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La Fin de Lucie Pellegrin

Paul Alexis · 1880 · Free in the US

148,948 words · about 10 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Alexis
Language
French
Published
1880
Length
148,948 words · about 10 h 26 min
Sections
53 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (53)
  1. Front matter under 1 min
  2. La Fin de Lucie Pellegrin about 2 min
  3. Texte entier about 36 min
  4. I about 1 min
  5. II about 2 min
  6. III about 2 min
  7. IV about 7 min
  8. V about 2 min
  9. VI about 1 min
  10. VII about 1 min
  11. VIII about 2 min
  12. IX about 1 min
  13. X about 4 min
  14. XI about 2 min
  15. XII about 7 min
  16. XIII about 3 min
  17. L’Infortune de Monsieur Fraque about 1 min
  18. Texte entier about 1 h 23 min
  19. I about 5 min
  20. II about 5 min
  21. III about 5 min
  22. IV about 4 min
  23. V about 3 min
  24. VI about 2 min
  25. VII about 5 min
  26. VIII about 6 min
  27. IX about 2 min
  28. X about 8 min
  29. XI about 9 min
  30. XII about 4 min
  31. XIII about 17 min
  32. XIV about 7 min
  33. Les Femmes du père Lefèvre about 1 min
  34. Texte entier about 1 h 11 min
  35. I about 19 min
  36. II about 21 min
  37. III about 31 min
  38. Journal de Monsieur Mure about 1 min
  39. Texte entier about 2 h 3 min
  40. I about 4 min
  41. II about 2 min
  42. III about 7 min
  43. IV about 8 min
  44. V about 7 min
  45. VI about 4 min
  46. VII about 3 min
  47. VIII about 8 min
  48. IX about 14 min
  49. X about 2 min
  50. XI about 13 min
  51. XII about 11 min
  52. XIII about 17 min
  53. XIV about 21 min

Continue:

Front matter

L’INFORTUNE DE MONSIEUR FRAQUE LES FEMMES DU PÈRE LEFÈVRE

À vous, mon ami, pour votre accueil fraternel, dès mon premier jour de Paris ; à vous, pour toutes les bonnes heures que nous avons passées depuis dans une communauté d’idées et de sentiments ; à vous, pour le soutien et pour le courage que m’ont apportés toutes vos œuvres ; à vous enfin, pour cet avenir que je rêve toujours à vos côtés et dans le triomphe certain de notre combat.

Paris, le Janvier 1880.

La Fin de Lucie Pellegrin

Si je m’étais décidé à donner aux quatre études composant ce volume un titre général, je n’en aurais pas pris d’autre que le suivant : « Tout ceci est arrivé. » Pour moi, la définition de l’Art est celle que Diderot avait empruntée à Bacon : Homo additus naturæ. L’entreprise littéraire de celui qui prétendrait tout tirer de son propre fond me paraît aussi incomplète, mais plus dénuée d’intérêt, que la tentative de celui qui se bornerait à « photographier » du réel sans y mettre du sien, sans rendre l’impression personnelle et unique de cette réalité vue à travers un tempérament.

Je place la Fin de Lucie Pellegrin au commencement, parce que c’est la plus ancienne de ces études. En 1874, à une époque difficile de mes débuts, j’allais manger quelquefois rue Germain-Pilon dans un restaurant infime, qui n’existe plus, où j’entendis un jour quatre « habituées » à une table voisine, tout en prenant leur café et en fumant leur cigarette, parler longuement d’une de leurs camarades, très lancée et très connue, qui se mourait de la poitrine. Leur conversation me frappa. Elles donnaient des détails tellement typiques qu’il me sembla que l’imagination d’un romancier de génie ne pourrait en trouver de plus poignants ni de plus vrais. Cette « Lucie » que je n’avais jamais vue, maintenant, avec ce que je venais d’entendre, elle était là devant mes yeux, réelle et vivante, inoubliable : une Manon du quartier Breda, bonne fille, un peu sotte, exploitée par son entourage, la fibre maternelle peu développée, toute au plaisir, attendrissante à l’approche de la mort, embellie sans doute par ma pitié d’une sorte de poésie maladive. Une des quatre « habituées » parla vaguement d’aller la voir une après-midi toutes ensemble. Ma part d’invention se borne donc à avoir supposé que la visite des quatre femmes eut réellement lieu à l’issue de leur conversation, et à m’être imaginé cette visite. Quand la véritable « Lucie » mourut, il n’y a pas très longtemps, la Fin de Lucie Pellegrin avait paru depuis dix-huit mois dans une feuille-de-chou littéraire.

