Front matter
OTTO SCHULZE
Il est d’un haut intérêt pour l’histoire de l’Église, et même pour l’histoire religieuse de l’humanité, de savoir quelle idée le dernier venu des fondateurs de religion se faisait de la grande religion qui était apparue six siècles avant lui dans le monde, quelle idée se faisait Mahomet du Christianisme et de Jésus-Christ. Ses confusions et ses erreurs comme ses affirmations sont à la fois le résultat et le document du long travail obscur des sectes chrétiennes orientales en dehors même des frontières officielles du monde chrétien. En même temps l’adaptation assez systématique, malgré de nombreuses hésitations et contradictions de détail, de ces notions chrétiennes aux besoins et à la politique d’une religion nouvelle, présente un phénomène curieux pour l’histoire comparée des religions et pour l’étude psychologique du sentiment religieux et de la sincérité religieuse. Nous ne croyons pas que la sincérité de Mahomet, violemment attaquée par le moyen âge chrétien et par le dix-septième siècle, découverte avec joie par le dix-huitième siècle à son aurore et habituellement soutenue jusqu’à nos jours, vivement suspectée de nouveau par les auteurs les plus récents et les plus compétents, nous ne croyons pas, disons-nous, que la sincérité de Mahomet sorte intacte de certaines parties de cette étude.
Les rapports de Mahomet avec le christianisme n’intéressent pas seulement, à un point de vue purement théorique, l’historien de l’Église, l’historien des religions et le philosophe ; ils intéressent tous les chrétiens qui sont appelés à soutenir, dans la vie pratique, des relations avec les musulmans, en particulier les missionnaires. Sur différents points de l’Afrique, de l’Asie, de l’Océanie, les messagers de l’Évangile rencontrent l’Islam, beaucoup plus armé de science et de subtilité, beaucoup plus théologique qu’ils ne le croient pour la plupart. Le présent travail, qui n’est pas une comparaison générale et complète des deux religions, qui concerne seulement ce que Mahomet a connu, adopté, rejeté de la christologie de l’Église, pourra, précisément sur ce point, les préserver de certaines maladresses de début, plus dangereuses avec les Musulmans qu’avec les sectateurs d’aucune autre croyance.
Texte entier
Il est d’un haut intérêt pour l’histoire de l’Église, et même pour l’histoire religieuse de l’humanité, de savoir quelle idée le dernier venu des fondateurs de religion se faisait de la grande religion qui était apparue six siècles avant lui dans le monde, quelle idée se faisait Mahomet du Christianisme et de Jésus-Christ. Ses confusions et ses erreurs comme ses affirmations sont à la fois le résultat et le document du long travail obscur des sectes chrétiennes orientales en dehors même des frontières officielles du monde chrétien. En même temps l’adaptation assez systématique, malgré de nombreuses hésitations et contradictions de détail, de ces notions chrétiennes aux besoins et à la politique d’une religion nouvelle, présente un phénomène curieux pour l’histoire comparée des religions et pour l’étude psychologique du sentiment religieux et de la sincérité religieuse. Nous ne croyons pas que la sincérité de Mahomet, violemment attaquée par le moyen âge chrétien et par le dix-septième siècle, découverte avec joie par le dix-huitième siècle à son aurore et habituellement soutenue jusqu’à nos jours, vivement suspectée de nouveau par les auteurs les plus récents et les plus compétents, nous ne croyons pas, disons-nous, que la sincérité de Mahomet sorte intacte de certaines parties de cette étude.
Les rapports de Mahomet avec le christianisme n’intéressent pas seulement, à un point de vue purement théorique, l’historien de l’Église, l’historien des religions et le philosophe ; ils intéressent tous les chrétiens qui sont appelés à soutenir, dans la vie pratique, des relations avec les musulmans, en particulier les missionnaires. Sur différents points de l’Afrique, de l’Asie, de l’Océanie, les messagers de l’Évangile rencontrent l’Islam, beaucoup plus armé de science et de subtilité, beaucoup plus théologique qu’ils ne le croient pour la plupart. Le présent travail, qui n’est pas une comparaison générale et complète des deux religions, qui concerne seulement ce que Mahomet a connu, adopté, rejeté de la christologie de l’Église, pourra, précisément sur ce point, les préserver de certaines maladresses de début, plus dangereuses avec les Musulmans qu’avec les sectateurs d’aucune autre croyance.
