La cinquiesme journée
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uant le matin fut venu, Madame Oisille leur prépara ung desjuner spirituel d’un si bon goust, qu’il estoyt suffisant pour fortiffier le corps & l’esperit ; où toute la compaignie fut fort attentive, en sorte qu’il leur sembloyt bien jamays n’avoir oy sermon qui leur proffitast tant, &, quant ilz ouyrent sonner le dernier coup de la messe, s’alèrent exercer à la contemplation des sainctz propos qu’ilz avoient entenduz.
Après la messe oïe & s’estre ung peu pourmenez, se meirent à table, promectans la Journée présente debvoir estre aussi belle que nulle des passées, & leur dist qu’il vouldroit que le pont demorast encores ung mois à faire, pour le plaisir qu’il prenoyt à la bonne chère qu’ilz faisoient ; mais l’Abbé de céans y faisoyt faire bonne dilligence, car ce n’estoit pas sa consolation de vivre entre tant de gens de bien, en la présence desquelz n’osoyt faire venir ses pèlerines accoustumées.
Et, quant ilz se furent reposez quelque temps après disné, retournèrent à leur passe temps accoustumé. Après que chacun eut prins son siège au pré, demandèrent à Parlamente à qui elle donnoyt sa voix.
« Il me semble, » dist elle, « que Saffredent sçaura bien commencer ceste Journée, car je luy voys le visaige qui n’a poinct d’envye de nous faire pleurer.
— Vous serez doncq bien cruelles, mes Dames, » dist Saffredent, « si vous n’avez pitié d’un Cordelier dont je vous voys compter l’histoire, &, encores que par celles que aucuns d’entre nous ont cy devant faictes des Religieux vous pourriez penser que sont cas advenus aux pauvres Damoiselles dont la facilité de l’exécution a faict sans crainte commencer l’entreprise, mais affin que vous congnoissiez que l’aveuglement de leur folle concupiscence leur oste toute craincte & prudente considération, je vous en compteray d’un qui advint en Flandres.
’année que Madame Marguerite d’Autriche vint à Cambray de la part de l’Empereur, son nepveu, pour traicter la paix entre luy & le Roy très Crestien, de la part duquel se trouva sa mère Madame Loïse de Savoye ; & estoyt en la compaignye de ladicte Dame Marguerite la Contesse d’Aiguemont, qui emporta en ceste compaignye le bruict d’estre la plus belle de toutes les Flamandes.
Au retour de ceste grande assemblée, s’en retourna la Contesse d’Aiguemont en sa maison &, le temps des Adventz venu, envoya en ung de Cordeliers demander ung Prescheur suffisant & homme de bien, tant pour prescher que pour confesser elle & toute sa maison. Le Gardien sercha le plus cru digne qu’il eût de faire tel office, pour les grands biens qu’ilz recepvoient de la Maison d’Aiguemont & de celle de Fiennes, dont elle estoyt.
Comme ceulx qui sur tous autres Religieux desiroient gaingner la bonne estime & amityé des grandes Maisons, envoyèrent ung Prédicateur le plus apparent de leur Couvent, lequel tout le long des Adventz feit très bien son debvoir & avoyt la Contesse grand contentement de luy.
La nuyct de Noël, que la Contesse vouloit recepvoir son Créateur, feyt venir son Confesseur &, après s’estre confessée en une chappelle bien fermée, laissa le lieu à sa Dame d’honneur, laquelle, après soy estre confessée, envoya sa fille passer par les mains de ce bon Confesseur. Et, après qu’elle eut tout dict ce qu’elle sçavoyt, congneut le beau Père quelque chose de son secret, qui luy donna envye & hardiesse de luy bailler une pénitence non accoustumée, & luy dist :
« Ma fille, voz péchez sont si grandz que pour y satisfaire je vous baille en pénitence de porter ma corde sur vostre chair toute nue. »
La fille, qui ne luy vouloyt désobéyr, luy dist :
« Baillez la moy, mon Père, & je ne fauldray de la porter.
— Ma fille, » dist le beau Père, « il ne seroyt pas bon de vostre main. Il fault que les myennes propres, dont vous debvez avoir l’absolution, la vous ayent premièrement seincte ; puis après vous serez absoulte de tous voz péchez. »
La fille en pleurant respond qu’elle n’en feroit rien.