I | II | III | IV | V | VI | VII

VIII | IX | X | XI | XII | XIII

Texte entier

Si je m’étais décidé à donner aux quatre études composant ce volume un titre général, je n’en aurais pas pris d’autre que le suivant : « Tout ceci est arrivé. » Pour moi, la définition de l’Art est celle que Diderot avait empruntée à Bacon : Homo additus naturæ. L’entreprise littéraire de celui qui prétendrait tout tirer de son propre fond me paraît aussi incomplète, mais plus dénuée d’intérêt, que la tentative de celui qui se bornerait à « photographier » du réel sans y mettre du sien, sans rendre l’impression personnelle et unique de cette réalité vue à travers un tempérament.

Je place la Fin de Lucie Pellegrin au commencement, parce que c’est la plus ancienne de ces études. En 1874, à une époque difficile de mes débuts, j’allais manger quelquefois rue Germain-Pilon dans un restaurant infime, qui n’existe plus, où j’entendis un jour quatre « habituées » à une table voisine, tout en prenant leur café et en fumant leur cigarette, parler longuement d’une de leurs camarades, très lancée et très connue, qui se mourait de la poitrine. Leur conversation me frappa. Elles donnaient des détails tellement typiques qu’il me sembla que l’imagination d’un romancier de génie ne pourrait en trouver de plus poignants ni de plus vrais. Cette « Lucie » que je n’avais jamais vue, maintenant, avec ce que je venais d’entendre, elle était là devant mes yeux, réelle et vivante, inoubliable : une Manon du quartier Breda, bonne fille, un peu sotte, exploitée par son entourage, la fibre maternelle peu développée, toute au plaisir, attendrissante à l’approche de la mort, embellie sans doute par ma pitié d’une sorte de poésie maladive. Une des quatre « habituées » parla vaguement d’aller la voir une après-midi toutes ensemble. Ma part d’invention se borne donc à avoir supposé que la visite des quatre femmes eut réellement lieu à l’issue de leur conversation, et à m’être imaginé cette visite. Quand la véritable « Lucie » mourut, il n’y a pas très longtemps, la Fin de Lucie Pellegrin avait paru depuis dix-huit mois dans une feuille-de-chou littéraire.

Chez Victor, « le gros Victor », le marchand de vins obèse du boulevard extérieur, dans le salon du fond, les habitués achevaient de déjeuner.

La grande Adèle faisait la sauce de son artichaut. Marie la frisée tournait son mazagran. Héloïse se roulait une cigarette. L’autre Adèle était en train de se tirer les cartes dans un vieux jeu graisseux, en mouillant à chaque instant le bout de son pouce avec la langue. , un homme grisonnant, en gilet de piqué blanc et en veste de velours jaunâtre, que les femmes appelaient tantôt « le tapissier », et tantôt « mon oncle », digérait en fumant, en buvant du . Assis près de la fenêtre, en bras de chemise, le garçon, Charles, lisait le Rappel.

On avait très chaud. Aucun souffle ne remuait les feuilles des plantes grimpantes, le long des fils de fer tendus dans la fenêtre. Les visages, comme la gorge et les bras nus des femmes, luisaient. Depuis un moment, personne n’avait rompu le silence. Dans la boutique, par la porte ouverte, on entendait piétiner lourdement autour du comptoir les pantoufles de Victor, servant des consommateurs. Des « À votre santé, mon brave ! » arrivaient, suivis d’un léger choc de verres. Puis, de temps en temps, ce n’était plus que le sautillement, sec et continu, de la bille du tourniquet.

— Pas ça, Miss !… Grande salope de Miss, veux-tu… ! menaça tout à coup la voix rauque de Victor.

Et, se tenant au rebord du comptoir, le marchand de vins allongea un coup de pied pour chasser la chienne, qui venait de pénétrer dans la boutique.