Il y aurait une question, plus importante encore sous le rapport historique, mais que nous n’aborderons que lorsque nous rencontrerons un point de contact avec notre sujet : ce seraient les rapports de Mahomet avec le judaïsme, et d’une façon plus large les rapports traditionnels, dogmatiques et pratiques de l’islamisme avec le rabbinisme. Tout n’a pas été dit là-dessus par le rabbin Geiger dans son utile travail. Nous croyons que lorsqu’un orientaliste d’une vaste compétence aura pu traiter l’ensemble de cette question, l’on sera étonné de l’immense influence et de l’extension du rabbinisme dans les pays orientaux et dans les usages orientaux. Pour en revenir à notre sujet différent et restreint, nous avec un savant critique, non seulement que la part des éléments judaïques est plus grande dans le Coran que la part des éléments chrétiens, mais encore que ce qui semble de provenance commune est en réalité judaïque. Notre travail est d’autant plus circonscrit par cette considération.
La classification et l’appréciation des nombreux ouvrages de diverses époques et en diverses langues dont nous nous sommes servi déborderaient le cadre de cette étude, car ce serait un historique et une critique de toute la littérature concernant Mahomet. Nous indiquerons chacun de ces livres en son lieu. Nous remercions toutefois dès maintenant notre confrère M. Stanislas Guyard qui, sur quelques points, nous a apporté le concours de sa science à la fois philologique et historique.
Nous divisons le sujet en deux parties : d’abord ce que Mahomet a connu du christianisme, à savoir l’état du christianisme en Arabie avant lui, les sources de ses notions et la vie de Jésus d’après lui ; — ensuite ce que Mahomet a adopté, ses affirmations sur Jésus ; ce qu’il a rejeté, ses attaques contre les grands dogmes de l’Église ; et les idées que les musulmans se sont faites de la prophétie messianique. Une conclusion s’efforcera de fixer le lecteur sur ce point : Mahomet ses disciples et sa doctrine font-ils partie de l’ensemble du christianisme et de la chrétienté ?
Avant de chercher quels sont les éléments du christianisme que Mahomet a connus, il est nécessaire de chercher quels sont les éléments du christianisme qu’il a pu , en d’autres termes quelle était la situation du christianisme en Arabie avant sa prétendue mission prophétique avant même les méditations, les voyages, les entretiens de sa jeunesse qui purent l’y préparer. Par la situation du christianisme nous entendons autre chose encore que la statistique, les revers ou les succès extérieurs de cette religion à l’état complet et officiel ; nous entendons aussi par là les infiltrations obscures de quelques idées chrétiennes, gâtées et difficiles à reconnaître, dans l’esprit de ceux qui n’étaient pas chrétiens : analyse souvent difficile, mais de la plus haute importance pour notre sujet, et qui produira peu à peu ses résultats d’un bout à l’autre du présent travail. Dans le tableau général que nous allons tracer, nous ne ferons qu’indiquer, en passant, les questions et dogmatiques sur lesquelles reviendront les chapitres suivants.
Nous devons, avant tout, distinguer trois Arabies très-différentes, et dont la troisième seulement a eu un développement véritablement national : l’Arabie du Nord ; l’Arabie du Sud ; l’Arabie intermédiaire, le Nedjed, et le Hedjâz avec la Mecque, son centre religieux. Cette dernière a été la patrie de Mahomet, elle est donc la plus essentielle à étudier ; toutefois les courses rapides, le commerce, les guerres même de tribu à tribu amenaient des rapprochements d’idées, et contrebalançaient les résultats d’un manque complet de centralisation politique. L’Arabie Pétrée et l’Arabie Heureuse, comme on les a longtemps appelées en Europe, ont dû exercer, et ont exercé en effet, une influence religieuse assez directe sur l’Arabie vraiment arabe qui a donné naissance au Prophète, et qui déjà avant lui possédait le sanctuaire vénéré de la Kaaba. Nous devons donc nous occuper d’abord de l’extrémité septentrionale et de l’extrémité méridionale de la Péninsule, et ce que nous en aurons dit s’appliquera en grande partie à ce que nous dirons en terminant du milieu natal de Mahomet.