« Comment ? » dist le Confesseur. « Estes vous une héréticque, qui refusez les pénitences selon que Dieu & nostre mère saincte Eglise l’ont ordonné ?
— Je use de la confession, » dist la fille, « comme l’Eglise le commande, & veulx bien recepvoir l’absolution & faire la pénitence, mais je ne veulx poinct que vous y mectiez les mains ; car en ceste sorte je refuse vostre pénitence.
— Par ainsy, » dist le Confesseur, « ne vous puis je donner l’absolution. »
La Damoiselle se leva de devant luy, ayant la conscience bien troublée, car elle estoyt si jeune qu’elle avoyt paour d’avoir failli au refuz qu’elle avoyt faict au beau Père.
Quant ce vint après la messe que la Contesse d’Aiguemont reçut le corpus Domini, la Dame d’honneur, voulant aller après, demanda à sa fille si elle estoit preste. La fille en pleurant dist qu’elle n’estoit poinct confessée :
« Et qu’avez vous tant faict avecq ce Prescheur ? » dist la mère.
— Rien, dist la fille, « car, refusant la pénitence qu’il m’a baillée, m’a refusé aussi l’absolution. »
La mère s’enquist saigement & congneut l’estrange façon de pénitence que le beau Père vouloit donner à sa fille &, après l’avoir faict confesser à ung aultre, reçeurent toutes ensemble. Et, retournée la Contesse de l’église, la Dame d’honneur luy feit la plaincte du Prescheur, dont elle fut bien marrie & estonnée, veue la bonne oppinion qu’elle avoyt de luy, mais son courroux ne la peult garder qu’elle n’eût bien envie de rire, vu la nouveleté de la pénitence.
Si est ce que le rire n’empescha pas aussy qu’elle ne le feit prendre & battre en sa cuisine, où à force de verges il confessa la verité, & après elle l’envoya piedz & mains liez à son Gardien, le priant que une aultre fois il baillast commission à plus gens de bien de prescher la parolle de Dieu.
« Regardez, mes Dames, si en une maison si honnorable ilz n’ont poinct de paour de déclairer leurs follies, qu’ilz peuvent faire aux pauvres lieux où ilz vont faire leurs questes, où les occasions leur sont presentées si facilles que c’est miracle quant ils eschappent sans scandalle, qui me faict vous prier, mes Dames, de tourner vostre mauvaise estime en compassion, & pensez que celluy qui aveugle les Cordeliers n’espargne pas les Dames quant il le trouve à propos.
— Vrayement, » dist Oisille, « voylà ung bien meschant Cordelier. Estre Religieux, Prestre & Prédicateur, & user de telle villenye, au jour de Noël, en l’église & soubz le manteau de confession, qui sont toutes circonstances qui aggravent le péché.
— Il semble à vous oyr parler, » dist Hircan, « que les Cordeliers doibvent estre Anges ou plus saiges que les aultres ? Mais vous en avez tant oy d’exemples que vous les debvez penser beaucoup pires, & il me semble que cestuy cy est bien à excuser, se trouvant tout seul de nuyct enfermé avecq une belle fille.
— Voyre, » dist Oisille, « mais c’estoyt la nuyct de Noël.
— Et voylà qui augmente son excuse, » dist Simontault, « car, tenant la place de Joseph auprès d’une belle vierge, il voulloyt essayer à faire ung petit enfant pour jouer au vif le mistère de la Nativité.
— Vrayement, » dist Parlamente, « s’il eust pensé à Joseph & à la Vierge Marie, il n’eut pas eu la volunté si meschante. Toutesfois c’estoyt ung homme de mauvais vouloir, veu que pour si peu d’occasion il faisoyt une si meschante entreprinse.
— Il me semble, » dist Oisille, « que la Contesse en feyt si bonne punition que ses compaignons y povoient prendre exemple.
— Mais assavoir mon, » dist Nomerfide, « si elle fit bien de scandaliser ainsy son prochain & s’il eut pas myeulx vallu qu’elle luy eust remonstré ses faultes doulcement que de divulguer ainsy son prochain.
— Je croy, » dist Geburon, « que ce eust esté bien faict, car il est commandé de corriger nostre prochain entre nous & luy avant que le dire à personne ny à l’église. Aussy, depuis que ung homme est eshonté, à grand peyne jamais se peult il amender parce que la honte retire autant de gens de péché que la conscience.