Peu effrayée, Miss fit un simple détour pour mettre son ventre de chienne pleine hors de l’atteinte du pied de Victor, s’arrêta devant la porte de la cuisine, flaira un instant les odeurs chaudes du fourneau ; puis, sans se presser, dédaigneuse, traînant les pattes avec la désinvolture d’une femme flânant en savates sur un trottoir, elle entra dans le salon du fond comme chez elle.

— Tiens, Miss ! s’écria la grande Adèle.

Et elle commença à attaquer son artichaut. Marie la frisée, qui portait son mazagran aux lèvres, s’interrompit afin de partager en deux avec les dents, pour la chienne, son second morceau de sucre. L’autre Adèle, profondément absorbée, resta le nez baissé sur ses cartes. Quant à Héloïse, elle avait déjà posé sa cigarette allumée sur le bord d’une assiette, et attiré la chienne à elle.

— Ma belle, tu vas avoir des petits, disait-elle affectueusement.

Et elle caressait Miss à deux mains. Le bête se laissait faire, allongeant le cou et baissant ses oreilles pelées, se laissant aussi toucher les flancs, où le poil roux, par larges plaques, manquait. Héloïse faisait mine de l’embrasser sur le museau, lui prenant la tête qu’elle gardait sur les genoux sans crainte de salir sa robe neuve de toile bleue à pois blancs.

Victor parut, remplissant la porte de son torse énorme en veston blanc de cuisinier, un balai à la main pour chasser la chienne. Mais la grande Adèle, sans lâcher sa feuille d’artichaut trempée de sauce, lui saisit vivement le bras.

— Voulez-vous la laisser !

— Elle ne vous a rien fait peut-être !

— C’est la chienne à la Pellegrin, vous le savez aussi bien qu’un autre.

Devant ces exclamations simultanées, Victor se retira en haussant les épaules. Son départ fut salué de longs et bruyants éclats de rire qui triomphaient. L’autre Adèle, qui venait enfin de trouver accouplés un valet de cœur et un dix de trèfle, daigna relever la tête et sourire de sa lèvre mince. et Charles riaient aussi. Miss remuait joyeusement la queue.

Tout à coup, ce fut la grande Adèle qui cessa la première de rire.

— J’y songe : Chochotte le disait hier soir au Rat-Mort… Le docteur craignait que Lucie Pellegrin ne passât pas la nuit.

— Alors, elle est peut-être morte, fit observer Marie la frisée.

Il y eut un silence.

— Dis-nous ça, toi, ma pauvre Miss ? demanda Héloïse qui tenait encore la chienne embrassée.

Il y eut un nouveau silence. On entendit la voix glapissante de Victor envoyant le garçon chercher du vin à la cave. Puis, il fut longuement question de Lucie Pellegrin.

— Si elle est morte, moi, je ne la plains pas, commença la grande Adèle. Celle-là a assez usé et abusé de la vie.

— Oui, dit Marie la frisée, elle en a mangé, de l’argent.

— Si elle en a mangé ! reprit la grande Adèle, en s’animant. Moi qui vous parle, je lui ai vu sur le corps pour trente mille francs de diamants… Elle a eu chevaux et voiture, à elle… et deux maisons à Batignolles.

L’autre Adèle, débarquée de Nancy depuis quelques semaines, ouvrait de grands yeux. La grande Adèle ajouta :

— Tout le monde sait et vous dira que Lucie Pellegrin a été riche… mais là, une vraie fortune… dans les deux cent mille francs placés chez le notaire.

La grande bouche de l’autre Adèle fit une moue qui voulait être dédaigneuse. Puis, baissant un peu le front, un front d’un blanc jaunâtre, déjà ridé, elle dit entre les dents d’un air distrait :

— Je n’aurais pas cru à la voir, quand on me l’a montrée cet hiver, à l’Élysée…

— Cet hiver, répondit Marie la frisée, mais elle était déjà perdue, cet hiver. Et savez-vous ce qui a perdu la Pellegrin ? Ce sont les…

Elle lâcha un mot ordurier et technique.

— Et aussi les femmes, compléta la grande Adèle, en donnant au mot « femmes » une intention particulière.

, qui ne disait rien, mais qui était tout oreilles, sortit alors de la bouche le cigare qu’il fumait. Toute sa grosse lèvre inférieure, épaisse et tombante, frémissait d’un rire gras.