La Nabathée, le Hauran, les autres contrées du Nord étaient bien l’une des régions du monde que traversaient le plus grand nombre de courants religieux. Elles étaient comme le rendez-vous ou le carrefour de l’Égypte de la Syrie et de la Perse, des trois pays dont étaient sorties non seulement les grandes religions, mais les principales sectes des grandes religions. Surtout depuis les grandes querelles christologiques de l’Empire d’Orient, et depuis les crises fréquentes de la religion de Zoroastre, l’Arabie du Nord était l’un des refuges des sectaires vaincus, exaltés et aigris. Les plus importants par le nombre et par l’influence étaient certainement les Nestoriens, qui de là faisaient pénétrer leurs idées dans le reste de l’Arabie : idées qui du reste n’offraient pas un corps de doctrine uniforme, car il y a eu, aux différentes époques du Nestorianisme, les Nestoriens modérés qui se bornaient à séparer rigoureusement la nature humaine de la nature divine en Jésus-Christ et à repousser le titre de Θεοτόϰος donné à la Vierge Marie par le concile d’Éphèse ; et les Nestoriens décidés qui allaient jusqu’à dire que Jésus était né sans rien de divin et que ses seules vertus lui avaient valu plus tard une union toute morale avec le Verbe. N’importe, les idées nestoriennes flottaient pour ainsi dire en Arabie, remplies d’amertume et d’accusations contre l’orthodoxie officielle, et il était presque impossible qu’un Arabe, païen de naissance, ne fût pas sous le coup des impressions nestoriennes le jour où il voudrait se rendre compte du christianisme : c’est ce qui est arrivé à Mahomet. D’ailleurs les Nestoriens étaient les plus répandus et les plus actifs des hommes, leurs missionnaires reculaient les limites du monde connu, et leurs écoles prenaient possession des esprits dans tous les pays qui les accueillaient, tels que le royaume des Perses, comme plus tard leurs médecins et leurs érudits devaient prendre possession de la cour des Khalifes.
Une tendance toute contraire, celle des monophysites qui absorbaient l’humanité de Jésus dans sa divinité et arrivaient même à nier qu’il eût habité un corps semblable au nôtre, rayonnait également de la Syrie sur l’Arabie, surtout depuis qu’elle avait été rajeunie par le moine énergique Jacques Baradaï, et avait reçu le nom de jacobitisme. Mais elle avait réussi surtout dans la vallée du Nil, et de là pénétré surtout dans l’Arabie du Sud et même du centre où nous retrouverons une de ses ramifications. Remarquons seulement dès maintenant que la tendance monophysite venait de produire peu de temps avant Mahomet, dans la seconde moitié du sixième siècle, une de ses plus singulières réactions, le trithéisme de Philoponus, dont quelque notion confuse a fort bien pu arriver jusqu’à la Mecque.
Antérieurement même à ces deux courants en sens inverse, Épiphane constate deux hérésies opposées sur la Vierge Marie, toutes deux parmi les chrétiens arabes. L’illustre évêque de Salamine, conformément aux idées dominantes vers la fin du quatrième siècle, regarde également comme hérétiques ceux qui vouent un culte à Marie et ceux qui nient sa virginité perpétuelle, les Collyridiennes et les Antidicomarianites. Il faut bien dire les Collyridiennes, car c’est d’une hérésie féminine qu’il s’agit, de femmes arabes qui adorent la Vierge et lui offrent des gâteaux : de là leur nom. Tous ces détails forment une introduction indispensable à l’étude des notions chrétiennes de Mahomet.
Nous ne pouvons en dire autant du mouvement monothélite et du mouvement paulicien rénovateur du manichéisme, tous deux ayant commencé vers l’époque de la mort du prophète arabe ; mais ils ont beaucoup contribué aux rapides conquêtes de l’Islam en divisant et en affaiblissant l’Empire. Quant à l’Elkésaïsme et aux autres ramifications de l’Essénisme, venues aussi par l’Arabie du Nord, c’est dans le Hedjâz même qu’il y aura le plus de profit à les étudier.