— Je croy, » dist Parlamente, « que envers chacun se doibt user le conseil de l’Evangille sinon envers ceulx qui la preschent & font le contraire, car il ne fault poinct craindre à scandalizer ceulx qui scandalizent tout le monde, & me semble que c’est grand mérite de les faire congnoistre telz qu’ilz sont, afin que nous ne prenons pas ung doublet pour ung bon rubis. Mais à qui donnera Saffredent sa voix ?
— Puisque vous le demandez, ce sera à vous mesmes », dist Saffredent, « à qui nul d’entendement ne la doibt refuser.
— Or, puisque vous me la donnez, je vous en voys compter une dont je puis servir de tesmoing, & j’ay toujours oy dire que, tant plus la vertu est en ung subject débille & foible assailly de son très fort & puissant contraire, c’est à l’heure qu’elle est plus louable & se monstre mieulx telle qu’elle est ; car, si le fort se défend du fort, ce n’est chose esmerveillable, mais, si le foible en a victoire, il en a gloire de tout le monde. Pour congnoistre les personnes dont je veulx parler, il me semble que je feroys tort à la vertu, que j’ay veu cachée soubz ung si pauvre vestement que nul n’en tenoyt compte, si je ne parlois de celle par laquelle ont esté faictz des actes si honnestes, qui me contrainct le vous racompter :
n une des meilleures Villes de Touraine demouroyt ung Seigneur de grande & bonne Maison, lequel y avoyt esté nourry de sa grande jeunesse. Des perfections, graces, beaulté & grandes vertuz de ce jeune Prince ne vous en diray aultre chose, sinon que en son temps ne trouva jamays son pareil. Estant en l’aage de quinze ans, il prenoyt plus de plaisir à courir & chasser que non pas regarder les belles Dames.
Un jour, estant en une église, regarda une jeune fille laquelle avoyt aultresfois en son enffance esté nourrye au Chasteau où il demeuroyt, &, après la mort de sa mère, son père se remaria, par quoy elle se retira en Poictou avecq son frère. Ceste fille, qui avoyt nom Françoise, avoyt une seur bastarde que son père aymoit très fort & la maria en ung Sommelier d’Eschansonnerye de ce jeune Prince, dont elle tint aussi grand estat que nul de sa Maison. Le père vint à morir & laissa pour le partage de Françoise ce qu’il tenoyt auprès de ceste bonne ville, par quoy, après qu’il fut mort, elle se retira où estoit son bien &, à cause qu’elle estoyt à marier & jeune de seize ans, ne se vouloyt tenir seulle en ceste maison, mais se mist en pension chez sa sœur la Sommelière.
Le jeune Prince, voiant ceste fille assez belle pour une claire brune & d’une grace qui passoit celle de son estat, car elle sembloyt mieulx Gentil femme ou Princesse que Bourgeoise, il la regarda longuement. Luy, qui jamais encor n’avoyt aymé, sentyt en son cueur ung plaisir non accoustumé &, quant il fut retourné en sa chambre, s’enquist de celle qu’il avoyt vue en l’église & recongneut que aultresfois en sa jeunesse estoit elle allée au Chasteau jouer aux poupines avecq sa seur, à laquelle il la feyt recongnoistre. Sa seur l’envoya quérir & luy feit fort bonne chère, la priant de la venir souvent veoir, ce qu’elle faisoyt quant il y avoyt quelques nopces ou assemblée, où le jeune Prince la voyoit tant voluntiers qu’il pensa à l’aymer bien fort &, pour ce qu’il la congnoissoit de bas & pauvre lieu, espéra recouvrer facillement ce qu’il en demandoyt.
Mais, n’aiant moien de parler à elle, luy envoya ung Gentilhomme de sa Chambre pour faire sa practique, auquel elle, qui estoit saige, craingnant Dieu, dist qu’elle ne croyoit pas que son Maistre, qui estoit si beau & honneste Prince, se amusast à regarder une chose si layde qu’elle, veu que au Chasteau où il demeuroit il en avoit de si belles qu’il ne falloit poinct en chercher par la ville, & qu’elle pensoit qu’il le disoyt de luy mesmes sans le commandement de son Maistre.
Quant le jeune Prince entendit ceste response, Amour, qui se attache plus fort où plus il trouve de résistance, luy feit plus chauldement qu’il n’avoyt faict poursuivre son entreprinse & luy escripvit une lettre, la priant voulloir entièrement croire ce que le Gentil homme luy disoyt.
