu’ils sont sous l’influence patronale, ils n’en font pas moins nombre. Ainsi, dans le seul département du Nord (qui d’ailleurs à ce point de vue offre une situation tout à fait exceptionnelle), les patrons, aidés des congrégations religieuses, ont créé une centaine de syndicats jaunes ; la plupart de ces prétendus syndicats comprennent une trentaine d’ouvriers d’une même usine, sous les ordres d’un contremaître. De tels agglomérats n’ont de syndical que l’étiquette — cependant ils ont leur état civil à l’Annuaire des syndicats que publie l’État.
Par conséquent, en faisant le départ des syndicats fictifs, problématiques et jaunes, on constate que la majeure partie des syndicats relève de la Confédération générale du Travail.
L’affiliation des syndicats à la Confédération s’effectue par la voie d’une double série d’organismes fédératifs qui groupent d’un côté les syndicats de professions diverses agglomérées dans une même ville ou région, de l’autre les syndicats d’une même profession répandus sur la surface du territoire.
Les premiers de ces groupements sont les Bourses du Travail ou Unions de Syndicats ; les seconds sont les Fédérations nationales corporatives.
L’Union des syndicats d’une même ville est une telle nécessité que ce mode de groupement s’est développé rapidement, plus rapidement même que les Fédérations corporatives. Les syndicats ont vite compris que si, dans leur centre, ils restaient isolés les uns des autres, ils se trouveraient à peu près dans la même situation qu’un travailleur se tenant à l’écart du syndicat : ils n’auraient pu compter que sur leurs propres forces et leurs sentiments de révolte n’eussent pas été fécondés par leur esprit de solidarité.
Donc, le groupement des syndicats d’une même ville s’est fait plus spontanément que le groupement fédéral corporatif, rayonnant sur toute la France. Il a d’ailleurs été facilité par l’appui des municipalités, qui, avec une politique, ont donné locaux et subventions à ces agglomérats de syndicats. Ces institutions nouvelles ont pris le titre de Bourses du Travail. Les municipalités avaient espéré que ces organisations limiteraient leur action au terre-à-terre et avaient espéré, par leurs largesses, s’attirer la reconnaissance des syndicats, s’en faire une clientèle électorale.
Or, la Bourse du Travail est, en devenir, l’organisme qui, dans une société transformée, où il n’y aura plus possibilité d’exploitation humaine, se substituera à la municipalité. Par conséquent, il était inévitable que des conflits éclatent entre ces deux forces en présence, l’une représentant le passé, l’autre l’avenir.
Les syndicats ne se sont pas crus liés par les subventions reçues ; ils ont suivi leur voie, sans se préoccuper si leur action causait ou non un préjudice électoral au personnel politique de l’Hôtel de Ville.
Alors, par rancune et dépit, nombre de municipalités sont parties en guerre contre les Bourses du Travail, leur refusant les subventions ou ne les accordant qu’à des conditions inacceptables. Et il est à noter que ces persécutions ne sont pas particulières à des municipalités d’opinions réactionnaires ou simplement républicaines, mais que des municipalités socialistes ont été des plus acharnées contre les Bourses du Travail. Pour n’en citer que deux : celles des deux grandes villes, Paris et Lyon.
Ces conflits sont une manifestation de la divergence qu’il y a entre le démocratisme et le syndicalisme. Quelles que soient les opinions arborées par les municipalités — même socialistes, — ces opinions évoluent dans le cadre de la société capitaliste et, par conséquent, à la perpétuer ; au contraire, à la Bourse du Travail, parce que les opinions sont une préoccupation insignifiante, tout concourt à développer l’embryon de la société nouvelle qui se substituera au capitalisme. C’est cet antagonisme que marquent les conflits entre les municipalités et les Bourses du Travail ; il y a discordance complète de points de vue et d’intérêts entre ces deux organismes, — discordance qui ne tient pas aux opinions, encore une fois, puisque des municipalités de toutes opinions ont persécuté des Bourses du Travail.