Toutefois nous ne devons pas quitter encore la région septentrionale, foyer naturel du christianisme arabe. Il faut nous demander maintenant quels avaient été les rapports du christianisme et du paganisme dans cette contrée, depuis le jour où Saint Paul y était venu méditer après sa conversion de Damas, avant sa carrière d’apôtre et de missionnaire. D’assez bonne heure la ville de Bostra devint un évêché, puis une métropole rayonnant sur de nombreux petits diocèses, et parfois le rendez-vous d’un synode, comme celui que présida Origène pour combattre des hérésies relatives à la mort et à la résurrection de l’. Lorsque l’évêque Titus, auteur d’un commentaire sur Saint-Luc, fut chassé de Bostra par les persécutions de l’Empereur Julien, chrétiens et païens étaient déjà en nombre égal. Christianisme peut-être mêlé de paganisme sidéral, de sabéisme, dans les pratiques populaires, comme le mahométisme y est mêlé de christianisme aujourd’hui que les fidèles des deux religions viennent en à la chapelle de Saint-Georges ou de Sahwet-el-Khudr pour sacrifier un agneau sur le seuil de la porte. Les bigarrures de religions, de coutumes et de langues abondaient dans cette contrée, comme le prouvent les inscriptions découvertes par M. W. Waddington et par M. de Vogüé. Malgré les progrès aux exhortations et à l’exemple de Siméon le Stylite, malgré la conversion de plusieurs princes, le christianisme de l’Arabie du Nord n’était ni pur ni solidement établi.
L’Arabie heureuse, le Yemen possédait aussi, avant Mahomet et surtout dans les temps qui le précédèrent immédiatement, des éléments chrétiens considérables, qui ont exercé sur la formation de l’Islam des influences de plus d’une sorte. Ils y sont venus d’ailleurs de divers côtés, de la Syrie, de la cour de Byzance, de la vallée du Nil et notamment de cette Abyssinie, qui devait être un jour l’appui et le refuge de l’Islamisme naissant, se disant alors chrétien. Rien ne prouve que les premières missions du quatrième siècle, dirigées par Frumentius ou Théophile Indus aient obtenu de prompts et considérables succès, mais elles laisseront au moins des traces, et depuis l’année 500 environ, le christianisme du Yemen , même dans les souvenirs des Arabes, comme une vraie puissance religieuse. Le pays de Nadjran était devenu positivement chrétien, et plus solidement qu’aucune autre localité de l’Arabie, assez pour tenir tête, dans une discussion théologique, à Mahomet triomphant.
Le christianisme du Yemen eut d’ailleurs, dans le cours du sixième siècle, de terribles alternatives à subir, dans ses luttes moins encore contre le vieux sabéisme que contre le judaïsme parfois dominant et persécuteur. De cette histoire encombrée de détails suspects se dégagent néanmoins des faits importants : l’invasion des chrétiens d’Abyssinie en punition des cruautés du prince juif Dhou-Nowâs ; l’épiscopat, on pourrait presque dire le gouvernement, de Gregentius à Zafar ; la tentative manquée des chrétiens contre la Mecque, à la veille de la naissance du prophète, et dans des circonstances qui devaient causer parmi les païens du Hedjâz une réaction défiante contre tout christianisme.
Sans essayer de préciser le caractère de ce christianisme, probablement un peu arien au début, quelque peu monophysite par la suite, et toujours assez mélangé au moins dans ses éléments populaires, passons au Hedjâz et à la Mecque, qui restent seuls à étudier, et dont à vrai dire nous nous sommes occupé, bien qu’indirectement, dans les pages qui précèdent. La cité de la Kaaba, centre d’un paganisme sidéral dont la Pierre Noire est restée le document indestructible, ne devait renfermer que fort peu de chrétiens proprement dits ; et ils ne devaient guère plus abonder dans le domaine des tribus autres que les , et dans le plateau central du Nedjed, la patrie des poètes et du cheval noir. Seuls les Juifs étaient nombreux, surtout à Yatreb, la future Médine. Toutefois quelques notions chrétiennes, venues du Nord et du Sud et comme tamisées par le désert, avaient pénétré dans certains esprits.