Elle, qui sçavoyt très bien lire & escripre, leut sa lettre tout du long, à laquelle, quelque prière que luy en feit le Gentil homme n’y voulut jamais respondre, disant qu’il n’appartenoit pas à si basse personne d’escripre à ung tel Prince, mais qu’elle le supplioit ne la penser si sotte qu’elle estimast qu’il eust une telle oppinion d’elle que de luy porter tant d’amityé, & aussy que, s’il pensoyt à cause de son pauvre estat la cuyder avoir à son plaisir, il se trompoyt, car elle n’avoit le cueur moins honneste que la plus grande Princesse de la Chrestienté & n’estimoit trésor au Monde au pris de l’honnesteté & de la conscience, le supliant ne la vouloir empescher de toute sa vie garder ce trésor, car pour mourir elle ne changeroit d’oppinion.
Le jeune Prince ne trouva pas ceste response à son gré ; toutesfois l’en ayma il très fort & ne faillyt de faire mectre tousjours son siège à l’église où elle alloyt à la messe, & durant le service addressoit tousjours ses oeilz à cest ymaige. Mais, quant elle l’apperçeut, changea de lieu & alla en une aultre chapelle, non pour fuyr de le veoir, car elle n’eust pas esté créature raisonnable si elle n’eust pas prins plaisir à le regarder, mais elle craingnoyt estre veue de luy, ne s’estimant digne d’en estre aymée par honneur ou par mariage, ne voulant aussi d’autre part que ce fust par folie & plaisir, &, quand elle veid que, en quelque lieu de l’église qu’elle se peult mettre, le Prince se faisoyt dire la messe tout auprès, ne voulut plus aller en ceste église là, mais alloit tous les jours à la plus esloignée qu’elle povoyt, &, quant quelques nopces alloient au Chasteau, ne s’y voloit plus retrouver, combien que la seur du Prince l’envoyast quérir souvent, s’excusant sur quelque malladye.
Le Prince, voïant qu’il ne povoyt parler à elle, s’ayda de son Sommelier & luy promist de grands biens s’il luy aydoit en ceste affaire, ce que le Sommelier s’offrit voluntiers, tant pour plaire à son Maistre que pour le fruict qu’il en espéroit, & tous les jours comptoit au Prince ce qu’elle disoyt ou faisoyt, mais que sur tout fuyoit les occasions qui luy estoient possibles de le veoir. Si est ce que la grande envye qu’il avoyt de parler à elle à son aise luy feit chercher ung expédient.
C’est que ung jour il alla mener ses grandz chevaulx, dont il commençoit bien à sçavoir le mestier, en une grande place de la ville, devant la maison de son Sommelier où Françoise demeuroit, &, après avoir faict maintes courses & saulx, qu’elle povoyt bien veoir, se laissa tumber de son cheval dedans une grande fange si mollement qu’il ne se feyt poinct de mal. Si est ce qu’il se plaingnit assez & demanda s’il y avoyt poinct de logis pour changer ses habillemens. Chacun présentoit sa maison, mais quelcun dist que celle du Sommelier estoit la plus prochaine & la plus honneste ; aussy fut elle choisie sur toutes.
Il trouva la chambre bien accoustrée & se despouilla en chemise, car tous ses habillemens estoient souillez de la fange, se meist dedans ung lict &, quand il veid que chacun fut retiré pour aller quérir ses habillemens, excepté le Gentil homme, appela son hoste & son hostesse & leur demanda où estoyt Françoise. Ilz eurent bien à faire à la trouver, car, si tost qu’elle avoyt veu ce jeune Prince entrer en sa maison, s’en estoit allée cacher au plus secret lieu de léans. Toutesfois sa seur la trouva, qui la pria de ne craindre poinct venir parler à ung si honneste & si vertueux Prince.
« Comment, ma seur, » dist Françoise, « vous que je tiens ma mère, me vouldriez vous conseiller d’aller parler à ung jeune Seigneur, duquel vous sçavez que je ne puis ignorer la volunté ? »
Mais sa seur luy feit tant de remonstrances & promesses de ne la laisser seulle qu’elle alla avecq elle, portant ung visaige si pasle & desfaict qu’elle estoyt plus pour engendrer pitié que concupiscence.