— Vieux voluptueux de mon oncle ! lui jeta Marie la frisée ; nous t’en faisons boire du lait, dis ?… Et toi, c’est tout ce que tu payes ? Nous avons une soif, le tapissier !

Héloïse cependant avait fini par prendre Miss sur les genoux. Après avoir fait manger à la chienne ce qu’elle avait laissé de son beefsteack trop dur, elle lui présentait son verre rempli d’eau. Miss altérée buvait avidement.

« Mon oncle » s’éclipsa pour ne pas payer de la bière.

Restées seules, et ne songeant plus à leur soif, les quatre femmes maintenant fumaient chacune leur cigarette. Sur une chaise, à côté d’Héloïse, Miss couchée sommeillait. Le garçon était déjà venu desservir les tables, sur lesquelles il n’y avait plus que les carafes, la moutarde près du pyrophore plein d’allumettes, des verres propres retournés, et les serviettes encore dépliées à côté de leurs ronds en étain. Puis Charles était allé remplacer au comptoir le gros Victor qui devait faire sa sieste.

Les deux Adèle, Marie la frisée et Héloïse parlaient encore de Lucie Pellegrin. Dans la nonchalance de leur digestion, dans l’accablement de l’après-midi de juin, au fond de l’étroite arrière-salle où leur désœuvrement, qui se sentait chez lui, s’acoquinait parfois du déjeuner jusqu’au dîner, elles en parlaient tout doucement, entre elles, en bonnes amies qui trouvent du charme à échanger leurs impressions et à remuer des souvenirs.

Cette Lucie Pellegrin, que l’autre Adèle n’avait vue que deux ou trois fois, Héloïse et Marie la frisée la savaient par cœur, comme toutes les habituées de l’Élysée-Montmartre, de la Reine-Blanche, de la Boule-Noire, du Château-Rouge ; mais c’était la grande Adèle qui en savait le plus sur son compte, elle qui se disait du même quartier, de la même rue, qui avait connu Lucie « honnête », qui l’avait vue « débuter », qui en huit ans l’avait plus de vingt fois perdue de vue et retrouvée, enfin avec laquelle elle se trouvait en froid, depuis un an, « sans se souvenir au juste pourquoi. » Cette Lucie Pellegrin, toutes trois se plaisaient à la raconter, à l’expliquer, à la discuter pour leur nouvelle camarade, pour la femme de province devenue depuis peu une femme de Paris.

Il fut d’abord question de sa beauté. L’autre Adèle, une de ces filles qui jettent à tout propos dans la conversation un : « Moi, je sais que je ne suis pas ceci, que je ne suis pas cela ! » contraint et pincé, mais qui ne reconnaissent pas volontiers une supériorité chez les autres, disait :

— C’est comme aussi on me l’avait donnée pour si jolie !… Moi je n’ai guère trouvé…

Il ne fallait pas dire que Lucie Pellegrin n’était pas jolie, se récrièrent les trois femmes. C’était tout ce qu’on voudrait, une sotte, une sans cœur, une rouleuse, mais elle était belle. Sans l’admirable régularité de son visage, d’où lui serait venue sa réputation ?

— Elle a eu de la chance ! objectait l’autre Adèle.

— Sans doute qu’elle en a eu, dit Héloïse. Mais qui de nous n’en a pas, un soir ou l’autre, de la chance ? Seulement ça ne dure pas. Et pour Lucie Pellegrin, la chance durait, voilà… C’était donc plus que de la chance.

— À Bullier, dit Marie la frisée, à Tivoli-Vauxhall, à Valentino, à Mabille, elle était aussi connue qu’au bal du Chalet, aux Batignolles. Si elle soupait chez Peters, comme si elle allait, à minuit, manger une choucroute à Montmartre, chez la mère Bontard : Voici la Pellegrin ! disait-on ; et chacun se retournait.