C’est par besoin, faute de ressources suffisantes, que les organisations ouvrières acceptaient ou demandaient les subventions municipales ; mais, à l’épreuve, elles ont compris à quels dangers les expose cette tutelle et elles ont manœuvré pour s’en libérer. Il s’est constitué d’abord des Unions de Syndicats, vivant à côté de la Bourse du Travail, quelquefois même dans le local municipal. Il y a alors une juxtaposition d’organismes qui prête à un peu de confusion : la Bourse du Travail et l’Union des Syndicats s’entrelacent, administrées quelquefois par les mêmes hommes. Mais l’Union des Syndicats est alors un organisme moralement autonome, pouvant faire sa propagande sans se préoccuper si cela plaît ou non à la municipalité, et la Bourse du Travail n’est plus qu’un local ou tout au plus un organisme inférieur. Quand cette situation se présente, la Confédération du Travail s’affilie l’Union des Syndicats et non la Bourse du Travail.
Cette semi-indépendance est encore trop précaire ; aussi, de plus en plus, les Unions locales tendent à se libérer de tout subventionnisme en s’installant dans des locaux à elles. Cette pleine autonomie, qui est en passe de se réaliser, — trop lentement au gré des plus actifs militants, — tout en nécessitant, de la part des syndicats, de lourds sacrifices et de grands efforts, donnera au mouvement syndical un essor prodigieux et accroîtra la confiance que les travailleurs mettent en lui.
Les Bourses du travail ou Unions locales sont aujourd’hui au nombre de 135, affiliées à la Confédération du Travail ; elles groupent , sur lesquels environ 1600 sont reliés à une Fédération nationale corporative. Il y a donc à peu près qui, au point de vue de l’affiliation à la Confédération, sont « boiteux » attendu qu’ils ne relèvent que de l’une des deux sections confédérales, — celle des Bourses du Travail.
L’administration de ces organismes locaux procède toujours du principe fédératif : les syndicats nomment un ou plusieurs délégués, sans durée de mandat déterminée, par conséquent toujours révocables, pour constituer un Conseil d’administration qui doit assurer le fonctionnement de tous les services de la Bourse du Travail. Ces services sont de deux ordres : de solidarité et de propagande.
Outre le service de placement gratuit, les Bourses du Travail assurent, au mieux de leurs ressources, l’aide aux ouvriers sans travail et de passage ; elles assurent le fonctionnement de cours professionnels, donnent des renseignements judiciaires, etc. Au point de vue propagande, leur besogne n’est pas moins importante : sous leur influence, le contingent syndical s’accroît en nombre et en conscience, soit qu’elles prennent l’initiative de la constitution de nouveaux syndicats, soit qu’elles aident au développement de ceux existants. Exemple : c’est à l’activité des Bourses du Travail du Midi qu’est due la pénétration du syndicalisme chez les travailleurs agricoles et la création de nombreux syndicats de paysans vignerons ; dans le centre de la France, c’est la Bourse du Travail de Bourges qui a organisé les bûcherons ; dans l’Ouest, c’est la Bourse du Travail de Brest qui a secoué la vieille Bretagne, jusque-là restée à l’écart de tout mouvement ouvrier.
D’autre part, quand une grève éclate, les Bourses du Travail sont le foyer où se concentrent les travailleurs en révolte ; et, si une action d’ensemble s’organise, matérialisant la solidarité de toute la classe ouvrière du pays — propagande générale ou mouvement de masse, — c’est d’elles que rayonne l’influence vivifiante. Qui plus est, au point de vue antimilitariste, leur action est considérable : elles sont accueillantes aux soldats, les réconfortent, et contrebalancent en eux les influences pernicieuses de la caserne.