Le jeune Prince, quand il la veid près de son lict, il la print par la main, qu’elle avoyt froide & tremblante, & luy dist :
« Françoise, m’estimez vous si mauvais homme, si estrange & cruel que je menge les femmes en les regardant ? Pourquoy avez vous prins une si grande craincte de celluy qui ne cherche que vostre honneur & advantaige ? Vous sçavez que en tous lieux qu’il m’a esté possible j’ay serché de vous veoir & parler à vous, ce que je n’ay pu, &, pour me faire plus de despit, avez fuy les lieux où j’avois accoustumé de vous veoir à la messe, afin que en tout je n’eusse non plus de contentement de la veue que j’avois de la parolle. Mais tout cela ne vous a de rien servy, car je n’ay cessé que je ne soye venu icy par les moïens que vous avez pu veoir, & me suis mis au hazard de me rompre le col, me laissant tumber voluntairement, pour avoir le contentement de parler à vous à mon aise. Par quoy je vous prie, Françoise, puisque j’ay acquis ce loisir icy avecq ung si grand labeur, qu’il ne soyt poinct inutille & que je puisse par ma grande amour gaingner la vostre. »
Et, quant il eut long temps actendu sa response & veu qu’elle avoit les larmes aux oeilz & la veue contre terre, la tirant à luy le plus qu’il luy fust possible, la cuyda embrasser & baiser, mais elle luy dist :
« Non, Monseigneur, non. Ce que vous cherchez ne se peult faire, car, combien que je soye ung ver de terre au pris de vous, j’ay mon honneur si cher que j’aymeroys mieulx mourir que de l’avoir diminué, pour quelque plaisir que soyt en ce Monde, & la craincte, que j’ay de ceulx qui vous ont vu venir céans se doubtans de ceste verité, me donne la paour & tremblement que j’ay. Et, puis qu’il vous plaist de me faire cest honneur de parler à moy, vous me pardonnerez aussy si je vous respond selon que mon honneur ne le . Je ne suis point si sotte, Monseigneur, ne si aveuglée que je ne voie & congnoisse bien la beaulté & graces que Dieu a mises en vous, & que je ne tienne la plus heureuse du monde celle qui possédera le corps & l’amour d’un tel Prince. Mais de quoy me sert tout cela, puisque ce n’est pour moy ne pour femme de ma sorte, & que seullement le desirer seroyt à moy parfaicte folye ? Quelle raison puis je estimer qui vous faict adresser à moy, sinon que les Dames de vostre Maison, lesquelles vous aymez si la beaulté & la grace est aymée de vous, sont si vertueuses que vous n’osez leur demander ne espérer avoir d’elles ce que la petitesse de mon estat vous faict espérer avoir de moy ? Et suis seure que, quant de telles personnes que moy auriez ce que demandez, ce seroyt ung moïen pour entretenir vostre maistresse deux heures davantaige, en luy comptant voz victoires au dommaige des plus foibles. Mais il vous plaira, Monseigneur, penser que je ne suis de ceste condition. J’ay esté nourrye en vostre maison, où j’ay aprins que c’est d’aymer ; mon père & ma mère ont esté voz bons serviteurs. Par quoy il vous plaira, puisque Dieu ne m’a faict Princesse pour vous espouser, ne d’estat pour estre tenue à maistresse & amye, ne me vouloir mectre en rang des pauvres malheureuses, veu que je vous desire & estime celluy des plus heureux Princes de la Chrestienté. Et, si pour vostre passe temps vous voulez des femmes de mon estat, vous en trouverez assez en ceste Ville de plus belles que moy sans comparaison, qui ne vous donneront la peine de les prier tant. Arrestez vous doncques à celles à qui vous ferez plaisir en achetant leur honneur, & ne travaillez plus celle qui vous ayme plus que soy mesmes. Car, s’il falloit que vostre vie ou la myenne fust aujourd’huy demandée de Dieu, je me tiendroys bien heureuse d’offrir la mienne pour saulver la vostre, car ce n’est faulte d’amour qui me faict fuyr vostre présence, mais c’est plus tost pour en avoir trop à vostre conscience & à la myenne, car j’ay mon honneur plus cher que ma vie. Je demeureray, s’il vous plaist, Monseigneur, en vostre bonne grâce & prieray toute ma vie Dieu pour vostre prosperité & santé. Il est bien vray que cest honneur que vous me faictes me fera entre les gens de ma sorte mieulx estimer, car qui est l’homme de mon estat, après vous avoir veu, que je daignasse regarder ? Par ainsy demeurera mon cueur en liberté, synon de l’obligation où je veulx à jamais estre de prier Dieu pour vous, car aultre service ne vous puis je jamais faire. »
Le jeune Prince, voïant ceste honneste response, combien qu’elle ne fust selon son desir, si ne la povoit moins estimer qu’elle estoit. Il feyt ce qu’il luy fut possible pour luy faire croire qu’il jamais femme qu’elle, mais elle estoit si saige que une chose si desraisonnable ne povoit entrer en son entendement, & durant ces propos, combien que souvent on dist que ses habillemens estoient venuz du Chasteau, avoyt tant de plaisir & d’aise qu’il feyt dire qu’il dormoyt jusques ad ce que l’heure du souppé fut venue, où il n’osoit faillir à sa mère, qui estoit une des plus saiges Dames du Monde.