Elles y avaient pénétré de deux manières différentes, que nous pourrions comparer, l’une au mélange superficiel, l’autre à la véritable combinaison chimique. D’une part on rencontre certains noms propres, certains propos populaires, certaines poésies qui dénotent une importation ou une juxtaposition d’idées chrétiennes. Ainsi un prince de la tribu des Djorhom qui eut les clefs de la Kaaba avant les Koréischites, s’appelait Abdelmacih, serviteur du Messie. Ainsi nous savons par un historien arabe très-autorisé que la figure de Jésus et celle de la Vierge Marie étaient sculptées sur une colonne de la Kaaba. Ainsi le Bédouin chantait, par une confusion naïve : « J’en jure par le sang des victimes qui coule en se ramifiant sur les hauts lieux consacrés à Ozza et à Nassr ; j’en jure par la prière que les cénobites adressent dans leur temple au cénobite des cénobites, le Macih fils de Mariam ». Ainsi, chose plus importante comme valeur religieuse, les poètes Nabigha et Labyd employaient un langage non seulement monothéiste, mais en partie chrétien, en disant, l’un qu’il n’y a pas d’autre voie que Dieu, l’autre que Dieu conduit qui il veut dans les sentiers du bien et du mal, mais que Dieu est fidèle et que tout le blâme est pour l’homme.
C’étaient là des juxtapositions de coutumes ou d’idées chrétiennes. Il y avait d’autre part de véritables sectes, probablement peu nombreuses, mais importantes par leur influence sur des hommes tels que fut Mahomet. Excepté celle des Rakousiens, variété du monophysitisme quelque peu mêlée d’ébionitisme, qui venait sans doute par Nadjran de la vallée du Nil, toutes étaient des sectes judéo-chrétiennes de Syrie ayant revêtu en Arabie, par suite du caractère et des vieilles idées des habitants, une forme plus ou moins spéciale.
Il en est une, celle des Sabéens, que Mahomet a envisagée comme une religion à part, et monothéiste : « Ceux qui croient, et ceux qui suivent la religion juive, et les chrétiens, et les sabéens, en un mot quiconque croit en Dieu… ». Qu’était-ce que ces Sabéens ? De nombreuses raisons, dont la principale était l’horreur de Mahomet pour l’idolâtrie, s’opposent à ce qu’on voie en eux les sectateurs du sabéisme. C’étaient probablement les descendants spirituels, plus ou moins méconnaissables, des Hémérobaptistes, de ces disciples de Jean qui en étaient restés au baptême du Précurseur et qui n’avaient qu’une idée très-incomplète du Christ.
L’influence capitale sur la naissance de l’Islam a été celle de trois dérivés de l’Essénisme, à savoir le Nazaréisme, l’Elkésaïsme et le Hanyfisme.
Le judéo-christianisme nazaréen, qui se distinguait de l’ébionitisme proprement dit par une tendance judaïque plus modérée, et par la reconnaissance de la naissance miraculeuse du Christ, a été certainement la provenance principale des notions de Mahomet sur la vie de Jésus.
L’elkésaïsme, secte de même origine, et qui a développé avec des allures mystérieuses, au Sud de la Mer Morte, les doctrines des Homélies clémentines ; l’elkésaïsme, avec sa négligence systématique des épitres de Saint-Paul, avec son livre secret venu du ciel, avec son incorporation de l’Esprit de Dieu dans une série de prophètes depuis Adam jusqu’à Jésus, a dû être la provenance principale des opinions de Mahomet sur lui-même, sur l’Écriture et sur son Coran.
Enfin le hanyfisme était tout récent et spécialement arabe : rameau venu de loin et qui avait perdu la conscience de son origine comme la connaissance du texte de la Bible ; monothéisme austère et nu, qui avait conservé pourtant des traditions populaires et des livres donnés jadis à Abraham : l’éducation de Mahomet et son déisme sont venus de là.
Après nous être compte du milieu d’idées chrétiennes, milieu bizarre et compliqué, que le prophète trouvait en naissant, nous pouvons aborder la recherche des sources même où Mahomet, dans son éducation personnelle, a dû puiser : question d’autant plus difficile que les traditionnistes et les théologiens musulmans, loin de l’éclaircir comme ils en éclaircissent d’autres ne font qu’embrouiller celle-là. Cherchons avec le plus d’ordre possible, et d’abord demandons-nous si cette information, quelle qu’en fût d’ailleurs la méthode, provenait de documents scripturaires, canoniques ou apocryphes.