Les Bourses du Travail sont unies entre elles par un lien fédératif : elles sont affiliées à un organisme qui était, il y a quelques années, la Fédération des Bourses du Travail et qui est devenue, depuis la réalisation de l’unité ouvrière, au congrès de Montpellier de 1902, la Section confédérale des Bourses du Travail, l’autre Section confédérale étant celle qui groupe les Fédérations nationales corporatives.
Les Fédérations corporatives sont constituées par des syndicats de même industrie ou de professions similaires. Pendant longtemps, il s’est élevé, au sein de la Confédération, des discussions au sujet du groupement fédéral par métier ou par industrie. Depuis le Congrès d’Amiens (octobre 1906), sans que soient éliminées les Fédérations de métier existantes, ne sont plus admises, à la Confédération, que les Fédérations d’industrie.
Les Fédérations corporatives rayonnent sur tout le pays, et, quoique leur action s’exerce dans un autre plan que celle des Bourses du Travail, elle est d’une importance aussi capitale. On peut dire que ces deux organismes se complètent et que, par leur soudure dans la Confédération, ils portent au plus haut degré de cohérence et d’efficacité le groupement ouvrier.
Si l’agglomérat syndical se bornait aux organismes locaux que sont les Bourses du Travail, l’horizon ouvrier se trouverait trop limité à la région et c’est aux frontières de leur corporation que seraient bornées, existant seules, les Fédérations corporatives. Ces deux formes de groupement se complètent donc et portent au maximum d’acuité la solidarité prolétarienne.
Les Fédérations corporatives, en servant de trait d’union aux syndicats épars sur la surface du territoire, leur donnent une nécessaire unité de vues et préparent l’unité d’action pour la lutte. Elles font éclater les différences de conditions de travail et entravent l’abaissement des salaires que vise à réaliser l’exploitation capitaliste, en s’installant dans les régions nouvelles où elle espère trouver des salariés ignorants et à bon marché. Dans les batailles sociales que sont les grèves, leur intervention est efficace, car, outre qu’elles peuvent faire le vide dans la localité en conflit, elles peuvent appuyer les travailleurs en lutte, en condensant en leur faveur l’effort solidaire de toute la corporation. Il est bien évident que, livré à lui-même, n’ayant à faire fonds que sur ses maigres ressources, un syndicat isolé aurait une puissance de résistance très limitée. Le groupement fédératif accroît cette puissance, la multiplie.
Les Fédérations corporatives ne sont pas, au point de vue organique, d’un type uniforme. La dominante est, toujours, le fédéralisme avec, à la base, l’autonomie pour le syndicat. Cependant, il est quelques fédérations, parmi les plus anciennes, où subsiste encore un centralisme qui aurait tendance à étouffer l’autonomie du syndicat ; mais ce sont là les vestiges d’un passé qui s’abolit sous la poussée de la conscience révolutionnaire.
La Fédération, à base essentiellement fédérale, est administrée par un Comité fédéral formé d’un délégué de chaque syndicat affilié. Ce délégué, toujours révocable par le syndicat dont il relève, reste donc, par correspondance, en contact permanent avec l’organisation qui le mandate ; de la sorte est apporté, au Comité fédéral, avec le plus de fidélité, l’esprit des divers syndicats. Les Fédérations de l’Alimentation, des Cuirs et Peaux, de la Métallurgie, etc., sont ainsi constituées.
Le type de la Fédération centraliste est donné par la Fédération du Livre ; elle est administrée par un Comité central, nommé pour plusieurs années, au scrutin de liste, par l’ensemble des fédérés. Il est inutile de montrer les inconvénients qui peuvent résulter d’une telle administration : le Comité central est un pouvoir qui ne relève quasiment de personne et il peut arriver qu’il ne représente pas l’esprit de la corporation.
Un autre mode de groupement fédératif est le Syndicat national, avec sections à la base, n’ayant qu’une autonomie très relative. Cette forme d’agrégation syndicale peut être tenue pour spéciale aux travailleurs relevant de l’État ou de grandes compagnies.