— Avec de la toilette, aussi… persistait l’autre Adèle. Si l’on avait chacune des cent mille balles…

— Mais pour y arriver à cette toilette, reprit la grande Adèle. Elle ne l’a pas toujours eue, que diable !… Elle est née vers le bas de l’avenue de Saint-Ouen, dans une ruelle de chiffonniers, près des fortifications. Ses parents, qui dormaient pendant le jour, l’envoyaient aux carrières de Montmartre, ramasser au milieu des décombres du verre cassé, des débris de bois, jusqu’à de la poussière de charbon. Toutes les après-midi, moi, qui demeurais rue Marcadet, je la voyais passer portant son grand panier, pieds nus, avec une bande de petits ravageurs de son âge. Quelquefois, par une longue fente, son jupon laissait voir toute sa pauvre cuisse maigre. Avec ça, elle était d’un joli !… Et c’est elle qui vous a commencé de bonne heure… Sa mère, qui se promenait toute la nuit, la lanterne à la main, sous son cachemire d’osier, ne pouvait guère la surveiller ; avant quinze ans, Lucie découchait déjà. Mais plus fort que ça, à onze ans… et elle me l’a vingt fois raconté… un jour, par un de ces temps couverts où il fait nuit de bonne heure, s’étant attardée au milieu des carrières de Montmartre pour remplir son panier, Lucie, à onze ans, — entendez-vous bien, à onze ans ! — fut prise par un maraudeur de carrières de mauvaise mine, derrière un vieux tombereau disloqué qui se trouvait là, les deux bras levés dans le ciel…

Une triple exclamation interrompit la grande Adèle.

— Oh ! faisait simplement la jeune Héloïse.

— Les hommes ! ajoutait Marie la frisée.

— Ces cochons d’hommes ! renchérissait de sa grande bouche l’autre Adèle.

Depuis un moment, Marie la frisée éprouvait comme une démangeaison de raconter à son tour.

— Moi, sans la connaître d’aussi loin, je la voyais tous les dimanches, après midi, au petit bal du Moulin-de-la-Galette. Elle venait en cheveux. Elle était dans ses dix-neuf ou vingt ans, et végétait alors dans les hôtels garnis. Elle vous avait une modeste confection de vingt-neuf francs cinquante, toujours la même, violette, qu’il me semble voir encore : deux petits volants plats sur la jupe, et ça lui pinçait sa taille de rien du tout, et ça luisait aux deux épaules. Là dedans, Lucie Pellegrin, si distinguée depuis, avait un air timide et godiche. Elle dansait et riait beaucoup, entourée de toute une bande de jeunes calicots, qui s’appelaient entre eux « les gouapeurs », et qui lui payaient des bocks, de la galette et les balançoires. Souvent, la veille, elle s’était mise au lit sans dîner…

— Et c’est avec cette femme-là, dit dédaigneusement l’autre Adèle, qu’aurait couché le roi des Belges !

Puis, comme on se mit à rire aux éclats, interdite, de peur d’avoir lâché quelque bêtise, elle ajoutait :

— Vous savez, c’est ce qu’on m’a dit… je ne fais que répéter…

La grande Adèle, qui avait ri plus fort que les autres, redevint tout à coup sérieuse, et, jetant son bout de cigarette, déplaçant un peu sa chaise pour se mettre en face de l’autre Adèle, elle reprit la parole :

— Voici le fin mot sur cette bonne histoire du roi, qu’un tas d’imbéciles ont avalée bel et bien, et qui a fait la fortune de la Pellegrin. Elle a toujours été elle-même une gobeuse, en même temps très vaine et très facile à tromper.

— Cette horreur de Chochotte en sait quelque chose, interrompit Marie la frisée, et tant d’autres… sans compter les hommes…

— Et celui-ci donc ! chuchota d’un air mystérieux Héloïse, en se penchant par-dessus Miss endormie sur une chaise, pour voir si le gros Victor n’était pas revenu au comptoir.