Nous disons : quelle qu’en fût d’ailleurs la méthode. En effet Mahomet déclare, avec une intention évidente, qu’il est un prophète oummi, illettré, n’ayant pas lu de livre et ne sachant pas écrire une ligne. C’était même un des moyens les plus habiles de sa politique, car ses paroles prenaient d’autant plus facilement un caractère révélé et miraculeux. Mais il a eu de bonne heure des secrétaires dévoués et intelligents. Si ces secrétaires, ou celui que Sprenger appelle son Mentor, et sur lequel nous reviendrons, avaient eu sous la main et compulsé à chaque instant une édition ou traduction quelconque de l’Ancien et du Nouveau Testament, ou des évangiles apocryphes, le résultat eût été presque le même que si Mahomet l’avait lue de ses propres yeux.
Nous disons : les livres canoniques ou apocryphes. En effet les preuves abondent que Mahomet n’a pas eu à sa disposition le texte de notre Écriture Sainte. D’abord rien ne prouve qu’il existât alors une Bible en Arabe, sans qu’on puisse pourtant affirmer le contraire ; et en admettant même qu’il en eût existé quelques exemplaires dans telle ou telle partie de l’Arabie, rien ne prouve qu’il y en eût dans le Hedjâz et dans l’entourage de Mahomet. Mais il y a plus. N’indiquons que pour mémoire les anachronismes dont le Coran fourmille relativement aux histoires de l’ancienne alliance, le prétendu retour des Israélites en Égypte, le désordre affreux dans la chronologie des prophètes, toutes erreurs involontaires, car elles ne pouvaient rendre aucun service à la religion nouvelle, et ne pouvaient que la faire accuser d’ par des Juifs instruits. Le Coran contient en outre des erreurs matérielles relativement aux personnes et aux faits de la Nouvelle alliance ; ainsi le Seigneur dit à Zacharie : « Nous t’annonçons un fils, son nom sera Jean (Iahia) ; avant lui personne n’a porté ce nom. » — Or le nom de Jean ne figure pas moins de sept fois dans la Bible avant Jean-Baptiste. Mahomet et les siens, munis d’un exemplaire de l’Écriture, ne seraient pas tombés dans de pareilles méprises ; d’ailleurs ils auraient puisé plus abondamment dans les récits Évangéliques, notamment dans l’enseignement de Jésus.
Ainsi nous pouvons écarter l’hypothèse du Nouveau Testament dans les mains de Mahomet. Mais les évangiles apocryphes ne s’y trouvaient-ils pas ? Cette fois la négation ne s’impose pas avec évidence. Plusieurs de ces écrits, parmi lesquels il n’est pas étonnant que se présente au premier rang l’évangile arabe de l’enfance, offrent dans leurs récits (comme le montrera le prochain chapitre), notamment dans leur prédilection pour l’histoire de Marie et la période de l’enfance, une analogie réelle avec le Coran. Mais aussi quelles graves divergences sur des points essentiels tels que la nativité ! Pourquoi faire naître Jésus sous un palmier, au pied duquel Marie est surprise par les douleurs de l’enfantement ? N’était-il pas tout aussi facile, et moins dangereux au point de vue des démentis, de placer la nativité dans une grotte, avec tous les apocryphes, avec l’évangile arabe de l’enfance comme les autres ? Sur ce point très-important le Coran s’écarte donc tout autant des évangiles apocryphes que des évangiles canoniques : le palmier est aussi différent de la grotte que de la crèche. On explique, il est vrai, d’une manière aussi raisonnable qu’ingénieuse, cette anecdote du palmier par un autre passage des apocryphes, qui montre le petit Jésus, dans la fuite en Égypte, commandant à un palmier de courber ses branches pour rafraichir les voyageurs de son fruit. Mais cette explication ne fait que rendre plus invraisemblable l’emploi de textes écrits, plus vraisemblable la tradition orale : ce désordre, cette confusion de détails, étrange dans le premier cas, devient toute naturelle dans le second. La première question, posée au début de ce chapitre, est résolue.