Les sections syndicales d’un Syndicat national ont une vie autonome infime. Les trois quarts des cotisations perçues sont centralisées au Syndicat, de sorte que la section, ne gardant pour elle qu’environ un quart, se trouve manquer de ressources et, diminuée de moyens d’actions, elle est obligée pour sa propagande, d’en appeler à l’intervention centrale.
Le Syndicat national est modelé sur l’organisation de l’État qu’il combat ; cette forme de groupement répond évidemment à des nécessités de cohésion qui résultent de l’organisation de l’État-Patron ; mais les travailleurs qui l’acceptent, s’ils ne consultaient que leurs préférences, pencheraient pour un mode de groupement plus autonome, plus fédératif.
Quelle que soit la diversité des types fédératifs, leur caractéristique est, à de rares exceptions près, un puissant souffle d’esprit fédéral. Le centralisme qui, en d’autres pays, tue l’initiative ouvrière et entrave l’autonomie du syndicat, répugne à la classe ouvrière française. Et c’est cet esprit d’autonomie et de fédéralisme — qui sera l’essence des sociétés économiques de l’avenir, — qui donne au syndicalisme français figure si profondément révolutionnaire.
Les ressources financières des fédérations sont diverses, provenant de cotisations qui oscillent en moyenne entre 10 et par membre et par mois. Cette faiblesse des cotisations s’explique par les besognes auxquelles fait face la Fédération : elles sont surtout de propagande et de résistance au patronat. Les services de mutualité, comme nous l’avons dit, sont très réduits : viaticum dans la plupart et, pour quelques fédérations, secours de chômage. Quant à l’appui donné aux grèves, au point de vue financier, il relève en majeure partie des initiatives de solidarité. Les organisations françaises n’ont pas la prétention de dresser leurs coffres-forts contre la puissance capitaliste ; aussi, tout en tenant compte de la nécessité qu’il y a de soutenir financièrement une grève, elles n’escomptent pas son succès que de fortes caisses.
La Fédération du Livre a, tant au point de vue financier que mutuelliste, physionomie à part. Sa cotisation est de par mois et par membre, et elle assure aux syndiqués : secours de chômage, viaticum, secours de maladie, secours de grève. Elle rappelle, tant par la forme que par l’esprit, les organisations anglaises, et, au surplus, l’autonomie de ses syndicats est très relative, leur action étant subordonnée au consentement de la Fédération.
La majeure partie des Fédérations publient un organe corporatif, dans la plupart des cas mensuel, et qui, le plus souvent, est servi gratuitement à tous les fédérés.
À des périodes déterminées, chaque Fédération tient un Congrès où s’examine l’œuvre accomplie, où se révisent les tendances et se manifeste l’orientation de l’agrégat syndical. Les Syndicats nationaux tiennent un congrès annuel, nécessité par la forme même de leur organisation centraliste ; quant à la plupart des Fédérations, elles organisent sinon un congrès tous les ans, au moins tous les deux ans. Seule la Fédération du Livre se borne à un congrès tous les cinq ans.
L’importance de ces assises ouvrières, pour la marche de la Fédération, est considérable. Là, se retrempe l’organisation, et la mise en contact des militants venus de tous les points du pays, renouvelle et vivifie leurs convictions, de même qu’à ce frottement disparaissent les résidus d’esprit particulariste.
Les Fédérations sont, actuellement, au nombre de 60 et les Syndicats nationaux de trois, groupant un minimum de ou sections syndicales. L’effectif fédéral, au point de vue du nombre de syndiqués que représente cet agglomérat serait, d’après les statistiques financières de la Confédération, de 205.000. Seulement il faut tenir compte que, pour des raisons diverses, au lieu de majorer leur effectif, les Fédérations ont tendance à cotiser pour un chiffre de fédérés moindre qu’il n’y a en réalité. Par conséquent, il faut tenir ce chiffre de 205.000 comme inférieur à la réalité.
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