Ainsy s’en alla le jeune homme de la maison de son Sommelier, estimant plus que jamais l’honnesteté de ceste fille. Il en parloyt souvent au Gentil homme qui couchoyt en sa chambre, lequel, pensant que argent faisoyt plus que amour, luy conseilla de faire offrir à ceste fille quelque honneste somme pour se condescendre à son voulloir. Le jeune Prince, duquel la mère estoyt le trésorier, n’avoyt que peu d’argent pour ses menuz plaisirs, qu’il print, avecq tout ce qu’il peut empruncter, & se trouva la somme de cinq cens escuz qu’il envoia à ceste fille par le Gentilhomme, la priant de vouloir changer d’opinion.
Mais, quand elle veit le présent, dist au Gentil homme :
« Je vous prie, dictes à Monseigneur que j’ay le cueur si bon & si honneste que, s’il falloyt obeyr ad ce qu’il me commande, la beaulté & les graces qui sont en luy m’auroient desjà
mais là où ilz n’ont eu puissance contre mon
honneur tout l’argent du Monde n’y en sçauroit avoir, lequel vous luy ramporterez, car j’ayme mieulx l’honneste pauvreté que tous les biens qu’on sçauroit desirer. »
Le Gentil homme, voïant ceste rudesse, pensa qu’il la falloyt avoir par cruaulté & vinct à la menasser de l’auctorité & puissance de son Maistre, mais elle en riant luy dist :
« Faictes paour de luy à celles qui ne le congnoissent poinct, car je sçay bien qu’il est si saige & vertueux que telz propos ne viennent de luy, & suys seure qu’il vous desadvouera quant vous les compterez. Mais, quant il seroyt ainsi que vous le dictes, il n’y a torment ne mort qui me sçeut faire changer d’opinion ; car, comme je vous ay dict, puis qu’Amour n’a tourné mon cueur, tous les maulx ne tous les biens que l’on sçauroit donner à une personne ne me sçauroient destourner d’un pas du propos où je suis. »
Ce Gentil homme, qui avoit promis à son maistre de la luy gaigner, luy porta ceste response avecq ung merveilleux despit & le persuada à poursuyvre par tous moïens possibles, luy disant que ce n’estoit poinct son honneur de n’avoir sçeu gaingner une telle femme.
Le jeune Prince, qui ne voulloyt point user d’autres moïens que ceulx que l’honnesteté , & craingnant aussy que, s’il en estoyt quelque bruict & que sa mère le sçeut, elle auroyt occasion de s’en courroucer bien fort, n’osoyt rien entreprendre jusque ad ce que son Gentil homme luy bailla ung moïen si aisé qu’il pensoyt desja la tenir, & pour l’exécuter parleroyt au Sommelier, lequel, délibéré de servir son Maistre en quelque façon que ce fust, pria ung jour sa femme & sa belle seur d’aller visiter leurs vendanges en une maison qu’il avoyt auprès de la forest, ce qu’elles luy promirent.
Quant le jour fut venu, il le feit sçavoir au jeune Prince, lequel se délibéra d’y aller tout seul avecq ce Gentil homme & feit tenir sa mulle prête secretement pour partir quand il seroyt heure. Mais Dieu voulut que ce jour là sa mère accoustroit ung cabinet le plus beau du monde, & pour luy ayder avoyt avec elle tous ses enfans, & là s’amusa ce jeune Prince jusques ad ce que l’heure promise fust passée.