Mais la tradition orale une fois admise, aidée ou non par les livres secrets des sectes, mais non pas dans tous les cas par le texte de l’Écriture Sainte, de quelle nature était-elle, et comment est-elle arrivée à Mahomet ?
Une tradition répétée avec persévérance par les écrivains chrétiens et musulmans place un religieux, probablement nestorien, au début de cette initiation. Aboulféda dit dans sa vie du Prophète : « Abou-Taleb alla jusqu’à Bosra accompagné de son neveu âgé alors de treize ans. Là se trouvait un moine appelé Bohaïra, qui dit à Abou-Taleb : « retournez avec cet enfant, et gardez-le des Juifs, car de hautes destinées sont promises au fils de votre frère ». Maçoudi, célèbre géographe arabe du dixième siècle, dit que Bohaïra le moine était un chrétien zélé, dont le nom dans les livres des chrétiens est Sergius. L’imagination des critiques du dix-huitième siècle, Gagnier, Prideaux etc. s’est emparée de ce Sergius, assimilé au personnage de ce nom dont parle Vincent de Beauvais, l’encyclopédiste dominicain du moyen-âge, et Pastoret a pu dire « qu’il n’est pas d’erreur qu’on n’ait débitée à ce sujet ». Aujourd’hui, après les travaux de Sprenger, on peut faire le partage du vrai et du faux que renferme cette tradition. Il est vrai qu’un certain Bohaïra, ou mieux Bahira, fut comme le « Mentor » religieux de Mahomet ; il est vrai que les idées nestoriennes, et surtout les accusations nestoriennes contre la dogmatique officielle de l’Empire ont joué un grand rôle dans les informations de Mahomet sur le christianisme. Mais il faut déplacer complètement les âges, les lieux, les conditions : il ne s’agit plus d’un voyage de l’adolescent en Syrie, il s’agit du séjour de l’homme fait à la Mecque ; il ne s’agit plus d’un moine nestorien, il s’agit d’un judéo-chrétien nazaréen ou rahmaniste, c’est-à-dire enseignant la doctrine du dieu de miséricorde, peut-être devenu ensuite le chef de la secte des hanyfes, canal plus ou moins conscient de traditions chrétiennes altérées et mélangées.
Toutefois il faut bien dire que ce Bahira fut le principal, mais non l’unique canal par lequel Mahomet reçut des notions sur le christianisme. Ses voyages de négociant du côté de la Syrie ; les discours de Koss, de Nadjran qu’il entendit prêcher l’unité de Dieu et la résurrection des morts à la foire d’Okâz ; son ami Waraka, qui finit par devenir chrétien et même, a-t-on dit, par traduire une partie de l’Évangile ; des rahmanistes autre que Bahira, et les chrétiens avec lesquels il s’est trouvé en discussion : autant d’éléments qui ont pu modifier ses notions comme aussi se sont modifiées ainsi que nous le verrons dans le chapitre , et sa manière de voir au sujet des croyances chrétiennes, et ses relations avec les chrétiens.
À prendre le Coran dans son ensemble, au point de vue de la christologie, quelle était la substance des informations dont nous venons de voir la méthode ? Évidemment ce que nous pouvons supposer d’après tout ce qui précède, et ce que montrera d’ailleurs chapitre suivant : quelques échos confus des évangiles canoniques, des souvenirs beaucoup plus précis et détaillés du contenu des évangiles apocryphes, notamment de l’évangile arabe de l’enfance, à tendances nestoriennes : récits retenus, malgré plusieurs erreurs, par cette fidèle mémoire arabe, qui n’oublie ni les offenses ni les généalogies.
Y avait-il avec cela, outre les opinions tranchées des sectes que nous avons passées en revue, du gnosticisme ? A priori, pourquoi pas ? Les fantaisies gnostiques semblent, il est vrai, se prêter mal aux arêtes tranchantes du monothéisme musulman, et Gerock a raison de faire remarquer que rien n’est moins gnostique que d’affirmer la pure et réelle humanité de Christ. Mais le gnosticisme est une forme toujours prête de l’esprit oriental, et il s’est formé plus tard chez les Druses, les Assassins, une véritable gnose musulmane. Quant à l’argument de Gerock que le gnosticisme était fini depuis longtemps, même celui des Valentiniens et des Basilidiens qui avait tenu bon jusqu’au milieu du cinquième siècle, il n’est pas concluant du tout. Est-ce que ces choses-là disparaissent ? Elles plongent dans la nuit de l’oubli, puis tout-à-coup elles reparaissent sous un autre nom. En fait, il est difficile d’expliquer autrement que par une tradition gnostique la négation, par le Coran, de la crucifixion de Jésus. En admettant, ce qui est fort possible, que Mahomet l’ait niée avec mauvaise foi, l’idée ne lui en serait même pas venue si cette négation ne s’était jamais produite chez les chrétiens.