— Alors, continua la grande Adèle, une après-midi, dans le passage de l’Opéra, ou elle attendait, je crois, la fin d’une averse pour remonter aux Batignolles, elle fit la connaissance d’un étranger. Le lendemain matin, elle montrait à tout le monde un billet de cent francs, très émue, très montée, racontant qu’elle avait couché au Grand-Hôtel avec le roi des Belges, de passage à Paris, incognito. Cela dura trois semaines. Elle vous regardait du haut de sa grandeur ; elle s’était acheté sa première robe de soie, chez une marchande à la toilette, à crédit. Elle portait des gants. On ne la voyait plus qu’en sapin, et elle recouchait tous les deux soirs au Grand-Hôtel avec « le roi », son amant. Le lendemain du départ du roi, Lucie Pellegrin disait à qui voulait l’entendre qu’à la gare du Nord, avant de monter en wagon, « le roi des Belges » lui avait demandé si elle préférait recevoir de Bruxelles une traite de trente mille francs sur Rothschild ou une rivière de diamants, et qu’elle lui avait répondu : « Sire, je ne me vends pas et n’accepterai jamais qu’un souvenir de Votre Majesté… » Elle attendit longtemps, vous pensez bien ; puis, quand elle comprit enfin qu’on lui avait monté le coup, elle s’était montrée trop crédule et trop vaniteuse pour oser en convenir. La crainte du ridicule la força d’aller toujours de l’avant, et le plus curieux, c’est que le canard passa à merveille. Elle trouvait du crédit ; des photographes la prirent dans toutes les poses pour leurs collections d’actrices et de célébrités ; elle était lancée. Elle finit par pouvoir s’acheter elle-même sa « rivière »… son souvenir du roi des Belges.

Et la grande Adèle se tut, se mit à plier soigneusement sa serviette pour la passer dans le rond en étain, sur lequel était gravé, à la pointe du couteau, un grand A.

Marie la frisée se leva, secoua les miettes de pain qui avaient pu tomber sur sa jupe, puis se rassit. Héloïse caressa légèrement la tête de Miss, qui dormait toujours. L’autre Adèle seule desserra les lèvres :

— Les hommes sont bien bêtes…

Elle n’en dit pas plus. Et, dans l’arrière-salle de chez Victor, il y eut un moment de grand silence. Ces quatre femmes, à la pensée de la fortune bizarre, soudaine, inespérée, de Lucie Pellegrin, restaient confondues et éblouies, comme devant un bouquet magique de feu d’artifice.

— Charles, qu’est-ce que je dois ?… J’ai un demi-setier, un poulet, une salade, une fraise, deux sous de pain et un café…

Debout toutes les quatre devant le comptoir, elles faisaient leur addition. Celles qui ne payaient pas, jouissant chez Victor du crédit d’une ou deux semaines, serraient l’addition dans leur porte-monnaie vide. Puis, elles ne se décidaient pas encore à partir. Héloïse se plaignait à Charles de la dureté immangeable de son beefsteack. Marie la frisée, qui avait pris le Rappel, cherchait des assassinats et des suicides au milieu de la prose des derniers romantiques. Les deux Adèle jouaient au tourniquet des petits verres que, toujours quittes à la fin, elles ne consommaient jamais.

Enfin, elles s’étaient arrachées de chez Victor. À quelques pas de la porte, sur toute la largeur du trottoir déjà à l’ombre, elles se tenaient debout, hésitant encore à se quitter, lorsque Miss, qu’elles avaient laissée endormie sur sa chaise, sortit à son tour de chez le marchand de vins. De son gros ventre, balayant presque le macadam, avec sa démarche accablée de chienne qui va mettre bas. Miss vint les rejoindre, en remuant la queue.

— Pauvre Miss, fit Héloïse, tu ne veux pas qu’on s’en aille sans toi, dis !

C’est en revoyant ainsi la chienne de Lucie Pellegrin, qu’une vague pitié, — qui les fit soudain se baisser toutes ensemble, pour caresser Miss, au milieu du trottoir, — remonta de la chienne vers sa maîtresse. Elles en reparlèrent. La Pellegrin devait décidément être morte, puisque Miss se traînait ainsi comme une âme en peine.

Tout à coup, la grande Adèle fit une découverte.

— Miss n’a plus son collier… vous savez, son collier avec une L et un P en argent ?

Alors elles se regardèrent toutes quatre.

— Ce n’est qu’à deux pas… la rue Frochot… insinua Héloïse.

Chacune avait compris, et consentait tacitement.

— Viens, Miss, dit seulement la grande Adèle.

Et elles se mirent en route avec la chienne.

— Si elle est morte, ajouta en marchant l’autre Adèle, qui sait ? on nous la laissera peut-être voir.

Elles arrivaient déjà place Pigalle. Leurs yeux luisaient de curiosité.

Devant le café du Rat-Mort, la grande Adèle hâtait le pas.