Si ne tint il à son Sommelier, lequel avoyt mené sa seur en sa maison en crouppe derrière luy & feit faire la mallade à sa femme en sorte que, ainsi qu’ilz estoient à cheval, luy vint dire qu’elle n’y sçauroit aller, &, quand il veid que l’heure tardoit que le Prince debvoit venir, dist à sa belle seur :
« Je croy bien que nous povons retourner à la ville.
— Et qui nous en garde ? » dist Françoise.
— C’est, » ce dist le Sommelier, « que j’atendoys icy Monseigneur, qui m’avoyt promis de venir. »
Quant sa seur entendit ceste meschanceté, luy dist :
« Ne l’attendez poinct, mon frère, car je sçay bien que pour aujourdhuy il ne viendra poinct. »
Le frère la creut & la ramena, &, quant elle fut en la maison, monstra sa colère extrême en disant à son beau-frère qu’il estoit le varlet du Diable, qu’il faisoyt plus qu’on ne luy commandoyt, car elle estoit asseurée que c’estoyt de son invention & du Gentil homme, & non du jeune Prince, duquel il aymoit mieulx gaingner de l’argent en le confortant en ses follies que de faire office de bon serviteur, mais que, puis qu’elle le congnoissoit tel, elle ne demeureroit jamais en sa maison, & sur ce elle envoïa querir son frère pour la mener en son pays & se deslogea incontinent d’avecq sa seur.
Le Sommelier, aïant failly à son entreprinse, s’en alla au Chasteau pour entendre à quoy il tenoyt que le jeune Prince n’estoit venu, & ne fut guères là qu’il ne le trouvast sur sa mulle, tout seul avecq le Gentil homme en qui il se fyoit, & luy demanda : « Et puis est elle encores là ? » Il luy compta tout ce qu’il avoyt faict.
Le jeune Prince fut bien marry d’avoir failly à sa délibération, qu’il estimoit estre le moïen dernier & extrême qu’il povoyt prendre là, &, voïant qu’il n’y avoyt plus de remède, la chercha tant qu’il la trouva en une compaignye où elle ne povoyt fuir, qui se courroucea fort à elle des rigueurs qu’elle luy tenoyt & de ce qu’elle vouloyt laisser la compaignye de son frère, laquelle luy dist qu’elle n’en avoyt jamais trouvé une pire ne plus dangereuse pour elle & qu’il estoyt bien tenu à son Sommelier, veu qu’il ne le seryoyt seullement du corps & des biens, mais aussi de l’ame & de la conscience.
Quant le Prince congnut qu’il n’y avoyt aultre remède, délibéra de ne l’en prescher plus & l’eut toute sa vie en bonne estime.
Ung serviteur du dict Prince, voïant l’honnesteté de ceste fille, la voulut espouser, à quoy jamais ne se voulut accorder sans le commandement & congé du jeune Prince auquel elle avoyt mis toute son affection, ce qu’elle luy feit entendre, & par son bon vouloir fut faict le mariage, où elle vescu toute sa vie en bonne réputation, & luy a faict le jeune Prince beaucoup de grans biens.
« Que dirons-nous icy, mes Dames ? Avons nous le cueur si bas que nous facions noz serviteurs noz maistres, veu que ceste cy n’a sçeu estre vaincue ne d’amour ne de torment ? Je vous prie que à son exemple nous demorions victorieuses de nous mesmes, car c’est la plus louable victoire que nous puissions avoir.
— Je ne voy que ung mal, » dist Oisille, « que les actes vertueux de ceste fille n’ont esté du temps des Historiens, car ceulx qui ont tant loué leur Lucresse l’eussent laissée au bout de la plume pour escripre bien au long les vertuz de ceste cy.
— Pour ce que je les trouve si grandes que je ne les pourrois croyre, sans le grand serment que nous avons faict de dire verité, telle que vous la peignez, » dist Hircan, « car vous avez veu assez de mallades desgouttez de laisser les bonnes & salutaires viandes pour manger les mauvaises & dommageables, aussy peult estre que ceste fille avoyt quelque Gentil homme comme elle qui luy faisoyt despriser toute Noblesse. »
Mais Parlamente respondit à ce mot que la vie & la fin de ceste fille monstroient que jamais n’avoyt eu opinion à homme vivant que à celluy qu’elle aymoit plus que sa vie, mais non pas plus que son honneur.
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