Avant de terminer ce chapitre, nous devons dire quelques mots d’un singulier document, d’un apocryphe parmi les apocryphes, du prétendu évangile de Saint Barnabé, qu’il ne faut pas confondre avec l’ancienne version grecque de l’Évangile des Hébreux attribuée à Barnabas. Au commencement du dix-huitième siècle, on remarqua dans la célèbre bibliothèque du prince Eugène de Savoie une traduction italienne faite au quinzième siècle, probablement sur un texte arabe, de cet évangile. La chose fit du bruit, car le soi-disant compagnon de Saint-Paul voyait en Jésus-Christ un simple prophète, niait la crucifixion, et la venue de Mahomet (voir nos chapitres cinquième et sixième). Le déiste anglais Toland se précipita sur ce document dans lequel il voyait déjà un instrument de la ruine du christianisme, et il le mania dans son Nazarenus avec une audace égalée par son absence de critique. C’était maintenant bien évident, Jésus était un simple réformateur du mosaïsme, le vrai christianisme historique était celui des Judéo-chrétiens, et les Musulmans étaient une branche du christianisme ni plus ni moins mauvaise qu’une autre, s’appuyant sur un des plus antiques monuments chrétiens. Tant de joie dura peu : Mosheim, après avoir cherché à démontrer qu’il n’était pas question dans les anciens écrivains ecclésiastiques d’un évangile de Barnabas, n’eut pas de peine à prouver que s’il en avait existé un ce n’était certainement pas celui-là, impudente mystification d’un apologiste tardif de l’Islam.
Nous allons raconter les faits de la vie de Jésus et de sa mère tels que le Coran les expose, en nous efforçant d’élaguer les appréciations dogmatiques, réservées pour notre seconde partie.
Un fait doit frapper avant tout autre, c’est la prédominance des récits relatifs à la Vierge et à sa famille, au précurseur, à la naissance et à l’enfance de Jésus, comme dans les apocryphes, et contrairement aux évangiles canoniques, dont deux seulement, Mathieu et Luc s’en occupent, et très-brièvement.
Mais le Coran s’écarte même des apocryphes, sur d’autres points encore que celui que nous avons signalé dans le chapitre précédent. Une difficulté se présente dès l’abord, celle de savoir si Mahomet a cru que Marie mère de Jésus était la sœur de Moïse. La supposition absurde, elle ne l’est pas. Tandis que les évangiles canoniques se taisent sur les ascendants de Marie (à moins que la généalogie de Luc III, 23 s. ne doive lui être attribuée, ce qui d’ailleurs n’aurait ici aucun intérêt), tandis que les apocryphes la font de Joachim et d’Anna, le Coran ignore ces derniers noms, ne nomme pas la mère de la Vierge, et nomme son père Imran ou Amran. Or, rapprochons de deux passages de la Bible qui indiquent Amran comme le père de Moïse d’Aaron et de Marie ces deux passages du Coran : « Lorsque l’épouse d’Imran eut enfanté, elle dit : Seigneur j’ai mis au monde une fille, et je l’ai nommée Mariam ; je la mets sous ta protection, elle et sa postérité, afin que tu les préserves des ruses de Satan […] Et Marie, fille d’Imran, qui conserva sa virginité, nous lui une partie, de notre esprit ». Ajoutons que Marie mère de Jésus est appelée sœur d’Aaron, et l’on comprendra que de nombreux critiques, même en dernier lieu le rév. Mühleisen-Arnold, aient attribué à Mahomet ce monstrueux anachronisme, de faire de Marie la sœur et de Jésus le propre neveu de Moïse.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Jésus-Christ d’après Mahomet.