— Venez vite, je crois apercevoir au fond cette horreur de Chochotte jouant aux cartes. Tournons le coin ; elle nous espionnerait.

Elles étaient rue Frochot.

Les quatre fenêtres du premier au-dessus de l’entresol ne laissaient rien deviner à travers les petits rideaux de mousseline brodée. Un fauteuil restait vide, au soleil, sur le large balcon faisant saillie. Par la porte de la rue ouverte, pouvait entrer qui voulait.

— Madame Printemps ! appela en vain Marie la frisée, en tapant aux carreaux de la concierge, madame Printemps !

Madame Printemps n’était sans doute pas loin. Son étui à lunettes se trouvait sur la table, à côté du panier de petits pois qu’elle avait commencé d’écosser. On entra dans sa loge pour l’attendre. Miss se coucha sur son divan sans façons. Héloïse lui écossa ses petits pois. Marie la frisée se posa sur le nez ses lunettes. Cependant madame Printemps ne revenait plus.

La grande Adèle perdit patience la première.

— Bah ! allons tout de suite sonner là-haut… Morte ou non, que diable ! on nous ouvrira, et j’ai un prétexte… Nous lui rapportons la chienne qui est venue s’égarer chez Victor.

Et prenant Miss dans les bras, comme elle aurait porté un enfant, elle monta la première. Les autres suivaient une à une, la main à la rampe. Le bruit de leurs pas s’étouffait sur le tapis tendu de marche en marche, où le pied maigre de Lucie Pellegrin ne se poserait peut-être plus. À l’entresol, un mot de Marie la frisée, qui venait la dernière, leur parut très drôle :

— Mes enfants, quelle procession !

Elles montaient en contenant de moins en moins leur fou rire, elles allaient éclater bruyamment, quand tout à coup, de la main, la grande Adèle leur fit signe de se taire. La porte de l’appartement de Lucie Pellegrin était grande ouverte.

Dans l’antichambre, où il n’y avait personne, on eût dit qu’il s’agissait d’un départ. Au milieu du sens dessus dessous général, parmi toute sorte de cartons vides traînant à terre et sur les chaises, se trouvaient deux énormes malles à coins de cuivre et à clous dorés.

— Tiens ! fit avec surprise la grande Adèle, est-ce qu’elle irait aux bains de mer ?

Mais les deux élégantes malles, cette année, au lieu de leur cargaison légère de toilettes de plage, étaient bourrées d’un pêle-mêle d’objets qui soulevaient les couvercles, de nippes dont les bouts pendaient. Il s’agissait sans doute de quelque plus long voyage que celui de Dieppe ou de Trouville. Des gravures encadrées avaient même été enlevées de leur clou.

— On dirait plutôt un déménagement, remarqua Marie la frisée.

Par la porte ouverte de la cuisine, on retrouvait le même désarroi autour du fourneau éteint dont les cendres coulaient. Quelque chose d’extraordinaire avait bouleversé jusqu’à la vaisselle, jonché le carreau d’assiettes sales, de vieux os de poulet, d’épluchures, de bouteilles de Champagne vides.

Et elles restaient toutes quatre indécises, se consultant du regard, n’osant trop ni sonner, ni entrer. À la fin, la grande Adèle, toujours Miss au bras, se décida à écarter une malle pour aller frapper à la porte du salon. Puis, elles sonnèrent et frappèrent en même temps. Miss poussait de légers jappements.

— Tant pis, dit la grande Adèle, moi j’ouvre.

Et elle tourna le bouton d’ivoire de la porte du salon.

Elles entrèrent une à une, sur la pointe du pied, n’ayant plus envie de rire. Le confortable du salon, où les persiennes fermées des deux fenêtres mettaient un demi-jour d’église, leur inspirait une sorte de recueillement. Le piano était ouvert, avec de la musique étalée sur le pupitre. Des cartes de visite, de tout format et de diverses couleurs, semaient négligemment le tapis du guéridon. Au fond d’une grande glace ovale penchée, se reflétait le divan, où une robe de satin bleu ciel à longue traîne, étalée avec les dentelles pendantes des manches, semblait là une femme de Mabille vautrée.

Puis, leurs yeux, s’accoutumant à la demi-obscurité, distinguèrent des particularités. Il n’y avait plus de grands rideaux aux fenêtres. Héloïse fit remarquer d’un geste les plantes de la jardinière qu’on avait laissé mourir. Marie la frisée, qui venait de passer l’index sur le palissandre d’un meuble, montra son doigt blanc de poussière avec un sourire qui signifiait : « Il y a bien quinze jours qu’on n’a plus nettoyé ici ! » Et ce fut surtout la grande Adèle qui, dans sa surprise de ce qu’elle découvrit, chuchota tout bas :

— Plus de garniture de cheminée, voyez… on a enlevé la pendule et les candélabres.

Cependant, la porte de la chambre de Lucie Pellegrin était entre-bâillée. Elles prêtaient l’oreille.

— Lucie, Lucie ! appela doucement la grande Adèle.

Elles toussèrent à plusieurs reprises.

— Y a-t-il quelqu’un ? dit plus haut Marie la frisée.

Elles frappèrent deux ou trois petits coups discrets.

Enfin elles se décidèrent à pousser la porte. Et la chambre leur sembla déserte comme la pièce d’entrée, comme la cuisine, comme le salon, comme tout l’appartement, comme la loge de madame Printemps. Elles tendaient avidement le cou, leurs regards pénétraient jusqu’à l’alcôve maintenant, et l’alcôve aussi devait être vide. Elles n’entendaient que le bruit de leur respiration. Lucie Pellegrin n’était sans doute plus là, à moins qu’elles ne la retrouvassent morte dans ce lit enfoncé sous des rideaux bleus, dont elles n’osaient pas encore approcher.

Miss, que la grande Adèle venait de déposer à terre, se dirigea d’un bond vers le lit, sauta sur l’édredon, s’y coucha.

Tout à coup, l’édredon fut soulevé, et l’on entendit comme le déchirement mouillé de l’intérieur d’une poitrine. Éveillée de son profond sommeil par une quinte étouffante, Lucie Pellegrin vomissait le sang.

Sa petite main blanche, affaiblie, ne retrouvait plus le mouchoir roulé sous l’oreiller. On eût dit qu’elle venait de manger des cerises, pour avoir ainsi barbouillé de jus ses lèvres pâles, jusqu’à son menton tout aminci. Un tiède filet rouge lui coulait même sur le sein, éclaboussant de rose vif le voluptueux devant de chemise garni de dentelles. Et de sa voix déchirée, elle appelait :

— Madame Printemps, ma tisane, je veux ma tisane !… Oh ! cette madame Printemps !

La grande Adèle était maintenant au chevet de la malade.

— As-tu besoin de quelque chose, Lucie ? Je suis là, moi, tu sais bien : Adèle…

Et, comme le pâle sourire de Lucie Pellegrin la reconnaissait :

— Voici, ajouta-t-elle en s’effaçant pour laisser voir les autres femmes, ta concierge n’y était pas, nous avons trouvé tout ouvert, et nous sommes entrées, ces deux-ci que tu connais, une de nos amies et moi… Nous te ramenions Miss qui nous est arrivée sans collier, pendant que nous déjeunions chez Victor.

— Vous savez que votre Miss va accoucher, ajouta Héloïse. Et vous, comment ça va-t-il ?

— Comme vous voyez, voulut répondre Lucie Pellegrin.

Mais sa mauvaise toux lui étrangla la voix, et un nouveau flot de sang lui monta à la gorge.

Toutes s’empressaient. Héloïse lui retrouvait son mouchoir. La grande Adèle, lui passant les bras autour de la taille, la tenait penchée au-dessus d’une spacieuse cuvette en faïence anglaise, que Marie la frisée était allée chercher en courant dans le cabinet de toilette. Goutte à goutte, en rosée écarlate et chaude, le sang de Lucie Pellegrin descendait lentement sur les fleurs et les feuillages bleus de la faïence. Et la grande Adèle la sentait peser si peu, qu’elle croyait ne plus avoir dans les bras que le corps de cette petite Lucie chétive et en haillons qui, autrefois, descendait à moitié nue des carrières de Montmartre, par la rue Marcadet. Avec toutes sortes de précautions, elle replaça ensuite la poitrinaire sur l’oreiller. L’autre Adèle, qui avait trouvé la tisane sur la table, s’avançait, une tasse à la main, en remuant le sucre.

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